La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les grandes crises de l’Église
LE NESTORIANISME :
LE FILS DE DIEU S’EST FAIT HOMME

Les hérésies qui secouèrent l’Église dès son accession à la pleine liberté publique présentent une suite remarquable. De telle sorte que les définitions dogmatiques qui leur répondent progressent dans l’expression précise de la foi. (…) L’histoire de la pensée chrétienne n’est donc pas du tout statique ni cyclique, mais progressive. Le miracle est que, de siècle en siècle, l’Église catholique romaine, et elle seule, a su rendre explicite, en un système de plus en plus clair et cohérent, l’expression intangible de la Révélation divine que contenaient, déjà parfaite et pleine mais sous forme kérygmatique (d’annonce évangélique), l’Écriture et la Tradition.

De l’Arianisme au Nestorianisme, la continuité, trop peu remarquée, souvent contestée, est à la fois historique et logique. Une hérésie suit l’autre, soutenue par les mêmes écoles dans les mêmes aires géographiques  ; elle se trouve combattue par la même lignée de Docteurs de l’Église et selon les mêmes principes qui avaient réduit la précédente. (…) Le progrès dans l’enseignement de la Révélation représente en chacune de ses étapes une conquête définitive. (…)

Il s’agit du mystère de JÉSUS, affirmé par la prédication chrétienne, reçu par la foi, scruté par l’intelligence humaine. (…) L’ensemble de sa personne et de son comportement constituait indubitablement pour ses contemporains un mystère. (…) Très tôt, les Pères de l’Église trouvèrent une formule qui devait retenir toutes les exigences de la foi en Jésus Sauveur et serait la main courante qu’on ne pourrait lâcher sans risque de tomber dans quelque abîme d’hérésie  : «  Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu  ». Axiome vraiment central de notre religion chrétienne et de tout son mysticisme salvifique  : il fallait que le Christ soit réellement Dieu et non point créature de Dieu, pour que Dieu nous ait approchés en toute vérité et sanctifiés par sa Parole de vie  ; il fallait aussi qu’il soit devenu réellement homme, homme comme nous et avec nous, notre frère, pour pouvoir en toute vérité prendre l’homme et l’élever jusqu’au partage de sa condition divine par la grâce et par la gloire qui nous viennent de lui seul, notre Médiateur. Ils en tireront, tout à fait dans la ligne des Évangiles et des autres Écrits du Nouveau Testament, que Jésus était pleinement, parfaitement homme, en tout semblable à nous excepté le péché, qu’il ne lui manquait rien de ce qui constitue l’homme universel, et pleinement, parfaitement Dieu, possédant tous les attributs et perfections de la divinité, sans s’en être dépouillé le moins du monde, même s’il les a tenus cachés, voilés, pour se faire plus proche de nous. (…)

Au plus fort de la crise arienne, on affirma à mainte reprise que Jésus était «  consubstantiel au Père et consubstantiel à Marie sa mère comme aussi à nous autres hommes  ». Il est «  consubstantiel au Père  », et nous savons maintenant que cela implique une seule et unique substance, un même Être. Il est «  consubstantiel à Marie  », et cela implique de toute évidence, sans aller chercher plus loin, une même nature humaine semblablement participée par des personnes distinctes, Jésus, Marie, nous tous.

L’ANNONCE DE LA CRISE

Tandis que se réglait laborieusement la querelle de l’Arianisme par l’adoption de la double formule grecque de la «  consubstantialité  » des trois «  hypostases  » divines, dès les années 350-360, la question connexe de la «  consubstantialité  » du Verbe Incarné à Marie et à nous autres hommes commença de préoccuper les esprits philosophiques. À Antioche, évidemment, là où l’on raisonnait avec le plus de rigueur et de présomption, le MYSTÈRE de l’Incarnation faisait PROBLÈME, car la logique d’Aristote voulait que toute nature complète existe indépendamment de toute autre, autonome, hypostase individuelle et singulière.

Le prêtre Diodore, chef de l’École d’Antioche, qui deviendra plus tard évêque de Tarse, enseigna paisiblement jusqu’à sa mort que le Christ était un homme comme nous, doué de tout ce qui constitue une humanité parfaite. Le Verbe habitait dans le Fils de David, Jésus de Nazareth né de Marie, comme dans son Temple. Car, disait-il, celui qui est de toute éternité né de Dieu n’est pas celui qui dans le temps est né de Marie. Dans le climat d’Antioche, nul ne s’en formalisait.

Pourtant Apollinaire, un saint prêtre de la région, entreprit de réfuter cette théorie qui compromettait la fonction médiatrice du Christ Sauveur. (…) Devenu évêque de Laodicée en 362, il prêcha et enseigna que toute séparation du Dieu et de l’homme était une abomination. Avec raison  ! Et voilà qui le situe du côté de la Tradition. Mais, appuyé au même principe rationnel que Diodore, il s’enfonçait résolument dans l’erreur contraire  : Le Verbe n’a pas pris une nature humaine complète, il s’est donné un corps auprès duquel il a joué le rôle de l’âme  ! C’est pourquoi saint Jean dit  : «  Le Verbe s’est fait chair  », et non pas s’est fait homme  ! (…) Ce n’est plus là un homme en tout semblable à nous. Et quel mérite salutaire aurait eu ainsi cette chair passivement soumise aux pensées et volontés libres du Verbe  ? Et comment Dieu pourrait-il jouer le rôle d’âme humaine ou d’esprit créé  ? (…) Jésus résulterait du mélange de deux natures déformées, mutilées, forcées  !

Lors du fameux Concile d’Alexandrie de 362, inopinément les deux partis d’Antiochiens vinrent à s’accuser mutuellement. Saint Athanase et les Égyptiens horrifiés persuadèrent l’assemblée de rejeter ces deux erreurs opposées. Bientôt saint Basile devra ouvrir les yeux du Pape Damase sur la diffusion de la nouvelle doctrine «  monophysite  » dans les milieux intégristes d’Antioche. (…) Enfin, le Pape les condamnera tous deux. Dès lors, tous les Conciles qui marquèrent le triomphe de l’orthodoxie contre l’arianisme, ajoutèrent à leurs anathèmes la condamnation formelle d’Apollinaire. (…)

LES PARTIS EN PRÉSENCE

Pour maintenir la commodité des fausses symétries, les spécialistes et les professeurs de dogme présentent habituellement l’erreur d’Apollinaire comme le contraire du rationalisme antiochien  ! On rappelle qu’Apollinaire l’Ancien était originaire d’Égypte, pour rendre responsable de cette hérésie le mysticisme alexandrin  ! Argument des plus faibles, si l’on calcule que le pieux grammairien était fixé en Syrie depuis quarante ans et que son fils, le futur évêque de Laodicée, avait subi l’influence proche et directe de la secte intégriste d’Antioche, baignant lui aussi dans un climat philosophique qui était le bouillon de culture de toutes les hérésies.

Ces intégristes qui, par fidélité à la lettre de l’anathème de Nicée et à celle des documents romains, exagèrent l’unité divine jusqu’à nier obstinément la trinité des hypostases, sont les mêmes qui vont pousser à fond l’unité du Christ jusqu’à nier la perfection et la distinction de ses deux natures. (…) Ils professeront pareillement que la substance du Verbe Incarné est formée d’un mélange de la divinité et d’une humanité incomplète. C’est la réduction de nos Mystères selon de monstrueuses reconstructions rationnelles  ! Ici et là, dialectiquement opposés, ce sont des logiciens.

Or, tout autant que le «  modalisme  » trinitaire, le «  monophysisme  » christologique d’Apollinaire (qui ne reconnaît qu’une seule nature en Jésus-Christ) fut très vite suspect à Alexandrie, à Rome et dans toute l’Église. Seuls, la déférence pour les personnes, un certain aveuglement du Pape sur cet intégrisme de bonne apparence retinrent de condamner tout de suite et fermement ces novateurs. C’est grand dommage, car le «  dyophysisme  » de Diodore (qui reconnaît deux natures en Jésus-Christ) poursuit tranquillement sa carrière à Antioche et justifie ses propres excès précisément par sa critique des autres et, plus grave, par l’accusation portée contre Rome et Alexandrie de partager plus ou moins l’erreur d’Apollinaire. Quand la crise éclatera, cette suspicion aura les plus funestes conséquences.

SAINT CYRILLE CONTRE NESTORIUS

Nestorius

Nestorius

En 428, Nestorius, prêtre d’Antioche, monte sur le Siège de Constantinople. Il invite peu après l’un de ses amis, Anastase, à prêcher au peuple en sa présence sur l’Incarnation. Le prêtre en vient, pour mieux expliquer la distinction entre la divinité du Verbe et son humanité d’adoption, à déclarer que la Vierge Marie, Mère de l’homme, ne l’est pas du Dieu. Mère de la Personne de Jésus selon la chair, elle ne l’est pas de la Personne du Verbe, car la divinité ne saurait être engendrée. Le Verbe est consubstantiel au Père, né de lui éternellement  ; le Christ est consubstantiel à Marie, né de sa chair dans le temps. Mais il est impossible d’attribuer au Verbe ce qui est propre au Christ  ; il n’y a pas «  communication des idiomes  », c’est-à-dire échange entre ces deux Personnes de leurs attributs et opérations propres. Scandale parmi les moines et les fidèles  ! L’Empereur et la Cour se laisseraient convaincre par le Patriarche, mais le tumulte grandit quand celui-ci prétend lancer l’anathème contre ceux qui invoquent la THÉOTOKOS, Marie «  LA MÈRE DE DIEU  ».

St Cyrille

Saint Cyrille

Saint Cyrille, Patriarche d’Alexandrie, dès qu’il eut connaissance de cette querelle, intervint. (…) Il agit auprès de l’Empereur, par des lettres et des cadeaux, pour le détourner de Nestorius. Et il en appela au Pape, comme jadis son glorieux Prédécesseur, Athanase. Une Épître de Nestorius au Pape l’avait précédé. (…) Mais Célestin ne s’en était pas laissé conter  : le rejet du terme traditionnel et liturgique de «  Mère de Dieu  » suffisait à lui rendre exécrable le «  dyophysisme  » de Nestorius. Il le sommait de se rétracter sous peine de déposition et, suprême humiliation, il chargeait le Patriarche d’Alexandrie de veiller à l’exécution de cette sentence. Cyrille donc notifia à Nestorius sa condamnation dans une Épître célèbre qui contenait un admirable exposé de la foi catholique et le résumé des doctrines hérétiques qu’il devait rétracter. La doctrine personnelle de Cyrille, d’un profond mysticisme alexandrin, s’y faisait sentir  : elle revenait à professer que le Verbe Incarné est une seule et même HYPOSTASE et que tout ce qui concerne en lui le Dieu et l’Homme «  communique  », c’est-à-dire peut et doit être attribué à l’un et à l’autre en vertu de leur identique et foncière subsistance personnelle  : Dieu est mort sur la croix, Marie est Mère de Dieu, Jésus est le Verbe, cet homme est vraiment le Fils de Dieu, etc. Il allait jusqu’à opposer à «  l’union morale  » préconisée par Nestorius entre les deux «  natures  » personnelles du Verbe et du Christ, une «  union physique  » des deux conditions divine et humaine en une seule «  hypostase  ». (…)

Comme Nestorius avait le soutien de la Cour, sûr de lui, il réclama la convocation d’un Concile, pensant s’y justifier. Théodose II le convoqua pour le 7 juin 431 à Éphèse. Et le Pape y délégua deux évêques pour y lire la condamnation de Nestorius décidée par le Concile de Rome de 430. L’Histoire se répétait, comme lors du Concile de Nicée. Elle allait pourtant prendre un cours bien différent.

LE CONCILE D’ÉPHÈSE (22 juin 431)

Le 7 juin tous étaient présents à Éphèse sauf le groupe important des Antiochiens, amis de Nestorius, et les Légats Pontificaux. On patienta quinze jours. Enfin, le 22 juin, sans attendre davantage, dans des circonstances qui n’ont jamais été parfaitement élucidées, Cyrille ouvrit le Concile. En l’absence de ses partisans les plus sûrs, Nestorius refusa de comparaître. 198 Évêques, après avoir entendu la lecture de toutes les pièces du procès, déclarèrent Nestorius «  étranger à la dignité épiscopale et à toute société sacerdotale  ». Ils proclamèrent MARIE MÈRE DE DIEU et leur décision fut acclamée par le peuple d’Éphèse avec de grandes démonstrations d’allégresse. Les Légats du Pape arrivèrent le 11 juillet. Ils lurent la condamnation de Nestorius dont ils étaient porteurs et confirmèrent de leur autorité les décisions du Concile.

Mais les Antiochiens étaient arrivés le 26 juin. Furieux des décisions déjà prises, ils se réunirent à part, en pleine illégalité. Ce CONCILIABULE de 43 Évêques dissidents contesta les décisions du Pape et du Concile de Rome comme celles qui venaient d’être prises dans l’assemblée régulière d’Éphèse. Il prétendit anathématiser et déposer Cyrille pour hérésie et forfaiture, sans l’avoir cité à comparaître, et excommunier même tous les signataires des décisions du Concile  !

La paix paraissait bien lointaine. Toutefois, l’Empereur considéra la déposition de Nestorius comme définitive et la ratifia. Il s’entremit entre les deux partis pour tenter une conciliation. (…)

Un ACTE D’UNION fut signé en 433, la paix était faite en Orient. (…) Une quinzaine de nestoriens obstinés furent déposés par Théodose II qui, pour en finir, bannit Nestorius à Pétra en Arabie et de là en Égypte où il mourut en 451. Cette paix dura vingt ans.

SAINT CYRILLE, DOCTEUR DE L’INCARNATION

Successeur de saint Athanase sur le Siège patriarcal d’Alexandrie, saint Cyrille en a tout ensemble la foi intrépide et la charité conciliante. Mais il hérite de l’œuvre théologique des Cappadociens  ; il fait preuve d’une acuité, d’une sûreté intellectuelle dans cette controverse qui font de lui l’émule de saint Basile. Il est à cette époque le défenseur éminent de la foi, le seul Saint, et nous sommes encore aujourd’hui ses débiteurs dans notre contemplation mystique et notre étude théologique du Verbe Incarné. En lui nous retrouvons la note caractéristique de la plus haute sainteté, le dépassement absolu de toute étroitesse partisane comme de tout rationalisme réducteur du Mystère. Il contemple la pure vérité de la foi et se conduit en tout selon la perfection de la charité fraternelle. Homme admirable, Archange de Dieu dans cette difficile controverse. (…)

Aux nestoriens, le Patriarche d’Alexandrie parait sacrifier la plénitude de la nature humaine du Christ pour mieux souligner l’unité personnelle. Et cela d’autant plus qu’il résume toute sa foi dans une formule qu’il croit de saint Athanase mais qui est en réalité d’Apollinaire  : «  Une seule NATURE du Dieu-Verbe INCARNÉE  ». Une telle formule, évidemment, pulvérise le système nestorien. Mais elle donne l’impression que cette unique NATURE résulte d’un mélange vital du Dieu avec la chair, synthèse d’éléments disparates en eux-mêmes incomplets. Suspecté d’Apollinarisme, sagement et charitablement, Cyrille donnera des apaisements à ses adversaires et il renoncera même à cette formule chaque fois qu’il sera nécessaire pour hâter la réconciliation catholique. À ses partisans qui l’accusent de trahison et d’illogisme rien de nouveau sous le soleil il explique avec sérénité que toute la foi chrétienne tient dans la proclamation de la THÉOTOKOS, de MARIE MÈRE DE DIEU. C’est la pierre de touche de l’orthodoxie. Il suffit de l’invoquer ainsi pour appartenir à la Communion Catholique. Celui qui nomme la Vierge Marie Mère de Dieu, même s’il n’en saisit pas clairement toutes les implications, confesse que le Verbe divin lui-même est né de Marie selon la chair dans le temps comme il est né du Père selon l’éternelle divinité.

Par Cyrille d’Alexandrie, d’emblée, la foi la plus pure triomphe au Concile d’Éphèse et selon le vocabulaire même des Grecs. Réussite inouïe, si l’on songe aux lenteurs de la défense catholique contre Arius au siècle précédent. (…) À Éphèse, c’est déjà l’Orient mystique, c’est Alexandrie qui domine le débat et proclame la foi en son langage magnifique… et dangereux  : «  la NATURE incarnée du Dieu-Verbe  ». (…)

Or il faut reconnaître et déplorer que ni les Antiochiens ni les Latins ne soient entrés dans cette perspective. Objections et réticences se font jour dès le lendemain du Concile et bientôt toute l’Église tiendra le Patriarche d’Alexandrie en suspicion. L’Occident a déjà fixé sa terminologie que les Grecs entendent nécessairement dans un sens nestorien  : deux natures, ce sont deux réalités distinctes en leur langue, et une personne, c’est un terme trop faible pour dire l’être divin absolument immuable du Verbe  ! Pour achever le malentendu, Rome n’accepte pas la théorie cyrillienne d’une nature unique du Dieu Verbe incarnée, d’une union physique dans l’Incarnation, la suspectant d’apollinarisme  : nature, en latin, veut dire manière d’être, essence, et dans le Christ il y en a deux, inconfusibles, la nature divine et la nature humaine. Saint Cyrille meurt en 444. S’est-il trompé ou voyait-il d’un regard d’aigle, plus loin et plus haut que tous  ?

LA FUREUR INTÉGRISTE DE DIOSCORE

Celui qui succède à Cyrille sur le Siège d’Alexandrie, Dioscore, querelleur et stupide, n’a qu’une ambition  : reprendre à Constantinople la prééminence dont le Concile de 381 a dépouillé Alexandrie. Il sacrifiera à cet orgueil la paix et l’unité de l’Église, affirmant pour des siècles, et ce n’est pas fini, l’Orient dans les schismes et l’hérésie. Après avoir excité partout la division et la haine, il échouera et se perdra lui et son Église. Épouvantables méfaits d’un seul homme méchant.

Apprenant qu’un archimandrite de Constantinople, Eutychès, vient d’être condamné par son Patriarche pour avoir ressuscité la vieille querelle du monophysisme et renouvelé l’hérésie d’Apollinaire, Dioscore entre en transes, conteste la décision, accepte à grand fracas Eutychès dans sa communion. Se croyant déjà l’égal de son Prédécesseur, il se voit présider quelque concile général et accabler sous les anathèmes son rival de Constantinople comme d’un nouveau Nestorius. Soutenant Eutychès, il s’imagine défendre contre un retour de l’hérésie antiochienne l’héritage et la tradition du mysticisme alexandrin.

Las, le système du vieux moine est bel et bien apollinariste. (…) L’ambitieux Patriarche réclame un Concile. Théodose II a la faiblesse d’accepter. À Éphèse bien sûr, pour identifier sa querelle à celle de son glorieux Prédécesseur. Ce Concile est ouvert le 1er août 449. Dioscore préside et fait admettre tout ce qu’il veut à un troupeau d’évêques apeurés par l’épée des soldats et les bâtons des moines égyptiens amenés par le Patriarche. On proclame la réhabilitation d’Eutychès, la déposition des Patriarches de Constantinople et d’Antioche, Flavien et Domnus, ainsi que de tous leurs partisans. Ils sont aussitôt roués de coups et chassés ignominieusement. Les instructions du Pape Léon dans son ” Tome à Flavien “ sont passées sous silence  ; le Pape lui-même est excommunié. C’est un spectacle d’hystérie collective de la troupe égyptienne, évêques et moines. Les légats ne sauvent leur vie que par la fuite.

Tel fut le BRIGANDAGE D’ÉPHÈSE, comme l’appellera saint Léon qui le condamnera aussitôt. Cet accès de folie suicidaire porta un coup mortel au merveilleux «  monophysisme cyrillien  » et lui fit perdre toute chance d’être jamais accepté par l’Église, compromis qu’il était maintenant avec l’hérésie et la plus abjecte violence. Par Providence, Théodose meurt sur les entrefaites. Sa sœur l’Impératrice Pulchérie et Martien le nouvel Empereur sont de l’autre parti et changent l’ignoble victoire de Dioscore en déroute. Ils convoquent un autre Concile pour donner à cette querelle une solution définitive et réconcilier tout l’Orient.

LE CONCILE DE CHALCÉDOINE (451)

Ce Concile, qui sera le IVe Concile Œcuménique, s’ouvre à Chalcédoine le 8 octobre 451, en présence de cinq ou six cents Évêques. Par la volonté expresse du Pape, ses Légats président  ; ils sont munis de ses instructions, ce ” Tome à Flavien “ qu’ils sont chargés de faire admettre à l’assemblée sans aucun écart. C’est l’exposé précis, complet, mais froid et pour ainsi dire axiomatique, de la foi catholique. Autant le Concile d’Éphèse était grec de forme et de fond, autant celui-ci est latin. Son langage abstrait et dogmatique a perdu la vibration du mysticisme alexandrin et la chaleur de la piété cyrillienne. Certes, le dogme est exprimé dans une clarté sans faille. Il y a dans le Christ une seule Personne ou Hypostase, le Deuxième de la Sainte Trinité qui est Dieu et qui s’est fait homme par l’Incarnation. Et il y a deux natures, la divine et l’humaine, toutes deux parfaites, distinctes mais non séparées ni divisées ni mélangées ni confondues. Le Concile déposa Dioscore bien qu’il protesta n’avoir d’autre doctrine que celle de Cyrille  ! Mais on ne pouvait lui pardonner ses violences inouïes. En revanche, étaient réhabilités ceux qu’il avait humiliés. (…)

C’était l’écroulement des rêves orgueilleux de Dioscore. C’était la déroute du parti monophysite Les Légats de saint Léon avaient imposé la doctrine de son ” Tome à Flavien “ , sans en atténuer le dyophysisme et l’Orient se trouva dépossédé de sa tradition. C’était fatal. Après le fol égarement du BRIGANDAGE D’ÉPHÈSE, il fallait affirmer très nettement la pleine réalité de l’humanité, de la «  nature humaine  » du Christ et de son existence individuelle historique, et tant pis pour la théorie cyrillienne de l’«  union physique  » et de l’«  unique nature du Dieu-Verbe incarnée  ». (…) Cyrille le Grand paraissait bien désavoué. Une profonde amertume en fut ressentie dans tout l’Orient monophysite tandis que partout les Nestoriens relevaient la tête.

Sans doute, grâce à l’appui des Empereurs, le dogme de Chalcédoine s’imposa partout et les Évêques nommés alors demeurèrent sur leurs sièges malgré les révoltes des monophysites. (…) Leur monophysisme est-il cyrillien et donc encore orthodoxe, ou eutyochien donc apollinariste  ? Depuis l’aventure de Dioscore, on ne sait plus. Toujours est-il que leur refus de Chalcédoine oblige à considérer tous ces monophysites orientaux comme des schismatiques, dérivant fatalement vers l’hérésie et la masse du peuple avec eux.

Pourtant, de siècle en siècle, la plaie vive du schisme suscitera mainte tentative, des Orientaux pour revenir à l’union, des Papes romains pour ramener les égarés. Tout échouera. Enfin l’invasion arabe ensevelira Nestoriens de Syrie et de Perse comme Monophysites de Palestine et d’Égypte sous le commun linceul de l’Islam…

LES TENTATIVES DE RÉUNION

Désormais, les Orientaux «  monophysites  » ont leur programme commun  : l’abolition de Chalcédoine. L’Occident, lui, se reconnaît parfaitement dans ce Concile, admet ses Anathèmes et sa Profession de foi «  dyophysite  ». Il ne tolérera jamais de les voir remis en question. C’est là-dessus qu’échoueront toutes les tentatives d’union. Et pourtant, l’Occident n’est pas absolument fermé à la compréhension du monophysisme  ; il se souvient d’Éphèse et honore Cyrille. L’Orient lui-même réprouve dans son ensemble le sectarisme et les violences des monophysites absolus. Il y eut plusieurs tentatives de réunion infructueuses, en particulier celle de l’hérétique Zénon (482-518) et celle des moines scythes (519-543). Mais la plus importante fut l’affaire des trois chapitres et la controverse du Monothélisme. (…)

L’AFFAIRE DES TROIS CHAPITRES (543-561)

Pour décider les monophysites à accepter le Concile de Chalcédoine, Justinien résolut de faire un pas de plus dans la voie des concessions  : son Édit de 544 contraignit tous ses sujets à professer la foi de Chalcédoine mais en condamnant les écrits de trois nestoriens plus ou moins avoués que le Concile de Chalcédoine avait épargnés, excusés ou même réhabilités  !

Le Pape Vigile, qui avait déjà donné la mesure de son intelligence et de ses vertus à Rome, repoussa pareilles concessions, d’ailleurs encouragé à ce refus par tout l’Occident outré de voir bafouée l’autorité du Concile. Mais, contraint de se rendre à Constantinople en 547, il fléchit une première fois et accepta de condamner les écrits des trois suspects  ; il le fit dans son “ judicatum ” de 548, tout en sauvegardant explicitement l’autorité de Chalcédoine. Toute l’Église d’Occident s’en indigna et se souleva contre lui. Les Évêques africains l’excommunièrent jusqu’à ce qu’il fut venu à résipiscence. Ainsi menacé, Vigile retira son “ judicatum ”, plus pour ménager l’opposition que par conviction. Il le maintenait cependant en secret. Justinien publiait bientôt un second Édit en 551, dont le mérite était de tenter et de réussir l’harmonisation des théologies de l’Orient et de l’Occident, sous l’inspiration des deux plus remarquables monophysites de ce temps, Sévère d’Antioche rappelé à la Cour et Léonce de Byzance. Mais de nouveau il condamnait les Trois Chapitres, c’est-à-dire les textes des trois Nestoriens. Vigile s’enfuit de Constantinople pour ne pas avoir à donner son consentement.

L’Empereur convoqua un Concile. Le Pape refusa de s’y rendre. Cependant le Concile de Constantinople s’ouvrit le 5 mai 553, en pleine illégalité. En majorité grec, il examina les Trois Chapitres et les déclara les uns hérétiques les autres blasphématoires. C’est alors que Vigile fit parvenir un long et admirable Mémoire, son Constitutum , où il innocentait avec réserves, en partie seulement, les trois suspects mais interdisait de contredire aux jugements et décisions de Chalcédoine, et de condamner des morts dont, vivants, l’Église avait reconnu l’orthodoxie. En réplique, Justinien considère Vigile comme déchu «  parce qu’en soutenant les trois-chapitres il participait à l’impiété de Nestorius et s’était lui-même exclu de l’Église  »  ! Cependant l’Empereur éprouvait le besoin, tant le Siège Romain avait acquis de prestige et d’autorité, de se déclarer toujours en communion avec ce Siège considéré comme vacant… Le Concile condamna les Trois Chapitres et donc, par ricochet, le Concile de Chalcédoine qui les avait admis et le Pape Vigile. Il rédigeait en même temps une Profession de Foi excellente, riche de tout l’acquis des deux traditions d’Éphèse et de Chalcédoine, mêlant ainsi à l’amertume des contestations stupides la saveur de la doctrine cyrillienne. L’Orient y adhéra. L’Occident la refusa, malgré violences et menaces.

Vigile fut-il lui-même brutalisé, exilé  ? Toujours est-il que le 8 décembre 553 un autre Constitutum rend public son ralliement aux thèses conciliaires  ; se repentant de son opposition, il l’attribue aux maléfices du diable  ! L’Occident s’insurge et le diacre Pélage proclame le Pape hérétique.

Pourtant ce même Pélage, qui lui succède peu après sur le Siège de Pierre (556-561), à son tour reconnaît les décisions de ce Concile qui deviendra de ce fait et après coup légitime, Ve Concile Œcuménique. Ces ralliements successifs sont impressionnants  ! Mais l’Occident où les problèmes grecs n’étaient absolument pas compris entrait en révolte  ; en de nombreuses régions les Évêques rompirent leur communion avec Pélage. Il faudra les efforts de saint Grégoire le Grand pour ramener ces Églises à l’unité  ; certains schismes locaux dureront jusqu’au règne de Sergius Ier , dans les années 700, cent-cinquante ans plus tard  ! Or tous ces efforts pour séduire les monophysites restèrent vains. En apparence du moins. Rome y gagna cependant, à mon avis, de récupérer les trésors irremplaçables du monophysisme cyrillien. Mais elle n’en obtint pas pour autant la réconciliation d’Orientaux empoisonnés par l’esprit sectaire de Dioscore…

LA CONTROVERSE DU MONOTHÉLISME (VIIe Siècle)

Toujours le même souci des Empereurs  : refaire l’union religieuse pour sauvegarder l’unité politique de l’Orient menacé de toutes parts. Héraclius en ressent l’urgence, au moment où il doit combattre les Perses et les Arabes, d’autant plus que les Monophysites ouvrent les portes de leurs cités aux envahisseurs  !

Et de nouveau le Patriarche de Constantinople propose à l’Empereur une formule mirifique qu’il assure capable de ramener les monophysites. Sergius imagine de leur faire une énorme concession. L’Édit d’Héraclius proclamera l’unité d’opération dans le Christ. C’était aller bien loin dans les parages de l’hérésie  ! Les grands monophysites Léonce de Byzance et saint Ephrem d’Antioche n’avaient-ils pas démontré, contre Sévère d’Antioche lui-même, la nécessaire dualité des volontés et des opérations, divines et humaines, dans le Verbe Incarné  ? Revenir au «  monothélisme  » (hérésie soutenant qu’il n’y a dans le Christ qu’une seule volonté divine) et au «  monoénergisme  » sévérien, n’était-ce pas tout céder à l’hérésie et se mettre en révolte contre Rome  ?

À terme pourtant l’opération s’avérait payante. L’Égypte, l’Arménie, bref les confins de l’Empire semblaient s’y rallier. C’était dans les années 631-634. Tout de même, deux moines égyptiens s’inquiétèrent de cette théorie douteuse, saint Sophrone et saint Maxime. Élu Patriarche de Jérusalem sur les entrefaites, saint Sophrone convoqua un Synode pour tirer la chose au clair et celui-ci se termina par la proclamation de la dualité d’opérations et de volontés dans le Christ. Sophrone en avertit les Patriarches d’Orient, en particulier Sergius, et le Pape de Rome, Honorius. Sa doctrine était claire  : si le Christ est vraiment Dieu et homme, chacune des deux natures a son propre registre de facultés et d’opérations, même si elles agissent ensemble, de manière «  théandrique  » comme dira le pseudo-Denys, et même si elles proviennent de l’unique Fils de Dieu incarné.

Une fois encore l’Histoire se répète inlassablement le Patriarche de Constantinople avait pris les devants sur son adversaire égyptien et sollicité l’accord du Pape. Il demandait habilement à Honorius de ne rien décider dans cette querelle oiseuse, mais c’était pour mieux plaider la cause du monothélisme. (…)

Honorius accepta de ne point trancher. (…) Fort de la faiblesse du Pape, Sergius fait promulguer aussitôt par Héraclius un Édit d’Union, qui interdisait de parler d’une ni de deux opérations, mais proclamait l’unité de volonté dans le Christ. Sophrone venait de mourir, Honorius meurt bientôt après. Tout l’Orient accepta l’Édit monothéliste. C’était faire de l’humanité un instrument passif, inerte et donc sous-humain au pouvoir de la divinité, seule libre et agissante, du Verbe Incarné. Finalement, cette humanité inerte se trouva réduite à un corps sans vie dont la divinité était l’âme. Ce monoénergisme absolu confinait au docétisme pour lequel l’humanité du Fils de Dieu n’était qu’une apparence illusoire. Ainsi la boucle était bouclée, le monophysisme revenait à ses premières erreurs, aux délires d’Apollinaire et d’Eutychès. À ce stade, il ne pouvait plus que se corrompre et disparaître victime de ses propres excès.

RÉACTION ROMAINE. TRIOMPHE DE L’ORTHODOXIE
LE CONCILE DE CONSTANTINOPLE (681-682)

Le successeur d’Honorius, Severinus, ne règne que deux mois mais il condamne tout de suite le monothélisme. Jean IV reprend sa condamnation avec plus d’ampleur, en 641; il excuse toutefois Honorius. Théodore qui lui succède entre en lutte contre Paul de Constantinople et le dépose. Il est puissamment aidé dans cette lutte par saint Maxime. En vain l’Empereur prescrit le silence sur ces questions par un Édit en 648. Martin Ier réunit un Concile au Latran qui anathématise monothélisme et monoénergisme.

L’Empereur Constant II se venge en déportant saint Martin en Chersonèse où il meurt en 655. Il fait arrêter Maxime et le torture mortellement. L’Église le canonisera sous le titre mérité de saint Maxime le Confesseur. Trois Papes douteux et vermoulus succèdent à Martin Ier et temporisent selon une prudence tout humaine. Mais le successeur de Constant II, Constantin IV Pogonat entre en pourparlers avec le Pape Agathon pour mettre fin à cette querelle. Le IIIe Concile de Constantinople qu’ils convoquent d’un commun accord s’ouvre le 7 novembre 680. Les Légats du Pape y arrivent munis de ses instructions très fermes. (…)

Le 16 septembre 681, l’Assemblée ratifia l’enseignement dogmatique d’Agathon, dressa la liste de tous les hérétiques frappés d’anathème «  et avec eux Honorius, Évêque de Rome, qui les avait suivis dans leurs erreurs  ». Le Pape Agathon qui avait espéré sauver la mémoire d’Honorius était mort avant d’avoir connu les décisions du Concile. Léon II ne put qu’en confirmer les décrets et anathématisa lui-même «  Honorius qui a omis de garder pure cette Église apostolique par la doctrine de la tradition apostolique mais a permis par une trahison perfide, que l’immaculée fut souillée  » (qu’on relise ma Lettre 188, de novembre 1964).

Le VIe Concile Œcuménique répondait par sa tendance chalcédonienne, son vocabulaire latin, sa prééminence romaine, au Ve Concile Œcuménique de 553, au contraire empreint du dogme d’Éphèse, typiquement grec et passionnément monophysite… Il marqua la fin des controverses, soit que la doctrine chalcédonienne ait enfin apaisé les querelles et apparemment satisfait les esprits, soit que l’invasion arabe ait mis fin au combat faute de combattants.

LA VÉRITÉ D’ÉPHÈSE

ENSEIGNEMENTS SUR L’ÉGLISE

L’AUTORITÉ SOUVERAINE DU PONTIFE ROMAIN

Ce qui frappe dès le début de la crise nestorienne, c’est l’appel au Pape de l’un et de l’autre partis. L’autorité des Papes se fait grandement sentir, et surtout quand ils entendent faire adopter leurs instructions par les Conciles ou qu’ils cassent des décisions prises sans leur accord. Éphèse se tient par la délégation des pouvoirs de Célestin à Cyrille. Seul le retard providentiel des Légats y permit aux Grecs de définir tout à l’aise la foi orthodoxe selon leur langage. Un Concile sans le Pape, et contre lui  ! ce n’est plus un Concile, c’est un «  brigandage  ». Le IIe Concile de Constantinople, il est vrai, se déroule en pleine révolte contre Vigile, et cependant il n’acquerra d’autorité durable que par la reconnaissance postérieure que lui accorderont Vigile et ses successeurs. (…)

Pourquoi cet accroissement prodigieux de l’autorité romaine  ? Du fait des dissensions de Patriarches rivaux, mais bien plus du fait de l’invasion croissante des Empereurs dans la vie des Églises d’Orient. Rien ne pouvait dévaluer davantage l’autorité doctrinale des grands Sièges Patriarcaux que les volte-face obligées, les nominations dues à l’intrigue, les incohérences de Professions de foi dictées par les exigences de la politique. Rome, par contraste, est la Chaire de Vérité suprême où tout est pesé et jugé par rapport à la Tradition apostolique. Partout ailleurs c’est la discontinuité des actions, et là au contraire c’est une constante fidélité aux mêmes doctrines et les jugements sereins, pondérés, que dicte la foi. Chaque écart, chaque lâcheté des Pontifes sera, de ce fait, plus intensément relevée et blâmée par leurs successeurs. Ce qui ailleurs est monnaie courante et n’étonne plus, ici paraît inexcusable. D’où l’anathème sur Honorius, sanctionné et repris par Léon II et tous ses successeurs.

LE DROIT DE CONTRÔLE DES ÉGLISES LOCALES

Cette autorité croissante est pourtant équilibrée, limitée et véritablement contrôlée par les Églises locales. À l’Empereur et à ses Édits rien ne doit ni ne peut résister, ni en droit ni en fait. Brutalités, menaces de mort, exil, sont la rançon de tout refus d’obéissance. Au Pape, des Évêques peuvent en droit et en fait résister s’il leur paraît s’écarter de la Tradition de l’Église. Ces Évêques ne résistent d’ailleurs qu’au titre de Pasteurs de leurs Églises, avec leur communauté, et forts de l’appui des Évêques de leur région réunis en synodes.

L’autorité apparaît ainsi dans l’Église très distincte de l’opinion personnelle, de l’arbitraire des Évêques. Elle ne vaut que pour la défense et la conservation de la Tradition. Elle n’est rien quand elle s’élève ou paraît s’élever contre la Tradition de Rome ou les traditions des Églises locales que leurs Pasteurs ont la mission divine de préserver de toute atteinte. Si quelque Évêque innove, ses pairs le condamnent. Si le Pape souscrit à des nouveautés, mainte Église locale n’hésitera pas à se séparer de sa communion. On se souvient des avertissements de saint Basile à saint Damase. Le diacre Pélage, qui partage l’exil et les tribulations du Pape Vigile, se révolte contre lui lorsqu’il cède enfin à Justinien et accepte de condamner les Trois Chapitres. Pélage rédige alors un Refutatorium puis un long Mémoire qui sont deux Livres d’Accusation sévères contre le Pape. Parce qu’il se fait avec érudition le défenseur de la Tradition, il se sait en accord avec tout l’Occident contre la faiblesse passagère de Vigile. Or lui-même, devenu pape, change de camp et admet à son tour la condamnation des Trois Chapitres. Il doit faire face à une coalition d’Églises qui l’excommunient  ! Rien de plus normal. La situation durera longtemps ainsi, le Pape ne pouvant prendre de décisions apparemment arbitraires, injustifiées, inexplicables quand le Dogme et la Tradition sont en cause. (…)

Comment ne pas être impressionné par le déroulement du IIIe Concile de Constantinople, celui de 681, qui devait mettre fin à la querelle  ? Il n’est pas conduit par les Légats d’Agathon au nom de sa seule infaillibilité. Il est tout garanti par des Actes d’anciens Docteurs et Pontifes dont l’Assemblée est appelée à se souvenir pour juger selon l’orthodoxie traditionnelle les nouveautés discutées. Si le Pape est obéi, c’est parce qu’il prend parti pour la tradition contre les Novateurs. Et si l’un des transgresseurs est un Pape, logique avec le principe de son autorité, il n’hésitera pas à le condamner et à l’anathématiser solennellement. Jamais on ne montrera mieux que le fondement de l’autorité c’est la Tradition, et non pas l’autorité le fondement et le juge de la Tradition, qu’en rappelant cet anathème renouvelé à l’égard d’Honorius par saint Léon Il.

Quelle leçon pour tous ces gens épris de nouveautés qui imaginent le Pape comme un prophète voyant l’avenir et nous détachant de nos traditions pour nous introduire dans des mondes nouveaux. L’autorité de Rome est purement conservatrice ou elle n’est pas. (…)

«  Pierre a parlé par Agathon  ». On savait que l’Église était fondée sur Pierre et qu’il lui reviendrait de confirmer ses frères dans l’Épiscopat à travers les siècles. On savait que pour ce rôle sa foi ne défaillirait pas. Mais si les Papes des IVe, Ve, VIe, VIIe siècles ont su tenir ce rang, faire admettre et imposer cette autorité souveraine, c’est parce qu’ils ont professé qu’elle se situait bien au-dessus de leur esprit propre et de leurs volontés instantanées, qu’elle n’empêchait pas leur personne individuelle d’errer ou de trahir et, plus profondément, que ce charisme leur était limité à la défense de la Tradition, spécifié par elle, et qu’il ne comportait pas l’intuition créatrice de nouvelles doctrines. D’autres recevraient ce charisme dont ils accueilleraient volontiers les enseignements pour en apprécier l’orthodoxie.

ENSEIGNEMENT SUR LES PERSONNES

DIEU NOUS GARDE DE LA SECTE INTÉGRISTE

Si la querelle se passa mal et ne finit que par l’épuisement du parti monophysite, non convaincu mais étouffé sous le bâillon musulman, à qui le doit-on  ? À DIOSCORE. Jamais homme n’a eu sans doute une si pernicieuse influence et n’aura tellement divisé et empoisonné l’Église. Cela s’est vu au cours du récit, mais il faut en tirer quelque conclusion utile encore aujourd’hui. Dieu nous garde des Dioscore  ! (…)

Face à l’un des deux frères jumeaux, frères ennemis, si l’orthodoxie s’allie à l’autre, elle fait un mauvais calcul, elle se ravale au rang des hérétiques et ne peut plus se faire respecter ni de l’un ni de l’autre. Quand Dioscore se mêle de réhabiliter Eutychès, il compromet à jamais le monophysisme de saint Cyrille. En l’identifiant à l’hérésie il le perd  ! C’est de cette folle manœuvre, en 449, que date la mésentente, la défiance obligée de Rome pour le parti monophysite grec. Irrémédiablement.

Pourquoi Dioscore a-t-il agi ainsi  ? Nous l’avons dit, par sottise et par ambition. Son ressentiment contre Constantinople, l’orgueil de marcher sur les traces glorieuses de son Prédécesseur, ont précipité Dioscore dans cette faute impardonnable. À partir du moment où la défense de la Tradition est mue par de telles passions, elle s’aveugle et se perd. (…)

LES PAPES AU-DESSUS DE TOUT SECTARISME

Venons-en au plus délicat. Nous avons dit comment le Pape Libère, le grand calomnié de l’Histoire du IVe siècle, avait génialement modifié sa façon de voir et de sentir le mystère trinitaire lorsqu’il se trouva exilé à Constantinople et de ce fait mêlé aux Grecs. Ce qu’il décida de faire devait le compromettre aux yeux des Occidentaux restés chez eux… Pourtant cette ouverture présageait la solution libératrice du Concile de 381. Le même malentendu s’est reproduit, à grande échelle, à l’égard des Papes Vigile, Pélage et de leurs successeurs jusqu’à Honorius. (…)

Le grand mal dans cette affaire fut que l’œcuménisme, la réconciliation universelle, furent cherchés à toutes forces et dans un but politique immédiat. Voilà qui devait vicier tout dialogue œcuménique. Qu’on se le dise  ! La virginité de l’Église lui impose de chercher la Vérité pour elle-même, dans le respect de son mystère. Les vues différentes de l’Orient et de l’Occident auraient dû contraindre Rome à ne pas se satisfaire d’une théologie particulière et à surmonter les oppositions sectaires par des vues englobantes et plus hautes. Les Papes accusés de trahison furent plutôt des dupes que des renégats.

Ce qui compromit toute tentative d’union, après Dioscore, c’est qu’il ne fut plus question de vérité mais de revanche, d’un parti contre l’autre et de l’Orient contre l’Occident ou inversement. (…)

En définitive, les Papes de Rome eurent une très haute idée de leur fonction, les Empereurs de Constantinople en eurent une très haute de leur propre personne et les Patriarches de Constantinople eurent plus d’attention à la personne des Empereurs qu’à leur fonction de Pontife. L’Orient y perdit sa liberté politique, il y souilla son orthodoxie et il y mit en sommeil son âme mystique. Rome y gagna d’être reconnue pour ce qu’elle devait être dans le dessein du Christ-Dieu  : le Centre de l’Unité Catholique.

ENSEIGNEMENT DOGMATIQUE

Libérée de cette hypothèque orientale, désormais la conception latine s’exprime en termes dogmatiques exacts, commodes et froids, qui n’excitent pas la pensée mais la retiennent, qui n’encouragent pas la recherche mais la terminent, qui n’invitent pas à la contemplation mystique mais sauvegardent la foi. Elle pose sagement deux natures l’une à côté de l’autre, en parallèle, ici la divinité ou le Dieu, là une humanité, un homme. Puis, les ayant qualifiées l’une et l’autre d’essences complètes, parfaites, elle les déclare unies dans l’unité d’une même Personne qui, possédant déjà l’une éternellement, assume, adopte ou s’unit intimement l’autre dans le temps. C’est parfait. (…)

Le dyophysisme assurément met en plein relief les deux natures du Christ, mais la conception abstraite de leur union intime, de leur synthèse ou conciliation étroite jamais ne fera jaillir, même aux yeux de la foi, la Personne vivante, le Mystère du Verbe Incarné. C’est une reconstruction cadavérique. (…)

RÉHABILITATION DU MONOPHYSISME CYRILLIEN

Supposons maintenant un prêtre français qui s’est fait targui pour l’amour du Christ. À ces mots vous vous souvenez du Père de Foucauld, officier, aristocrate, moine missionnaire, qui, sans rien perdre évidemment de son être et de ses qualités profondes, au contraire  ! s’est appliqué à vivre et paraître en tout parmi les touaregs comme l’un d’entre eux pour leur communiquer sa foi. «  Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous  », aurait-il pu dire après saint Paul (I Co 9, 22).

Telle est la vision cyrillienne. (…) Tel est dans sa jeune ferveur le monophysisme grec acclamé au Concile d’Éphèse. Il présente au regard de la foi l’unique et simple Verbe divin, le Fils de Dieu, Dieu lui même. Sa Nature divine, c’est son Être même né du Père. Qui le voit, voit Dieu, voit le Père. Pour être vu de nous, il se fait homme, il se donne une forme, une condition humaine, une individualité historique, une place dans le monde, enfin tout ce qui est de l’homme, hormis le péché. Le «  matériel génétique  » nécessaire, il le reçoit de la Vierge sa Mère. Ce que nous ne pourrions faire que d’intention, qu’en apparence, jouant un rôle, Lui qui est Dieu peut le faire pleinement, physiquement, dans sa réalité de Verbe divin. (…)

Que l’Église des siècles à venir restaure la vision cyrillienne et l’accorde enfin au dogme romain  ! Qu’ainsi soit rétablie la symphonie et la paix entre les deux moitiés de la Chrétienté désunie, l’Orient et l’Occident, sous l’égide du Successeur de Pierre, de Damase et de Léon, d’Agathon et de Grégoire mais aussi de Libère, de Vigile et du malheureux Honorius même, tous serviteurs du Mystère qui est au-delà de toute langue et de toute intelligence, Mystère de l’Unique Nature du Dieu-Verbe incarnée  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 90 de mars 1975

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