La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les grandes crises de l’Église
LE CONFLIT DE LA RAISON, DE LA PASSION
ET DE LA GRÂCE

On peut dire qu’à la fin du VIe siècle, ou du VIIe siècle si l’on tient compte des lenteurs de l’Orient, tous nos dogmes catholiques sont officiellement fixés de manière solennelle et infaillible   : mystère de la Sainte Trinité, mystère de l’Incarnation et de la Rédemption, mystère de la Prédestination, de la liberté et de la grâce, mystère du péché originel et de la justification. Des différentes crises qui ont provoqué les définitions dogmatiques, nous tirons pour première conclusion que l’hérésie est toujours le fait d’un abus de rationalisme. Quand la raison s’érige en juge de la foi, le Mystère révélé est violé, malmené, enfin refusé. (…)

Quant au schisme, qui est aux dires de saint Augustin le plus grave péché, celui qui blesse la charité, il relève plutôt des passions humaines que de l’intelligence. De ce fait, nous l’avons trouvé à l’état pur, du côté de l’intégrisme, quand l’orthodoxie s’érige jalousement à part de la communauté vivante et universelle des chrétiens.

L’Église va vivre sur l’acquis de ce magnifique effort dogmatique pendant mille ans, et même jusqu’à notre époque contemporaine. (…)

Mais, au Moyen-âge, un autre conflit va réapparaître, celui d’une nouvelle rupture entre l’intelligence philosophique et la foi. Des universités se créent et étudient les manuscrits des œuvres latines et grecques, Platon, Aristote, mais aussi Sénèque, Cicéron, Virgile, Ovide… Elles s’en passionnent fort librement, au point que les meilleurs historiens parlent du XIIe siècle comme d’une pré-renaissance, à dire vrai d’une première Renaissance, ivre de retour à l’antique, d’humanisme, d’indépendance.

En face de cet essor de la pensée, une renaissance comparable des grands Ordres Religieux, bénédictins de Cluny, fondée en 910, cisterciens, prémontrés, chartreux, va produire l’entrechoc fécond mais périlleux de la Mystique monastique et de la Dialectique des Écoles. Ce n’est plus Alexandrie contre Antioche. Mais ce seront bientôt Paris, Laon, Compiègne affrontées à Cluny, Clairvaux, Saint-Victor. Et voici qui permet d’apprécier la suite logique de nos conférences sur les grandes crises de l’Église  : je trouve, en relisant la lettre de saint Bernard à Innocent II lui dénonçant le péril qu’Abélard fait courir à l’Église entière, cette accusation  : c’est Arius, Nestorius et Pélage qui revivent en un seul homme  ! Précisément les trois grands hérésiarques que nous avons choisi d’étudier  ! À juste titre donc nous devons nous intéresser à ce duel, hautement significatif, du dernier des Pères de l’Église avec le premier des philosophes modernes. C’est une partie décisive qui se joue alors entre le paganisme éternel et le Christianisme. Son dénouement heureux explique la splendeur du Moyen-âge.

MYSTIQUE ET DIALECTIQUE

ABÉLARD ET SAINT BERNARD

AMBITION DE PHILOSOPHE, VOCATION DE MOINE

Abélard

Pierre Abélard

Abélard est né en 1079. Bernard de Fontaine naîtra douze ans plus tard en 1091. Tous deux préféreront la robe du clerc à la carrière des armes. Bernard fera des études ordinaires à Châtillon-sur-Seine, tandis qu’Abélard en mènera d’étincelantes, allant de ville en ville à la recherche des meilleurs maîtres, s’instruisant à leur école et ne les quittant pas qu’il ne les ait publiquement vaincus dans quelque joute dialectique. À Loches sans doute, il écoute Roscelin, le maître du «  nominalisme  », et réduit bientôt en poudre son système. Il se rend à Paris où règne son émule Guillaume de Champeaux, le maître du «  réalisme  ». (…) Il l’écoutera longtemps pour enfin le prendre en flagrant délit de contradiction. Il le discute, le provoque et le réduit au silence. Il ouvre alors une école à deux pas pour y enseigner librement son propre système.

Nous sommes en 1108. Les étudiants affluent. Champeaux prenant ombrage de cette concurrence provocante d’un jeune maître de trente ans à peine, intrigue contre lui. C’est alors que Maître Pierre Abélard installe son école rive gauche, sur la Montagne Sainte-Geneviève. Les étudiants s’y pressent par milliers. On commence à arracher les vignes, à bâtir des maisons. C’est l’origine de cette Université de Paris rive gauche. (…)

Il n’est que trop vrai, Maître Pierre, qui se prétend un nouvel Aristote, a trouvé une solution neuve au problème crucial des universaux, comme à mi-chemin des deux systèmes erronés du réalisme et du nominalisme. Il s’agissait de savoir si les concepts, les idées et les mots dont nous usons dans nos discours pour les exprimer, ont une valeur de science et de vérité ou non. (…)

Contre Roscelin et Guillaume de Champeaux, Abélard a été le premier à réinventer le système de l’abstraction, démontrant que notre pensée travaille sur les ressemblances et dissemblances des choses sensibles pour en dégager les formes ou structures universelles et nécessaires, les idées ou concepts dont les mots sont le signe verbal et le support conventionnel. Ainsi nos idées sont vraies ou fausses, selon qu’elles correspondent ou non aux structures réelles des êtres dont nous parlons. Tel est le conceptualisme d’Abélard, étape décisive dans l’élaboration de la philosophie scolastique, qui seul peut fonder la méthode exacte des sciences naturelles comme de toute connaissance vraie. L’étape suivante sera couverte par saint Thomas d’Aquin et son système de la connaissance, d’un réalisme tempéré qui doit beaucoup à Abélard sans perdre ce qu’avaient de juste et de profond les systèmes de ses devanciers  : l’idée existe «  ante rem  » avant la réalité, dans la pensée du Créateur, «  in re«  , dans la réalité elle-même comme sa structure dynamique, “ post rem ”, au-delà de la réalité, dans notre intelligence qui l’en dégage par l’abstraction.

Saint Bernard et ses compagnons sont reçus à Cîteaux

Saint Bernard et ses compagnons
sont reçus à Cîteaux

Abélard a de quoi être fier. Son succès prodigieux est mérité. Le vieux Guillaume de Champeaux, surclassé, morfondu, c’est du moins ce que prétend son rival heureux, se retire dans l’abbaye de Saint-Victor qu’il fonde rive droite. Devenu peu après évêque de Châlons, il se consacre à la Science sacrée, la “ Lectio divina ”, le commentaire des Écritures. Maître Pierre est jaloux de cette autre gloire qu’il ne possède pas  ! Abandonnant donc ses étudiants, il se rend à Laon, en 1113, pour apprendre cette science des Écritures de la bouche du plus réputé des maîtres, Anselme. Mais il le méprise bientôt lui aussi, prétend en savoir davantage et ouvre un cours rival sans en avoir le droit. Anselme le fait chasser de Laon. Il revient donc à Paris et cette fois avec le titre de Maître ès sciences sacrées. De nouveau c’est la gloire, une gloire supérieure encore. Il devient régent des Écoles de Notre-Dame.

L’an 1111, Bernard de Fontaine à l’âge de vingt ans se détourne des plaisirs et des ambitions séculières et se rend à Cîteaux pour «  chercher Dieu  », selon le mot de saint Benoît. Sa carrière fulgurante dans l’ordre de la sainteté et du service de l’Église commence ainsi par l’humilité de la conversion et de la retraite monastique. En 1115, il est désigné pour aller fonder Clairvaux dont il sera l’Abbé jusqu’à sa mort. Rencontre curieuse, c’est Guillaume de Champeaux qui préside sa consécration comme Abbé de Clairvaux…

Les deux formes si diverses de l’idéal d’une jeunesse tumultueuse trouvent en ces deux hommes si opposés leurs figures de proue. Arrachés au monde et souvent au monde des étudiants par la prédication de Bernard, des multitudes de jeunes gens se retirent dans les solitudes de Clairvaux, de Trois-Fontaines, de Fontenay… Bernard, au centre rayonnant de cet essor incomparable de la vie monastique, ne recherche que le pur et unique amour du Christ, il médite les Écritures pour en goûter le divin mystère, assoiffé de mystique et non de dialectique. Ce n’est pas tant pour satisfaire l’intelligence que pour nourrir le cœur et soutenir l’effort ascétique de ses moines qu’il prêche et leur commente les saints Livres…

L’essor des Écoles est aussi rapide. Abélard en est le centre, que tous considèrent comme un nouvel Aristote jeune et génial, séducteur des esprits libres comme Bernard de Clairvaux l’est des âmes et des cœurs. Il s’adresse en effet à l’intelligence individuelle, à la raison pure. (…) C’est une exigence absolue de clarté rationnelle qui anime ses étudiants et qu’Abélard prétend satisfaire. Même et surtout dans cette interprétation des Écritures et ce déchiffrement des mystères divins que Maître Pierre appellera du nom nouveau de Théologie comme pour y affirmer sa maîtrise.

C’est le moment oùl’Occident redécouvre avec ivresse le stoïcisme, l’humanisme païen, invente l’amour courtois et ouvre des yeux nouveaux sur la nature. Abélard, prince de la dialectique, est l’homme de cette renaissance universelle à laquelle il prétend associer aussi la science de Dieu. Jusqu’à quelle folie d’orgueil il serait allé nous ne le savons pas, s’il n’avait connu l’aventure la plus incroyable de ce siècle – ses amours avec Héloïse – et son piteux dénouement. Dans cette aventure qui tourne au drame, les idées vont se heurter à la vie, la raison de Maître Pierre à ses passions, la nature à la grâce, l’orgueil du Philosophe à l’humiliation de l’homme, la créature à son Dieu. En cette «  calamiteuse histoire  » jusqu’à son dénouement fatal, Abélard et Héloïse réagirent aux événements contraires en païens, en humanistes et je dirai en idolâtres de leur propre grandeur. Le même qui prétendait orgueilleusement réduire le mystère de la Trinité à un système d’idées claires, tentera mais en vain de contenir le flot de ses passions et l’imbroglio de la situation oùelles l’entraînent dans le cadre de sa dialectique et de l’idéal du Sage. L’échec n’en sera que plus saisissant. (…)

PREMIERS CONFLITS

Après sa mutilation et pour cacher sa confusion, Abélard entre en un monastère, toutefois le plus célèbre et le plus aristocratique, l’Abbaye royale de Saint-Denis (1119-1120). Il s’y rend d’ailleurs parfaitement odieux à tous par sa morgue et sa critique universelle. Heureusement pour lui, et pour les moines  ! ses disciples le relancent bientôt dans sa retraite. (…)

Il reprend ses cours de théologie rationnelle et les disciples accourent. Il traite avec son audace habituelle le problème le plus difficile, celui de la Sainte Trinité, le mystère sans doute le plus ardemment scruté et enseigné au XIIe siècle. Mais il en fait le champ d’application de son «  conceptualisme  »; il se donne pour but d’expliquer logiquement ce mystère et de le rendre évident à la raison naturelle. (…) Abélard est cité au Concile de Soissons en 1121 et condamné par cette assemblée.

On l’a cru soumis, ce n’est pas si sûr. Absous, il réintègre bientôt Saint-Denis. De nouveau, il s’y rend insupportable, prétendant par exemple démontrer aux moines que leur fondateur le premier Évêque de Paris n’a rien de commun avec Denys l’Aréopagite que convertit saint Paul à Athènes. C’est déjà la critique rationaliste s’exerçant à l’encontre des légendes et traditions séculaires. Crime de lèse-majesté dans cette Abbaye royale  ! Il doit fuir le Royaume et passe sur les terres voisines du Comte Thibault de Champagne qui, pour lors, est au plus mal avec Louis VI. Il s’arrête en une solitude sur les bords de l’Ardusson non loin de Nogent-sur-Seine, et s’y bâtit une hutte, un oratoire. Abélard ermite, est-ce possible  !

C’est alors, probablement, qu’entre en scène un autre Pierre, le nouvel Abbé de Cluny, élu en 1122 à l’âge de trente ans, celui que les siècles proclameront Vénérable. Il offre au Philosophe que la gloire du monde retient encore l’asile de son monastère pour y pratiquer enfin, humblement, la vraie philosophie divine. (…)

Mais l’appel du «  vrai philosophe du Christ  » à notre ermite demeura sans réponse en ces années-là. Au contraire. Un revirement s’est produit en sa faveur après la condamnation de Soissons. Les disciples affluent de nouveau jusque dans cette solitude du Paraclet et un gros village de cabanes entoure bientôt l’ermitage du Maître. (…) Excédé du désordre qui règne parmi son école buissonnière, il plantera là un beau jour ce millier d’étudiants en guenilles sous le premier prétexte venu. Des moines d’une abbaye perdue de Bretagne l’ont élu abbé. Il y court, en 1125.

Alors commence la plus sombre étape de sa vie mouvementée. Il reviendra de cette sinistre abbaye de Saint-Gildas de Rhuys en 1128 pour installer au Paraclet Héloïse et ses filles que Suger vient de chasser d’Argenteuil  ; elles s’y implanteront magnifiquement. (…) Mais il doit reprendre le chemin de Saint-Gildas et désespère d’en revenir jamais…

1130-1140. DIX ANS D’ACTIVITÉ INTENSE
AU SERVICE DE SOI-MÊME, AU SERVICE DE DIEU

Cependant cet homme extraordinaire trouve dans le désespoir même la force de nouvelles entreprises. (…)

Quand il reparaît dans les écoles de la Montagne Sainte Geneviève à Paris, en 1134, encore une fois la foule des étudiants accourt et se presse à ses pieds pour l’entendre. Quelle intelligence fascinante devait être la sienne, quel prestige étincelant, pour qu’il sorte ainsi de ses hontes, de sa condamnation, de ses échecs, toujours indemne, au contraire auréolé d’une gloire plus grande  ! En moins de dix ans, il est l’auteur d’une production littéraire énorme, aussitôt propagée dans toute l’Europe intellectuelle. (…)

Saint Bernard atteint la quarantaine en 1130. Depuis vingt ans, il s’est tenu éloigné du monde, vivant dans une pénitence effrayante, délabrant irrémédiablement sa santé, mais joyeux dans l’amour de Dieu, ivre des choses du Ciel, méditant sans cesse les Saintes Écritures et en parlant divinement. C’est maintenant aux yeux de tous un saint, l’un de ces hommes rares qui aiment Dieu et en sont aimés jusqu’à faire des miracles et entraîner les foules à leur suite.

Cependant chaque soir il rassemble ses moines, homme qui par centaines ont tout quitté à son appel et vivent dans la solitude insalubre, le dur labeur de Clairvaux. Il leur parle de Dieu comme personne n’en avait parlé avant lui, de la Vierge Marie, du Ciel. C’est un discours de vérité convaincant, réconfortant, de quelqu’un qui a vu cet invisible dont il parle, dont il vit.

Saint Bernard prêchant la croisade devant le roi Louis VII

Saint Bernard prêchant la croisade
devant le roi Louis VII

Pendant les dix ans qui viennent, il sera appelé par le Pape, par les Évêques, à mettre au service de l’Église ses dons extraordinaires de prédicateur, de thaumaturge, mais aussi de prophète qui subjugue les foules et qui en impose aux grands de ce monde. Jeté dans les combats de Dieu, il lutte contre l’antipape Anaclet de 1130 à 1138 et finit par éteindre son schisme. Dans le même temps, il fonde trente monastères. (…) Dès qu’il peut, il revient à Clairvaux, reprend sa vie de moine, logeant dans une étroite cellule sous un escalier. C’est en 1135 qu’il commence son Commentaire du Cantique des cantiques qu’il poursuivra jusqu’à sa mort et qui demeure sa plus grande œuvre. En 1138, il se querelle avec les clunisiens auxquels il reproche avec passion leur trop grande richesse, leur goût du faste et du confort, leur orgueil. La dispute est vive, mais Pierre le Vénérable en tirera une leçon salutaire et réformera bientôt les quinze cents monastères clunisiens qui dépendent de son autorité.

Bernard en 1145 s’en ira convertir les Albigeois  ; il prêchera la IIe Croisade à Vézelay en 1146, celle qui sera un échec. Quand on le lui reprochera, atteint par le doute, il demandera à Dieu un signe  : que cet enfant aveugle voie, et l’enfant par miracle verra.

Ce n’est pas un homme qui cherche sa propre gloire et qui fait de sa raison la mesure de toutes choses même divines. C’est un saint, brûlant d’une foi extatique qui le tient écrasé devant la splendeur de la gloire divine et parfois le transporte dans la vision du Mystère béatifiant. Loin de prétendre donner de la foi une explication personnelle, il ne veut que faire entendre à tous le langage divin des Écritures. Et quand une difficulté se présente, il ne fait pas appel à la dialectique, qu’il méprise profondément, qu’il considère comme une ennemie de Dieu, mais il écoute l’enseignement du Magistère, il recherche ce que dit la Tradition et se range toujours en définitive à l’autorité du Pape qu’il tient pour infaillible. Entre un tel homme et Abélard, il était impossible que ne survienne enfin quelque affrontement dramatique…

LE GRAND AFFRONTEMENT DU SIÈCLE

Le drame éclate en 1139. Deux ouvrages du Maître parisien viennent de paraître, L’Introduction à la Théologie et La Théologie Chrétienne; ils mettent la foi en péril. (…)

Saint-Bernard

Saint Bernard

Saint Bernard, avec une justesse d’intuition que lui donne peut-être sa sainteté mais je crois d’abord son intelligence rapide, vive, enveloppante, saisit d’emblée le vice de la dialectique d’Abélard et mesure le risque mortel qu’elle fait courir à l’Église. Il voit juste.

Il accepta de rencontrer Abélard, mais nous ne savons rien de ce qu’a été ce colloque. Lui, si véhément dans ses Lettres et ses écrits polémiques, était la douceur même, la charité convaincante, dans ses entretiens. Il semble que l’entrevue ait eu pour résultat de persuader Bernard de l’orgueil et de l’esprit d’erreur d’Abélard, cependant qu’il obtenait de lui la promesse de se soumettre et de se taire désormais sur les points litigieux. Mais revenu à Paris, excité par ses disciples, loin d’en rien faire, Abélard rédige un horrible pamphlet aujourd’hui perdu  ; les brefs extraits que nous en connaissons constituent un défi injurieux à l’Abbé de Clairvaux. Celui-ci, prévenu de cette perfidie, écrit alors de nombreuses lettres à Rome, aux Évêques, partout où il sait que le Maître de la Dialectique est applaudi et soutenu, pour exhorter chacun au respect et à la défense de la foi, pour réclamer la condamnation d’Abélard.

C’est vers Pâques 1140 que Maître Pierre demande à être confronté à Bernard en présence de l’assemblée des Évêques, réunis à Sens. (…) Il fallait que le drame éclate. Mais nous devons remarquer qu’Abélard à ce moment ne songe qu’à défendre sa gloire et assurer le triomphe de son système. Comme tout novateur dans l’Église. C’est l’orgueil du dialecticien qui l’anime, poussé par une coterie de partisans. Bernard y vient avec le sentiment de sa faiblesse, rempli de crainte, mais animé d’un saint zèle pour l’Église de Dieu et le salut des âmes, encouragé et mandaté par tous les Évêques. (…) Il leur expose longuement les 17 ou 18 propositions tirées des œuvres d’Abélard et leur en démontre le caractère hérétique. Le triomphe de la foi catholique dépend de son effort du moment et il s’y donne avec une éloquence passionnée jusque fort avant dans la nuit. Suivons-le dans cet examen, non pas mot à mot, puisque nous ignorons la teneur exacte de son discours, mais selon l’ordre des matières et en indiquant au passage les articles taxés d’hérésie.

1. Erreur sur la Foi

L’erreur majeure d’Abélard est de mettre la raison au-dessus de la foi. (…) Au lieu que le motif de la foi chrétienne est dans l’autorité de Dieu qui parle et révèle ses mystères pour être cru sur parole  ! Certes, nous savons de science certaine que Dieu a parlé, par les miracles qui ont accompagné sa Révélation. Mais cette Révélation elle-même échappe par définition à nos démonstrations et vérifications rationnelles. En prétendant réduire son Credo à un système dialectique, Abélard devait tomber dans toutes les hérésies que nous avons déjà rencontrées, d’Arius, de Nestorius, de Pélage et dans bien d’autres encore.

2. Erreur sur la Trinité et l’unité de Dieu

Ce mystère est depuis vingt ans le champ d’application privilégié de sa dialectique. Saint Bernard le lui reprochera vivement, ne tolérant pas l’irruption de la raison en une si haute matière. (…) Saint Bernard démontre qu’Abélard tombe dans l’hérésie d’Arius et navigue du monisme au trithéisme. (…)

3. Erreur sur la Création

Abélard prétend que ce monde créé par Dieu Tout-Puissant et infiniment Bon est nécessairement le plus parfait et le meilleur qui puisse être. On ne conçoit pas que Dieu ait fait une œuvre imparfaite. S’il y a du péché et du mal dans le monde, c’est que Dieu ne pouvait faire mieux. (…) Ici, le rationalisme pur contredit la théorie combien plus juste et heureuse de saint Augustin présentant le monde comme une création de Dieu choisie parmi la multitude des mondes possibles et voulue pour sa relative perfection. Dieu parfait a créé un monde imparfait. Ce n’est pas logique  ? mais comme c’est sage  ! (…)

4. Erreur sur l’Incarnation

Abélard renouvelle l’hérésie de Nestorius, et pour les mêmes raisons  : il y a Dieu, il y a Homme, chacun de ces êtres possède un ensemble d’attributs spécifiques. Il ne saurait y avoir «  communication des idiomes  ». (…)

5. Erreur sur la Rédemption

Toute hérésie sur l’Incarnation entraîne une incompréhension totale du Mystère de la Rédemption. Pour Abélard, nouveau Nestorius, Dieu dans le Ciel n’a pas souffert. C’est l’Homme Jésus, sur terre, qui a été crucifié et qui est mort. La Passion à ce coup cesse d’être une œuvre divine, de valeur infinie  ; bien plus, elle n’est que l’action individuelle, héroïque certes, exemplaire, d’un homme parmi les autres et qui ne leur en communique pas le mérite. Il n’y a plus de «  satisfaction  » infinie, soufferte par l’Homme-Dieu pour tous ses frères humains. Nous voilà déjà en plein pélagianisme. (…)

6. Erreur sur l’Église

Tout dualisme au sujet du Christ, séparant le Dieu et l’homme, a pour conséquence aussi de séparer l’Église tout humaine de son âme divine, l’Esprit-Saint, et de n’y voir plus qu’une société où chacun agit par ses seules forces, en vertu de sa seule sainteté personnelle. (…). Cette erreur consiste à penser que l’Église ne peut exercer validement les pouvoirs d’absoudre les péchés et conférer la grâce des sacrements que dans la mesure où elle est sainte. (…). Au lieu de dire que l’Église est sainte et agit saintement même en ses membres pécheurs, pour lui, elle est sainte dans les saints, pécheresse et donc morte dans les pécheurs  !

7. Erreurs sur la Nature, le Péché et la Grâce

Pour son rationalisme intempérant, il n’y a pas de péché originel transmis à tout le genre humain. (…) Donc chaque homme vient en ce monde doué d’une pleine liberté naturelle de faire le bien et d’éviter le mal. Humanisme total. L’homme peut par ses propres forces suivre sa conscience. Comme les pélagiens, Abélard réduit la grâce aux énergies naturelles intérieures, aux aides extérieures et aux événements favorables, bons conseils, bons exemples, enseignement évangélique… (…)

8. Erreurs sur la Morale

Pour lui, il n’existe rien qui soit mauvais en soi. L’acte extérieur, objectif, est en lui-même toujours indifférent Ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal, c’est l’intention de celui qui agit. Il n’y a donc pas de péché par ignorance ni de péché en pensée ou même en action, mais seulement le péché d’intention, et la réalisation de l’acte n’ajoute rien à la culpabilité du consentement intérieur. (…)

9. Erreurs sur la Charité et les Vertus

Dans la ligne même de cette morale subjective, au fond sentimentale plus que rationnelle, romantique, esthétique plus que naturelle et normative, Abélard exalte la Charité au détriment des autres vertus. Comme aujourd’hui nos modernes exaltent inconsidérément l’Amour, tout amour. Du coup, il reconnaît à tout homme la pleine capacité d’aimer Dieu et de lui plaire par une vie parfaite. (…)

10. Erreurs sur l’Eucharistie

Pour lui, la Présence réelle cesse en cas d’irrespect. Ainsi, l’hostie tombe à terre, mais ce n’est plus le Corps du Christ, car celui-ci ne peut pas tomber  ! On voit le même principe conceptualiste et le même nestorianisme diviser toujours le divin et l’humain, là où le mystère les tenait unis. (…)

Cette énumération des points de doctrine erronés relevés par son adversaire suffit à démontrer le rationalisme foncier d’Abélard. (…) Voilà oùle mena son orgueil de prétendre que «  nul ne peut croire que ce qu’il a compris  » et sa décision de «  se servir de la dialectique pour établir la vérité religieuse aux yeux des incroyants.  » C’est cela que voulait stopper saint Bernard, parlant avec une conviction enflammée aux Évêques du Concile de Sens le 2 juin 1140 jusque fort avant dans la nuit.

CONDAMNATION ET SOUMISSION D’ABÉLARD

C’en était assez pour persuader les Évêques. (…) Le lendemain, saint Bernard dut exposer publiquement les dix-sept propositions tirées des ouvrages incriminés et en expliqua le caractère hérétique. L’ayant fait, il demanda à Abélard s’il reconnaissait ses propositions comme l’expression de sa pensée, s’il osait les expliquer et les justifier ou, dans le cas contraire, s’il voulait les rétracter. Le moment était pathétique.

À la stupeur de l’assistance qui attendait une extraordinaire joute oratoire, dont beaucoup escomptaient la victoire du dialecticien sur le moine, Abélard s’effondra. Certain ont diagnostiqué une crise d’asthénie résultant d’un état maladif, voire pathologique. «  Il déclara plus tard à ses amis qu’à ce moment la mémoire lui avait presque complètement fait défaut. Sa raison s’était enténébrée, son sens intérieur l’avait fui.  » Bref, le trou noir. Il faut dire que saint Bernard avait un prestige incroyable et, j’ajoute, la force de Dieu qui n’est donnée en partage qu’aux saints. Sa parole était persuasive. Ajoutons encore que la forme même du discours, prophétique, toute scripturaire, était bien faite pour surplomber la construction rationaliste de son adversaire et rendre d’avance inopérante toute discussion.

Le fait est là. Abélard s’écroula, balbutia, ne trouva enfin en lui que la force, et la ruse, d’en appeler à Rome. (…) Abélard quitta la cathédrale, suivi de ses partisans, dans un silence impressionnant et il prit, dit-on, sans attendre un instant, le chemin de Rome. Les Évêques condamnèrent les 19 propositions et brûlèrent symboliquement les livres qui les contenaient. (…) La dialectique capitulait devant la foi. Bernard, tel David affrontant Goliath fort de toute son armure, n’avait de sécurité qu’en Dieu et invoquait son secours. Abélard croyait en sa propre force intellectuelle et se sentait imbattable dans la joute dialectique. Or voici que le géant s’était écroulé sous les coups du saint. Nous devons la splendeur du Moyen-Âge à la victoire de ce David sur cet autre Goliath.

La querelle ne paraissait pas terminée pour autant. On dit qu’Abélard se hâta de composer une Profession de foi pleine d’ironie mordante contre saint Bernard, d’arrogance et d’opiniâtreté. Le Saint, donc, se hâta de rédiger une volumineuse correspondance pour alerter Rome. (…)

Mais à cette heure-même, le Philosophe commençait de remporter son grand, son unique et dernier combat contre lui-même. En secret. Pour l’amour et pour la consolation de la femme qui lui était plus chère que tout, Héloïse son épouse, l’Abbesse du Paraclet. C’est à elle qu’il envoie tout de suite, sa véritable et sincère Profession de Foi. Et si, encore, il s’y vante et accable ses ennemis, cependant il s’incline et professe la vraie foi à l’encontre même de la dialectique qu’il a trop aimée. (…)

Abbaye de Cluny

Restes de l’Abbaye de Cluny

Il s’en va vers Rome. (…) Il a soixante ans, l’été est torride, la fatigue l’accable. Il s’arrête donc à Cluny, où Pierre l’accueille avec un tact parfait, une charité exempte de toute suspicion comme de toute acrimonie. L’Abbé du plus grand Monastère de la Chrétienté le convainc de ne pas reprendre la route, du moins dans ce moment. Lui-même écrira au Pape, obtiendra sa réconciliation. La lettre est admirable.

C’est lui certainement, qui n’était pas un combatif comme Bernard de Clairvaux mais de ces doux auxquels il est promis qu’ils posséderont la terre, c’est lui qui obtint de son hôte la conversion totale, celle du cœur, son renoncement sincère à la dialectique et le silence définitif qui devait faire de lui «  le vrai philosophe de Dieu  ».

Le 16 juillet, Innocent II a ratifié les décisions du Concile de Sens. (…) Mais quand lui parviendra la terrible nouvelle, Abélard aura déjà fait le pas de la soumission. Désormais, c’est un vieillard serein et silencieux. Il s’est rendu à Clairvaux pour rencontrer saint Bernard. Le saint et son adversaire, ou plutôt l’adversaire de l’Église, se donnèrent le baiser de paix. Le monde en fut édifié.

«  Au début du printemps 1142, après avoir renouvelé sa profession de foi catholique, confessé ses fautes et reçu le corps du Christ, le 21 avril, Abélard expira à l’âge de 63 ans, sur un lit de cendre à l’infirmerie du prieuré Saint-Marcel-lez-Châlon, entouré des clunisiens, ses frères. (…)  »

L’ÉGLISE A BIEN AGI

LA FOI ÉTAIT SAUVÉE…

Cet homme inquiet, passionné, ce génie ambitieux, provoquant, illustre comme peut-être nul autre le combat de l’homme contre Dieu, l’affrontement de la raison et de la grâce. Mais des forces médiatrices sont intervenues, par grâce, qui ont évité le pire.

À l’intime des âmes, que Dieu connaît seul parfaitement, c’est la médiation de l’amour, même catastrophique, qui a d’abord désarmé son orgueil. S’il n’avait achoppé contre cet obstacle, dans l’ivresse de son génie dialectique, il est fort à croire qu’Abélard ne se fût jamais incliné. Pris dans les rêts de sa passion charnelle, il a dû convenir qu’il n’égalerait jamais Sénèque, Jérôme ni même Origène. S’il avait pu se vanter de joindre leur continence à une non moindre sagesse que la leur, quel hérésiarque il aurait fait  ! Plus formidable certes que ne fut Pélage avant lui et que bientôt sera Luther.

L’amour plus pur qu’il portera à sa maîtresse devenue son épouse et puis sa fille spirituelle, lui attendrira le cœur et le disposera sans doute à la médiation d’une noble et très sainte amitié, celle de Pierre de Cluny. C’est elle qui l’inclinera à consentir enfin à la grâce de Dieu, dans l’humiliation de l’homme et la défaite de la raison orgueilleuse.

Mais dans la conduite des événements publics, ceux qui contraignent l’homme à plier sous la main puissante de Dieu, c’est la médiation de la foi intrépide de saint Bernard qui a ramené au port de la foi le philosophe égaré, en provoquant sa condamnation. On a reproché à l’Abbé de Clairvaux ses outrances verbales, son opiniâtreté. C’est oublier qu’il lui a fallu se jeter seul dans cette bataille avec tout son zèle et sa fougue pour obtenir des Évêques et de Rome la condamnation nécessaire. En Bernard, c’est l’Église qui agissait, et elle a bien agi  : pour la Vérité divine, à bon droit, en toute justice et prudence. (…) Il fallait condamner Abélard ou tout était perdu. (…)

Des Abélard, il y en aura à toutes les époques. Mais lorsque des Abélard surviennent, il ne faut pas les laisser dévorer le troupeau en toute quiétude, il ne faut pas les laisser dévaster l’Église et se dévaster eux-mêmes. (…) En condamnant Abélard, l’Église, mue par le plus grand saint de son temps, l’a sauvé de lui-même et a sauvé toutes ses richesses d’intelligence pour enrichir le patrimoine chrétien. En condamnant ce qui se trouvait de faux dans ce progrès, elle a sauvé ce progrès lui-même. (…)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 92, mai 1975, p. 4-10

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