La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La religion de la Bible

Examinons tout d’abord la Bible juive, la religion qui a cessé d’être, que nous ne songeons pas à faire revivre, mais qui a été pendant deux millénaires la religion de notre Dieu, YHWH, que nous ne saurions mépriser mais dont nous ne voulons plus parce que Lui-même n’en veut plus, que nous savons dépassée maintenant mais dont nous gardons fidèle mémoire, dont nous méditons les enseignements, dont nous gardons intangible la Révélation sans en plus pratiquer la loi.

ODIEUSE, LA RELIGION DE LA BIBLE  ?

Cette religion, solidaire de la nôtre qui en est sortie, de grands et forts esprits l’ont déclarée en elle-même odieuse. Ils n’ont pas compris que nous puissions nous en réclamer. Ils ont décidé que notre société moderne devait carrément rejeter la Bible dont trop longtemps le monde chrétien s’était encombré. Religion à leurs yeux trop humaine, et barbare, pour être divine  ; marquée de signes infamants, où abondent les traits de fanatisme, de racisme, de totalitarisme sous le beau prétexte d’une théocratie immédiate, absolue, universelle  ! Ils insistent  : religion inhumaine, fausse révélation, indigne de Dieu, malchanceuse, indigne de l’homme, malfaisante.

De fait, celui qui feuillette la Bible sans guide, au hasard de ses lectures, ne peut qu’être profondément déconcerté et rebuté, ne pas comprendre ni apprécier, rejeter le Livre à tout jamais. En face des chefs-d’œuvre du paganisme grec et latin, qu’est ceci  ? disent-ils, non sans motifs. (…)

UNE RELIGION JUSTIFIÉE

Tel quel, le Livre saint dit «  de l’Ancien Testament  » est un livre mort. Personne ne le lit nulle part dans le monde à la lettre, sans interprétation, sans accommodement. Personne.

La question essentielle n’est pas là. Elle est de savoir la vérité et la valeur de cette religion dans sa situation historique, dans le devenir du monde. A-t-elle joué un rôle dans le progrès de l’humanité depuis les origines, tout au moins depuis Abraham jusqu’à la destruction de Jérusalem en 70 de notre ère  ? Si oui, la voilà justifiée et toujours présente dans la mémoire de l’humanité comme souvenir de son passé, part indispensable de son expérience pour la compréhension de son destin total. Il ne saurait être question alors d’en rejeter l’héritage à cause de ses éléments odieux ou scandaleux, comme le voulurent à travers les siècles d’inquiétants novateurs, tels Marcion, les cathares, les spirituels, et maintenant les racismes et impérialismes antisémites, nazisme et communisme associés. (…)

UNE HISTOIRE VRAIE, ET DIVINE  !

La Bible a d’abord été une histoire et elle s’est écrite au fur et à mesure de son développement. (…) Cette HISTOIRE SAINTE s’est imposée, bien avant que nous ayons à nous pencher sur elle, à ses propres acteurs. Elle a été vécue, puis méditée et racontée comme une œuvre divine, une suite de la création première, aussi flagrante, aussi inexplicable, aussi indiscutable. Cette famille d’Abraham, ce peuple d’Israël ont été suscités, jetés en avant, soutenus, conduits par une suite d’apparitions de Dieu, de théophanies, de révélations et de miracles au sujet desquels ils n’avaient pas à discuter, mais auxquels ils ne pouvaient que se soumettre, trop heureux  ! et obéir. Nous n’avons aucune raison de mettre en doute ces théophanies et ces miracles sans lesquels la Bible n’existerait pas, et pas davantage n’aurait existé deux mille ans ce peuple saint. Je n’en reprends pas le décompte. Mais le passage de la Mer rouge, selon son document original (Ex 14) est, tel quel, un fait historique indéniable. Mais l’annonce de l’imminente délivrance des captifs de Babylone par Cyrus, aux chapitres 40 à 55 d’Isaïe, s’est avérée providentielle. Et ainsi du reste, à quelques légendes près, et quelques amplifications littéraires accessoires.

Alors, toute PAROLE DE DIEU qui est en même temps ŒUVRE DE DIEU, ne se discute pas, au moins quand elle se fait entendre et qu’elle se réalise. Abraham, par exemple, ne songea pas à s’interroger sur la légitimité morale de l’ordre que Dieu lui donna d’immoler son fils (Gn 22), quand ce fils lui avait été accordé par un miracle de ce même Dieu. On en discute ensuite, entre intellectuels. Ainsi de toute la Bible qui fut une œuvre de Dieu, indéniable, reçue et vécue comme telle par des chefs, des rois, des prophètes, et des multitudes fidèles, de siècles en siècles, jusqu’à son terme. (…)

Faut-il donc renoncer à discuter, ne plus chercher à comprendre ce que Dieu a dit et ce que Dieu a fait  ? accepter tout sans discernement et tout canoniser, tout déclarer admirable  ? Non. Ayant accepté cette Histoire sainte comme vraie et divine, parce qu’elle l’est, nous pouvons et nous devons nous efforcer de comprendre pourquoi elle nous paraît odieuse, scandaleuse, comme elle l’a été vraiment.

COMMENT DIEU DUT S’Y PRENDRE  ?

Évidemment, nous autres, nous aurions agencé les choses de meilleure façon, sans fanatisme, sans exclusivisme raciste, sans violences, sans génocides. Par le dialogue plutôt que par l’anathème  ! Dommage que Dieu ne nous ait pas chargés du travail ou demandé notre avis. Cependant, ailleurs, il ne semble pas que les inventions des hommes aient mieux valu. De toutes les religions et les philosophies imaginées et fondées par les hommes, aucune n’a eu, et de loin, l’efficacité, la croissance, la splendeur de la religion biblique. (…)

Avant d’accabler de reproches et de condamnations Yahweh, l’Auteur premier des événements bibliques et l’Auteur principal du Livre qui les relate et les explique, il faut comprendre son «  problème  ». Dans un monde retombé dans l’idolâtrie et la bestialité, Dieu conçut le dessein de miséricorde de restaurer la connaissance de sa Vérité et de manifester son amour de tous les hommes en faisant avec eux une alliance éternelle. Comment s’y prendrait-il  ? (…) Il respecte la nature de l’homme et les conditions de son épreuve terrestre. Il doit s’approcher de lui sans violenter sa liberté et lentement recréer les conditions du dialogue sauveur. (…)

UNE DIVINE PROPÉDEUTIQUE

Il entre donc dans le monde en se révélant d’abord à un homme comme son Dieu particulier, en faisant alliance avec lui et avec sa descendance. Il étendra ainsi lentement la base de son œuvre et l’enracinera dans un peuple dont il fera, pour des siècles, son instrument, son élu  : Israël.

1. MONOTHÉISME. Évidemment il se manifeste à lui dans son être absolu. (…) Ne nous étonnons pas qu’il en résulte d’abord un fanatisme chez les témoins de cette révélation. Ce fanatisme, qui ne tolère plus d’idolâtrie ni de faux-semblant ni rien qui fasse obstacle au vrai Dieu, est justifié, est pleinement moral  ; il est même un modèle de foi parfaite pour nous encore, pour l’humanité de tous les temps, une règle de foi, la foi d’Abraham, le Père des croyants.

Même si nous sommes choqués de ce que Dieu commande  : sacrifice d’Isaac, dépouillement des Égyptiens, anathème sur les villes cananéennes idolâtres, etc., jusques et y compris l’insurrection macchabéenne contre les conquérants grecs, d’une civilisation raffinée mais païenne. Il faut obéir à Dieu et croire en Lui, quoi qu’il ordonne. En tout temps. Car il est Dieu.

Le sacrifice d’Isaac Notre libéralisme dilettante en est choqué. À tort. Nous aimerions des méthodes plus douces. Mais le sens historique nous fait sans doute défaut, et des informations sur ce qui se pratiquait de barbare partout ailleurs. (…) Le sacrifice d’Isaac, loin d’être une horreur, fut très précisément une protestation contre l’horreur des sacrifices de nouveaux-nés en usage dans tous les cultes des baalim contemporains  : seul le Dieu d’Abraham s’étant assuré par cette épreuve, de la fidélité de son serviteur, lui interdit à tout jamais les sacrifices humains. Douceur de ce Dieu à nul autre pareil en ces temps idolâtriques  !

Il n’est pas question de voir revivre aujourd’hui les effroyables manifestations de l’Absolu divin telles qu’aux temps anciens. Elles furent nécessaires et elles nous demeurent utiles à savoir. (…)

2. ALLIANCE. Évidemment aussi, Dieu ne peut se montrer fidèle à son Alliance, et d’abord témoigner ce qu’elle est, combien véritable, salutaire, heureuse, qu’en protégeant et avantageant visiblement son peuple dans tous ses combats et en le comblant, démesurément, de toutes sortes de biens, tangibles, charnels donc, enviés de tous les autres peuples. Ainsi Yahweh envoya-t-il aux Hébreux des chefs prestigieux et thaumaturges, ainsi fit-il pour eux des miracles cosmiques. Plus tard, son Arche, lieu mystérieux de sa Présence, devait leur être un gage infaillible de victoire. (…)

Il fait ainsi l’instruction des siens à grands coups de serpe, mépris, haine, vengeance, victoire sanglante contre tout idolâtre ennemi d’Israël  ; amour, fierté, protection, repos et fêtes pour son peuple choisi. Il faut savoir ce que l’on veut. Yahweh veut se révéler Père d’Israël, vrai Dieu, Tout-Puissant. Il écrase ceux qui l’ignorent et lui sont étrangers, comment faire autrement  ? Sans doute dans l’autre monde accomplira-t-il toute justice à l’égard des individus malmenés, selon leur foi. Mais c’est une autre histoire, qui échappe à notre compétence. Et il avantage aveuglément le peuple théophore, ces Hébreux qui seuls invoquent son Nom.

3. SAINTETÉ. Cependant, parce qu’il est Dieu, lui, et que son peuple demeure sa créature, il en use avec lui avec rigueur. Il est difficile à un «  ramassis de gens  » soudain favorisé d’une telle abondance de bénédictions divines, de ne pas s’en infatuer, en vouloir davantage, et finalement passer toute mesure. C’est la longue histoire lamentable des Hébreux au désert, et plus tard de l’orgueilleuse Jérusalem, sûre de son salut parce que l’honneur de Yahweh y est engagé (Ez 16; 23)  !

Aussi Dieu, si bon pour ses fidèles amis, se trouve-t-il contraint à la rudesse avec les rebelles. D’où les formidables colères divines, fréquentes, dévastatrices comme des orages, qui remplissent les pages de notre Bible. Aux bénédictions succèdent les malédictions, aux victoires accordées par Dieu les défaites où il livre impitoyablement son peuple à ses ennemis. Il va jusqu’à laisser son arche sainte entre leurs mains (I S 4, 11), pour montrer à Israël qu’il n’est pas son prisonnier  !

La suite de ces sentiments contraires ne plaide nullement contre la perfection du Dieu de l’ancienne Alliance. Au contraire, elle le montre bien vivant, présent véritablement à son peuple et l’éduquant au jour le jour à la connaissance de sa sainteté inviolable, de sa justice absolue. (…)

Ainsi entendues, les choses odieuses de cette immense histoire entrent dans un dessein de sagesse et d’amour. Elles sont parmi les composantes nécessaires d’une propédeutique sage ordonnée par un Dieu très haut, très parfait, pour un monde humain trop lourd et trop méchant. Encore une fois, ne l’oublions pas, ce n’est pas ici une gnose en chambre, mais la transformation réelle d’une humanité païenne en peuple saint  !

TRANSITION VERS L’UNIVERSALISME

Au début on put croire légitimement à une élection divine exclusive, au choix d’Israël contre tous, comme s’il était différent du reste des hommes, supérieur aux autres peuples et lui seul appelé à posséder la terre. (…) Mais très tôt, Yahweh commença à tenir un autre langage sans pour autant changer de conduite envers son peuple. Il lui manifestait toujours la même prédilection, non plus cependant contre les autres, mais pour les autres, pour le profit futur de tous les autres. N’avait-il pas, dès le début, dit à Abram encore idolâtre  : «  Par toi se béniront toutes les nations de la terre  » (Gn 12, 3)  ?

À l’époque même où le yahwisme se montre le plus ardemment nationaliste, et le nationalisme judéen le plus profondément religieux, époque de l’ultime rédaction du Deutéronome, qui est une magistrale illustration de l’Alliance divine, dans les prophéties d’Isaïe l’amour de Yahweh s’ouvre aux païens, soudain, magnifiquement  : «  Toutes les nations dans l’avenir monteront, afflueront au mont du Temple de Yahweh  : Venez, montons à la montagne de Yahweh, allons au Temple du Dieu de Jacob, pour qu’il nous enseigne ses voies et que nous suivions ses sentiers. Car de Sion viendra la loi et de Jérusalem l’oracle de Yahweh  » (2,1-3); c’est dans cette perspective universaliste que se situe fort opportunément le verset pacifiste sur «  les épées changées en socs de charrue  ». Il faudra bien que le monde y arrive, à cette divine paix biblique  ! (…)

Cet universalisme fera un bond prodigieux à la fin de la captivité de Babylone (538), quand un inconnu, le Prophète gigantesque des chapitres 40-55, 60-62 du même Livre d’Isaïe, annoncera clairement la montée de tous les peuples vers Jérusalem, proclamant unanimes leur foi au seul vrai Dieu. On connaît ces textes magnifiques, ornements somptueux de la liturgie du temps de l’Épiphanie  : «  Les dromadaires de Madian et d’Epha, tous les gens de Saba viendront, apportant de l’or et de l’encens, en chantant les louanges de Yahweh  » (60, 6). Ézéchiel avait tout préparé pour cet éclatement du nationalisme juif en universalisme spirituel. (…)

VERS LE FRANCHISSEMENT D’UN SEUIL

Après quinze siècles de pédagogie brutale, par coups de poing et récompenses matérielles, sans cesse alternés, ce peuple croit vraiment au Dieu vivant, à son alliance, à sa fidélité inlassable, et de lui-même il commence à penser que tant de merveilles et un si grand mystère ne sont pas pour lui seul mais pour toute la terre. Alors Yahweh perfectionne sa Révélation, il lui fait franchir un seuil décisif, quitte à voir certains demeurer en retrait, d’autres aller à l’extrême, ici progressisme et là intégrisme avant la lettre  ! (…)

1. POUR OU CONTRE LES SACRIFICES. Dieu se conteste lui-même  ! Par la voix des prophètes et des scribes inspirés, il relativise tel ou tel élément de la révélation antérieure que la tradition séculaire avait peu à peu durci en absolu, par trop favorable au mauvais côté de l’homme. Écoutez Amos  : «  Je hais, je méprise vos fêtes. Je n’ai que dégoût pour vos cérémonies. Vos oblations, je n’en veux pas, vos sacrifices de bêtes grasses, je ne les regarde pas.  » (5, 21) (…)

2. POUR OU CONTRE LA LOI. De même la pratique de la Loi essuie la contestation des grands inspirés. Elle est vaine, hypocrite, incapable de plaire à Dieu, tant est mauvais le cœur de l’homme. Déjà Moïse avait prévue, si nous en croyons le Deutéronome (28), cette incapacité de son peuple à accomplir les termes de l’Alliance. Mais, loin de désespérer, les mêmes prophètes annoncent pour l’avenir une ère nouvelle, une «  circoncision des cœurs  » (Dt 10, 16). (…) Écoutez Ézéchiel  : «  Je leur donnerai un seul cœur et je mettrai en eux un cœur nouveau. J’extirperai de leur corps le cœur de pierre et je leur donnerai un cœur de chair, afin qu’ils marchent selon mes lois et qu’ils observent mes coutumes et qu’ils les mettent en pratique.  » (11, 19-20)

3. POUR OU CONTRE LE ROI. C’était bien d’avoir des rois, mais à condition qu’ils ne se prennent pas pour des dieux. (…)

Dieu, paraissant manquer à la parole donnée à David par la bouche de Nathan, supprimera sans retour la monarchie davidique en Juda.

Mais ce ne sera que pour mieux peindre en cent oracles le nouveau Moïse, le fils de David, le Messie prestigieux qui viendrait prendre la tête de son peuple dans un glorieux avenir, réunir les deux royaumes en un seul, dominer les nations et instaurer sur terre le règne de Yahweh. (…)

De cette utopie, le peuple juif vivra et mourra tout ensemble, écartelé entre la chair et l’esprit, entre le fanatisme, le racisme, le matérialisme qui ne lui sont plus qu’une vieille peau, et le spiritualisme, l’universalisme, la sainteté que tant d’œuvres admirables annoncent et espèrent. Cinq cents ans, s’affinera parmi les Juifs une minorité de justes, de pauvres, de témoins de l’Esprit-Saint tendus vers le règne de Yahweh qui doit paraître. (…)

UNE RELIGION TRANSITOIRE ET RÉVOLUE

La Bible constitue en définitive, telle qu’elle nous est conservée par les juifs et les chrétiens, un document humain véritablement unique, tout palpitant de vie, témoignant pour Yahweh, de ses sollicitudes continuelles à l’égard des hommes, pour et contre l’humanité acceptant et refusant l’effort de conversion qui lui était progressivement demandé. Commencée dans l’odieux, dans la boue et le sang, cette marche incomparable du peuple d’Israël vers la civilisation et la sainteté débouche enfin sur une religion pure, spirituelle et universaliste dont les derniers monuments sont éclatants de beauté. (…)

L’ODIEUX N’EST PLUS, LE RÊVE N’EST PAS ENCORE

Pourtant notre appréciation globale de ce Livre s’avère impossible  : elle achoppe sur une difficulté inattendue. (…)

L’odieux de la Bible a été pédagogiquement justifié mais il n’est plus, et la Bible elle-même interdit d’y revenir. L’admirable de la Bible, lui, n’a pas besoin d’être justifié mais, tout en promesse, il n’est pas encore ou il est ailleurs que dans la Bible juive, appelant à d’autres recherches. Il faudra voir du côté de l’Évangile. (…)

UNE RELIGION MORTE

L’événement fatal, dont les Juifs étaient en droit d’attendre leur résurrection et la réalisation des promesses, a été la venue de Jésus-Christ, annoncée par leur dernier prophète authentique, Jean-Baptiste. Paradoxalement, devenu «  signe de contradiction   », suivi par le petit nombre, rejeté par l’ensemble de la nation, le «  Sauveur d’Israël   », «  Jésus de Nazareth, Roi des Juifs   », provoquera la ruine de Jérusalem et la cessation du culte yahwiste. Après, ailleurs, grandiront rivaux, dramatiquement affrontés jusqu’à la fin des temps, le judaïsme talmudique et la kabbale, création de l’Israël charnel, et l’Église de Jésus-Christ devenue l’Israël spirituel.

LA MALÉDICTION D’ISRAËL

La catastrophe de l’an 70 manifeste la rupture de l’alliance de Yahweh avec son peuple. Elle prend figure de «  malédiction  » (Dt 28). Le sacrifice est interrompu, la liturgie lévitique cesse, la théocratie n’est plus, l’existence même de la nation, rassemblée sur sa terre, autour de sa Ville sainte et de son Temple, est définitivement compromise par l’annexion pure et simple de la Judée à l’Empire et la prise de Jérusalem en 135, à la suite de la révolte de «  Bar Kokeba  ». Jupiter, Junon et Vénus auront leurs temples sur les ruines de l’antique cité  ! C’est l’exode et la dispersion, sans espoir humain ni divin. Cette fin est incontestable. (…) Depuis deux mille ans, les Juifs peuvent réciter en toute vérité littérale le psaume 74  :

«  Nos signes ont cessé, il n’est plus de prophètes
et nul d’entre nous ne sait jusques à quand.
  »

LE SENS CHARNEL

Comme l’a magnifiquement vu et fait voir Pascal, le peuple juif en gardant la Bible, garde un écrit qui l’accuse et il doit, pour se justifier, n’en montrer que la part charnelle où il se retrouve mais qui en est l’élément caduc et disparu.

1. C’est la circoncision, où il trouve encore un lien social dans sa dispersion. Mais il tait tout ce qui a trait, dans le Deutéronome et les prophètes, à la «  circoncision du cœur  », seule nécessaire  ! (…)

2. C’est le retour à la Terre des ancêtres, seule aspiration conservée de la vaste espérance messianique et eschatologique. Ce retour, il le phantasme, comme phantasme le malade qui veut revenir à la maison pour y retrouver la santé d’antan et la vie qui l’abandonne. Alors que ce n’est pas la terre ni la maison qui donne la Vie mais l’âme, mais l’esprit, mais la grâce de Dieu seule  ! En chassant les Palestiniens et se constituant en nation, l’Israël moderne n’a retrouvé ni la joie ni la paix de l’ancienne Alliance. (…)

3. C’est enfin la Bible, qu’ils disent leur Livre propre, exclusif. Ils doivent l’expurger de tout ce qui dépasse et contredit leur être historique, leur condition présente, leurs revendications. Tout ce qui les accuse à travers les siècles. Et tout ce qui les dépasse. Qu’en reste-t-il  ? La vie, le charme, l’esprit, l’utopie sont ôtés. Reste une histoire froide, inerte, étouffante comme leur musée du Livre à Jérusalem. (…)

UNE RELIGION À VENIR

Une seule solution demeure, une seule attitude vis-à-vis de la Bible. Elle consiste en trois mots-clés.

1. Conserver ce chef-d’œuvre, unique dans l’histoire et dans le trésor des lettres humaines, le conserver dans son intégralité. Le considérer d’abord comme la Parole de Dieu entendue par nos Pères, vraie, efficace, éternelle comme son Auteur, à laquelle nul n’a le droit de rien modifier, ajouter ou retrancher. C’est le témoin d’une histoire à jamais inscrite dans la mémoire de l’humanité au titre de son expérience fondamentale. L’histoire de l’Alliance du Dieu vivant avec un peuple choisi par lui et sa lente transformation en promesse d’une autre économie religieuse, d’une Alliance nouvelle et éternelle, ouverte à toutes les nations, meilleure et définitive. Nul n’a le droit d’y toucher, parce qu’elle appartient à tous. Et à Dieu.

2. Faire mémoire de cet Ancien Testament comme d’un ordre révolu, disparu, sans plus s’attacher à sa matérialité. (…) Mais en faire plus qu’un objet de science archéologique, un objet de méditation religieuse, parce que toute génération humaine doit y retrouver en tous les temps la genèse de sa propre âme, les débuts de son propre destin. (…)

3. Transposer, c’est-à-dire découvrir en figures dans les signes et les oracles de l’Ancien Testament, annoncés et préparés, les miracles et les mystères de la religion parfaite à venir. C’est évidemment la véritable connaissance de la Bible, mais c’est une connaissance de foi, une lecture surnaturelle. L’esprit religieux considère ainsi que le même Dieu créa la figure antique déjà sur le modèle de la réalité à venir dont il avait le projet, et le type venu d’abord, accessible aux sens, en vue de préparer son antitype spirituel, sa réplique parfaite, afin qu’ils s’éclairent l’un l’autre éternellement.

Telle est notre manière de lire la Bible juive dans l’Église chrétienne. Car pour nous le Vieux Testament est au Nouveau comme le corps humain est à la tête qui lui donne son sens, l’un et l’autre étant à l’Esprit-Saint de Jésus-Christ comme la chair est à l’âme qui la vivifie, la sanctifie et au dernier jour la transfigurera dans la Gloire. Amen.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 153, mai 1980, p. 5-14

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