La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Jésus rassemble son peuple avant l’orage

Tandis que les impies continuent de lui tendre des pièges, Jésus les déjoue afin de donner tous ses soins à son peuple, pour en sauver le plus possible.

CHAPITRE XI

JÉSUS LAISSE VOIR SA TENDRESSE POUR MARIE-MADELEINE

1. “ Il y avait un malade, Lazare, de Béthanie, le village de Marie et de sa sœur Marthe. Marie était celle qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux  ; c’était son frère Lazare qui était malade.  ” Citées par le témoin pour la première fois, ces personnes vont compter pour beaucoup dans la suite des événements, non point tant de leur fait que par l’extraordinaire amour que Jésus leur porte. Les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus  : “ Seigneur, celui que tu aimes est malade.  ” Elles prient Jésus comme la Vierge Marie avait fait à Cana en disant simplement  : “ Ils n’ont plus de vin. ”

«  À cette nouvelle, Jésus dit  : “ Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu  : afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. ”  »

Cette parole de prophète annonce comme certaine la guérison miraculeuse que rien ne laisse espérer (cf. 9, 3). Mais, voilà, “ Jésus aimait Marthe et sa sœur et Lazare. ” Nous avons déjà surpris les émotions du Cœur de Jésus en diverses circonstances, par exemple dans son entretien avec la Samaritaine. Marie, dénommée aussi Marie “ la Magdaléenne ” (Lc 8, 2), est bien connue pour avoir été l’objet d’un amour tout particulier. À cet amour de Jésus, elle a répondu par un amour semblable, dont Jean vient de rappeler les audaces extraordinaires, demeurées célèbres (Lc 7, 36-50).

Quand Jésus apprit que Lazare était malade, «  il demeura deux jours encore dans le lieu où il se trouvait et, alors seulement, il dit à ses disciples  : “ Allons de nouveau en Judée. ”  »

Jésus est loin, et pourtant il ne se hâte pas, malgré l’amour qu’il porte à ses trois amis. Il commence par éprouver la foi de ses disciples. Ceux-ci objectent  :

“ Rabbi, tout récemment les juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas  ! ” Pareille réflexion confirme notre idée, déjà avancée plus haut, selon laquelle, jusqu’alors, leur Maître s’était toujours rendu seul à Jérusalem. Sa réponse n’en est pas moins énigmatique  ; elle tient d’ailleurs dans une brève parabole déjà dite lors de la guérison de l’aveugle-né (9, 4-5)  :

“ N’y a-t-il pas douze heures de jour  ? Si quelqu’un marche le jour, il ne bute pas, parce qu’il voit la lumière de ce monde  ; mais s’il marche la nuit, il bute, parce que la lumière n’est pas en lui. ”

Jésus est “ la lumière de ce monde ”. Tant qu’il est là, celui qui le suit n’a rien à craindre. Voilà qui devrait engager les disciples à le suivre sans hésiter. Hommes de peu de foi  !

“ Notre ami Lazare repose ”, leur dit-il. “ Mais je vais aller le réveiller. ” Jésus se montre donc résolu à aller, encore une fois, seul. Quand même, les disciples tentent de l’en dissuader  : “ Seigneur, s’il repose, il sera sauvé  ! ” Le sommeil est le signe de sa guérison, il est donc inutile d’y aller… «  Jésus avait parlé de sa mort, mais eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Alors Jésus leur dit ouvertement  : “ Lazare est mort, et je me réjouis pour vous de n’avoir pas été là-bas, afin que vous croyiez. ”  » Ici, point de messager. Jésus sait donc, de science divine, la nouvelle de la mort de Lazare. Comme il est évident qu’il domine tous les événements  ! Il en règle lui-même le cours, jusque dans les moindres détails, selon un dessein arrêté de toute éternité, “ pour la gloire de Dieu ”, comme il l’a fait dire tout à l’heure en réponse au message des deux sœurs.

«  Alors Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples  : “ Allons, nous aussi, pour mourir avec lui  ! ”  » Didyme, le “ jumeau ”, entraîne les autres dans un élan de courage naturel et non pas de foi surnaturelle. Aussi, à l’heure de l’épreuve, l’abandonneront-ils tous plutôt que de “ mourir avec lui ”.

17. “ À son arrivée, Jésus trouva Lazare dans le tombeau depuis quatre jours déjà. ” Retard calculé pour rendre le miracle indiscutable, le délai imposé par la Loi pour le constat de la mort étant de trois jours pleins. Béthanie était près de Jérusalem, distant d’environ quinzestades (moins de trois kilomètres), et beaucoup d’entre les juifs étaient venus auprès de Marthe et de Marie pour les consoler au sujet de leur frère. Quand Marthe apprit que Jésus arrivait, elle alla à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison. Marthe dit à Jésus  : “ Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera. ” Jésus lui dit  : “ Ton frère ressuscitera. ” “ Je sais, dit Marthe,qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. ” Jésus lui dit  : “ Je suis la résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra  ; et quiconque vit en moi et croit en moi, ne mourra jamais. Le crois-tu  ? ” Elle lui dit  : “ Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui vient dans le monde. ” Ayant dit cela, elle s’en alla appeler sa sœur Marie, lui disant en secret  : “ Le Maître est là et il t’appelle. ” Celle-ci, à cette nouvelle, se leva bien vite et alla vers lui.

Marthe est l’aînée. C’est une femme honnête et vertueuse, figuration de la justice d’Ancien Testament  ; en cela, elle ressemble à Nicodème. Tandis que Marie, c’est autre chose  ! Elle ressemble plutôt à la Samaritaine. Elle émeut tellement Jésus  !

«  Arrivée là où était Jésus, Marie, en le voyant, tomba à ses pieds et lui dit  : “ Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. ”  » Ce sont les paroles de Marthe, mais les larmes coulent, tandis que Marthe ne pleurait pas… Alors qu’il est resté très maître de lui auprès de Marthe, à peine Jésus est-il en présence de Marie, «  la voyant pleurer et pleurer aussi les juifs qui l’avaient accompagnée, Jésus frémit en son esprit et se troubla. Il dit  : “ Où l’avez-vous mis  ?  ”  » Cette parole annonce le miracle. «  Ils lui dirent  : “ Seigneur, viens et vois. ” Jésus pleura. Les juifs dirent alors  : “ Voyez comme il l’aimait  !  ”  »

L’inévitable malveillance et le mauvais esprit ne manquent pas de se manifester, prenant appui sur le miracle de l’aveugle-né  ! “ Ne pouvait-il pas, lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, faire aussi que celui-ci ne mourût pas  ? ” Par là, nous constatons au moins que la guérison de l’aveugle était un fait tellement avéré que même les ennemis le reconnaissaient…

«  Alors Jésus, frémissant à nouveau en lui-même, se rend au tombeau. C’était une grotte, avec une pierre placée par dessus. Jésus dit  : “ Enlevez la pierre  ! ”  »

Marthe intervint alors, craignant l’horrible déconvenue d’un face à face sans miracle, avec un cadavre…  : “ Seigneur, il sent déjà  : c’est le quatrième jour.  ” Jésus le sait. Il n’a tant tardé à venir que pour rendre le miracle plus éclatant. Il répond simplement  : “ Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu  ? ”

JÉSUS, LA RÉSURRECTION ET LA VIE

41. «  On enleva donc la pierre. Jésus leva les yeux au ciel et dit  : “ Père, je te rends grâces de m’avoir écouté. Je savais que tu m’écoutes toujours  ; mais c’est à cause de la foule qui m’entoure que j’ai parlé, afin qu’ils croient que tu m’as envoyé. ”

Jésus se montre plus grand qu’Élie. Celui-ci, pour faire tomber le feu du Ciel sur le sacrifice du Carmel, devait implorer  : “ Réponds-moi, Yahweh, réponds-moi, pour que ce peuple sache que c’est toi, Yahweh, qui es Dieu et qui convertis leur cœur  ! ” (1 R 18, 37) Mais Élie n’était qu’un prophète. Il y a ici plus qu’un prophète  : un Fils qui ne fait qu’un avec son Père.

«  Cela dit, il s’écria d’une voix forte  : “ Lazare, viens dehors  ! ” Le mort sortit, attaché aux pieds et aux mains par des sangles, et apparut enveloppé par un suaire. Jésus leur dit  : “ Déliez-le et laissez-le aller. ” 15On trouvera la justification et le commentaire de cette traduction dans notre Appendice sur Jean 11, 44 in Le Saint Suaire, preuve de la mort et de la résurrection du Christ, t. I, p. 67-68.  »

Cette résurrection n’est qu’un rappel à la vie de la terre. C’est un peu comme à Cana où l’eau fut changée en vin. C’était un vin délicieux, mais ce n’était pas encore le vin des noces messianiques. C’en était seulement une anticipation significative. Ici, la résurrection de Lazare est bien une certaine manifestation de la gloire divine, mais en tant qu’anticipation de la véritable résurrection, de la transfiguration à venir, bientôt  ! Ce miracle est une figuration allégorique, voulue par Jésus, comprise et racontée par saint Jean, manifestant que Jésus est vraiment la résurrection et la vie, comme il l’a affirmé dans toutes ses prédications. Celui qui croit en lui vit déjà d’une vie éternelle  ; et il ressuscitera au dernier jour comme Lazare, mieux que Lazare, car ce sera pour toujours.

Mais pour en arriver à communiquer cette puissance de vie éternelle à toute chair, Jésus doit d’abord connaître sa propre mort et sa résurrection.

JÉSUS CONDAMNÉ À MORT

45. “ Beaucoup d’entre les juifs qui étaient venus auprès de Marie et avaient vu ce qu’il avait fait, crurent en lui. ” Il faut voir pour croire. Mais quand on a vu Lazare, qui était mort et enterré, et déjà entré en putréfaction, sortir de sa tombe, comment ne pas croire Jésus lorsqu’il affirme avoir la puissance de ressusciter la chair pour la vie éternelle  ?

“ Mais certains s’en furent trouver les pharisiens et ils leur dirent ce qu’avait fait Jésus. Les grands prêtres et les pharisiens réunirent alors un Conseil. ” Saint Jean a ses renseignements  : il sait que la mise à mort de Jésus a été décidée dans une réunion secrète du Sanhédrin. “ Que faisons-nous  ? disaient-ils,cet homme fait beaucoup de signes.  ”

Naguère ils demandaient des signes (2, 18; 4, 48; 6, 30). Maintenant, ils les constatent eux-mêmes, mais c’est pour s’endurcir  : “ Si nous le laissons ainsi, tous croiront en lui… ” Retenons cet aveu, et inscrivons-le pour nos conclusions comme un témoignage en faveur du peuple juif de Jérusalem  ;de son propre mouvement, ce peuple adhère à Jésus.

“ …et les Romains viendront et ils supprimeront notre Lieu Saint et notre nation. ” Hypocrite souci  ! Comme si Jésus se présentait comme un “ trublion ” (Charles Perrot le voit ainsi, surArte  !), un messie temporel susceptible de troubler l’ordre romain… C’est tout le contraire qui est vrai  : non seulement Jésus recommandait de payer l’impôt à César, mais il mangeait avec les publicains, agents du fisc  ; il était en relation avec les centurions. Nous allons voir des “ Grecs ” demander à le voir. Pour les sanhédrites, l’inquiétant était plutôt de voir tout leur entourage, juifs des bas quartiers esséniens, pèlerins de la diaspora et même soldats romains ou syriens au service du Temple, dont bon nombre étaient “ prosélytes ”, déraper de leur zèle pour la Loi de Moïse à l’Évangile du Galiléen, et non à leur secte détestée.

«  Mais l’un d’entre eux, Caïphe, étant grand prêtre cette année-là, leur dit  : “ Vous n’y entendez rien. Vous ne voyez même pas qu’il est de votre intérêt qu’un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière. ”  » La pensée de Caïphe est claire  :Jésus se dit Fils de Dieu  ; il faut qu’il meure. À cause de ses miracles éclatants, de sa vie sans tache, de l’enthousiasme qui s’empare de tout Jérusalem en sa faveur, il nous faut le condamner à mort au nom de notre Loi, et par là refaire l’unité de notre peuple derrière nous. Si nous le laissons faire, notre nation se dissoudra, notre autorité sera mise en cause  ; sadducéens, pharisiens, nous serons ensemble balayés au nom même de Moïse dont le peuple ignorant reste épris  ! Il nous faut tuer cet imposteur et son sang sera le fondement d’un renouvellement de notre autorité sur le peuple de Jérusalem et dans toute la diaspora.

Il ne pouvait mieux dire, songe saint Jean. Car, de fait, par sa mort Jésus se montrera aux yeux de tous “ le Sauveur du monde ”, y compris de la nation juive, comme il l’a déjà confié à ceux qu’il a particulièrement aimés, comme la Samaritaine (4, 42). “ Or cela, Caïphe ne le dit pas de lui-même  ; mais, étant grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation, et non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. ”

53. “ Dès ce jour-là donc, ils résolurent de le tuer. Aussi, Jésus cessa de circuler en public parmi les juifs  ; il se retira dans la région voisine du désert, dans une ville appelée Ephraïm, et il y séjournait avec ses disciples. ”

Maintenant, ils arrêtent leur plan homicide, pour nous déicide car ils savent trop lucidement Qui il est, sans vouloir y rien comprendre et en rien aimer…

Ils vont le surveiller, le suivre, et un jour ils s’en empareront par quelque traître soudoyé, en vue d’intenter contre lui un grand procès public. Il sera présenté devant tout Jérusalem comme un blasphémateur, méritant la mort afin de venger l’honneur de Dieu  ; et tous ceux qui oseront le suivre mériteront la mort comme lui, pour le même motif de blasphème. Jérusalem sera ainsi purifiée de l’hérésie nouvelle qui faisait de cet homme un Dieu. Cela paraîtra très religieux, on pourra en toute bonne conscience mener l’affaire jusqu’au bout au nom du grand Moïse, sans se cacher, sans manifestation pour le lapider à la sauvette  : ce sera le grand procès par lequel le peuple juif sera rénové dans la fidélité à la Loi.

Voilà qui est puissamment pensé.

JÉSUS, VICTIME SAINTE POUR LE SALUT DE L’HUMANITÉ PÉCHERESSE

55. «  Or, la Pâque des juifs était proche, et beaucoup de gens montèrent de la campagne à Jérusalem, avant la Pâque, pour se purifier. Ils cherchaient Jésus et se disaient les uns aux autres, en se tenant dans le Temple  : “ Qu’en pensez-vous  ? qu’il ne viendra pas à la fête  ? ” Les grands prêtres et les pharisiens avaient donné des ordres  : si quelqu’un savait où il était, il devait l’indiquer, afin qu’on le saisît.  »

Cette Pâque est donc la troisième et dernière de nos Évangiles. Les juifs qui vivent au contact des païens, montent à Jérusalem pour se purifier des souillures que cette promiscuité leur a fait contracter. Nous verrons les juifs soucieux de cette pureté éviter d’entrer dans le prétoire “ pour ne pas se souiller, et pouvoir manger la Pâque ” (Jn 18, 28).

CHAPITRE XII

1.“ Six jours avant la Pâque… ”  : c’est le premier jour de la semaine précédant le grand sabbat, lequel coïncidait cette année-là avec la Pâque. Si l’on compte six jours avant le vendredi soir 14 nisan – où la fête commençait (Jn 18, 28) –, on aboutit au samedi soir 8 nisan.

C’est donc ce jour-là que “ Jésus vint à Béthanie où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d’entre les morts. On lui fit là un repas ”. Marc et Matthieu précisent que le repas eut lieu chez Simon le lépreux. “ Marthe servait. Lazare était l’un des convives. Alors Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux  ; et la maison s’emplit de la senteur du parfum. ”

Elle réitère le geste accompli naguère chez Simon le pharisien en action de grâces pour sa conversion (Lc 7, 36-50). Jean nomme Marie, tandis que Marc et Matthieu ne l’ont pas osé, peut-être par pudeur, par respect pour le mystère d’une si étonnante familiarité. Marie est la bien-aimée, la préférée  ; elle personnifie l’Épouse mystique, l’humanité pécheresse arrachée par son Sauveur à la prostitution (cf. Osée 2; Cantique des cantiques). Peut-être Marie-Madeleine a-t-elle été prévenue des intentions homicides du Sanhédrin. Elle a compris que venait l’ “ Heure ” du sacrifice et que c’était pour elle un devoir religieux, un devoir d’amour sacré, de vénérer ainsi la personne du plus auguste, du plus divin des Pasteurs.

«  Mais Judas l’Iscariote, l’un de ses disciples, celui qui allait le livrer, dit  : “ Pourquoi ce parfum n’a-t-il pas été vendu trois cents deniers qu’on aurait donnés à des pauvres  ? ” Or, il dit cela non par souci des pauvres, mais parce qu’il était voleur et que, tenant la bourse, il dérobait ce qu’on y mettait. Jésus dit alors  : “ Laisse-la  ; c’est pour le jour de ma sépulture qu’elle devait garder ce parfum. Les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous  ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. ”  »

Jésus acquiesce, par amour, au culte que lui rend Marie, anticipant son “ Heure ”, comme il avait acquiescé aux volontés de Marie sa Mère, aux noces de Cana. Les deux scènes sont parallèles  : à Cana, chacun avait pu goûter la saveur du vin nouveau, créé par Jésus à la demande de Marie sa Mère, à partir de l’eau remplissant les jarres de “ purification  ”. Ici, à Béthanie, c’est la senteur du parfum qui emplit la maison, aux jours de la “ purification ” des juifs, à l’initiative d’une autre Marie, personnification de l’Église.

À Cana aussi, l’ordonnateur du festin avait reproché au marié, comme une sorte de largesse superflue, d’avoir d’abord servi le vin médiocre et gardé le bon pour la fin… À Béthanie, la protestation de Judas s’attire une réponse de Jésus qui révèle un nouveau mystère aux âmes mystiques  : ce parfum anticipe la “ gloire ” qui doit jaillir de son sépulcre, et la “ bonne odeur du Christ ” qui envahira bientôt le monde.

9. “ La grande foule des juifs apprit qu’il était là et ils vinrent, non seulement pour Jésus, mais aussi pour voir Lazare qu’il avait ressuscité d’entre les morts. ” La nouvelle de la résurrection de Lazare se répand dans ces foules de pèlerins à mesure qu’ils affluent à Jérusalem. C’est un mouvement populaire qui menace de tout emporter, dans un enthousiasme irrésistible en faveur de Jésus.

La panique s’empare des autorités religieuses, qui s’affolent  : “ Les grands prêtres décidèrent de tuer aussi Lazare, parce que beaucoup de juifs, à cause de lui, s’en allaient et croyaient en Jésus. ” Tuer Lazare  ? Mais Jésus le ressuscitera de nouveau  ! Il y a quelque chose de dérisoire dans cette décision d’une hiérarchie dépassée, luttant contre le Tout-Puissant, contre Jésus qui domine en maître les événements. Les “ juifs ”, en tout cas, quittent (upègon  : “ s’en allaient ”) en masse le camp des adversaires de Jésus auquel ils appartenaient jusque-là. Ils n’obéissent plus à leurs chefs. Ils espèrent en Jésus. Un vent de défaite souffle sur le parti des comploteurs, mais le crime ne continue pas moins de se tramer dans l’ombre.

JÉSUS, LE MESSIE, EST ACCLAMÉ PAR SON PEUPLE

12. “ Le lendemain ” de l’onction de Béthanie, le premier jour de la semaine, «  la foule nombreuse venue pour la fête apprit que Jésus venait à Jérusalem  ; ils prirent les rameaux des palmiers et sortirent à sa rencontre et ils criaient  :

«  “ Hosanna  ! (“ Donne le salut  ! ”)Béni soit celuiqui vient au nom du Seigneur et le roi d’Israël  ! ”  »

Cette acclamation du “ roi d’Israël ” fait inclusion avec celle que nous avons entendue dès le premier jour, de la bouche de Nathanaël (1, 49). Mais cette fois, elle est poussée par les habitants de Jérusalem qui sortent à la rencontre de Jésus en chantant le psaume 118, célébrant la royauté du Seigneur, “ rameaux en main ” (Ps 118, 27). Jésus se prête à cette manifestation, après l’avoir évitée en Galilée lors de la multiplication des pains (6, 15), l’année précédente.

C’est la démonstration de l’adhésion spontanée de ce peuple, en même temps que l’accomplissement des prophéties  : «  Jésus, trouvant un petit âne, s’assit dessus selon qu’il est écrit  : “ Sois sans crainte, fille de Sion. ”  » Comment craindre un roi si humblement monté  ? Le prophète Zacharie l’avait annoncé au temps d’Alexandre (330 av. J.-C.)  : “ Voici que ton roi vient, monté sur un petit d’ânesse. ” (Za 9, 9) Sur le moment, les disciples ne le comprirent pas, avoue saint Jean avec une parfaite sincérité. “ Mais quand Jésus eut été glorifié, alors ils se souvinrent que cela était écrit de lui et que c’était ce qu’on lui avait fait ”  : en acclamant Jésus comme “ le roi d’Israël ”, ils avaient contribué à l’accomplissement de ce qui était écrit.

“ La foule qui était avec lui quand il avait appelé Lazare hors du tombeau et l’avait ressuscité d’entre les morts, rendait témoignage. C’est aussi pourquoi la foule vint à sa rencontre  : parce qu’ils avaient entendu dire qu’il avait fait ce signe. ” C’est la rencontre de deux “ foules ”  : celle des témoins oculaires du miracle, redescendue de Béthanie, et celle qui va au-devant de Jésus pour l’acclamer comme Messie. Tout Jérusalem est là.

«  Alors, les pharisiens se dirent entre eux  : “ Vous voyez que vous ne gagnez rien  ; voilà le monde (cosmos) parti après lui  ! ”  » Ils ne se rendent pas compte qu’eux aussi, par cette remarque pleine de dépit, reconnaissent à leur insu que Jésus accomplit les prophéties. Le chapitre 9 de Zacharie, d’où est extraite la citation faite par saint Jean, est le début d’un ensemble de chapitres qui annoncent l’extension du salut apporté par le roi-messie à tout lecosmos  : jour unique, renouvellement de Jérusalem, disparition de l’idolâtrie et de la divination, païens et israélites montant ensemble à Jérusalem pour “ se prosterner devant le roi Yahweh ” (Za 14, 16). Lecosmos vient à Jésus en la personne des païens. En effet…

JÉSUS, SAUVEUR DU MONDE

20. Tandis que les juifs condamnent Jésus à mort, les païens entrent en scène  : «  Il y avait là quelques Grecs, de ceux qui montaient pour adorer pendant la fête. Ils s’avancèrent vers Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui firent cette demande  : “ Seigneur, nous voulons voir Jésus. ” Ils l’ont déjà vu, comme tout le monde, monté modestement sur le petit âne  ; saisis d’admiration, ils voudraient maintenant le connaître, comme des Grecs toujours en quête de vérité et de sagesse  ; mais surtout, parce que le Père les attire (6, 44).

Ces païens n’appartiennent pas au judaïsme par la naissance, ni par la “ culture ”, mais ils sont venus à la fête de Pâque pour adorer le Dieu d’Israël. Ils s’adressent à Philippe, qui porte un nom grec. Bethsaïde, en effet, dont le site vient d’être retrouvé par le Père Bargil Pixner, appartenait au royaume du tétrarque Philippe, qui avait largement contribué à helléniser la région, comme le montre encore le nom d’André, et jusqu’à celui de Simon son frère (Jn 1, 40-44), puisqu’on trouve ce nom dans Les Nuées d’Aristophane.

“ Philippe vient le dire à André  ; André et Philippe viennent le dire à Jésus. ” Jésus va pourtant les décevoir en leur offrant le poignant spectacle d’une véritable agonie. Ce faisant, il jette une semence qui lèvera plus tard, lorsque l’Esprit sera venu donner sa lumière  :

“ Voici venue l’Heure où doit être glorifié le Fils de l’homme. En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne meurt pas, il demeure seul  ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd  ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle. ”

Ces Grecs sont venus pour les fêtes. Ils seront donc présents, témoins des événements du Vendredi Saint, du jour de Pâques, et ne repartiront qu’après les huit jours d’action de grâces qui suivent la Pâque. Comme les Apôtres, qui n’ont pas compris sur le moment et se sont souvenus des prophéties après leur accomplissement, les Grecs se rappelleront que Jésus leur avait annoncé à l’avance sa mort ignominieuse et son ensevelissement, comme sa manière à lui de l’emporter sur ses adversaires et de porter du fruit.

“ Si quelqu’un me sert, qu’il me suive, et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. ” C’est un appel adressé aux Grecs à le suivre en sa mort et sa résurrection. Mais à la pensée de cette mort qu’il sait, de science divine, toute proche, Jésus passe par une agonie qui anticipe celle de Gethsémani relatée par les Synoptiques  : “ Maintenant, mon âme est troublée. Et que dire  ? Père, sauve-moi de cette Heure  ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette Heure. Père, glorifie ton Nom  ! ”

Abandon total au bon plaisir divin, consentement du Fils à être écrasé pourvu que son Père soit glorifié par cette obéissance filiale au mystère de sa Volonté paternelle.

À cette prière de Jésus répond une théophanie, comme aux jours de son Baptême et de sa Transfiguration  :

«  Du ciel vint alors une voix  : “ Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai. ”  » Promesse de résurrection et de gloire définitive parachevant la gloire déjà procurée par l’œuvre du Fils, par ses miracles et ses paroles divines.

«  La foule qui se tenait là et qui avait entendu, disait qu’il y avait eu un coup de tonnerre  ; d’autres disaient  : “ Un ange lui a parlé. ” Jésus reprit  : “ Ce n’est pas pour moi qu’il y a eu cette voix, mais pour vous. ”  » C’est un témoignage du Père en sa faveur, un de plus dans ce grand procès qui oppose le Fils au Monde.

31. “ C’est maintenant le jugement de ce monde. ” Au moment où le monde juge et condamne Jésus, il se condamne lui-même et consacre la gloire de Jésus. Les auteurs appellent cela l’ironie johannique, mais l’expression est vraiment malencontreuse pour désigner le terrible combat qui s’engage  ; elle risque de nous faire oublier le prix payé par Jésus pour vaincre  :

“ Maintenant, le Prince de ce monde va être jeté dehors. ”

L’aveugle-né avait été jeté dehors de la synagogue par les juifs qui rejetaient son témoignage. Jésus va être jeté dehors de Jérusalem et crucifié hors les murs. Mais Satan, au moment où il croit l’emporter, va être, par quel mystère  ? jeté dehors.

JÉSUS LÈVE L’ÉTENDARD DE LA VICTOIRE

32. «  “ Et moi, une fois élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. ”Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir.  » Ainsi, aux Grecs qui demandent à “ voir Jésus ”, celui-ci répond qu’ils le “ regarderont ” bientôt avec les yeux de la foi qui sauve, lorsqu’il sera “ élevé sur sa croix ” pour le salut du monde. C’est la troisième annonce de la Passion  ; la première avait été faite à Nicodème (3, 14), et la deuxième aux juifs de Jérusalem (8, 28). Comme Moïse éleva le serpent d’airain dans le désert pour guérir des morsures des serpents brûlants les Hébreux qui tournaient les yeux vers lui (Nombres 21, 4-9), ainsi Jésus devra-t-il être dressé sur une croix et, au moment où il sera maudit par les juifs (Dt 21, 23), attirer à lui “ tous les hommes ”, donc même les Grecs, auxquels le Père infusera cet attrait (6, 44). C’est la conversion du “ monde ” qui commencera, en accomplissement de la prophétie de Zacharie.

“ Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir. ” La foule l’a compris, et elle objecte  : “ Nous avons appris de la Loi que le Christ demeure à jamais. ” Le prophète Nathan avait, en effet, prédit à David  : “ Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais. ” (2 S 7, 16 selon LXX) Promesse répétée au long des siècles (Is 9, 6; Ps 110, 4), particulièrement par le prophète Daniel dans la vision du “ fils d’homme ” auquel devait être conférée “ une domination éternelle qui ne passera pas, et son royaume ne sera pas détruit ” (Dn 7, 14).

Alors, «  comment peux-tu dire  : “ Il faut que soit élevé le Fils de l’homme  ? Qui est ce Fils de l’homme  ? ”  »

35. En guise de réponse, Jésus fait une ultime tentative pour élever la foule jusqu’à la pleine Lumière, qu’il est Lui-même plus que la “ Loi ” et que toute Écriture.

“ Pour peu de temps encore la lumière est parmi vous. Marchez tant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous saisissent  : celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Tant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin de devenir des fils de lumière. ”

Encore une fois, nous surprenons sur les lèvres de Jésus une expression caractéristique de la Règle de la Communauté, familière à la “ foule ” de ce bon peuple qui l’écoute, comme à “ tous les volontaires, ceux qui veulent pratiquer les préceptes de Dieu, dans l’Alliance de grâce, afin qu’ils soient unis dans le Conseil de Dieu et afin qu’ils se conduisent devant Lui de façon parfaite, selon toutes les révélations concernant leurs fêtes réglementaires, et afin qu’ils aiment tous les fils de lumière, chacun selon son lot. ” (1QS 1, 7-9) Un peu plus loin, l’auteur fait état de la guerre que livre l’ “ Ange des ténèbres ” au “ Prince de lumière ”  : “ Tous les esprits de son lot font trébucher les fils de lumière. Mais le Dieu d’Israël, ainsi que son Ange de vérité, viennent en aide à tous les fils de lumière. ” (1QS 3, 24-25)

C’est précisément ce que fait Jésus, “ Lumière du monde ”, en exhortant “ les fils de lumière ” à être fidèles jusqu’au bout, à cesser de poser des objections et vouloir tout comprendre. La lumière brille encore pour peu de temps et va bientôt s’éteindre  : Jésus annonce qu’il va disparaître et ce sera la nuit. Comme il l’a dit avant de ressusciter Lazare  : si quelqu’un marche le jour, il ne “ bute ” pas, mais la nuit, il “ bute ” sur tout obstacle  ; cela s’appelle le “ scandale ”.

Lorsque Jésus, qui est la lumière du monde, aura disparu, celui qui n’a pas sa lumière en lui-même, c’est-à-dire qui n’a pas donné sa foi à Jésus et ne s’est pas nourri de sa vérité, celui-là trébuchera, sera scandalisé et le reniera. Ultime avertissement donné aux hommes, discours d’adieu à la “ foule ”, avant de s’enfoncer, seul, dans le mystère de la Croix.

“ Ainsi parla Jésus, et s’en allant il se déroba à leur vue. ”

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Mesdames, Messieurs les jurés,Notre deuxième audience s’achève. Nous avons entendu les dépositions des divers témoins. Elles convergent toutes à établir une sorte de consensus des juifs de bonne volonté en faveur de Jésus. C’est pourquoi ses adversaires ont décidé de clore le débat contradictoire et de le livrer à la mort.

Jean termine sa déposition en expliquant la psychologie de ces adversaires irréductibles. Soyons attentifs  ! En dévoilant les ressorts secrets des ennemis de Jésus, il nous donne un grave avertissement  : si nous décidons à notre tour en notre âme et conscience de condamner Jésus, nous nous identifierons à eux…

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LA LOI ET LES PROPHÈTES CONDAMNENT LES PHARISIENS

37. «  Bien qu’il eût fait tant de signes devant eux, ils ne croyaient pas en lui, afin que s’accomplît la parole dite par Isaïe le prophète  : “ Seigneur, qui a cru à notre parole  ? et le bras du Seigneur, à qui a-t-il été révélé  ? ”

La citation est empruntée au quatrième chant du Serviteur de Yahweh (Is 53, 1). Comme le psaume 22, ce poème est une prophétie de la Passion du Christ  : le verset cité par saint Jean exprime la surprise et l’incompréhension en présence d’une révélation si nouvelle qu’elle paraît incroyable.

Il est aisé de comprendre la signification de cette première conclusion apportée par le Témoin à sa déposition. Avant d’entreprendre le récit de la Passion, de la Mort et de la Résurrection de son Maître, il prévient le scandale qui pourrait en résulter pour le lecteur, comme il advint jadis des souffrances de Joiakîn, roi de Juda, condamné à la prison perpétuelle à Babylone dans les années 550 av. J.-C. L’Inconnu de l’Exil, auteur des chapitres 40 à 55 du livre d’Isaïe 16Nous avons raconté naguère comment l’abbé de Nantes, alors séminariste, élève de Monsieur Cazelles, imagina cette aimable dénomination pour désigner l’auteur du “ deutéro-Isaïe ”; aussitôt adoptée par son professeur, elle est passée de là dans le langage des exégètes qui ont oublié son inventeur… (BAH, t. 1, p. 123-125) , évoque son sort ignominieux comme une figure prophétique de ce qui adviendra au Messie pour la rédemption d’Israël.

39. «  Aussi bien ne pouvaient-ils croire, car Isaïe a dit encore  : “ Il a aveuglé leurs yeux et il a endurci leur cœur, pour que leurs yeux ne voient pas, que leur cœur ne comprenne pas, qu’ils ne se convertissent pas et que je ne les guérisse pas. ”  »

Cette fois, la citation est empruntée à Isaïe lui-même (Is 6, 9-10), le prophète du VIIIe siècle qui reçut de Yahweh la mission de prêcher à un peuple rebelle, “ endurci ” par une volonté positive de Dieu, en châtiment de son infidélité. Saint Jean rappelle qu’Isaïe reçut cet oracle au cours d’une grandiose théophanie du Dieu trois fois “ Saint ” (Is 6, 1-4)  :

“ Isaïe a dit cela, parce qu’il eut la vision de sa gloire et qu’il parla de lui. ” La “ gloire ” de qui  ? De Yahweh ou de Jésus  ? Des deux, car du Père et du Fils c’est tout un. En effet, la “ gloire ” de Yahweh vue par Isaïe au temps du roi Ézéchias était déjà une manifestation du Verbe, Fils de Dieu, présent dès le commencement du monde, Dieu lui-même, sept cents ans avant qu’il se fît chair pour habiter parmi nous, “ et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité ” (1, 14).

Comment ont-ils pu méconnaître, mépriser, rejeter cette “ gloire ” d’un Dieu fait homme qui rayonnait de toute sa Personne et plaçait Jésus au-dessus des fils d’Adam, conformément aux prophéties  ? (Ps 45, 3 et Is 52, 14 selon la version du rouleau de Qumrân 17Dans nos Bibles actuelles, traduites sur l’hébreu, nous lisons aujourd’hui avant ce verset, un oracle de Yahweh qui dépeint la stupéfaction des multitudes à la vue de la profonde déchéance du Serviteur, “ tant son aspect défiguré n’avait plus rien de l’homme, tant sa forme n’avait plus rien des fils d’homme ” (Is 52, 14). Le grand et magnifique rouleau découvert à Qumrân en 1947 nous permet d’affirmer que tel n’était pas l’état du texte lorsque saint Jean rédigeait son Évangile. L’oracle de Yahweh qui ouvre le poème établissait un contraste entre la déchéance d’Israël, à qui Yahweh s’adresse à la deuxième personne, d’une part, et la personne du Serviteur, d’autre part  : “ Voici que mon Serviteur sera intelligent. Il se lèvera, grandira et sera prodigieusement exalté. De même que beaucoup ont été frappés de stupeur à ton sujet, ainsi je l’ai oint plus qu’un homme quant à son apparence  ; et sa forme dépassait celle des fils d’Adam. ” (Is 52,13-14) Sur les raisons de cette divergence, et de quelques autres, entre le texte massorétique et les deux rouleaux d’Isaïe découverts à Qumrân, cf. BAH, t. 1, p. 125-130. ) Comment  ? Par un aveuglement qui était le châtiment d’une longue infidélité  : celle des pharisiens.

42. “ Toutefois, il est vrai, même parmi les notables, un bon nombre crurent en lui, mais à cause des pharisiens ils ne se déclaraient pas, de peur d’être exclus de la synagogue, car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu. ”

De peur d’être “ exclus de la synagogue ” (aposunagôgoi)  : comme l’affaire de l’aveugle-né nous l’a révélé, une mesure d’exception était donc bien en vigueur, capable de terroriser même les “ notables ” (archontès).

Grâce aux “ archives ” que nous ont conservées les grottes de Qumrân, nous pouvons mesurer la vérité de cette accusation  : “ à cause des pharisiens ”. Nous avons constaté la valeur historique du témoignage de Jean en le confrontant à ces documents. Les pharisiens, dont le nom signifie “ séparés ”, formaient une secte hérétique et schismatique depuis qu’ils avaient rompu avec le mouvement des “ assidéens ”, de l’hébreu hasîdîm, les “ pieux ”, demeurés “ fidèles ” sous le nom d’esséniens 18Cf. BAH, t. 1, p. 35. . En face de Jésus, ces pharisiens se sont posés en défenseurs de l’honneur de Dieu, par une énorme imposture qui les opposait déjà aux esséniens depuis l’investiture illégitime de Jonathan comme grand prêtre, en 152 av. J.-C.

Depuis lors, les esséniens constituaient, autour des fils d’Aaron, une communauté fortement hiérarchisée qui avait rompu avec les autorités de Jérusalem et s’était retirée au “ Désert ” pour maintenir sa fidélité à l’alliance mosaïque. Qumrân était leur “ Maison de sainteté ” (Règle de la Communauté 6, 5), substitut du Temple de Jérusalem. Mais le “ Désert  ”, au temps de la vie publique de Jésus, c’est aussi bien les bourgades et villages de Palestine où ils vivent, au témoignage de Philon d’Alexandrie (30 av.-40 ap. J.-C.), «  à cause de la simplicité des mœurs, fuyant les grandes villes à cause de l’immoralité des habitants  ».

C’est ce que les auteurs appellent le “ schisme ” de Qumrân. Toute la question est de savoir où sont les “ véritables Israélites ” (cf. Jn 1, 47) et où les “ schismatiques ”. Une ultime pièce versée par saint Jean au dossier de l’instruction va nous permettre d’en juger  : c’est un discours de Jésus prononcé en des circonstances que le Témoin n’a pas précisées.

44-45. «  Jésus a dit, il l’a crié (ekraxen)  », comme les prophètes et la Sagesse personnifiée dans l’Ancien Testament, comme Jean le Précurseur (1, 15), avec un courage héroïque, tout opposé au silence prudent des nouveaux convertis, car il ne risque pas seulement “ l’exclusion de la synagogue ”, mais la mort  :

“ Qui croit en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit,mais en Celui qui m’a envoyé, et qui me voitvoit Celui qui m’a envoyé. ”

Lorsqu’il contemple son Maître, le disciple de Jésus voit ce qu’Abraham a vu (8, 56), ce qu’Isaïe a vu (12, 41)  : la “ gloire ” de Dieu. Connaissant maintenant le Cœur de Jésus, nous savons que nous pouvons aussi bien lire entre les lignes  : Qui m’aime, ce n’est pas moi qu’il aime, mais Celui qui m’a envoyé (cf. 8, 42).46.

“  Moi, lumière, je suis venu dans le monde, pour que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres.Si quelqu’un entend mes paroles et ne les garde pas,je ne le juge pas, car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde.Qui me rejette et n’accueille pas mes paroles a son juge  : la parole que j’ai fait entendre,c’est elle qui le jugera au dernier jour. ”

C’est ainsi que Moïse en appelait au Livre de la Loi contre Israël  : “ Qu’il serve de témoin contre toi. Car je connais ton esprit rebelle et la raideur de ta nuque. Si aujourd’hui, alors que je suis encore vivant avec vous, vous êtes rebelles à Yahweh, combien plus le serez-vous après ma mort. ” (Dt 31, 26-27) De même, Jésus en appelle d’avance à sa propre Parole, Lumière et Salut du monde, contre ceux qui refusent de l’écouter. Nous sommes au-delà de la Loi mosaïque, comme il avait d’ailleurs été annoncé par Yahweh à Moïse  : “ Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète semblable à toi. Je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Si un homme n’écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme. ” (Dt 18, 17-19) La parole de Jésus accomplit donc à la lettre la Loi de Moïse  :

“ Car ce n’est pas de moi-même que j’ai parlé,mais le Père qui m’a envoyé m’a lui-même commandé ce que j’avais à dire et à faire connaître. ”

Tous les rapprochements que nous avons pu faire avec Qumrân ne doivent pas nous conduire à ignorer la distance infinie qui sépare Jésus du “ Maître de Justice ”, grand interprète de l’Écriture auquel “ Dieu avait fait connaître toutes les paroles de ses serviteurs les prophètes ” (Commentaire d’Habacuc 7, 4-5). Jésus, lui, est la Parole même du Père.

“ Et je sais que son commandement est vie éternelle. ”

La preuve en sera définitivement acquise lorsque Jésus ressuscitera d’entre les morts avec la puissance de donner cette vie à ceux qui croiront en Lui.

“ Ainsi donc ce que je dis, tel que le Père me l’a dit je le dis. ”

C’est, de fait, la conclusion de toute l’instruction de ce Procès, qui fait inclusion avec l’annonce solennelle du Prologue  : “ Nul n’a jamais vu Dieu  : un Dieu Fils unique étant dans le sein du Père, Lui, l’a révélé. ” (1, 18)

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Mesdames, Messieurs les jurés,

Je tiens à exprimer de nouveau ma conviction désormais irréformable  : ce qu’on appelle le Procès de Jésus ne fut qu’un simulacre  ; sa condamnation à mort et son exécution furent aussi contraires à la Justice qu’à la Religion. Dans cette affaire, c’est la Victime qui personnifie la dignité du Maître sage, du juste Juge et du Pouvoir souverain  ; ce sont les accusateurs qui doivent être inculpés et justement condamnés.

Par cette ultime déclaration, Jésus récuse ses juges, parce qu’ils sont eux-mêmes les coupables. Quant au Témoin, dans le récit de la Passion de son Maître qu’il nous reste à entendre de sa bouche, il ne mentionnera même pas les séances du Sanhédrin où se déroula le prétendu “  Procès ” qui aboutit à la sentence de mort.

Pour ma part, avant d’entendre ce récit, je dépose ma toge de conseil juridique  : ce n’est plus un jugement ni l’exécution d’une sentence, mais un assassinat. Et la façon dont Jésus est mort suffira à nous convaincre définitivement, s’il en était encore besoin, que c’est Lui l’Innocent et, bien plus, le Juge des vivants et des morts.

Extrait de la CRC n° 343 de février 1998,
et de Bible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 22-27

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