La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Jésus affronte ses ennemis à découvert

CHAPITRE VII

JÉSUS MONTE À JÉRUSALEM

1. Après cela, Jésus parcourait la Galilée… Jean passe sur beaucoup d’événements, mais il nous fait sentir la détérioration des contacts de Jésus avec le peuple juif dans son ensemble. En Galilée, il n’est plus reçu avec chaleur, il ne demeure plus longtemps au même endroit. Ce n’est plus la fête messianique. Il était “ empêché de circuler en Judée, parce que les juifs cherchaient à le tuer  ”. Dommage que la Bible de Jérusalem ait altéré le texte de saint Jean, en traduisant  : “ il n’avait pas pouvoir de circuler en Judée  ”, là où on lit  :il ne voulait pas. Aucun empêchement n’arrête Jésus, mais il ne veut pas aller à la mort quand l’ “ Heure ” n’en est pas venue. De petites traductions / trahisons de ce genre réduisent Jésus à une mesure humaine, corrompant le témoignage de l’Apôtre.

La situation tout d’un coup, de tendue qu’elle était, s’avère tragique. Du temps s’est donc écoulé entre l’échec de Capharnaüm et le moment où nous sommes. Le lieu aussi a changé. Les juifs, de Jérusalem, ont pris la décision de le supprimer. C’est la première fois que ce verbe apokteinô, “ tuer ”, apparaît dans le récit de Jean  ; il reviendra souvent. La date même de la Fête des Tentes toute proche nous indique l’automne de l’an 29, selon notre comput 1Cf. la chronologie que nous avons établie en BAH, t. 1, p. 46, que nous substituons aux dates avancées par notre Père au cours de la première grande audience (BAH, t. 2, p. 144)..

Ses frères lui donnent un conseil tout inspiré d’une sagesse humaine. Celui de sortir d’une Galilée où sa renommée est menacée, en tout cas stagne, et de passer de là en Judée, où il tenterait sa chance auprès de ceux qui ont cru en lui, par de nouvelles œuvres prodigieuses. “ Puisque tu fais ces choses, manifeste-toi au monde.  ” Un monde maintenant prévenu contre lui, hostile  ?

Réflexion de l’Évangéliste  : “ Pas même ses frères ne croyaient en lui. ” Qui sont ces “ frères de Jésus ”  ? Une chose est certaine  : ils ne sont ni fils de Marie, ni fils de Joseph 2Contre le Père François Refoulé, o.p., Les frères et sœurs de Jésus, DDB, 1995. Cf. notre étude  : L’outrage suprême à la Bienheureuse Mère de Dieu, Marie toujours Vierge, parue dans la CRC n° 316, octobre 1995; et dans BAH, t. 2, p. 53-64.. Pour les identifier, il faut entendre la réponse de Jésus leur déclarant qu’il ne montera pas à la fête  :

“ Mon temps n’est pas encore venu, tandis que le vôtre est toujours prêt. Le monde ne peut pas vous haïr  ; mais moi, il me hait, parce que je témoigne que ses œuvres sont mauvaises. ”

Première observation  : cette réponse situe Jésus du côté des esséniens, en rupture avec la vie liturgique du Temple. Mais la demande des “ frères ” traduit aussi la grande préoccupation des mêmes esséniens, que nous font connaître les manuscrits découverts dans les grottes de Qumrân. Ils attendaient le règne du Messie, fils de David, à Jérusalem, et la restauration d’un culte agréable à Dieu en son Temple. Jésus sait qu’il répond à cette attente  ; il est né, il est venu pour la combler. Mais à son “ Heure ”, pas avant.

Seconde observation  : la réponse de Jésus tire la leçon des événements récents. Jusqu’alors, Jésus avait évoqué “ le monde ” comme objet de l’amour du Père qui le lui avait confié à sauver (6, 51). À partir de maintenant, ce mot change de sens et désigne collectivement l’ensemble des hommes comme formant un camp hostile à Jésus. Une première rupture a donc eu lieu. D’autres suivront, contrariant, annulant le mouvement d’approche, d’union et enfin de salut, du Verbe divin et des multitudes humaines, ou du moins le renvoyant à plus tard.

Les “ frères ” de Jésus appartiennent à ce monde-là qui n’a aucune raison de les haïrMais moi, il me hait, leur déclare Jésus, et il ne peut, il ne veut pas s’y montrer parce que sa seule présence est insupportable à ses chefs dont il dénonce les œuvres mauvaises, et qu’y paraître serait s’exposer à la mort, avant l’accomplissement de son temps et l’arrivée de son “ Heure ”, l’heure du sacrifice…

Finalement, il montera à Jérusalem, mais incognito. Par là il ne se contredit pas  : il persiste à refuser cette montée que ses frères lui proposent, en forme de manifestation, en puissance et en gloire, visant à obtenir du peuple juif un triomphe messianique, dès le premier jour de la fête. Par cette montée discrète, il casse toute manifestation intempestive  : déjà ceux qui croyaient en lui sont déçus de son absence et la propagande contraire travaille contre lui. À lire ce passage, on perçoit les divers courants qui se heurtent dans la foule de Jérusalem, habitants et pèlerins s’influençant les uns les autres. En très peu de mots, Jean excelle à dépeindre de telles scènes d’ensemble, extrêmement vivantes.

Les juifs le cherchaient. On chuchotait beaucoup sur son compte. Chuchotements prudents, par peur des chefs. Les uns disaient  :C’est un homme de bien. D’autres disaient  :Non, il égare la foule. Pourtant, personne ne parlait à son sujet ouvertement, par peur des “ juifs ”… entendez bien  : des autorités.

Il va lutter seul. Si des disciples sont montés avec lui, comme on le croit généralement, ils ne lui seront d’aucun secours. Pour sa part, l’abbé de Nantes a toujours pensé que seul saint Jean était le témoin privilégié et muet de ces durs affrontements. Soit qu’il accompagnât Jésus depuis la Galilée, soit qu’il demeurât à Jérusalem, l’y reçût et ne le quittât pas d’une semelle. De fait, en tout cela, Jésus est seul. Personne ne parle de lui, pour lui, venant à son aide. Personne… C’est pour nous connu, et on ne remarque pas ce trait essentiel de cet affrontement d’un seul contre tous, seul contre les grands de Jérusalem, en présence d’une foule divisée, désorientée, influençable et craintive.

JÉSUS, PLUS GRAND QUE MOÏSE

Cependant, Jésus manifesta sa présence au milieu de la fête  ; il monta au Temple et se mit à enseigner.

15. Les juifs, étonnés, disaient  : “ Comment connaît-il les Lettres sans avoir étudié  ? ” La question est sensée, d’autant plus que Jésus ne délivre pas une interprétation autorisée de la Loi de Moïse, apprise aux écoles des maîtres pharisiens ou esséniens. Comme il l’a dit à la Samaritaine, c’est “ dans l’Esprit de la Vérité ” qu’il enseigne ses propres disciples, adorateurs du Père (4, 23), au plus loin du formalisme pharisien.

Jésus répondit  : “ Ma doctrine n’est pas de moi, mais de Celui qui m’a envoyé. ” Il ne dément pas la rumeur et, d’avance, il donne tort aux exégètes qui, deux mille ans après, inventeront que Jésus était un bon élève des pharisiens. Il ne revendique même pas «  sa propre conception de la Loi de Moïse  » 3Émile Puech, dans Qumrân et les manuscrits de la mer Morte, collectif du cinquantenaire, sous la direction de E.- M. Laperrousaz, Cerf, 1997, p. 271.. Non, vraiment, il n’a pas besoin de cette référence à Moïse et aux prophètes que Jean-Baptiste invoquait encore. Il dit  : “  Ma doctrine ”; elle est donc bien sienne, jaillie de l’abondance du Cœur.

Et pourtant il ajoute aussitôt qu’elle n’est pas sienne. “ Si non tua, quomodo tua  ? si tua, quomodo non tua  ? ” s’écrie saint Augustin… 4Traité 29 sur saint Jean  ; premier nocturne du mardi de la IVe semaine de Carême. Est-elle sienne, oui ou non  ? La solution de cette insoutenable contradiction est dans le Prologue, où Jean a montré Jésus tourné vers le Père, de toute éternité. Saint Augustin le dit admirablement  : «  Quelle est la doctrine du Père, sinon le Verbe du Père  ? Le Christ lui-même est donc la doctrine du Père, puisqu’il est le Verbe du Père.  » L’apparente contradiction se résout dans le mystère.

Mais à ses contemporains Jésus ne peut offrir les lumières divines du Prologue johannique  ; le temps de la révélation pleine et entière n’est pas encore venu. Il peut cependant leur proposer de vérifier la véracité de sa doctrine par une observation pleine de psychologie. Jésus connaît le cœur humain et la vaine gloire qu’il met dans les œuvres de son invention  : “ Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire ” et n’est pas de Dieu. Tandis que “ celui qui cherche la gloire de Celui qui l’a envoyé, celui-là est véridique et il n’y a pas en lui de prévarication ”. Si donc vous voulez vérifier, vous n’avez qu’à faire vous-mêmes sa volonté, “ et vous verrez si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de moi-même ”.

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Mesdames, Messieurs les jurés,

Je me permets d’interrompre l’audition du témoin principal pour attirer votre attention sur cette première réponse, déjà d’une très grande portée pour former notre conviction. Nous avons entendu trois témoins. Or, Jean-Baptiste ne cherchait pas sa propre gloire, affirmant n’être ni le Christ, ni le Prophète, ni Élie, mais seulement la voix qui avertit de l’avènement du Messie  : il mérite d’être tenu pour un témoin véridique. Jésus, témoin en sa propre cause, ne cherchait pas sa propre gloire, mais celle de Dieu qui l’avait envoyé  : il doit être tenu pour un homme sincère. Jean l’Évangéliste, enfin, ne cherche pas sa propre gloire, mais celle de Celui en qui il a cru. Cela constitue pour nous une présomption de loyauté que nous ne devrons pas perdre de vue dans le feu de la polémique où nous entrons maintenant.

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19. “ Moïse ne vous a-t-il pas donné la Loi  ? Et aucun de vous ne la pratique, la Loi  ! ” Curieusement, Jésus revient à une dispute antérieure, relative au paralytique de la piscine, guéri le jour du sabbat, une affaire déjà examinée au cours de la première audience. Cette fois, Jésus attaque  : “ Pourquoi cherchez-vous à me tuer  ? ” La foule, qui joue le rôle du chœur antique en cette tragédie, demande  : “ Qui cherche à te tuer  ? ” Où l’on voit que ce peuple ignore les desseins homicides de ses chefs. Aussi est-ce à ces derniers que Jésus répond, par-dessus la foule  : “ Pour une seule œuvre que j’ai faite, vous voilà tous stupéfaits. ” Non pas que Jésus en soit à son premier miracle. Mais celui-là seul est retenu parce que Jésus, en guérissant le jour du sabbat, a… travaillé ce jour-là  !

Sur cette question cauteleuse, Jésus n’a pas de peine à montrer la mauvaise foi de ses adversaires  : comme si le pouvoir de faire des miracles ne plaçait pas Jésus au-dessus du sabbat  ! Dans les synoptiques, il n’hésite pas à le déclarer ouvertement  : “ Car le Fils de l’homme est maître du sabbat. ” (Mt 12, 8) Mais ici, il condescend à se mettre sous la toise de la casuistique rabbinique. La circoncision, qui est un article majeur de la Loi mosaïque, parce qu’elle remonte à Abraham, était fixée au huitième jour après la naissance de l’enfant. Ainsi tombait-elle parfois un jour de sabbat. Question  :

“ Alors, un homme reçoit la circoncision le jour du sabbat pour que ne soit pas enfreinte la Loi de Moïse, et vous vous indignez contre moi parce que j’ai guéri un homme tout entier le jour du sabbat  ? Cessez de juger sur l’apparence  ; jugez selon la justice  ! ”

JÉSUS, L’ENVOYÉ DE DIEU

25. La cause est entendue et les opposants restent sans voix. Au point que les gens de Jérusalem les croient convaincus du bon droit de Jésus  :Est-ce que vraiment les autorités auraient reconnu qu’il est le Christ  ?

C’est alors que la controverse rebondit sur la question de l’origine de Jésus  : “ Mais lui, nous savons d’où il est, tandis que le Christ, à sa venue, personne ne saura d’où il est. ” Avec les autorités, la querelle portait sur l’interprétation de la Loi. Mais l’attente de la “ foule ” se porte sur le Messie, fils de David, roi sage et juste, objet de la promesse à Jérusalem comme en Samarie. On lisait dans le livre de Daniel qu’il viendrait “ avec les nuées du Ciel ” et serait donc un être divin. Il aurait tout de même une origine humaine, “ comme un fils d’homme ”, et il recevrait l’investiture d’une royauté universelle et éternelle (Dn 7, 13-14).

Le psaume 110 annonçait aussi que le Messie, fils de David, paraîtrait revêtu des “ ornements sacrés ”, insignes du sacerdoce. Il serait donc non seulement roi mais prêtre, non pas à la manière d’un lévite, ni d’un descendant d’Aaron, mais “ selon l’ordre de Melchisédech ”. Ce personnage mystérieux, “ roi de Salem ” et “ prêtre du Très-Haut ”, qui apporta à Abraham “ du pain et du vin ” (Gn 14, 18), “ est sans père ni mère, sans généalogie ”, comme dit l’Épître aux Hébreux. Au commencement de l’histoire patriarcale, il est la “ figure ” de l’être divin, fils de David, qui doit à la fin des temps “ sortir du sein de l’aurore comme une rosée ” (Ps 110, 3 selon LXX) pour faire “ ruisseler la justice ” (Is 45, 8).

Comment appliquer ces somptueuses prophéties à Jésus, dont l’origine est connue pour sa modestie  : “ Celui-là n’est-il pas le fils du charpentier  ? N’a-t-il pas pour mère la nommée Marie  ? ” (Mt 13, 55) Jésus ne le nie pas. Quand même, il n’hésite pas à proclamer son origine divine  :

“ Vous me connaissez et vous savez d’où je suis, et pourtant ce n’est pas de moi-même que je suis venu mais il m’envoie vraiment, Celui qui m’a envoyé. Vous, vous ne le connaissez pas. Moi, je le connais, parce que je viens d’auprès de lui et c’est lui qui m’a envoyé. ”

Les chefs ont très bien compris  : voilà qu’il se fait encore l’égal de Dieu  ! Le nœud de la contradiction est là, qui la rend inexpiable, mortelle. Aussi veulent-ils le saisir pour le lapider. Mais son “ Heure ” n’est pas encore venue et il leur échappe.

31. «  Dans la foule, beaucoup crurent en lui et disaient  : “ Le Christ, quand il viendra, fera-t-il plus de signes que n’en a fait celui-ci  ? ” Ces rumeurs de la foule à son sujet parvinrent aux oreilles des pharisiens. Ils envoyèrent des gardes pour le saisir.  »

Jésus gagne donc dans l’esprit de la foule. Les pharisiens n’en sont que plus résolus à le réduire au silence. Ah  ! que toutes les phases de ce drame s’enchaînent inexorablement  !Que va répondre Jésus  ? Pesez le tragique de la situation, admirez la sérénité de Jésus face à cette menace d’arrestation  :«  Jésus dit alors  : “ Pour un peu de temps encore je suis avec vous, et je m’en vais vers Celui qui m’a envoyé. Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas  ; et où je suis, vous ne pouvez pas venir. ”  »

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Mesdames, Messieurs les jurés,

Prenons garde  ! Voici un nouveau progrès dans cette révélation prétendue divine, que Jésus relance habilement à la faveur des attaques dont il est l’objet, ou développe en réponse aux questions et aux mouvements de la foule. Pour la première fois, Jésus annonce qu’il va retourner auprès du Père d’où il vient, où “ IL EST  ”. Ce présent de l’indicatif est tout à fait extraordinaire. Jésus affirme qu’il est déjà là où il s’en retourne  ! “  Egô eimi ”, JE SUIS,c’est le Nom même de Dieu révélé à Moïse dans le Buisson ardent  : “ Yahweh ”.

Mystérieusement, Jésus est constamment auprès du Père  ; il ne le quitte jamais. Nous atteignons au point ultime de cette révélation, que des générations de théologiens expliciteront au cours des siècles. Pour lors, “ les juifs ”, eux, restent dans le prosaïque. Ils refusent d’entrer dans le mystère  :

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35. Les juifs se dirent entre eux  : “ Où va-t-il aller, que nous ne le trouverons pas  ? Va-t-il rejoindre ceux qui sont dispersés chez les Grecs et enseigner les Grecs  ?  ”

L’incompréhension se fait suspicion. Ils inventent  : Jésus va-t-il rejoindre la diaspora  ? Chercher refuge à l’étranger  ? Pire  : dépouiller le peuple juif de son privilège et enseigner les Grecs  ? Accusation gravissime. Si Jésus s’en allait prêcher les païens, faire parmi eux des miracles  ? Voire être bien accueilli par eux  ? À cette seule idée, les voilà déjà en fureur contre ce transfuge, ce traître à la terre des Pères et à sa race dépositaire de la religion des ancêtres…

L’universalisme, l’ouverture à toutes les nations de la terre a beau être l’achèvement des promesses faites à Abraham, les pharisiens n’en veulent à aucun prix. Nous sentons que l’affrontement en arrive à un paroxysme de contradiction, comme si le procès allait se résoudre en sentence de mort immédiate pour crime de haute trahison. Il suffirait que Jésus pousse un peu dans ce sens. Mais son “ Heure ” n’est pas encore venue.

JÉSUS MONTRE SON CŒUR

37-38. En ce paroxysme, saint Jean brise, avec un art consommé, la tension intolérable née de la violence de cette altercation, en passant de la polémique la plus dure au plus haut mysticisme. N’imaginons pas Jésus répondant à la haine par la haine. Il reste d’un calme souverain et il ne perd pas de vue, au-delà du cercle où ces grands docteurs l’assiègent méchamment, la foule des âmes prêtes à l’écouter et à le croire. Il la nourrit de ses révélations, odieuses aux autres, mais sublimes et savoureuses aux cœurs simples et droits.

Ici, en guise d’apaisement et comme en conclusion du discours, par-dessus les têtes hostiles, à l’adresse de la multitude des fidèles, des pèlerins présents… et à venir, à notre adresse, Jésus lance  :

“ Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi,et qu’il boive, celui qui croit en Moi  ! ”

Jésus appelle à lui les âmes bien disposées, à la manière de la Sagesse personnifiée dans l’Ancien Testament (Pr 9, 1-6). Il leur montre son Cœur  :

«  Selon le mot de l’Écriture  :“  De son sein couleront des fleuves d’eau vive. ”  »

Les exégètes se sont donné beaucoup de mal pour retrouver la référence de cette citation de “ l’Écriture ”  :Eau du rocher ou source du Temple  ? se demande l’abbé Grelot dans une étude citée par le Père de La Potterie. Les deux ensemble, répond cet auteur  : la citation de Jean 7, 38 serait un texte complexe combinant une allusion au rocher du désert, d’où Moïse fit jaillir dans le passé une eau miraculeuse (Exode 17, 1-7; Nombres 20, 1-11), avec le thème eschatologique de la source d’eau vive qu’Ézéchiel avait vue “ sourdre de sous le côté droit du Temple ” (Éz 47, 2).

Tout cela contient une part de vérité. Jésus capte à son profit ces grandes figurations du don à venir de l’Esprit-Saint à tous les peuples de la terre. Le Rocher, c’est Lui. Le Temple, c’est Lui.

Mais il y a beaucoup mieux. Nous pensons invinciblement à une référence littérale à un passage du rouleau des Hymnes découvert dans la première grotte de Qumrân  :

“ Je te rends grâces, ô Seigneur, parce que tu m’as placé comme une source de fleuves dans un lieu desséché et un jaillissement d’eaux dans une terre aride. ” (1QH 8, 4)

L’auteur de cette hymne fait allusion aux prophéties d’Isaïe annonçant la merveilleuse transformation du désert (Is 41, 18) et de la terre desséchée d’Israël en un jardin bien irrigué (44, 3). Il applique ces prophéties à l’Israël pécheur, et se donne lui-même pour la source vivifiante des eaux. Nous ne pouvons nous étendre davantage sur ce rapprochement qui jette une lumière nouvelle sur l’arrière-fond des événements évangéliques, oublié depuis dix-neuf siècles 5Étude en préparation sur les Hymnes pré-chrétiennes de Qumrân (cf. notre étude sur Le Moyen Testament, dans BAH, t. 1, p. 137).. Il nous suffit ici d’observer que Jésus peut fort bien avoir cité cette hymne comme “ Écriture ”. Le Père Barthélemy a montré qu’à Qumrân «  certaines collections, comme celle des Psaumes de David, demeuraient encore ouvertes, certains y intégrant des poèmes que d’autres en bannissaient  » 6Dominique Barthélemy, o.p., Études d’histoire du texte de l’Ancien Testament, OBO, 1978, p. 350; hypothèse malheureusement peu exploitée par son génial inventeur (cf. BAH, t. 1, p. 125-130)..

39. “ Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui  ; car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. ” Jésus tient en réserve, dans son Cœur, cette eau vive qui, bientôt, jaillira pour la vie éternelle. Cet admirable intermède fait écho à la manifestation de l’Esprit-Saint que saint Jean-Baptiste a vu descendre et demeurer, “ tel une colombe ”, sur Jésus. Quant à la mention de la “ glorification ” à venir, elle anticipe sur les dépositions suivantes  ; nous saurons bientôt ce que signifie la “ glorification ” de Jésus comme effusion du Saint-Esprit.

JÉSUS, LE PROPHÈTE, MESSIE VÉRITABLE

40. «  Dans la foule, plusieurs, qui avaient entendu ces paroles, disaient  : “ C’est vraiment lui le Prophète  ! ” D’autres disaient  : “ C’est le Christ  ! ”  »

Selon le Deutéronome, Dieu avait déclaré à Moïse  : “ Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète comme toi. Je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui commanderai. ” (Dt 18, 18) On attendait donc, non pas un prophète quelconque, mais le Prophète par excellence, un nouveau Moïse.

Après avoir entendu les paroles de Jean-Baptiste désignant “ l’Agneau de Dieu ” (1, 29) et suivi Jésus, André déclare à son frère Simon  : “ Nous avons trouvé le Messie, c’est-à-dire le Christ. ” (Jn 1, 41) Le lendemain, Jésus appelle Philippe à le suivre. Philippe déclare à Nathanaël  : “ Celui dont Moïse a écrit dans la Loi et les prophètes, nous l’avons trouvé, c’est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth. ” (Jn 1, 45) Cette double profession de foi des premiers disciples de Jésus est reprise maintenant par la foule, en réponse à son appel.

41-42. «  Mais d’autres disaient  : “ Est-ce de la Galilée que le Christ doit venir  ? ”  » Jésus aurait pu répondre que oui  ! Et citer Isaïe, annonçant le règne du Messie comme l’avènement d’une “ grande lumière ” sur le “ district des nations ”, gelîl ha-goyim en hébreu, c’est-à-dire la Galilée, précisément (Is 8, 23-9, 1). Mais il laisse sans réponse la question posée.“ 

L’Écriture n’a-t-elle pas dit que c’est de la descendance de David et de Bethléem, le village où était David, que doit venir le Christ  ? ” Oui encore  ! Plus tard, après l’Ascension et la Pentecôte, saint Matthieu et saint Luc raconteront que Jésus est précisément né à Bethléem, la ville de David (Mt 2, 1; Lc 2, 4). Mais pour lors, Jésus laisse encore cette objection en suspens, afin de contraindre les foules indécises à chercher plus haut  : à écouter sa parole et se laisser attirer par le mystère de sa Personne divine. Tandis que leur donner des explications terre à terre sur son origine humaine les aurait autorisés à exercer une sorte de contrôle d’état civil sur lui.

43. “ Une scission se produisit donc dans la foule, à cause de lui. Certains d’entre eux voulaient le saisir, mais personne ne porta la main sur lui. ” On voit par là à quel degré d’ébullition Jérusalem est parvenue. Même les gardes envoyés pour arrêter Jésus ne savent comment se justifier devant les grands prêtres et les pharisiens  : «  Ceux-ci leur dirent  : “ Pourquoi ne l’avez-vous pas amené  ? ” Les gardes répondirent  : “ Jamais homme n’a parlé comme cet homme  ! ”  » Admirable réponse, exprimant bien la sympathie qui s’établissait d’instinct entre Jésus et ce peuple bien disposé, séduit, qui viendrait à Lui si le pouvoir ne se dressait en témoin à charge et en accusateur  : «  Les pharisiens répliquèrent  : “ Vous aussi, vous êtes-vous laissé égarer  ? Est-il un des notables qui ait cru en lui  ? ou l’un des pharisiens  ? ”  »

La coalition est bien nouée entre les gens du savoir et ceux du pouvoir, entre l’intelligentsia et la classe politique, pour faire obstacle au mouvement de conversion qui entraîne spontanément derrière Jésus ce peuple méprisé par ses autorités  : “ … Mais cette foule qui ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits  ! ”

50-52. Tout cela est pris sur le vif et n’a rien d’un mythe bien composé. À preuve l’intervention de l’un des notables. Entre eux, la solidarité n’est quand même pas sans faille  ! «  Nicodème, l’un d’entre eux, celui qui était venu trouver Jésus précédemment, leur dit  : “ Notre Loi juge-t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait  ? ”  »

L’entendre, c’est recueillir sa déposition, ses paroles. Ce qu’il fait, ce sont ses miracles éclatants. Sont-ils de Dieu ou du diable  ? Il appartient aux autorités de faire le discernement en confrontant les déclarations publiques de Jésus avec la signification religieuse de ses faits et gestes, en particulier de ses miracles. Pour eux, aveuglés par la haine, c’est tout examiné  : “ Es-tu de la Galilée, toi aussi  ? Étudie  ! Tu verras que ce n’est pas de la Galilée que surgit le Prophète. ”

53. “ Et ils s’en allèrent chacun chez soi. ”

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Mesdames, Messieurs les jurés,

Une suspension d’audience nous est accordée. Cet incident sur l’origine de Jésus s’achève en forme de sentence prononcée par les collègues de Nicodème, membres du Sanhédrin, sans examen, au mépris de toute justice. Une sorte de “  disqualification ” qui élude la question de fond  : “  Étudie  ! Tu verras… ”

Or, avant que la séance ne se termine, saint Jean contraint le tribunal à juger au fond, en produisant une pièce du dossier qu’il tient probablement de saint Luc, bien en situation pour imposer de nouveau la question de l’origine divine de Jésus dans toute son ampleur. La voici  :

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CHAPITRE VIII

LA GRÂCE ET LA MISÉRICORDE

1-2. “ Quant à Jésus, il alla au mont des Oliviers. Mais, dès l’aurore, de nouveau il était là dans le Temple, et tout le monde venait à lui, et s’étant assis, il les enseignait. ” Comme nous venons de le voir, la contestation porte précisément sur les titres de Jésus à enseigner, n’ayant point “ étudié les Lettres ” à l’école des scribes et des pharisiens (7, 14). Mais Lui, tranquillement, continue à tenir école, avec autorité, comme un nouveau Moïse, mais plus grand que lui.

3-6. «  Or, les scribes et les pharisiens amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu, il disent à Jésus  : “ Maître… ”  » Voyez ces hypocrites  ! Il n’est pas leur Maître, puisqu’ils veulent le juger et déjà le condamner…“ Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu  ? ” Ils disaient cela pour le mettre à l’épreuve, afin d’avoir matière à accusation. Et non pas dans le souci de faire observer la Loi  !

Le piège est bien monté, pour déconsidérer Jésus aux yeux des foules. S’il répond qu’il faut appliquer la Loi et lapider cette femme, non seulement il n’est pas plus grand que Moïse, mais il se montre un juif ordinaire, soumis à la Loi comme tout le monde. Et donc il devra reconnaître qu’il a été, lui aussi, pris en flagrant délit de désobéissance à cette Loi, en guérissant un paralytique un jour de sabbat, comme il a été établi lors de la première audience.

Mais s’il se met au-dessus de la Loi de Moïse et prononce qu’il ne faut pas lapider cette femme-là, Jésus se déconsidère en se faisant complice de l’adultère…

Ah, oui  ! le piège est bien monté.

“ Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol. ” Que signifie ce geste  ? Il paraîtra bien hardi de proposer une explication, alors que personne, à notre connaissance, n’y a réussi jusqu’à présent. Serait-ce la réponse d’un nouveau Moïse  ? C’est bien davantage  : c’est le geste de Yahweh lui-même écrivant jadis de son “ doigt ” la Loi donnée à Moïse sur les deux tables du Témoignage,“ tables de pierre écrites du doigt de Dieu ” (Ex 31, 18; Dt 9, 10).

Mais eux ne comprennent pas le geste de Jésus, par lequel il s’égale à Yahweh, et les exégètes ne comprennent pas davantage. Ou bien un parti pris leur bouche les yeux, à l’instar des scribes et des pharisiens  : «  Dans les traditions johanniques, Jésus fut d’abord reconnu comme le Prophète que Dieu avait promis d’envoyer (Dt 18, 18-19). Il n’était pas question de l’identifier à Dieu  », ose prétendre l’un d’eux. 7

M.-É. Boismard, o.p., Le mystère de l’incarnation, dans Sciences et avenir, hors-série n° 1 13, déc. 1997 – janv. 1998. L’auteur affirme «  que l’attribution du titre de “ Dieu ” à Jésus résulte d’une réflexion christologique qui n’existait pas encore dans les débuts du christianisme  ». Il développe cette thèse dans son livre Un évangile préjohannique (Gabalda, 1993). Je vous laisse vous indigner… Que faire d’autre  ?L’on objectera que c’est donner une bien haute signification à un geste qui paraît au contraire volontairement anodin, manifestant seulement que Jésus «  ne prête aucune attention à son entourage  » (Osty). Mais les gestes de Jésus ne sont jamais indifférents. Celui-là mérite de retenir d’autant plus notre attention que c’est la seule occasion où nous voyons Jésus “ écrire ”. Plus grand que Moïse, il s’égale à Yahweh, écrivant sa nouvelle Loi, de réprobation du péché mais de miséricorde pour la pauvre pécheresse, Loi qui entre aussitôt en vigueur  :

7-11. «  Comme ils persistaient à l’interroger, il se redressa et leur dit  : “ Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre  ! ”  » “ Le premier ”  : c’est d’abord le témoin à charge qui doit prendre la responsabilité de la mise à mort (cf. Dt 13, 10; 17, 7). Parole d’une sagesse infinie, passée en locution proverbiale, par laquelle Jésus brise le piège qui lui est tendu, parce qu’il est libre, souverainement, étant parfaitement saint  : “ Mais eux, entendant cela, s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux. ” Non pas qu’ils étaient plus grands pécheurs, mais parce qu’ils avaient davantage de réflexion.

“ Et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu. ” Comme dit admirablement saint Augustin  : “ Ils ne restèrent que deux l a misère et la miséricorde. ” Cependant, il semble que les accusateurs seuls se soient retirés, puisque la femme est toujours “ au milieu ”.

«  Alors, se redressant, Jésus lui dit  : “ Femme, où sont-ils  ? Personne ne t’a condamnée  ? ” Elle dit  : “ Personne, Seigneur.  ” Alors, Jésus lui dit  : “ Moi non plus je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus. ”  »

C’est le dernier mot de l’incident. Il fait inclusion avec la recommandation que Jésus adressa à l’infirme de Béthesda après sa guérison miraculeuse  : “ Te voilà guéri  ; ne pèche plus, de peur qu’il ne t’arrive pire encore. ” (5, 14) Menace impressionnante, que pourtant il ne renouvelle pas à l’adresse de la femme, comme s’il avait davantage confiance en elle…

Ainsi, tous ces juifs se reconnaissent pécheurs, donnant raison à Jésus lorsqu’il déclare à Nicodème que leurs œuvres sont mauvaises (3, 19-20). Pas un seul, en face de Jésus qui connaît le secret des cœurs, n’a osé prendre une pierre et mettre à exécution la Loi de Moïse. Par là, non seulement Jésus confond ses adversaires, mais il ouvre la voie à la miséricorde.

Extrait de la CRC n° 343 de février 1998,
et de Bible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 10-14

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