La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly

Les grandes crises de l’Église
PRÉLUDE À L’APOSTASIE : PIE X ET LE MODERNISME

La division de la Chrétienté depuis la prétendue Réforme de Luther et le retranchement de peuples entiers de l’Église Catholique étaient une catastrophe. Le Pouvoir politique presque constamment détenu depuis 1789 par les Puissances de ce Monde était et est encore aujourd’hui un mal immense. Et pourtant l’Église persécutée, dépouillée, contrariée dans son œuvre de salut des âmes et de civilisation, n’en subsista pas moins, tout au long des 17e et 18e siècles, intègre et splendide de sainteté.

En revanche, ce qui la menace aujourd’hui dans son essence et met son existence en péril, c’est ce qu’on a appelé «  le Cheval de Troie dans la Cité de Dieu   », ce sont les partisans de l’Ennemi, sectateurs de l’hérésie, serviteurs et amis du Monde, infiltrés dans les rangs des fidèles, dans le clergé et parmi les Évêques. Ce sont les Libéraux catholiques. (…)

Une page du Cardinal Journet nous les démasque naïvement. Comparant Bossuet et Fénelon, il en vient à conclure  :

«  Fénelon a constaté la rupture qui s’est produite, depuis la dislocation de la chrétienté médiévale, c’est-à-dire depuis le XIIIe siècle, entre le christianisme et la culture. Et il en a pris son parti (souligné dans le texte). Pour ce qui est de son âme, de sa foi profonde, de son amour, ils sont au royaume de Dieu. Mais pour ce qui est de ses appréciations culturelles et politiques, elles s’adaptent, dans l’espoir de mieux les régir, aux vues de ce monde. (…)

«  Bossuet constate cette même rupture. Mais il n’en a pas pris son parti. Il pense que le christianisme doit continuer d’illuminer d’en haut tout l’ordre politique et tout l’ordre culturel. Et c’est pourquoi nos sympathies les plus profondes ont toujours été pour lui. Mais il ne voit pas que la chrétienté médiévale et sacrale est finie, qu’elle se désagrège irrémédiablement, qu’il faut la remplacer par une autre chrétienté, de type profane. Il s’acharne à vouloir la maintenir de force, et ici nous nous séparons profondément de lui.  »

Vraiment, tout est dit. Le Cardinal Journet, disciple de Maritain dont il répète ici la doctrine, ami de Paul VI qui en partage tous les sentiments, tout ce monde avoue Fénelon pour son précurseur. Tous se portent garants de sa foi profonde, de sa piété, de sa religion, dans le moment où ils reconnaissent pourtant l’hérésie de son quiétisme  ! De la même manière qu’ils se flattent eux-mêmes d’être catholiques exacts, sincères et dévoués, tenant par leur sympathie la plus profonde à Bossuet, bien sûr  ! Mais jamais, pas plus que Fénelon, ils ne voudront avouer que le débat se situe au plan de la foi et que la leur a cessé d’être pure et entière dans la mesure où ils l’ont suivi dans sa «  condescendance  » politico-culturelle. Jamais  !

Ils vont même jusqu’à nous confier que, dans l’absolu, dans l’idéal, dans «  la thèse  », comme inventera Dupanloup, ils sont d’accord avec Bossuet, avec nous. Ils iront jusqu’à l’aveu de préférences monarchiques, d’une nostalgie pour la Chrétienté, le latin, le chant grégorien, mais…

Mais ils «  constatent… la rupture qui s’est produite  »… Admirez ce pronom réfléchi. Nul n’a allumé ce feu, n’a rompu cette alliance, n’a détruit cet ordre séculaire. Cela s’est fait tout seul… parce que cela devait se faire, inéluctablement  ! Le fatalisme des libéraux d’hier et des progressistes d’aujourd’hui est un fait entièrement nouveau dans l’Église, qui rompt avec le sens de la vérité divine de l’objectivité et du droit que respirent ses Docteurs et jusqu’à Bossuet. (…) Il rompt aussi avec le réalisme et la discipline catholiques pour se nourrir d’espoirs chimériques.

Poursuivons notre intéressante analyse de l’esprit libéral chez Journet et ses amis. La dislocation était fatale, nous dit-il, la désagrégation irrémédiable. De là à leur reconnaître Dieu pour Auteur, puisqu’on ne leur en connaît point d’autre, le pas est vite franchi  ! Cette évolution sera jugée providentielle, un «  signe des temps  ». (…)

C’est assez dire qu’on passe à l’ennemi, en refusant d’ailleurs de voir en lui l’ennemi, et qu’on prend parti contre tout résistance anachronique, toute lutte fâcheuse, toute violence jugée inutile et même dangereuse, dans la pratique, dans la politique, dans «  l’hypothèse  » comme dira Dupanloup. (…)

Fénelon ayant ouvert les voies à la Révolution française antichrétienne, Rousseau inondant le monde d’une sensibilité religieuse profondément anarchique, le peuple fidèle ne reçut plus des élites et de la hiérarchie une doctrine et une impulsion cohérentes. Ce peuple pourtant resta sain et saint, il faut le dire, jusqu’en 1914. Les débats se situaient heureusement au-dessus de lui. Le clergé, après la Révolution, continua longtemps de s’inspirer de Bossuet, admirable catéchète, prédicateur, controversiste, plutôt que des bergeries incolores et de la mystique alambiquée de Fénelon. Tout allait dépendre de Rome.

LÉON XIII, PAPE LIBÉRAL

Les Souverains Pontifes, n’ayant point condamné nommément Fénelon, ayant quelque temps épargné les novateurs et composé avec la Révolution triomphante, ils allaient donner le spectacle étonnant de ce mouvement de balancier, souvent remarqué, qui ne cessera de prendre une plus grande ampleur.

Grégoire XVI

Grégoire XVI

Grégoire XVI (1831-1846) est très ferme dans son opposition aux idées modernes, et même étroitement conservateur. Il condamne sans hésitation Lamennais en 1832 et 1834…

Pie IX, qui lui succède en 1846, n’est pas moins opposé que lui au rationalisme dogmatique, au naturalisme moral, au laïcisme politique, aux idées révolutionnaires. Mais il est enclin à la confiance en son bon peuple romain. Il souhaite l’émancipation de l’Italie, il entreprend une réforme constitutionnelle et administrative des États Pontificaux. (…) Il est très au fait des progrès des sciences et de l’industrie qu’il veut favoriser de toutes manières. On sait comment la Révolution de 1848 contredit ces espérances et le fixa pour trente ans, non dans l’intégrisme, mais dans une opposition absolue à toutes les subversions. Le Syllabus, en 1864, est la Charte de la Contre-Révolution Catholique, le Non Possumus du Pape à la troisième tentation de Satan  : si tu m’adores, je te donnerai le monde  ! Ce Pape domine son siècle. Constamment en lutte contre les Pouvoirs laïcs oppresseurs ou persécuteurs de l’Église, il n’a jamais transigé.

Bienheureux Pie IX

Bienheureux Pie IX

Mais on oublie souvent de dire qu’en même temps il a donné une impulsion gigantesque aux œuvres de religion, à l’apostolat populaire, aux missions. C’est sous son règne que l’Église est devenue moderne dans son administration, pleine de vitalité, et enfin apte à s’étendre pour la première fois au monde entier. (…)

Pie IX a toujours considéré les Libéraux catholiques comme les pires ennemis de l’Église, ceux qui la trahissent et la détruisent du dedans en se targuant d’en être les sauveurs et les régénérateurs. Non seulement, il condamna leur thèse essentielle, «  Le Pontife Romain peut et doit se réconcilier, se mettre d’accord avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne  », mais il les dénonça infatigablement en les désignant nommément. (…) Pour Pie IX, c’est le Libéralisme catholique qui est, avec les meilleurs sentiments du monde mais dans la désobéissance opiniâtre à l’enseignement et aux directives expresses du Saint-Siège, le premier responsable de tous les malheurs de l’Église et l’entrepreneur de sa ruine.

ENFIN, UN PAPE LIBÉRAL  !

Le Cardinal Joachim Pecci, nommé par Grégoire XVI évêque de Pérouse en 1846, le resta trente-deux ans par la volonté de Pie IX et de son Secrétaire d’État, Antonelli. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne partagea pas les sentiments du Pape sur la conduite des affaires de l’Église et le faisait sentir. Partisan de la négociation, de la conciliation avec les gouvernements, même les plus hostiles, et de l’ouverture aux idées modernes, il voyait dans l’intransigeance de Pie IX la cause de tous les maux dont souffrait l’Église. (…) En 1876, Pie IX le nomma camerlingue, précisément pour détourner de lui les suffrages du prochain conclave. Mais la propagande des français libéraux, l’habileté de ses amis à le présenter comme un homme très ouvert aux idées modernes lui gagnèrent si bien les journaux et l’opinion internationale qu’il fut élu et que des transports de joie accueillirent partout son élection. (…)

Arrivé par l’intrigue et sur un programme d’ouverture et de conciliation, il va donner à la Papauté la détestable manière d’une aventure personnelle, d’une adulation et d’un culte rendu à l’homme remarquable, providentiel, étonnant et d’une obéissance passionnée à un programme particulier.

L’EFFONDREMENT GÉNÉRAL ET SUBIT DE L’ÉGLISE

Léon XIII eut vingt-cinq ans de règne pour accomplir son grand dessein, ce programme de réconciliation universelle qu’il avait médité à Pérouse dans une opposition ouatée à Pie IX. Et il avait tout pour lui, l’appui des Libéraux, l’obéissance aveugle des catholiques, l’amour dévoué des peuples qu’il sacrifia cependant en mainte occasion aux exigences de sa politique. (…)

Léon XIII

Léon XIII

Certes, la doctrine de Léon XIII demeura très ferme. Ses nombreuses encycliques en témoignent. Mais il fit sienne la distinction de Mgr Dupanloup, mère de tous les compromis et de tous les abandons du Libéralisme, à savoir  : la doctrine exactement enseignée représente la Thèse, l’idéal, qu’il faut toujours conserver  ; mais les circonstances paraissent souvent imposer bien des tempéraments, des tolérances, des libertés qui en sont enfin la contradiction, c’est l’Hypothèse, la vérité du moment, le pragmatisme. On enseigne la bonne doctrine et l’on s’excuse ainsi de la mauvaise qu’on met en œuvre pour le bien de la paix, le compromis favorable à la réconciliation espérée avec les ennemis de Dieu.

Léon XIII voulut se concilier les gouvernements en leur parlant «  le langage de la raison  ». Ce langage était celui du libéralisme  : accordez à l’Église la liberté commune, la liberté religieuse comme un droit général, et en retour les catholiques seront vos meilleurs sujets. C’était d’un irréalisme prodigieux. Les gouvernements ne désarmèrent pas mais le feignirent et passèrent avec le Pape des Concordats  ; ainsi se lièrent-ils la hiérarchie de l’Église qui devint, auprès de ses fidèles, le soutien et l’agent de leurs oppresseurs. Timide en face de ceux-ci, Léon XIII se montrera impérieux et exigeant envers ceux-là. Et il arriva ce qui devait arriver. (…) On fit l’éloge des ennemis de l’Église, au nom du Pape. On confia les postes élevés de l’Église aux seuls partisans de l’ouverture, au nom du Pape. On frappa enfin les opposants de discrédit, on les persécuta comme des rebelles aux ordres du Pape  ! En peu d’années ce fut une démission générale. (…)

Il n’était obéi qu’à regret par les sages et les prudents. Il était à tout coup dépassé et compromis par l’obéissance affectée des générations montantes, progressistes. Quand il écrira en 1891 son encyclique sociale Rerum Novarum, qui expose les remèdes aux désordres de la société économique en suivant la doctrine des meilleurs catholiques sociaux, un rien d’affectation démagogique qui s’y trouve dans l’expression la fera prendre pour une proclamation des droits du peuple  ! Dès lors, les zelanti se targueront d’être, au-dessus des autres catholiques sociaux,   » l’École Pontificale   » et prôneront le socialisme.

Beaucoup plus gravement, un an plus tard, en 1892, quand il dictera aux catholiques français le Ralliement à la République, il eut beau préciser qu’il s’agissait de la République «  mais une république chrétienne, héritière des tradition et continuatrice du rôle de la grande nation catholique qu’est la France  », le fait était plus parlant que le discours  : la République à laquelle il fallait se rallier d’ordre du Pape, c’était, plus qu’une forme abstraite de gouvernement, la République des Anticléricaux au Pouvoir. Il fallait présenter ses mains aux menottes des Francs-Maçons  ! On vit des «  abbés démocrates  » surgir de partout qui loueront la République, les idées de 1789, les Droits de l’Homme, la Démocratie, en se réclamant du Pape, de l’obéissance due au Pape, et même de son infaillibilité, nouvellement proclamée  ! Lui-même, en 1901, n’osera plus réprouver le mot de «  démocratie chrétienne  »; il cherchera en vain à lui donner un sens admissible, d’une «  démophilie  », d’un amour et dévouement pour le peuple, non plus politique mais sociale. Et là encore, comme disait H. Bazire le libéral  : «  Le Pape a avalé le mot, il avalera la chose  ».

ET VOICI LE MODERNISME…

L’accession d’un Libéral sur le trône de Pierre parut à beaucoup le signal d’une «   Renaissance de l’Église   ». (…) L’ouverture, le ralliement, la réconciliation n’étaient plus une simple tactique, un expédient, mais une évolution raisonnée de l’Église vers de nouveaux horizons intellectuels, politiques et sociaux. De la politique, la tolérance, la liberté et enfin l’indifférence vont bientôt s’étendre à la philosophie et aux sciences théologiques. D’une diplomatie on fera une pastorale, et de cette pastorale nouvelle une autre morale, une mystique supérieure. Cet esprit novateur épargnant l’ennemi du dehors, excite les ambitieux et les gens impatients de nouveauté à introduire au-dedans ce qui n’y était point toléré jusqu’alors et l’on finit par désavouer et proscrire ceux qui s’opposent à tout mouvement subversif au nom de la foi et de la discipline de l’Église. Car dans ce chemin il est impossible de s’arrêter et les extrémistes font aller toute la masse.

C’est à l’Institut Catholique de Paris que va naître le Modernisme. Duchesne l’inaugure par sa critique historique des traditions chrétiennes, dès 1877. Il y attire bientôt Loisy qui, nommé maître de conférence en 1883 et professeur en 1890, malgré les oppositions que soulèvent ses audaces inouïes, porte le mouvement dans le domaine de la critique exégétique. Son ami Hébert trouve au modernisme son fondement par la critique philosophique de la foi, à partir de 1882. Son kantisme va devenir l’armature à toute épreuve du modernisme français. (…)

La fin du siècle voit une floraison de mouvements néochrétiens. Sans doute, le Pape désavoue presque chacun de ces projets, mais ensuite, par une sorte de mystère que nous voyons se reproduire en notre temps ces désaveux et ces rappels doctrinaux, tant de magnifiques expositions de nos dogmes catholiques et d’exhortations à suivre la tradition que nous relisons aujourd’hui avec intérêt, resteront sans effet. Le mouvement s’amplifiera, grossi sans cesse d’innovations plus audacieuses et de l’adhésion de nouveaux venus. Et toutes ces forces de subversion, d’abord dispersées, au tournant du siècle tendent à se coaguler, à s’organiser en un puissant mouvement auquel ne manquent plus que les gros bataillons des masses populaires. D’un côté, le Pape ne cesse d’encourager tout ce mouvement, et jusqu’à son dernier jour, de l’autre il s’en lamente et met en garde contre l’erreur et le désordre. (…)

«  Le Pape Léon XIII s’éteignit le 20 juillet 1903 à l’âge de 93 ans, après avoir occupé le Siège de Pierre pendant vingt-cinq ans. Jamais peut-être ne s’éleva sur le cercueil d’un pape un concert aussi retentissant de regrets et d’éloges. La grandeur de son pontificat fut hyperboliquement exaltée par mille voix qui pouvaient bien n’être pas toutes également désintéressées.  » (…)

Lorsque le veto de l’Empereur d’Autriche écarta le cardinal Rampolla et que les voix des conclavistes se portèrent, comme guidés par la divine Providence, sur le cardinal Sarto, l’Église était sauvée une nouvelle fois. C’était le 4 août 1903.

SAINT PIE X, LE VAINQUEUR DE L’HÉRÉSIE
ET LE DOCTEUR DE LA FOI

Le cardinal Guiseppe Sarto était la droiture même. D’une sainteté sûre et évidente, éminente, il avait manifesté en chacun des états où Dieu l’avait placé justement les qualités et vertus qui y étaient souhaitables. Et chaque fois élevé à un degré plus élevé, comme sans effort, il avait su y faire paraître un génie supérieur et une vertu égale à ses nouveaux devoirs. Et c’est pourquoi, depuis sa mort, sa renommée, sa gloire n’ont cessé de grandir jusqu’à la juste apothéose de la béatification et de la canonisation en 1951 et en 1954 par Pie XII, à l’encontre de ses ennemis et pour la joie du peuple fidèle qui l’a toujours beaucoup aimé.

Le cardinal Sarto avait accepté la responsabilité trop formidable de la Papauté par ces mots  : «  S’il n’est pas possible que ce calice s’éloigne de moi, que la volonté de Dieu soit faite  ! J’accepte le Pontificat comme une croix.  » (…)

Il parut tout de suite que le Pape prendrait la défense de la vérité et qu’il combattrait, de toutes les armes que lui mettait en mains le Souverain Pontificat, l’erreur qui blessait son âme religieuse. (…)

Mais ce qu’on ne soupçonnait pas, et qu’il m’a bien fallu découvrir par moi-même à travers des années d’étude et de réflexion, tant cela est resté caché, ou sciemment dissimulé depuis cette époque, c’est le génie de saint Pie X. Nul n’a mieux que lui embrassé l’hérésie moderniste dans toute son ampleur et pénétré son essence jusqu’à ses plus profonds principes. Ainsi me paraît-il vraiment dominer ce siècle comme le plus intelligent et le plus intrépide des Docteurs de la Foi que Dieu ait envoyés à son Église pour la sauver. (…)

UN COMBAT MORTEL

Saint Pie X

Saint Pie X

Dans sa première Encyclique, Pie X dénonce «  les manœuvres fallacieuses d’une certaine science nouvelle qui se pare du masque de la vérité et qui, à la faveur de raisonnements trompeurs et perfides, s’efforce d’ouvrir la voie aux vues du rationalisme et du semi-rationalisme  ». Au même moment, Loisy ose publier Autour d’un petit livre, qui est la défense et l’accentuation de ses thèses. (…) Tandis que la controverse se poursuit en France, Pie X étudie attentivement le dossier qui lui a été envoyé et prépare la condamnation solennelle de l’hérésie. Le 3 juillet 1907, le Décret Lamentabili réprouve 65 propositions, toutes tirées des œuvres de Loisy. C’est un coup de tonnerre. Les modernistes ont l’audace de se réunir pour organiser leur résistance.

Peine perdue, manœuvres inutiles. Le 8 septembre paraît l’Encyclique Pascendi Dominici Gregis, la plus grande, la plus importante encyclique qu’ait jamais adressée un Pape à ses frères dans l’Épiscopat du monde entier. C’est l’explication systématique, complète, indiscutable, de l’erreur moderniste en son fond et sous tous ses aspects. Cette dénonciation et la condamnation qui l’accompagne rendent dès lors impossible toute participation au Modernisme de quiconque se prétend encore membre de l’Église. Il faut choisir  ! Et puisque les sectateurs de l’hérésie font précisément profession de ne pas choisir mais de demeurer pour séduire et conquérir du dedans l’Église de Dieu, saint Pie X, armé de la force d’En-Haut, les recherchera, les dénoncera au peuple fidèle qu’ils abusent et corrompent, les excommuniera sans pitié. Pour sauver l’Église  ! (…) Il y allait, là encore, là plus que jamais, de toute la religion  ! (…)

J’ai entendu, depuis que je suis entré dans le clergé, toujours et (presque) partout défendre les Modernistes et jeter le discrédit sur saint Pie X, sur le Saint-Office qui fut l’instrument de la répression et sur la Sapinière de Mgr Benigni qui fut son service secret de renseignements. Jugeant mes maîtres, avec le recul du temps, j’accorde à leur mauvais esprit l’excuse de l’ignorance  : je pense qu’ils n’ont jamais compris. Après cinquante ans, ils n’ont toujours pas compris ce que Pie X dénonçait lumineusement dans Pascendi.

Ou ils n’ont pas fait l’effort de lire l’Encyclique, ou ils n’ont pas voulu la comprendre. Ils préférèrent, ils préfèrent encore croire aux apparences, au «  masque catholique  », à la sincérité affectée dont se couvrirent les Modernistes et le malheur a voulu que, dans cette naïveté, eux-mêmes se laissent imprégner lentement par leur hérésie…

Mais qu’on lise le portrait moral d’Alfred Loisy par son confident l’Abbé Houtin, publié seulement en 1960 et admirablement résumé par Émile Poulat. Il est d’une affreuse, d’une sordide médiocrité, ce prêtre installé dans le mensonge, qui en 1907 avouait à son ami ce qu’il lui avait caché ainsi qu’au monde entier durant toute cette crise, qu’il avait perdu la foi depuis vingt ans, donc depuis 1887, et ne demeurait dans l’Église qu’en trompant, par ambition et par intérêt… Eh  ! bien, le curé de campagne, lui, saint Pie X, l’avait percé à jour, ce dévoyé, et cela, qui confond tous ses détracteurs, suffit à lui décerner la double et triple couronne du génie, de l’héroïsme et du martyre  !

L’encyclique Pascendi fut un torrent de lumière. (…) Saint Pie X explique, mais il ne dialogue ni ne discute. Du haut de sa foi infaillible, il condamne ce qui n’est qu’un “ sophisme ” insoutenable, qu’on ne soutient que pour se flatter de réconcilier la foi avec la raison, le monde moderne avec l’Église, quand précisément on vient de sacrifier ceci à cela. Les apparences du Modernisme sont celles d’une foi qui échappe à toute critique, mais sa réalité est une pure apostasie déguisée.

Cette hérésie a commencé insensiblement sous le jour connu du rationalisme et du scientisme avec Renan. (…) Puis, le luthérien Harnack publia en 1900, l’Essence du Christianisme, d’un total rationalisme, qui mettait l’existence de l’Église et de ses dogmes en contradiction avec l’Évangile de Jésus. Il renvoyait en conclusion le fait religieux au domaine de la conscience individuelle.

Loisy prétendit le réfuter et sauver l’Église en allant dans son sens et plus loin encore. Toute la religion est la création des consciences individuelles  ? Mais bien sûr  ! et l’Évangile lui-même  ! (…) L’idée-mère était conçue  : ce n’est pas l’Évangile qui a créé l’Église, comme l’ont cru les chrétiens antérieurs, le catholicisme classique, c’est l’Église dans sa conscience collective et son expérience du divin qui a créé l’Évangile à partir des événements résiduels, inaccessibles, inintéressants de la vie de Jésus. Tout le reste découlerait de cette première proposition…

Blondel intervient alors par son Histoire et dogme en 1904. (…) Il fait du grand Corps mystique du Christ le lieu d’une illumination et révélation permanente, changeante, évolutive, de Dieu même intime à tout homme et à tout l’homme. (…)

Enfin, en 1905, Édouard le Roy en arrive à dire que les dogmes, indémontrables et impensables, ne sont que des suggestions pour une vie morale. Ce sont des affirmations sans valeur de vérité mais qui invitent à… faire comme si  ! Comme si c’était vrai, au plan de la vie, de la conscience, de l’action, bien que raison, la philosophie, la science en démontrent la radicale impossibilité et la totale irréalité. (…)

Saint Pie X dénonce avec horreur le sophisme grossier de la philosophie moderne, qui fait passer la religion du domaine réel de l’histoire au domaine irréel, poisseux, de l’impression intime du divin et de ses expressions subjectives. Mais le Pape allait plus loin dans son analyse, jusqu’aux obscures passions qui soutiennent le sophisme et lui donnent corps  : l’orgueil poussé jusqu’à l’autolâtrie et le goût de la nouveauté, d’une incessante curiosité. Tant que ces passions détestables subsisteront, l’homme antéchrist ne cessera d’accréditer et de soutenir le Modernisme. Parce que le Modernisme nie Dieu et son Christ dans leur vivante réalité, pour s’en créer des répliques, qu’il puisse adorer sans sortir de soi ni se soumettre à personne.

QU’ONT- ILS FAIT DE CE SAINT  ?

Saint Pie XIls l’ont assassiné. Comme saint Augustin le dit des Juifs qui firent crucifier Jésus. Ils l’ont tué par leurs langues mensongères. Nous en disons autant des Libéraux faussement catholiques, des Démocrates prétendus chrétiens, des Modernistes apparemment croyants. Pie X, homme seul, même si un groupe de disciples fidèles et d’âmes saintes l’ont accompagné jusqu’au bout, s’est heurté à ces trois groupes d’hommes ennemis, les ambitieux, les chimériques et les apostats. Depuis le laisser-aller du règne précédent ils étaient trop nombreux, ils occupaient trop de places élevées Loisy lui-même, le nouvel Arius, n’avait-il pas failli être évêque  ? ils étaient trop soutenus par l’ennemi du dehors, la toute puissante Franc-maçonnerie, pour n’être pas en mesure d’étouffer cette lumière, d’emprisonner cette énergie en action dans un réseau d’intrigues, dans le piège mortel. Les dernières paroles de Pie X, comme les dernières photos que nous ayons de lui, montrent le cœur mortellement blessé, le visage ravagé du Prophète qui a reçu ces coups dans la maison de ses frères…

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 96, septembre 1975, p. 3-14

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant