La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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APOLOGÉTIQUE TOTALE

Introduction : De la crédibilité à la Foi.

COMME nous avons fait une métaphysique totale, une esthétique totale, une politique totale, nous allons tenter une apologétique totale. Nous allons récolter toutes les richesses du passé  : dans le peuple juif il existait déjà une démonstration apologétique  ; Jésus-Christ lui-même fit une apologétique. Mais il faut procéder par degrés et par des définitions.

Dans ce chapitre d’introduction, nous allons définir ce qu’est l’apologétique, de telle manière que celui qui ne sait pas du tout ce que c’est, non seulement le comprenne clairement, mais apprécie cette étude, désire la faire sienne, s’en enrichir, à cause de tous les bons fruits que l’on en tire.

QU’EST-CE QUE L’APOLOGÉTIQUE  ?

Étymologiquement, c’est la défense de la Foi, c’est la réponse de la foi aux objections et aux questions de ceux qui n’ont pas la foi, des incroyants.

La foi juive d’abord, puis la foi chrétienne ont présenté des nouveautés radicales. Les prophètes, puis ceux qui ont cru et qui ont formé le peuple de Dieu dans l’Ancien Testament, affrontés à la masse des païens  ; ensuite, l’Église, affrontée aux païens d’un côté, aux juifs de l’autre, ont pensé qu’ils devaient défendre leur foi.

Cela est tout à fait spécial à l’unique vraie religion. Les autres religions ne défendent pas leur foi. Elles seraient bien en peine  ! Elles imposent leur foi, souvent par la force politique ou par la force armée, ou encore par un appel au mysticisme. Mais pour démontrer sa foi à ceux qui ne l’ont pas, faire une démonstration apologétique, il n’y a que le judaïsme qui l’ait tenté et qui continue, et le christianisme.

En effet, dans ce monde païen antique, en face de la nouveauté de la foi juive d’abord, chrétienne ensuite, se sont dressés ceux qu’on n’appellera plus simplement «  des incroyants  », mais des incrédules, adversaires publiques, déclarés, qui ont dressé des objections, des oppositions, des raisonnements contraires à la foi. C’étaient les professionnels de l’opposition, tel l’empereur Julien l’Apostat, renégat devenu un obsédé de la lutte contre le christianisme. En face de ces ennemis, l’Église a dû défendre sa foi en attaquant  : c’est la polémique chrétienne.

Donc, l’apologétique a déjà deux attitudes  : l’une d’explication charitable à ceux qui ne croient pas, et l’autre de dur combat contre ceux qui s’opposent à la vérité.

Mais allons plus profond. L’apologétique, c’est la proposition de la foi, de ce qu’est la foi. Il s’agit de faire connaître l’objet de la foi, ce que nous prêchons, et montrer les titres de cette foi à être crue par un homme raisonnable, sincère. Cette foi a des garanties, philosophiques et scientifiques.

L’apologète, chacun de nous en face d’une personne de bonne volonté qui ne croit pas, ou bien dans une contestation, est obligé de défendre sa foi pour l’honneur de Dieu, pour le culte de la Vérité et aussi pour l’incrédule qui compte les coups. L’apologète doit montrer que sa foi c’est la vérité, c’est la beauté, c’est le bien. Mais comme cela échappe quand même au regard de l’homme, il faut qu’il donne des preuves de l’existence même des faits surnaturels qui sont à la base de notre croyance, car elle n’est pas évidente pour tous. On a appelé cette science et cet art, dans les premiers temps, une apologie. L’apologie, c’est une sorte de plaidoyer. «  Apologétique  » fait plus savant, plus construit, plus scientifique, donc plus prégnant, plus contraignant, mais c’est le même mot.

HISTOIRE DE L’APOLOGÉTIQUE

Passage de la mer des RoseauxTout au long de l’Ancien Testament, les juifs, manifestent la vérité de Yahweh leur Dieu. C’est le seul Dieu vrai, le seul Dieu vivant, à preuve les miracles qu’il multiplie pour son peuple. (…) Les païens étaient obligés de s’incliner devant le fait que ce Dieu protégeait les juifs tandis que leurs dieux à eux, ces idoles en bois, en argent et en or, étaient incapables de les protéger. À preuve  : quand Babylone était envahie par l’ennemi perse ou mède, les Babyloniens s’enfuyaient et emportaient leurs dieux sur des chariots… Alors  ? Est-ce votre dieu qui vous défend ou est-ce vous qui êtes obligés de défendre votre dieu  ? Voilà l’apologétique juive qui est très forte, qui est encore vraie, que nous conservons, nous, chrétiens puisque notre Dieu, c’est le Dieu des juifs, c’est Yahweh.

La preuve que notre foi est solide, c’est que les miracles de l’Ancien Testament, tel que le passage de la mer des Roseaux sont aujourd’hui scientifiquement démontrés. C’est l’apologétique juive.

Vient Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans l’Évangile, Notre-Seigneur fait de l’apologétique. Il discute pied à pied avec les juifs, il s’adresse même aux païens, et aux uns comme aux autres il montre les signes qu’il fait, c’est-à-dire les miracles, et les prophéties qu’il accomplit. Aux juifs – et les Évangélistes l’ont bien répété –, il se montre comme celui qui réalise ce qui a été prédit du Fils de l’homme, du Messie, du Sauveur. C’est une preuve de sa vérité. Et lui-même fait des prophéties qui annoncent ce qui se passera  ; quand les choses arriveront comme il l’a dit, ce sera une preuve de sa vérité.

Le Père Boismard, a écrit une étude tout à fait remarquable sur l’Évangile de saint Jean. Résultat de cette enquête très minutieuse et très fondée  : Notre-Seigneur réclamait qu’on ait la foi en lui à cause de la sublimité de sa parole  : «  Nul homme n’a parlé comme cet homme  !  » C’est tellement beau, c’est tellement divin qu’il n’y a pas besoin de miracles. Si on a le cœur droit, si on est intelligent, le fait même de l’entendre est une apologétique à soi tout seul.

Jésus remet les clés à saint PierreEnsuite sont venus les Apôtres. Dans les Actes des Apôtres, saint Luc nous donne des modèles de sermons. Il y avait deux modèles de sermons, de discours des Apôtres. Quand ils arrivaient dans une ville, ils allaient à la synagogue et faisaient un discours pour les juifs. C’était une apologie, une démonstration chrétienne à l’usage des juifs. On partait de l’acquis de l’ancienne religion juive, et sur cet acquis, comme sur un piédestal, on bâtissait la statue du Christ. Les juifs ayant refusé la foi, les apôtres s’adressèrent aux païens. C’était des polythéistes ou des idolâtres. Avec eux il fallait commencer par démontrer l’existence du vrai Dieu. C’était une autre apologétique.

À mesure que l’Église a développé sa prédication, qu’elle s’est adressée à des peuples de plus en plus variés, que les siècles ont passé, les Pères de l’Église ont fait de l’apologétique une science tout à fait complexe, bien ordonnée. Au fur et à mesure de la controverse, on a trouvé des arguments nouveaux. À partir de saint Augustin, on dit  : «  Regardez l’Église catholique se répandant par tout l’univers, cette Église est un miracle en elle-même  !  » (…)

Saint Augustin insiste sur le grand fait de l’Église, comme miraculeux, saint Thomas le suivra, et les Pères du Concile Vatican I le canoniseront. C’est donc toujours le même raisonnement  : le miracle pour recommander la parole, la parole pour faire comprendre l’intention du miracle.

Les Pères grecs, eux, avaient une autre pensée, une autre démonstration apologétique. Ce qui les frappait surtout, c’était la perfection sculpturale, esthétique du christianisme. Rien de plus beau ne s’est fait sur la terre  ! Cette différence d’approche vient de ce que les prédicateurs suivent, non pas la mode mais la manière de penser, la culture des peuples qu’ils veulent convertir au Christ.

Platon

Platon

Les Pères grecs partaient de l’amour du platonisme pour conduire à Jésus-Christ. Il leur semblait qu’on n’avait rien fait de plus beau, de plus sublime que cette œuvre du «  divin Platon  », rien de plus parfait  ! Le progrès de l’humanité, de la pensée humaine leur paraissait culminer naturellement dans Platon. Au point que les Pères de l’Église considéraient que Platon lui aussi était inspiré par le Saint-Esprit… Et de là, ils invitaient les platoniciens à entrer dans l’Évangile et à voir dans le Christ quelqu’un qui surpasse Platon, dans ce même élan vers le Ciel et vers la contemplation des idées, dans ce même détachement du corps et du devenir historique. Bref, le Christ qui n’était pourtant pas un élève de Platon, était l’idéal dont Platon lui-même avait rêvé. Notre culture ayant changé, nous sommes plus aristotéliciens que platoniciens. Cela implique d’adapter l’apologétique ancienne. En effet, l’apologète n’est pas simplement un savant, comme un mathématicien qui écrit ses formules au tableau  ; vous suivez ou vous ne suivez pas, vous comprenez ou vous ne comprenez pas, ça n’a pas d’importance, les formules sont là, et c’est la vérité absolue. L’apologète au contraire doit faire une démonstration ad hominem. (…) C’est-à-dire qu’il fait une démonstration pour conquérir l’adhésion de ses auditeurs. Pour cela, il doit les prendre là où ils sont et profiter de tout ce qu’ils ont déjà comme connaissances vraies, soit en philosophie, soit en histoire, et partir de là. Il écoutera même leur manière de concevoir la vie, il fera un peu attention à leurs aspirations, à leurs besoins, à leurs préférences, puis il plaidera pour montrer que le christianisme répond très précisément à ce qu’ils réclament. Évidemment, comme toutes les plaidoiries ou de tous les plaidoyers, cette façon de procéder n’est pas sans danger. Imaginez par exemple un apologète déclarer  : «  Vous êtes démocrate  ? Eh bien, voyez-vous, Jésus, c’est le grand démocrate  !  » C’est trop s’engager sur le terrain de son client pour le persuader. (…)

Voilà une introduction sommaire, mais nous en tirons une conclusion déjà assez complète  : l’apologétique est une démonstration de la crédibilité de la foi. On montre que la foi est croyable  : l’incroyant peut croire  ; ce n’est pas stupide de croire. Ce n’est ni criminel ni immoral, ni sot, ni absurde.

Aristote, saint Thomas et Platon

Aristote, saint Thomas et Platon

1° On montre la crédibilité philosophique de la doctrine chrétienne. Pour cela, il faut établir, comme dit saint Thomas, les préambules de la foi. En effet, si vous ne croyez ni à Dieu ni à diable, si vous croyez que vous n’avez pas d’âme, c’est inutile de vous parler de Jésus-Christ et de la Rédemption. Si vous n’avez pas de conscience morale, ce n’est pas la peine de vous parler du péché, du Ciel et de l’Enfer, etc. Donc, la philosophie doit d’abord expliquer l’existence de Dieu, ses attributs, la nature de l’homme, l’immortalité de l’âme, etc. et vous orienter vers la réponse chrétienne. On va ainsi sculpter le soubassement, le piédestal sur lequel on posera la foi comme une statue.

Cette démarche de crédibilité sera donc une démonstration des préambules de la foi. Puis on prolongera un peu pour montrer, comme en ombre portée, la statue, c’est-à-dire la foi elle-même  ; et, dit saint Thomas, par des analogies nombreuses, on montrera comment cette foi est en rapport avec toute la sagesse humaine.

2° Après les préambules philosophiques concernant la doctrine, il y aura l’établissement de la certitude du fait historique du judéo-christianisme. Là on passe de la philosophie à l’histoire et donc on change de méthode. Il s’agit cette fois de réfuter les opposants qui, comme Julien l’Apostat ou les modernistes, essaient de détruire le fait même de la Révélation en mettant en doute les documents. C’est une controverse très dure qui, depuis cent cinquante ans, a occupé des centaines et des milliers de grands penseurs, pour établir ou dissoudre le fait du christianisme. Jésus-Christ a-t-il existé ou non  ? Est-il ressuscité ou non  ? Est-ce une fable ou est-ce une réalité  ? L’apologétique démontrera que c’est une réalité en menant une enquête historique très sérieuse.

Une fois que vous aurez établi les préambules de la foi pour montrer que la philosophie tend les bras à la foi, que vous aurez ensuite mis votre auditoire devant le fait incontestable des miracles de l’Ancien Testament, du miracle de Jésus-Christ, du miracle de l’Église, on en arrivera à la conclusion. Quelle va être la conclusion  ? Ce ne sera pas de dire  : «  donc, c’est vrai.  » En effet, le passage de la démonstration scientifique à la foi est un saut dans l’obscurité.

L’apologétique va démontrer que Jésus-Christ est un être historique, que les Évangiles ne nous ont pas menti, que le récit de la Passion peut être contrôlé point par point en le confrontant au Saint Suaire. Si on suit les démonstrations que frère Bruno nous donne dans ses conférences sur le Saint Suaire, le récit de la Passion en ressort authentifié point par point, c’est très frappant. Ainsi, les apôtres nous disent qu’ils ont vu Jésus ressuscité, et le Saint Suaire est pour ainsi dire un document de police judiciaire qui prouve la Résurrection. En effet, il montre que Jésus-Christ a été l’objet d’un miracle  : il était mort, le voilà ressuscité et il apparaît aux disciples. C’est un miracle car il n’appartient qu’à Dieu de ressusciter les morts. Or, si Dieu a ressuscité Jésus-Christ, cela veut dire que Dieu a pris parti pour Jésus-Christ, cela veut dire que Jésus-Christ n’est pas un menteur, n’est pas un rêveur, n’est pas un maniaque, etc., et donc quand Jésus-Christ dit qu’il est le Sauveur de l’humanité, le Fils de Dieu, je n’ai plus qu’à Le croire  !

Cela veut-il dire que la conclusion d’une conférence d’apologétique bien menée fera tomber tout le monde à genoux et dire  : «  Jésus, Vous êtes le Fils de Dieu vivant  !  »  ? Non  ! La conclusion de l’apologétique, c’est de dire  : c’est possible, c’est raisonnable, il n’y a pas de raison de s’opposer à la foi. Mais dire que Jésus, homme mort comme un criminel, et ressuscité le troisième jour, est Dieu fait homme, cela dépasse l’intelligence. C’est une conclusion – comme disent les philosophes – qui dépasse les prévisions. Je reconnais que Jésus a vraiment existé, que tout s’est vraiment passé comme les évangiles le rapportent, que Dieu n’a pu faire de miracles que pour un homme qui dit la vérité  ; mais de là à conclure, dans mon intelligence, qu’il y a trois Personnes en Dieu ça me dépasse  ! Car cela dépasse tout raisonnement naturel.

Voilà comment l’apologétique semble bondir vers la foi, et au moment où elle va déboucher sur la foi, elle est dépassée. La foi est un mouvement qui est d’ailleurs. On marche comme vers un estuaire qui va vous jeter dans l’océan de la foi, et on s’aperçoit que la foi est au-delà de nos horizons, elle est dans le Ciel.

APOLOGÉTIQUE INTÉGRALE

Alors, est-ce la peine de perdre son temps à faire une apologétique  ? Oui, à condition de faire une apologétique intégrale. Je trouve cette expression dans un article du Dictionnaire apologétique de la foi chrétienne. Ce dictionnaire porte bien son nom. Tout y est traité comme étant des arguments en faveur du christianisme, ou au contraire des arguments dissuasifs, c’est-à-dire des objections, des négations.

«  L’apologétique intégrale, dit son auteur, est nécessairement, une science complexe.  » On cherche sa pâture dans toutes les sciences. Ici, c’est de la philosophie, là c’est une réponse à des savants, là c’est une démonstration historique, là c’est de l’archéologie…

«  Mais elle n’en est pas moins unifiée par son objet formel…  » c’est-à-dire le regard sous lequel on va traiter tout cela, l’intention qui guide cette recherche. «  C’est la crédibilité du dogme catholique. Par là, toutes les preuves et toutes les données se coordonnent logiquement et tendent à un même but.  » (colonne 249) Ce but, c’est de montrer la crédibilité.

Le dictionnaire d’apologétique continue  : «  Elle n’a pas pour objet propre et immédiat l’acte de foi, qui relève effectivement et directement du libre-arbitre…  » Pour qu’il y ait acte de foi, il faut un mouvement du cœur  ; le dictionnaire dit  : «  du libre-arbitre  ». C’est beaucoup plus compliqué que cela  ; ça relève de la décision tout à fait personnelle, ça ne peut pas être l’objectif de la science.

L’objet propre de l’apologétique, c’est la crédibilité, que le dictionnaire définit ainsi  : «  … mais la crédibilité, cette propriété inhérente logiquement et commune aux objets proposés à l’assentiment de foi, et qui leur vient du fait dûment constaté de la Révélation divine  ». Tout cela qui est le matériel de la religion chrétienne a cette propriété d’avoir été garanti par des miracles divins, par des signes divins.

À l’heure de Vatican II, il faut savoir qu’un premier concile du Vatican s’est réuni en 1870, convoqué par Pie IX, non seulement pour définir l’infaillibilité du Pape, mais surtout pour défendre la foi chrétienne en condamnant les deux grandes maladies de l’esprit humain au dix-neuvième siècle, le rationalisme, et le romantisme. Les «  philosophes  » rationalistes opposaient la raison et la foi. Ce concile a montré que lorsqu’on restaure la véritable puissance et légitimité de la raison humaine, cette raison n’est jamais opposée à la foi. Au contraire, elle débouche sur une étude de la foi, l’étude apologétique, qui permet de dire que la foi, quoiqu’elle dépasse la raison, est toujours en accord avec la raison humaine.

Tant que la raison humaine raisonnera légitimement, ne sortira pas de sa logique propre, elle sera l’amie de notre religion. Notre religion dépasse une raison avec laquelle cependant elle est et elle sera toujours en accord. C’est d’une noblesse incomparable.

L’Église catholique est la seule à avoir ainsi manifesté son plein accord avec la raison humaine, contrairement aux autres confessions chrétiennes (schisme oriental, sectes protestantes), sans parler des autres religions ou sectes, qui s’imposent comme absurdes. Kierkegaard par exemple parlait toujours du paradoxe de la foi, parce qu’il était luthérien. Il ne montrait pas que la foi chrétienne était raisonnable et crédible, mais au contraire il voulait que l’homme se suicide pour ainsi dire  ; que l’esprit humain se détruise, s’immole, pour se jeter dans l’absurde. Pour lui, la religion luthérienne n’était esthétique que dans la mesure où elle était absurde. Au contraire, la religion catholique dit qu’elle est le summum de l’intelligence, de la vérité, de la beauté et du bien. Et elle n’hésite pas à faire appel à toute sorte de sciences. (…)

Ce que dit très bien ce dictionnaire, c’est que l’apologétique va chercher des preuves dans toutes les sciences qui, chacune, procèdent par des démonstrations, des méthodes différentes les unes des autres. Les sciences mathématiques, les sciences mathématisées et les sciences non-mathématisables ont des procédés très différents. La méthode rationnelle des mathématiques, est ce qu’on appelle une déduction constructive. Alors que les sciences humaines, en particulier l’histoire, sont des sciences inductives. Et toutes ces sciences sont, en bloc, très différentes du raisonnement métaphysique, qui est le summum de l’esprit humain, me semble-t-il.

L’apologète va se faire métaphysicien, puis mathématicien, puis physicien, puis biologiste, puis anthropologue, puis historien pour conduire ses auditeurs eux-mêmes à se faire philosophes, mathématiciens, juristes, etc. (…)

L’apologétique ne va pas se spécialiser dans une science mais elle va chercher à harmoniser ces différentes sciences humaines. C’est la même différence qu’il y a entre un producteur de fleur qui est spécialiste d’un type de fleur et la personne qui fait un bouquet avec des fleurs diverses. Il faut les harmoniser pour arriver à la beauté de l’ensemble.

Les différentes sciences ne sont pas toutes du même niveau, donc, vouloir les harmoniser semblera diminuer la rigueur de sa démonstration  ; mais cette atténuation de la rigueur sera grandement compensée par la richesse de la démonstration. Voilà pourquoi on hésite  : l’apologétique est-elle un art  ? Est-elle une science  ? Oui, c’est une science  ; mais ça ne fait pas une belle science toute homogène. Et le dictionnaire d’apologétique – je le suis tout à fait – en conclut que même si l’Église pense que l’apologétique est une science, il faut se rendre compte que c’est une science dont la complexité et la richesse ne sont pas réductibles à la définition moderne de la science. Une science moderne a son objet à part. L’angle de vue sous lequel elle étudie son objet lui est propre, et elle s’y tient, elle n’en sort pas. Cela lui donne une espèce de rigueur, de cohérence très remarquable. Mais c’est très pauvre parce que cela la limite étrangement par son objet. Tandis que l’apologétique est plutôt un art. Elle est une science mais que guide un art, et un art qui, tout de même, est assez robuste pour mériter le nom de science. On ne dira cependant pas que c’est la science des sciences.

Ce qui m’a donné l’idée de faire cette apologétique, c’est que depuis des années, je fais souffrir mes lecteurs et mes auditeurs à faire de l’esthétique, de la métaphysique, puis des sciences mathématiques, physico-chimiques, biologiques, bio-sociologiques, éthologiques, etc. Puis une politique totale. Quel labeur  ! Ce sont comme de grandes colonnes que douze mois durant, nous dressons vers le ciel. On fait des échafaudages, puis l’on dresse, fût par-dessus fût, ces énormes colonnes, ces soixante-dix tonnes de colonnes de pierre, et ça monte, ça monte, et puis un beau jour, on s’arrête, on ne peut plus aller plus haut. C’est beau, des colonnes qui forment une espèce de péristyle. Mais il manque le couronnement, le fronton du temple.

Toutes ces sciences donnent des réponses qui ne sont pas ultimes, des réponses qui elles-mêmes posent des questions. Il faut maintenant grimper au sommet de toutes ces colonnes pour voir comment cela s’achève, comment cela tend vers quelque chose.

L’apologétique va donc consister à récolter la richesse ultime de toutes ces recherches menées ces années dernières. Nous allons montrer comment tout cela prépare la pose, par hélicoptère, du fronton sur ce temple bâti par la force de l’homme…

Et, de fait, ce fronton ne peut pas être apporté par l’homme, il faut un hélicoptère  ! C’est la Révélation divine qui vient apporter son fronton. L’apologétique va consister à montrer comment ces colonnes sont toutes prêtes à recevoir ce don de Dieu, mais que seul l’acte de foi peut l’admettre. Vu ainsi, ce sera passionnant, ce sera un peu le bilan de toutes nos recherches scientifiques et philosophiques depuis plusieurs années.

Voilà mon introduction.

QU’EST-CE DONC QUE LA FOI  ?

Tout de suite, j’entre dans le vif de mon problème, et cela va commander toute notre démonstration de l’année.

Nous avons dit que l’apologétique est la démonstration de la crédibilité de la religion catholique. Les différents chapitres de notre étude vont donc nous mener à un jugement de crédibilité. Nous allons dire que c’est croyable. Mais comment passer de la crédibilité à la foi  ? Quelle différence y a-t-il entre le jugement de crédibilité (oui, c’est croyable, c’est possible, c’est raisonnable…) et le jugement de foi c ’est vrai, purement et simplement)  ?

Lorsque vous lisez un ouvrage qui soutient la théorie de Galilée sur la rotation de la terre autour du soleil, vous êtes amené progressivement à une certitude. Vous êtes conduit par votre auteur à être sûr et certain que c’est la terre qui tourne autour du soleil et non pas le contraire. Il n’empêche que vous pourrez lire ensuite un autre auteur, qui vous donnera des raisons contraires qui vous apparaîtront certaines, et vous changerez d’avis. Ça, c’est la recherche scientifique  : toujours la conclusion du livre est amenée, régulièrement, logiquement, imperturbablement par les chapitres précédents. Tandis que l’apologétique se termine par une conclusion très différente. Elle dit  : maintenant, adressez-vous au prêtre, maintenant, mettez-vous à genoux, et croyez, si vous le pouvez  !

Quel est donc ce fossé qui sépare la crédibilité de la foi   ? (…)

C’est très compliqué, et les plus grands théologiens balbutient des explications. Alors, nous allons essayer de dire ce qu’est la Foi.

Si mon raisonnement apologétique est bon, si vous adhérez à ma démonstration, vous serez indubitablement amené à conclure que Jésus-Christ a fait des miracles, qu’il est mort après l’avoir prophétisé, dans les termes mêmes qu’il avait prophétisés, et qu’il est sorti vivant du tombeau. Au bout du compte, votre intelligence glissera plus loin que cette conclusion de crédibilité, elle sera amenée à toucher du doigt la vérité de l’enseignement de Jésus-Christ, c’est-à-dire qu’Il était vraiment Fils de Dieu, comme il le disait.

Et si vous êtes loyal, vous serez contraint dans votre conscience – c’est pour cela que notre auteur a parlé du libre-arbitre, de la liberté –, vous serez contraint de conclure que la Foi catholique est vraie, vous en serez persuadé. C’est la foi.

En fait, il n’en est pas ainsi, car la foi est d’un autre ordre.

En effet, l’incroyant ou l’incrédule déclare que l’objet même de la foi ne lui apparaît pas prouvé  ! Il reconnaît les miracles de Jésus-Christ, mais il ne peut pas professer que Jésus-Christ est Dieu. Un Dieu qui est homme ça lui apparaît impossible  ! incroyable  ! L’apologète lui répond que c’est croyable puisqu’il qu’il y a des preuves, puisque la philosophie arrive à démontrer que c’est possible et que l’esprit humain n’a rien à objecter. Mais l’incroyant persistera à dire qu’il ne peut pas croire ça.

L’apologète ne peut pas en prendre son parti puisque son but est de convaincre l’incroyant. Il ne peut que mettre sa main sur sa bouche, et dire  : «  C’est le mystère, je vous souhaite de croire, je prierai pour que vous croyiez.  »

Parce que la foi est d’un autre ordre. Comment cela se fait-il  ?

Saint Jean de la Croix

Saint Jean de la Croix

C’est la thèse centrale du Traité de la Foi, de saint Thomas dans la Somme Théologique, et dans d’autres œuvres, comme le De Veritate; c’est le thème central de son étude sur la Foi. Qu’est-ce que la foi  ? En quoi la foi dépasse-t-elle toutes les démonstrations et est-elle cependant un acte de l’intelligence  ? Tous les disciples de saint Thomas, à commencer par celui que je considère comme le plus éminent, saint Jean de la Croix, font de la foi l’acte essentiel par lequel l’homme passe de l’ordre naturel à une sorte de vie divine, de participation à la lumière de Dieu, à l’intelligence de Dieu.

Comment est-ce que la foi peut nous unir à Dieu, chose que ni la science ni même l’art d’apologétique le plus développé n’arrive pas à faire  ?

Saint Jean de la Croix dit que la foi est une sorte de «  proportion de similitude  ». La foi introduit dans une ressemblance avec Dieu, elle est le moyen par lequel l’homme communique avec Dieu. L’homme a une certaine expérience de Dieu, l’homme touche Dieu. Nous sommes dans l’ordre mystique qui est absolument au-delà de l’art et de la science apologétique  !

D’où la question préjudicielle  : ou bien l’apologétique sert à quelque chose, et dans ce cas-là nous allons nous y livrer toute l’année, ou bien l’apologétique ne sert à rien puisque la foi est d’un autre ordre. De fait, il y a infiniment de gens qui ont la foi et qui n’ont jamais fait d’apologétique  ; ils ne savent même pas ce que c’est. Ils n’ont apparemment jamais fait d’apologétique et, au fond, ce n’est peut-être pas la peine qu’ils en fassent. Mais je vais vous démontrer que, dans la démarche de l’honnête homme, dans l’itinéraire spirituel d’un incroyant qui devient croyant, ou d’un homme baptisé et d’un chrétien médiocre qui devient chrétien parfait, le raisonnement apologétique, la preuve apologétique, la démonstration apologétique, a une importance considérable.

Comme je ne peux pas faire ici une thèse de théologie sur l’acte de foi dans son rapport avec la crédibilité apologétique, je dois résumer. Je vais donc vous montrer cette démarche en étapes, à supposer que l’on puisse découper ainsi en étapes bien cloisonnées la démarche d’un esprit vers Dieu. Et pour cela, je suivrai saint Thomas, je suivrai saint Jean de la Croix, et je suivrai même, jusqu’au point où je vous le dirai, leur interprète tout à fait classique, Karol Wojtyla, en 1948, étudiant à Rome sous l’autorité du Père Garrigou-Lagrange et du Père Philippe, devenu le cardinal Philippe que je connaissais personnellement.

COMMENT SE PASSE LA VIE DU CHRÉTIEN  ?

1) Cela commence, comme dit saint Paul, par l’audition de la prédication. Voilà un homme qui n’a jamais entendu parler de l’Église, c’est un païen, et il voit venir un prédicateur de la vérité, un missionnaire, avec sa soutane, son crucifix dans la ceinture, et le missionnaire prêche. C’est exactement ce que saint Paul dit dans l’Épître aux Romains   : Fides ex auditu, la foi vient de l’audition de la parole. Très grande importance de cette audition  ! On entend parler de choses bizarres, de choses qu’on n’avait jamais entendues  : à savoir que les hommes étaient depuis le premier homme, victimes de Satan, qu’ils avaient tous encouru la malédiction de Dieu à cause du péché originel et de tous leurs péchés et que maintenant, dans ce temps de miséricorde, Dieu a envoyé son Fils unique sur la terre pour sauver les hommes. Ce Fils unique a été cloué sur la Croix, a répandu son Sang pour tous les hommes, et par le fait même de cette offrande méritoire, a acquis à tous les hommes la justification, la grâce de devenir des enfants de Dieu, afin que dans l’autre monde, ils entrent dans le Ciel et échappent aux terribles damnations éternelles de l’Enfer. Voilà, c’est notre Credo. Dans un premier temps, l’homme écoute.

Le catholicisme dit que c’est par la prédication que la foi arrive à l’homme et pas autrement. Même pour les grands mystiques, ça a commencé par un homme de Dieu qui prêchait et un homme naturel qui écoutait, de son oreille.

2) Deuxième stade   : ou bien cet homme pense à autre chose, retourne à ses jeux, à ses plaisirs, ou bien il se met à réfléchir. Cet homme va se demander ce que signifie le fait que Dieu envoie son Fils. Il va agiter tous les aspects de ces paroles qu’il a entendues, il va définir les termes, il va les mettre en rapport l’un avec l’autre, voir un peu ce que cela veut dire en soi-même – qu’est-ce qu’un Dieu  ? qui envoie son Fils unique  ? un Fils unique de Dieu, qu’est-ce que cela veut dire  ? – et avec sa science humaine, il agite tout cela. Et puis, non seulement il étudie ces mystères qui lui paraissent, à première vue, absurdes mais il étudie leurs communications, leurs liens avec son expérience, avec sa propre vie. Un Dieu qui vient sauver l’homme du péché  ? Il étudie cette parole en elle-même, il la met en question et il voit que cette parole le met lui-même en question. Je n’ai pas de péché, moi  ! L’homme se trouve remis en question par cette parole, ça le chavire, ça le bouscule. Va-t-il s’aligner sur cette parole ou la réduire à sa compréhension  ? C’est une grande agitation où il a besoin de quelqu’un qui l’aide.

3) C’est là que l’apologète lui dit  : voulez-vous que nous en parlions un peu  ? L’apologète va reprendre cela. L’apologète, lui, a la foi, évidemment. Il est le médecin de l’âme, ou le magister, le pédagogue, le propédeute. C’est celui qui sait et qui va donner ses lumières à l’autre pour mettre de l’ordre dans ses pensées. Le prédicateur a prêché le scandale de la Croix et l’apologète arrive pour expliquer que ce n’est quand même pas si scandaleux que ça  ! C’est scandaleux pour les méchants, mais pour les hommes de bonne volonté, ce scandale devient une espérance.

Il va se faire l’avocat de cette parole qui a été déchiffrée par l’homme naturel. Évidemment, l’homme naturel a fait des quantités de conclusions, a mal compris les termes et refuse de remettre en question ce qu’il croyait bien assuré. Par exemple, que le monde s’est fait tout seul, que le monde est de la matière en évolution, que la dialectique historique de Hegel explique tout, etc. L’apologète doit lui montrer qu’il se trompe, même sur le plan humain  : «  Votre pensée est désordonnée et votre vie aussi. Alors, à cause de votre péché et de votre ignorance, vous ne pouvez pas juger de la valeur de cette prédication qui vous a été donnée.  »

L’apologète vient dénouer bien des liens, bien des nœuds. C’est tout à fait important qu’en face de l’homme qui dit  : «  Qu’est-ce que tout cela veut dire  ?  » il y ait un apologète qui lui explique cette religion, pour autant qu’il puisse comprendre. Il lui montre que ça se tient, que c’est harmonieux, etc.

L’autre dit ce fameux  : «  D’où parles-tu  ?  » de nos philosophes modernes, philosophes de quatre sous  : ce «  D’où parles-tu  ?  » veut dire  : «  Quelle autorité as-tu pour parler ainsi  ?  » Et alors je prouve que je parle du haut du Ciel. Je montre que, au début, une parole a été enseignée du haut du Ciel, qu’il y a eu un passage mystérieux, un passage invisible  ; Dieu a parlé à un homme qui s’appelle son prophète. Et pour bien signer que c’est Dieu qui parle, le prophète fait des miracles qui attestent sa mission divine. La parole du prédicateur n’est donc que le relais, pour nous, de cette Parole. Voilà la démarche apologétique. Alors que celui qui n’enquête même pas sur cette caution divine de la parole, va donner sa foi à la légère, ou plus exactement il va refuser la foi sans vouloir enquêter.

Mais s’il fait une enquête, ça devient sérieux. Il demande s’il y a des miracles encore maintenant. On lui répond qu’il y a des miracles encore maintenant, il suffit d’aller à Lourdes pour en avoir la preuve  ! À Lourdes, l’homme va au Bureau des constatations, regarde des tibias dans une vitrine. Il apprend que, le miracle ayant été contesté, le miraculé a voulu qu’à sa mort ses tibias soient donnés au musée à Lourdes. Et il voit par lui-même que le tibia qui avait été écrasé par des tampons de wagons de chemin de fer est absolument reconstitué, après un bain à la piscine de Lourdes, exactement égal à l’autre tibia, au millimètre près… Alors, notre homme s’avoue dépassé. L’apologète doit être là pour lui dire qu’il est dépassé parce qu’il est en présence d’un miracle.

Mais d’où viennent les miracles  ? Dans la nature, il y a des choses inconnues, extraordinaires, mais pas des miracles. Réponse  : Les miracles sont faits pour démontrer quelque chose, pour toucher notre esprit. À Lourdes, c’est pour attester la vérité des apparitions de la Sainte Vierge.

Voilà la force de l’apologète. Sa démonstration saisit les gens. On aurait bien tort d’abandonner l’apologétique au profit de la propagande à la télévision, au profit de la séduction, du charme de la religion, etc.

Cela doit susciter dans l’homme honnête et doué d’une raison normale une sorte de foi humaine. C’est encore dans l’ordre de ses forces naturelles de conclure que c’est plus que vraisemblable. Même s’il n’y croit pas encore, il reconnait que ça se tient  !

En philosophie, cette foi humaine s’appelle, une opinion favorable.

Malheureusement, dans notre société avachie, le mot je crois a revêtu exactement le sens de  : j’opine pour. Si je vous dis  : «  Je crois qu’il fera beau tout à l’heure  », vous pensez bien que ça n’a aucune relation, aucune similitude avec l’acte de foi  ; c’est tout à fait autre chose. Et quand Jean-Paul II parle  : «  de foi en Dieu assurément, mais aussi de foi dans l’humanité  », c’est erroné car il n’y a aucune similitude entre croire un homme et croire Dieu quand il parle. (…)

On peut décider de croire un homme parce qu’on a de la sympathie pour lui et qu’on le sait bien renseigné. Mais lorsque Dieu révèle qu’Il est trois Personne, on Le croit non pas parce qu’on comprend ce qu’il nous dit mais à cause de son autorité  :

«  – Je ne comprends pas, mais Dieu l’a dit.

– Ah  ! si Dieu l’a dit  !  »

Ça dépasse tellement la compréhension humaine  !

Celui qui a une opinion favorable à l’égard d’un miracle il ne dit pas encore  : «  C’est vrai  », mais il dit  : «  Allez donc expliquer les choses autrement  !  » Il dit donc  : «  C’est probable.  » Après ma démonstration apologétique, mon auditeur en arrivera, j’espère, à dire  : «  C’est prouvé.  » Ce n’est pas pour cela qu’il dira  : «  Je crois en Jésus-Christ, Fils de Dieu  », qu’il se remettra totalement en question à cause de ce message qu’il verra être de Dieu, qu’il ira se confesser, c’est-à-dire s’agenouiller auprès d’un homme, comme en face de Jésus-Christ qui est Dieu, pour lui raconter toute sa misérable vie en se donnant complètement tort, et en donnant complètement raison à Dieu qui le condamne, afin que Dieu lui pardonne à cause des mérites de Jésus-Christ. Cela c’est la foi et il ne l’a pas encore.

4) Je suis encore disciple de saint Thomas, saint Jean de la Croix. À ce moment-là, saint Augustin, saint Thomas, ses disciples, tous ces grands thomistes, et les autres nous disent que là, il y a l’intervention de quelque chose de nouveau, qui est l’acte intellectuel de foi. Chacun l’explique un peu comme il veut, il y a différentes écoles. Certains disent que mon intelligence est soulevée par la grâce. D’autres disent que mon intelligence est mue par l’appétit, le désir du cœur  : c’est beau, c’est mon bien, c’est certainement mon bonheur. Le cœur pousse l’intelligence en lui disant  : «  Écoute, si tu n’as pas d’objection majeure, marche, parce que c’est ton salut  !  » Et le cœur lui-même, disent les théologiens thomistes, est remué par un don de Dieu, qui s’appelle la grâce.

Quand j’étais jeune, en 1950, j’étais professeur de théologie et j’expliquais les choses exactement comme cela  : la grâce meut la volonté. Je faisais un schéma. Sur le tableau, par des graphiques, on arrive à tout démontrer  ; mes élèves étaient ravis, ils comprenaient  ! Il y avait trois balles de tennis  : l’une qui frappait l’autre, qui frappait la troisième. La balle de tennis n° 1, c’était la grâce  ; elle était en haut. Puis une petite flèche, elle frappe la balle n° 2, qui est le cœur humain  : c’est la volonté qui est mue par la grâce, qui pousse la troisième balle de tennis, l’intelligence – et hop  ! l’intelligence passe à la foi. Vous avez compris  ? Parfait  ! J’étais content de moi. J’étais jeune  ! J’avais mal lu saint Thomas.

Saint Thomas, suivi par saint Jean de la Croix et les autres, dit  : la foi est un acte par lequel l’esprit, soudain, dépassant toutes ces premières démonstrations, toutes ces preuves humaines, voit la vérité, est en contact immédiat avec l’essence divine. Elle n’est plus dans l’énoncé du Credo, elle dépasse les énoncés complexes, dit saint Thomas, ou conceptuels, pour aller à la réalité même de Dieu, ce qu’il appelle l’essence divine.

5) C’est là qu’avec notre existentialisme moderne, dont je vous ai beaucoup entretenus en métaphysique, et aussi avec ma philosophie ou métaphysique relationnelle, j’ajoute quelques clartés à ce que j’enseignais en 1950. J’ajoute que notre être spirituel est comme notre être corporel. Notre être corporel peut entendre une personne qui s’approche, respirer ses odeurs et enfin la toucher. Or, dans le toucher il y a tout simplement l’affirmation de l’existence de la personne. Ce contact dépasse la connaissance de l’âge de la personne, de son sexe, etc.

Je le lisais récemment un livre qui pose la question  : Pourquoi l’amoureux ferme-t-il les yeux  ? On se tait, mais on se touche, parce que le toucher apporte la perception du bien fondamental  : l’existence de la personne. Le prisonnier qui revient au bout de quatre ans serre sa pauvre maman dans ses bras, parce que plus on se serre, plus on est dans la certitude que, l’autre existe vraiment  ! Ou bien considérez l’apparition de Jésus à sa Mère au matin de Pâques  : il existe  !

Il en va de même pour notre être spirituel. L’esprit lui-même peut avoir avec Dieu des communications qui s’intitulent, chez tous les mystiques, un toucher.

L’acte de foi survient quand, après avoir bien parlé de Dieu, tout à coup l’être humain dit  : «  Le voilà  ! Il est là  !  »

Comment se fait ce toucher purement spirituel  ? C’est un mystère. Mais on ne peut pas, à mon avis, expliquer l’acte de foi, dans sa nouveauté radicale, sans parler d’existentialisme, c’est-à-dire de contact, non pas de peau contre peau, de corps contre corps, mais d’âme à âme, de Dieu avec l’âme.

6) Et, deuxièmement, selon notre philosophie relationnelle, ce toucher provoque une réaction proportionnée chez la personne qui ressent ce toucher. Quand le jeune homme que la jeune fille ne connaissait pas commence à la toucher, la jeune fille se sent saisie. Ce sera un sentiment très fort, soit de répulsion et de haine si c’est le mal pour elle, soit d’adoration, d’amour si c’est le bien.

Il en va de même, pour l’âme qui s’approche de Dieu par la recherche de la foi et qui, tout à coup rencontre Dieu, touche Dieu, comme si Dieu était venu lui-même au-devant d’elle. Alors, dans ce toucher, ces deux êtres qui se cherchaient se trouvent. Alors le cœur bondit. La foi s’accompagne nécessairement, dans son premier acte, dit saint Thomas, d’un acte d’amour. Pourquoi nécessairement  ? Parce que, dans cette sorte de toucher, il y a un message d’amour, une preuve, une attention d’amour de la part de Dieu pour l’âme, à quoi répond un amour plein de reconnaissance, d’effusion  : «  Je crois.  »

Alors, on comprend très bien pourquoi l’apologétique doit se développer avec toute sa force  : c’est précisément pour préparer cette rencontre. Parce que, dit saint Jean de la Croix, quand l’homme touche Dieu, c’est avec toutes ses interprétations, tout ce qu’il a compris du Credo. Toute cette science antérieure rend alors ce baiser, comme dit saint Jean de la Croix, d’autant plus ardent, d’autant plus intime qu’il est profondément vrai, qu’il développe dans l’intelligence des lumières de vérité, de beauté et de bien. Ça se prépare.

L’espèce de coup de foudre de l’acte de foi, s’il n’a pas été préparé par une recherche, si ça ne continue pas par une avidité de connaître tout ce que l’Église dit de ce Dieu que j’ai rencontré, c’est suspect. Mais s’il y a cette préparation apologétique, et si ce toucher développe un désir de connaître Celui dont on sait maintenant qu’il existe, et qu’il nous aime, alors là, ça devient objet de témoignage, le témoignage n’est plus suspect.

CONCLUSION

J’en arrive à ma conclusion qu’il faudra développer tout au long de notre étude.

Lorsque j’ai moi-même la foi, cette foi se met en recherche de tout ce que l’on peut savoir sur Dieu. Je sais qu’Il est vrai. Et si j’enseigne l’apologétique, avec grande joie, ce n’est pas parce que ma foi est chancelante, comme on le dit depuis le concile Vatican II. Monsieur Guitton a dit, pour justifier les doutes nés de Vatican II dans beaucoup d’esprits, que la foi est un perpétuel déséquilibre. D’après lui, c’est comme un homme qui marche. Un homme qui marche manque de tomber à chaque pas. Il est toujours en équilibre instable. Il met le pied gauche par terre, et il est en train de tomber à droite, heureusement l’autre pas le rattrape. Qu’est-ce que c’est que cette comédie  ? C’est la description d’un malade qui a perdu les hémisphères cérébraux  ! Moi, je suis parfaitement assuré, je marche et je ne tombe pas  !

La foi, on l’a ou on ne l’a pas. On l’a par une grâce de Dieu, parce qu’il nous a touchés. Quand Dieu, qui est fidèle, n’est plus l’objet d’un acte de foi de la part de celui qui l’avait, c’est que cette personne a perdu la foi volontairement. On perd toujours la foi par un péché, dit l’Église. Impossible de perdre la foi par étourderie, comme on perd son parapluie dans le métro  ! Ça n’existe pas  !

Pour moi qui ait la foi, je sais que c’est vrai, j’aime, je me renseigne, et à ce moment-là, tout ce qui va être argument convainquant pour ma raison va s’ajouter à ma foi, va donner de l’étoffe à ma foi. Et donc je vais enseigner l’apologétique, parce que je suis dans cet océan d’intelligence, de beauté, de bien, j’y nage dans tous les sens, je veux connaître toutes les dimensions de cette foi que j’habite. Les dimensions de cette foi que j’habite, ce sera les mystères de Dieu, mais ce sera aussi tous les chapitres d’apologétique. Donc si j’enseigne l’apologétique, ce n’est pas pour me reconvertir, pour raffermir ma foi, mais pour explorer tout le domaine de ma foi.

Et vous qui écoutez et qui avez la foi, vous jouirez de voir que notre foi est tellement raisonnable, tellement en harmonie avec la nature humaine, que vous allez comprendre de plus en plus l’intelligence de Dieu dans toute son immense perfection. En effet, vous verrez que ces mystères qui nous ont été révélés expliquent les choses de la nature, comme les choses de la nature expliquent les mystères. Tout cela, c’est une sagesse en partie démontrable et en partie mystérieuse, comme l’iceberg qui a une partie apparente et une partie immergée. Selon le principe d’Archimède, la partie apparente permet d’envisager quel est le volume de la partie immergée. Le visible, si je l’étudie bien, me donne des renseignements sur l’invisible. Donc, j’étudierai l’archéologie chrétienne, l’exégèse chrétienne, toutes les sciences, je les aimerai parce qu’elles me parlent de Celui que j’aime. L’apologétique est un régal pour le croyant.

Et pour l’incroyant qui m’écoutera, cela le préparera à la foi. D’abord, cela fera tomber beaucoup de ses objections et son hostilité. Deuxièmement, cela le préparera à la foi parce qu’il dira  : «  C’est vraiment raisonnable, c’est beau, c’est vraiment ce que l’intelligence humaine a produit de supérieur, c’est vraiment une ligne directrice dans l’histoire de l’humanité, je ne peux pas négliger cela et dire que je reste en dehors de tout cela  !  » Alors, il pleurera, il cherchera, il cherchera… Le jour où il verra clair, où il passera à la foi et entrera dans la lumière de la foi, saint Augustin lui expliquera  : «  Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé.  » Au même moment où tu me cherchais, déjà, moi, Dieu, je prenais possession de ton âme, j’attendais simplement que tu veuilles bien, comme la Sulamite du Cantique des cantiques, t’éveiller. Si tu t’éveilles, je suis là auprès de toi, et étant là auprès de toi, j’y resterai toujours. (…)

Voici notre programme d’étude  :

Chapitre 1  : Au sommet de la métaphysique, l’acte de foi. (…) C’est une rétrospective de notre étude sur la métaphysique totale. Et la foi est au-delà, mais au sommet.

Chapitre 2  : Au sommet des sciences physiques, la foi au Dieu Créateur. C’est assez contraignant pour l’intelligence. C’est encore l’ordre naturel, dit l’Église. Les sciences prouvent l’existence d’un créateur, d’une cause première. C’est facile à dire, c’est moins facile à prouver d’une manière apologétique, c’est-à-dire très démonstrative, et en même temps très séduisante, persuasive.

Chapitre 3  : Au sommet de l’anthropologie, la foi en la vie immortelle. Ce sera peut-être un peu nouveau. C’est le résultat d’une de mes conversations avec mon maître innommé. Il me disait qu’on ne peut pas démontrer de but en blanc la résurrection des morts, la résurrection du Christ, à n’importe qui. Il faut partir de la connaissance de l’homme et de son mystère. Il faut bien se rendre compte, par la philosophie naturelle, que l’homme n’est pas un être uniquement terrestre. Soit il a eu une existence antérieure, laquelle  ? Soit il aura une existence postérieure, mais enfin l’homme ne peut pas trouver la raison de son existence dans ce court passage qu’il fait sur la terre, souvent amputé par un accident, abrégé dramatiquement par une maladie. Donc, l’homme est en attente d’une autre vie, comme le ver quand il s’enferme dans son cocon. Le ver est fou de s’enfermer ainsi dans son cocon. L’état de larve dans lequel il va tomber durant le temps qu’il passe dans le cocon n’explique pas l’acte qu’il a commis de s’enfermer dans ce cocon. Cela prouve une existence future. Il en va de même pour la vie terrestre de l’homme. La foi vient répondre à l’homme qui est en attente d’une explication plus vaste de son existence personnelle.

Chapitres 4 et 5  : Au sommet des sciences historiques, la foi juive et chrétienne. Là, nous changeons d’esprit, ce n’est plus la philosophie, c’est l’histoire. – On étudie les éléments constitutifs de l’histoire juive et chrétienne, selon la science historique qu’on voudra la plus rigoureuse, allant aux documents, partant des documents, faisant une induction tout à fait méthodique et critique. Cela va se développer en deux étapes, parce que nous sommes à l’essence même de la démonstration historique. La première étape, au terme de l’exégèse biblique, la foi aux prophètes d’Israël. Puis, au terme de l’exégèse évangélique, la foi au Christ, Fils de Dieu. Évidemment, cela dépasse l’exégèse, mais ça se fonde sur l’exégèse.

Chapitres 6 et 7  : Au terme de la sociologie religieuse, l’historiologie, ou la science historique. J’ai cherché mon titre. On parle maintenant de la métahistoire ; ce serait pas mal de dire la science métahistorique. Il s’agit d’examiner le cours de l’humanité, le cours de l’histoire humaine dans sa vastitude, et de chercher un ordre, un filon, un axe directeur, un phylum, comme disait Teilhard de Chardin. Vous n’en trouvez qu’un. Ça ne vous fait pas croire, mais cela vous invite à aller dans ce sens.

Chapitre 8  : La résurrection à venir de l’humanité. Nous reprendrons tout en détail et nous montrons comment la Foi catholique répond au désir suprême de l’homme.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la conférence du 30 septembre 1984