La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Jésus ressuscité monte dans sa Gloire,
victorieux des enfers

Quand Jésus est enseveli, au soir du Vendredi saint, il attire déjà tout à Lui, selon sa prédiction  : «  Quand je serai élevé, j’attirerai tout à moi.  » (Jn 12, 32) Tout ce qu’il y a de vrai, tout ce qu’il y a de bon, tout ce qu’il y a de juste, tout ce qu’il y a de beau et de glorieux sur la terre se tient de son côté. Dans cette parodie de justice et de religion qu’on appelle le “ Procès de Jésus ”, terminé par sa condamnation et son exécution, c’est la Victime qui personnifie la dignité du Maître, du Juge, du Pouvoir souverain. Ce sont les accusateurs qui se sont jugés eux-mêmes et condamnés. C’est pourquoi nous ne pouvons suivre Annie Jaubert lorsqu’elle écrit que «  c’est un immense malentendu qui a mené au rejet de Jésus et se continue dans la persécution des chrétiens  » 45.

Selon l’abbé de Nantes, point de “ malentendu ”  : «  D’un côté se tient le bon droit, fondé sur la vérité, même si celle-ci échappe à notre compréhension, nous dépasse de toute manière, nous laisse stupéfaits. De l’autre côté le dossier de l’accusation est vide  ; les ressorts en sont les passions humaines les plus condamnables, et l’injustice est manifeste, fruit de la haine et du mensonge, de l’orgueil du savoir et du pouvoir  ; les injures ne sont pas des preuves. Aucune accusation ne subsiste. 46 CRC n° 343, fév. 98, p. 16, supra, p. 22.   »

Annie Jaubert cite la parole de Jésus aux pharisiens  : «  Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites “ nous voyons ”  : votre péché demeure.  » (9, 40-41) Puis elle déclare  : «  Mais ici la question est complexe. Quelles étaient en effet ces lumières auxquelles se fiaient les pharisiens  ? N’était-ce pas la loi révélée par Moïse  ? Où donc était le péché  ? Déjà se dessine la tragique et réciproque accusation d’infidélité entre juifs et chrétiens. 47 Op. cit, p. 93.   » Qualifier de “ réciproque ” l’ “ accusation d’infidélité ”, comme si les torts étaient partagés, c’est entretenir la confusion là où «  il n’y a point de balance à faire, dit l’abbé de Nantes  : une partie représente la forfaiture, l’imposture, la dissimulation, le mensonge, les irrégularités de toutes sortes  ; et l’autre partie est tout simplement celle de l’innocence  ».

C’est pourquoi Jean sait bien que ce n’est pas la fin. Il a vu mourir Jésus. Il en est témoin. Il a été frappé de l’accomplissement de la prophétie de Zacharie. Il a contemplé Jésus le flanc ouvert, et le flot de sang et d’eau qui en a jailli lui a paru un signe annonciateur de grandes choses. Il y a donc un avenir. Mais de quoi demain sera-t-il fait  ? Il ne le discerne pas. Les Apôtres sont véritablement orphelins, comme l’avait annoncé Jésus. Jean n’a plus la parole du Maître pour lui révéler le sens caché des événements. Il croit toujours au Royaume de Dieu que Jésus est venu instaurer sur la terre. Mais quand  ? Comment  ? C’est ce qui lui échappe. Il lui faudra le choc d’un signe, un seul, mais très certain.

CHAPITRE XX

Septième tableau  : «  Il vit et il crut.  »

1. «  Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala vient de bonne heure au tombeau, alors qu’il faisait encore sombre, et elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau.  » Cette Marie est la sœur de Marthe et de Lazare, mais protégée par une sorte d’incognito respectueux. Elle a fait des frasques  ; elle a été une autre femme à Magdala, ville riveraine du lac de Tibériade, proche de Capharnaüm, en Galilée. Et puis elle a rencontré le Christ et s’est convertie. Elle est rentrée dans sa famille de gens honnêtes, appartenant à la meilleure société, résidant à Béthanie, près de Jérusalem. C’est une personne de grande vivacité, intelligence et sensibilité  ; c’est la bien-aimée, la pécheresse convertie que Jésus aimait, à l’égal de l’apôtre Jean, et qui l’aimait en retour. D’autres femmes sont venues, viendront, mais Jean ne pense qu’à elle, d’ailleurs arrivée la première, quand il faisait encore nuit.

2. «  Elle court alors trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait.  » Comme s’ils n’étaient que deux au monde. Il est vrai que les autres ont disparu. Mais enfin, Pierre est là avec Jean, et c’est à eux que Marie-Madeleine court d’instinct  : «  On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis.  » Le pluriel indique bien qu’elle a été rejointe par les autres, comme le racontent les Synoptiques.

3-7. «  Pierre sortit donc, ainsi que l’autre disciple, et ils se rendirent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble. L’autre disciple, plus rapide que Pierre, le distança et arriva le premier au tombeau. Se penchant, il aperçoit les linges (othonia)gisant à terre. Pourtant, il n’entra pas. Simon-Pierre, qui le suivait, arrive à son tour. Il entre dans le tombeau et il voit les linges gisant à terre, ainsi que le Suaire (soudarion)qui était sur sa Tête, non pas gisant avec les linges, mais roulé à part, en un seul Lieu.  »

Dans son récit de l’ensevelissement, nous l’avons vu, saint Jean a d’abord désigné par le mot othonia l’ensemble des linges qui ont servi à envelopper le Corps de Jésus et à lier ses membres en vue de son transfert dans le tombeau. Dans le récit de la découverte du tombeau vide, il distingue l’un d’entre eux et il le nomme soudarion. Selon le Père Lavergne, ce mot «  n’est qu’un calque du mot latin sudarium, désignant le linge que l’on portait avec soi principalement pour s’essuyer le visage en sueur (sudor) 48 Cité dans notre communication au congrès de Bologne (1981), Le “ soudarion ” johannique, négatif de la gloire divine, dans Le Saint Suaire, éd. CRC 1986, t. 1, p. 59-68.   ».

Le Père Feuillet a imposé cette exégèse  : «  Il s’agit là d’un linge de dimension variable que l’on portait soit à la main, soit autour du cou, et qui était destiné en principe à essuyer la sueur.  » En la circonstance, il aurait servi à faire une “ mentonnière ”, et se range donc parmi les “ liens ” qui ont servi aussi à attacher les mains et les pieds  : «  Selon toute vraisemblance, écrit le Père Feuillet, il s’agit d’une sorte de bandeau ou de mentonnière passant à la fois au-dessus de la tête et au-dessous du menton, et fermant la bouche du mort. 48 Cité dans notre communication au congrès de Bologne (1981), Le “ soudarion ” johannique, négatif de la gloire divine, dans Le Saint Suaire, éd. CRC 1986, t. 1, p. 59-68.   »

Il suffit d’appliquer cette exégèse au cas de Lazare pour voir qu’elle est fautive  : «  Le mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes (keiriais) et son visage (opsis)était enveloppé d’un suaire (soudarion).  » (Jn 11, 44 selon Bible de Jérusalem) Cette fois, le mot keiriai a le sens précis de “ sangle ”, plus particulièrement sangle de lit, en latin instita. Mais soudarion  ? Si ce n’est qu’un petit linge, de la dimension d’une serviette, posé sur le “ visage ”, voilà Lazare fort peu habillé  ! Pour comprendre, il faut établir l’exacte traduction du mot opsis  : non pas le “ visage ” seulement, ni la “ figure ”, comme le donne à croire le faux ami facies qui le rend en latin, mais toute la forme extérieure, l’apparence. Il faut donc traduire  : «  Le mort sortit, attaché aux pieds et aux mains par des sangles, et apparut enveloppé par un suaire. 49 Ibid., Appendice sur Jean 11, 44, p. 67-68.  »

Revenons à Jésus. Comme celui de Lazare, son soudarion n’est rien d’autre que son linceul, appelé sindon par les Synoptiques  : une grande pièce d’étoffe passant sur sa tête, l’enveloppant ainsi que tout le corps autour duquel elle était retenue par des “ sangles ” (keiriai) ou des “ linges ” (othonia). Dans les deux cas, le mot grec soudarion est la transcription du mot araméen soudarâ, désignant non pas un petit linge mais un voile très ample dont l’Orient fait, encore de nos jours, l’usage le plus répandu. Et le récit de la découverte du tombeau vide, au matin de Pâques, s’anime soudain du contraste que font, dans la pénombre du sépulcre, les «  liens  » défaits, «  gisants  » (keimena), d’une part, et le «  Suaire  », d’autre part. Pour décrire l’état de ce dernier, saint Jean reprend le verbe entulissein employé par saint Matthieu et saint Luc pour décrire l’action de Joseph d’Arimathie qui «  roula  » (enetulixen) le Corps de Jésus dans le Linceul. Employé au passif avec la préposition de mouvement eis, ce mot excessivement rare souligne d’une manière très vivante que, cette fois, c’est le Suaire lui-même, vidé de son contenu, qui se trouve «  roulé  », replié, ramené «  en un seul Lieu  ». Cette dernière expression revêt ici une solennité particulière, qu’il faut rapprocher de la parole adressée par les anges aux saintes femmes, pour les inviter à contempler l’endroit où Jésus avait été déposé  : «  Voyez le Lieu (ide ho topos).  » (Mc 16, 6; Mt 28, 6) On discerne dans l’emploi du mot topos une emphase que l’hébreu maqôm, son exacte traduction, rendrait encore plus sensible, car il évoquerait par exemple, le songe de Jacob et son exclamation à son réveil  : «  Que ce lieu (maqôm)est redoutable  ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel  !  » (Gn 28, 17)

8. «  Alors entra l’autre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut.  »

Il «  vit  » quoi  ? Le Suaire roulé avec soin. Non pas tombé à terre, mais «  roulé  », rangé avec ordre, à part des bandelettes. Il «  crut  » quoi  ? Que Jésus était ressuscité d’entre les morts. Là où il avait été déployé pour envelopper le Corps du Christ mort, ce Linceul était maintenant vide, abandonné par ce Corps revenu à la vie. Jean a reconnu le geste du Christ, méthodique, minutieux  : repliant sa couverture de voyage comme il faisait d’habitude, il l’a posée dans un endroit où on ne pouvait pas ne pas la voir en entrant dans le tombeau. Saint Jean a “ vu ” la main de Jésus pliant le Suaire  : émotion sacrée, choc d’un trait de lumière  !

9. «  Car ils ne comprenaient pas encore par l’Écriture qu’il devait ressusciter d’entre les morts.  »

Nous avons déjà rencontré cet aveu, à propos d’une annonce que fit Jésus de sa mort et de sa résurrection, après avoir chassé les vendeurs de bestiaux et les changeurs de monnaie hors du “ Lieu saint ”  : «  Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le relèverai.  » (Jn 2, 19) Jean avoue que ses disciples ne comprirent cette énigme que plus tard, quand les juifs l’eurent voulu détruire, Lui Jésus, et qu’il se releva, trois jours après  : «  Mais lui parlait du sanctuaire de son corps. Aussi, quand il ressuscita d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela, et ils crurent à l’Écriture et à la parole qu’il avait dite.  » (Jn 2, 21-22)

Lagrange commente très bien  : «  Si les deux disciples avaient compris les Écritures, Jean aurait cru sans avoir besoin de constater, tandis qu’il vient de nous dire que sa foi est née ensuite de sa constatation. Ce ne sont donc pas les anciens textes qui ont fait naître la foi en la résurrection, mais les faits. Jean l’avoue sans artifice, et comme une ignorance regrettable  : ensuite, une fois éclairés, ils citeront l’Ancien Testament  ; alors il ne fut pour rien dans leur conviction. Les allusions du Sauveur lui-même à sa résurrection (2, 22; 16, 16) n’avaient pas créé en eux une espérance ferme. 50 M.-J. Lagrange, Évangile selon Jean, cit., p. 508-509.   »

Le Soudarâ que Pierre et Jean contemplent «  roulé en un seul Lieu  », à part des autres linges dispersés dans le Saint-Sépulcre, a été le réceptacle de ce Corps qui n’y est plus mais qui ne l’a pas quitté sans l’imprégner d’un peu de son Précieux Sang et le marquer de l’image de son Corps, objets de notre adoration encore aujourd’hui, après l’avoir été d’abord de Jean, reconnaissant en cette Relique le «  Lieu où il faut adorer  » (Jn 4, 20).

10. «  Les disciples s’en retournèrent alors chez eux.  »

Nous pouvons suivre le cours des pensées de Jean, grâce au mot soudarion, “ suaire ”, choisi par lui de préférence à sindon, le “ linceul ” des Synoptiques. Ce mot soudarâ vient de l’araméen  : dans le targum, c’est le voile dont Moïse se couvre la tête pour cacher sa gloire, lorsqu’il redescend du Sinaï. Or, cette gloire de Dieu a rayonné sur le visage du Christ, non pas tellement à la Transfiguration, dont saint Jean fut témoin et qu’il ne raconte pas, mais davantage au moment même de sa suprême humiliation, qui est son «  Heure  » et le grand «  signe  » qu’Il donne au monde. C’est alors que «  nous avons vu sa gloire  » (Jn 1, 14).

Elle a d’abord ruisselé sur sa Face lorsqu’il fut «  élevé  » sur la Croix plantée sur le mont Calvaire comme sur un nouveau Sinaï. «  Car, si la Loi a été donnée par Moïse, la Grâce et la Vérité nous sont venues par Jésus-Christ.  » (Jn 1, 17)

Puis, tandis que Joseph et Nicodème le descendent du Calvaire, le Christ cache sa gloire comme Moïse se voilait le visage  : il est enveloppé dans son Soudarâ. Saint Jean précise qu’il couvrait sa tête. C’est lui, le premier, qui adore ce «  Lieu unique  », adoré de siècle en siècle par l’Église, et encore le mois dernier par des millions de fidèles accourus à Turin en pèlerinage. «  Trois jours  » auparavant, au pied de la Croix, gisaient les vêtements du Condamné divisés en «  quatre parts  », figure du peuple juif morcelé, des païens dispersés. Mais la «  tunique sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut  » (19, 23) était la figure de l’Église une, sainte, catholique. «  Trois jours  » après, dans le tombeau vide, ce soudarâ qui a gardé l’empreinte de sa “ gloire ”, taché du Sang rédempteur, est encore la figure de l’Église une, qui couvre le Corps du Christ, qui révèle la gloire du Christ sans jamais de déchirure, parce qu’il est «  en un seul Lieu  ».

Première apparition  : tendresse divine

11. «  Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, en pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l’intérieur du tombeau et elle voit deux anges, en vêtements blancs, assis là où avait reposé le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds.  »

Pierre et Jean repartis, Marie est restée là, le cœur débordant d’amour. Elle n’attend pas la résurrection, mais elle aime. Elle ne sait qu’aimer, et ne se soucie de rien d’autre. Elle reste près du corps de son Bien-aimé, aspirant à retrouver sa présence. En parfaite et fidélissime amante, elle se sait aimée et destinée à l’union totale. Elle ne sait comment, mais elle reste auprès de Lui et en sera récompensée.

13. «  Ceux-ci lui disent  : “ Femme, pourquoi pleures-tu  ? ”Elle leur dit  : “ Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. ”  »

Elle dit «  mon Seigneur  » comme si elle était toute seule  : excessif amour  !

«  Ayant dit cela, elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.  »

Cela aussi est pris sur le vif  : ça ne s’invente pas  ! C’est que, regardant au fond de cette caverne, où elle voyait les anges briller dans la pénombre, elle se retourne vers le jour qui se lève. À contre-jour, à travers ses larmes et ses cheveux, elle n’a pas reconnu Jésus  :

«  Jésus lui dit  : “ Femme, pourquoi pleures-tu  ? Qui cherches-tu  ? ”Le prenant pour le jardinier, elle lui dit  : “ Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis, et je l’enlèverai. ”  »

Dans un jardin, quoi de plus naturel que de croire avoir affaire à un jardinier  ? «  D’ailleurs, c’est à peine si elle le regarde, commente le Père Lagrange. Sa pensée est ailleurs, tellement avec Jésus qu’elle ne le nomme même pas  : pouvait-elle songer à un autre  ? Et parce que l’amour ne calcule pas l’effort, elle offre de l’emporter.  » Pour lui rendre un culte, pour le mettre à l’abri des profanations.

«  Jésus lui dit  : “ Marie  ! ”  » Il l’appelle par son nom  !«  Se retournant, elle lui dit en hébreu  : “ Rabbouni  ! ”Ce qui veut dire  : “ Maître  ! ”  »

Elle se jette à ses pieds et s’en empare, non pas pour vérifier qu’il est ressuscité, comme fera Thomas, mais pour couvrir de baisers les saints stigmates qu’elle découvre glorieux, après avoir contemplé les douloureuses plaies au pied de la Croix  ! Elle veut retenir Jésus tout à elle, mais il la repousse gentiment  :

17. «  Cesse de me retenir, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Va plutôt trouver mes frères et dis-leur  : “ Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ”.  »

Depuis que Jésus a consommé son sacrifice, disant à Dieu son Père  : «  Voici vos enfants  », comme il a dit à Marie sa Mère  : «  Voici votre fils  », ses disciples ne sont plus seulement pour lui des serviteurs, ni même des amis, mais des «  frères   ». Il le proclamait déjà du haut de la Croix en récitant le Psaume  : «  J’annoncerai ton Nom à mes frères.  » (Ps 22, 23) Ils sont ses frères, fils de Marie et fils de Dieu comme Lui, entrant dans la circumincessante charité qui coule du Père vers le Fils et qui remonte du Fils vers le Père, par les mains de Marie notre Mère à tous, à jamais  !

Alors, pour mettre un terme aux effusions de Marie-Madeleine et se dégager de ces bras qui, tendrement, le tiennent embrassés, il lui donne une mission. Elle le lâche et y court  :

18. «  Marie de Magdala vient annoncer aux disciples que  : “ J’ai vu le Seigneur ”, et il lui a dit cela.  »

Elle est tout essoufflée  : traduite littéralement, la phrase le fait voir et entendre sur le vif.

Deuxième apparition  : mission apostolique

19. «  Le soir, ce même jour, le premier de la semaine, et les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des juifs, Jésus vint et se tint au milieu et il leur dit  : “ Paix à vous  ! ”Ayant dit cela, il leur montra ses mains et son côté.  »

Mains et côté transpercés, mais nous ne le savons pas encore. Les Évangélistes n’ont même pas pensé à préciser ce détail, horrible  : Jésus fut fixé à la Croix par des clous, et non pas par des cordes. Nous allons l’apprendre tout à l’heure. Rien n’est plus révélateur de la parfaite ingénuité de leur témoignage.

«  Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur.  » On le serait à moins  ! Là encore, saint Jean ne pouvait pas mieux rendre, sans l’avoir calculé, le contraste que font les élans amoureux de Marie-Madeleine et le saisissement des Apôtres qui demandent des preuves  ! Mais à la vue des glorieux stigmates, comment douter  ?

21. «  Il leur dit alors, de nouveau  : “ Paix à vous  ! ”Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.  »

Au temps de sa vie publique, alors qu’ils étaient en Samarie, voyant les gens alertés par la Samaritaine sortir de la ville et venir à lui, au milieu des champs de blé blondissants, Jésus disait déjà  : «  Je vous ai envoyé moissonner  », au passé, comme si Lui, lesemeur avait déjà envoyé ses moissonneurs en mission, dans sa faim et dans sa soif de voir s’accomplir l’œuvre du Père (4, 38). Maintenant, l’heure est venue de récolter le fruit de son sacrifice rédempteur.

22-23. «  Ayant dit cela, il souffla sur eux et leur dit  : “ Recevez l’Esprit Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis  ; ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. ”  »

Voilà une parole qui marque l’accomplissement de celle de Jean-Baptiste, annonçant que Jésus serait le Rédempteur du monde  : «  Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde.  » (1, 29) Le Précurseur avait aussi proclamé qu’il avait vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et reposer sur Lui  : «  Et moi, j’ai vu et je témoigne que celui-ci est l’Élu de Dieu.  » (1, 34)

«  C’est Lui qui baptise dans l’Esprit-Saint  », promettait le Précurseur. Et l’on peut dire que tout le quatrième Évangile est marqué par cette attente du Saint-Esprit, faute duquel Jésus ne peut pas donner à son enseignement toute sa puissance et sa fécondité. Il parlait à des sourds, parce que l’Esprit ne leur avait pas encore été donné, Jésus n’ayant pas été glorifié.

Mais après sa résurrection, son souffle corporel, le souffle de sa bouche de Verbe incarné est porteur de l’Esprit-Saint promis. Il donne ainsi aux Apôtres le pouvoir qui était sien et dont il a usé pendant sa vie mortelle, de remettre les péchés et de les “ retenir ”  : pouvoir de juge pour pardonner et pour condamner.

TÉMOINS DE LA CRUCIFIXION

24. «  Or, Thomas, l’un des Douze, appelé Didyme, n’était pas avec eux lorsque vint Jésus.  »

«  Il serait superflu de chercher pourquoi Thomas était absent, écrit le Père Lagrange, si toute sa conduite ne paraissait affectée par son scepticisme. Magdeleine avait prévenu les Onze, directement ou les uns par les autres. C’est probablement pour cela qu’ils s’étaient rassemblés et conféraient de l’événement  : quelques-uns doutaient, mais restèrent quand même dans une vague espérance de voir le Seigneur. Mais déjà il était tard, et Thomas, décidément incrédule, rentra chez lui, si même il n’avait pas refusé de venir. 51 Lagrange, op. cit., p. 517.   »

25. «  Les autres disciples lui dirent donc  : “ Nous avons vu le Seigneur  ! ”Mais il leur dit  : “ Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas. ”  »

Des «  clous  »  ? Seigneur Jésus, vous avez donc été fixé à la Croix par des clous  ! Heureuse incrédulité de Thomas, qui nous vaut une telle révélation  ! Source de la douloureuse compassion des âmes saintes, d’âge en âge, jusqu’à la découverte de ces «  marques des clous  » sur le Saint Suaire même, par notre génération apostate  : le docteur Pierre Barbet a, comme Thomas, mis le doigt dessus, sur la plaie du poignet gauche visible sur le Saint Suaire. Puis il a reconstitué la scène dans toute sa vérité oubliée depuis deux mille ans  : horrible chose  ! Sur des bras fraîchement amputés, et donc encore vivants, de la salle de dissection de l’hôpital Saint-Joseph, un seul coup de son gros marteau sur un “ clou de la Passion ” piqué dans le pli antérieur du poignet, et le «  clou est déjà fiché dans le bois, où quelques panpans énergiques le fixent solidement  ».

Jésus n’a pas crié, mais son Visage s’est contracté et son pouce, d’un mouvement violent, impérieux, s’est fermé dans la paume. De fait, sur le Saint Suaire, chacune des deux mains, si belles et fines, paraît ne compter que quatre doigts, d’ailleurs admirablement reportés sur le Linge. Les pouces sont en opposition, cachés dans les paumes. «  Son nerf médian a été touché. Mais alors, je ressens ce qu’Il a éprouvé  : une douleur indicible, fulgurante, qui s’est éparpillée dans Ses doigts, a jailli, comme un trait de feu, jusqu’à Son épaule et éclaté dans Son cerveau. C’est la douleur la plus insupportable qu’un homme puisse éprouver, celle que donne la blessure des gros troncs nerveux. 52 CRC n° 332, Pâques 1997, p. 13.   »

TÉMOINS DE LA RÉSURRECTION

26. «  Huit jours après, ses disciples étaient de nouveau à l’intérieur et Thomas avec eux. Jésus vient, les portes étant closes, et il se tint au milieu et dit  : “ Paix à vous. ”Puis il dit à Thomas  : “ Porte ton doigt ici  : voici mes mains  ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne deviens pas incrédule, mais croyant. ”Thomas lui répondit  : “ Mon Seigneur et mon Dieu  ! ”Jésus lui dit  : “ Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. ”  »

Jean a entendu battre le Cœur de Jésus, afin de nous enseigner ses secrets. Que dire de Thomas, qui l’a touché du doigt, en enfonçant sa main dans une chair ouverte par la plaie, mais ressuscitée  ! Son cri décerne à Jésus un titre que personne encore ne lui avait donné  : non seulement expression d’une foi pleine et entière en la nature divine de Jésus, jaillie de l’évidence de la résurrection, et sur les lèvres de l’incrédule Thomas tout le premier, mais encore élan d’un amour qui ne s’éteindra plus jamais au cœur des «  croyants  », même ceux qui n’ont pas vu. Car, de génération en génération, «  le clou proclame, la blessure crie que vraiment Dieu est dans le Christ, se réconciliant le monde  » 53 Saint Bernard, Sermon 61 sur le Cantique des Cantiques, aux matines du vendredi, jour octave du Sacré-Cœur de Jésus. .

Lorsqu’il commente ce texte, notre Père ne manque jamais de faire observer que Jésus était donc là, invisible, «  huit jours  » auparavant, lorsque Thomas se refusait à ajouter foi même au témoignage de ses frères, s’obstinant à répondre mot pour mot à leur récit enthousiaste par une froide dénégation, ne s’en rapportant qu’au témoignage de ses sens. Jésus entendait cela et se promettait de consentir aux exigences de l’incrédule. Mais, du coup, il révélait aux Apôtres que, même invisible, il est toujours présent  : «  Voilà comment nous sommes prévenus que Jésus est avec nous jusqu’à la consommation du monde  », conclut notre Père. “ Présence sous mode d’absence ”, qui habitue les Apôtres à le savoir toujours avec eux, même quand il sera remonté aux Cieux.

30. «  Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom.  »

Jésus ressuscité est donc apparu à Marie-Madeleine, après avoir visité sa Mère – cela n’est pas dit, mais cela va sans dire – afin de récompenser leur amour, et d’incendier leur cœur de nouvelles flammes. Puis, il s’est montré à ses Apôtres pour fonder leur ministère sur un témoignage oculaire auquel nous sommes tous appelés à ajouter foi afin d’être de ces bienheureux qui n’ont pas vu et qui ont cru. Ce témoignage apostolique porte sur des faits qui sont des «  signes  » lumineux, disposés par la main même de Dieu  : leur simple narration est tellement pleine d’intelligence, de sagesse et de miséricorde, que le cœur de celui qui écoute rencontre le Cœur de Dieu et y trouve la Vie en baignant dans sa vérité attestée de son Sang.

CHAPITRE XXI

ASCENSION

1. «  Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade.  » Comme Élie revenait sur les lieux de la manifestation de Yahweh sur le mont Horeb, Jésus retrouve ses amis, ses «  frères  », en Galilée, sur les lieux mêmes de sa première prédication, de la multiplication des pains (Jn 6, 1-15) et de la pêche miraculeuse (Lc 5, 1-11). Notre Père est revenu maintes fois sur ce récit, non pas seulement pour nous en expliquer la vérité intellectuelle, le contenu dogmatique, mais pour nous en faire goûter toute la saveur divine.

«  Il se manifesta ainsi.  » Le verbe est le même que dans le récit du premier miracle «  à Cana de Galilée  », où il «  manifestasa gloire  » (2, 11), répété deux fois dans ce premier verset du chapitre 21.

2. «  Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, de Cana en Galilée, les Zébédée et deux autres de ses disciples se trouvaient ensemble.  »

Cette énumération pose une énigme  : qui sont ces «  deux autres  » anonymes  ? Le Père Lagrange propose une solution d’une merveilleuse simplicité. Il s’étonne de rencontrer «  les Zébédée (hoi tou Zebedaiou)  » que Jean n’a jamais nommés «  ni sous ce titre, ni par leur nom de Jacques et de Jean, précisément parce qu’il était l’un d’eux  ». Il serait plutôt dans sa manière de désigner ces deux-là par l’expression anonyme qui clôt l’énumération  : «  deux autres de ses disciples  ». L’hypothèse du Père Lagrange naît de cette simple remarque  : «  Ou ce passage a été retouché, ou une glose de copiste très ancienne a pénétré dans le texte  : comme Jean avait laissé sans les nommer, selon sa coutume, deux autres disciples, qui étaient bien en fait les fils de Zébédée, une glose marginale qui révélait leur nom aura pénétré dans le texte et augmenté de deux le nombre des disciples présents. On s’expliquerait ainsi le raccourci de la formule, au lieu dehoi huioi Zebedaiou (“ les fils de Zébédée ”), formule courante. 54 Lagrange, op. cit., p. 522-523.   »

3. «  Simon-Pierre leur dit  : “ Je m’en vais pêcher. ”Ils lui dirent  : “ Nous venons nous aussi avec toi. ”Ils sortirent, montèrent dans le bateau et, cette nuit-là, ils ne prirent rien.  »

Revenus en Galilée, où Jésus leur avait donné rendez-vous (Mc 14, 28; 16, 7), chacun est retourné à ses occupations. Aussi ne sont-ils pas réunis tous les Onze, comme à Jérusalem. Et c’est Pierre qui prend l’initiative  : détail significatif, comme nous allons voir. Mais le symbolisme prend appui sur la réalité historique, comme toujours chez saint Jean, même si celui-ci n’a pas encore dit que Pierre exerçait la profession de pêcheur, tellement c’était notoire (Mc 1, 16; Mt 4, 18; Lc 5, 1-11).

4. «  Or, le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage  ; pourtant les disciples ne savaient pas que c’était Jésus.  »

Comment ne pas reconnaître ici le style de saint Jean  ? Même mise en scène qu’au chapitre précédent  ; même verbe et même préposition – de mouvement  ! – pour peindre la soudaine apparition de Jésus. Ceux qui s’obstinent à nier que ce chapitre est du même auteur que le reste de l’Évangile, le font par un évident parti pris contre… quoi  ? La suite va nous l’apprendre.

5. «  Jésus leur dit  : “ Les enfants, vous n’avez pas du poisson  ? ”Ils lui répondirent  : “ Non  ! ”Il leur dit  : “ Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez. ”Ils le jetèrent donc et ils n’avaient plus la force de le tirer, tant il était plein de poissons. Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre  : “ C’est le Seigneur  ! ”À ces mots  : “ C’est le Seigneur  ! ”Simon-Pierre mit son vêtement – car il était nu – et il se jeta à l’eau.  »

Pierre et Jean sont désormais inséparables, depuis la Cène (13, 23; 19, 26; 20, 2). Jean fut le premier à discerner le «  signe  » du Suaire dans le tombeau vide. Il est encore le premier à saisir celui de la pêche miraculeuse. Mais si Jean est le plus rapide, Pierre conserve la primauté  : il entre le premier au tombeau  ; il se jette à l’eau pour arriver le premier auprès de Jésus.

8. «  Les autres disciples, qui n’étaient pas loin de la terre, mais à environ deux cents coudées, vinrent avec la barque, traînant le filet de poissons. Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise, avec du poisson dessus, et du pain.  »

Ainsi, pendant qu’ils travaillent, Notre-Seigneur leur prépare de la nourriture  : il a allumé du feu, mis le pain à cuire et fait griller du poisson qu’il s’est procuré… où  ? Tout ce mystère annonce l’avenir. Tandis que peinent ses Apôtres, Jésus pourvoit, comme un père et une mère, à leurs besoins matériels  ; mais le pain est surtout la figure de son propre Corps dont il nourrira son Église au long des siècles.

Les premiers chrétiens verront dans le poisson lui-même, déjà à l’honneur lors de la multiplication des pains, tout un symbole, non seulement de l’Eucharistie mais du mystère total de “ Jésus-Christ, Fils de Dieu Sauveur ”, en grec  :Ièsous Christos Théou Huios Sôtèr, dont les initiales forment le moticthus (poisson).

Notre Père nous invite à pénétrer plus avant dans le mystère savoureux de ce pain et de ce poisson préparés par Jésus pour réparer les forces de ses Apôtres  : «  Le pain deviendra sa Chair. Le poisson, lui, est grillé sur le feu. C’est peut-être la figure du sacrifice par lequel s’opère la Transsubstantiation, en mémoire du feu de l’épreuve subie au sommet de la Croix.  »

10. «  Jésus leur dit  : “ Apportez de ces poissons que vous venez de prendre. ”  »

Le Père Lagrange s’étonne  : «  On dirait bien que Jésus prie les disciples d’ajouter à ses propres préparatifs quelque chose de leur pêche. Cependant, il ne s’en servira pas.  » Qu’en sait-il  ? Le texte ne dit rien de tel. Notre Père, plus attentif au texte, nourrit notre oraison d’une lumière plus profonde, capable de ravir et de réchauffer nos cœurs, en un temps où la charité s’est refroidie  : «  C’est comme si les Apôtres devaient se nourrir du Corps de Jésus sacrifié pour eux ainsi que de tous les corps des gros poissons pêchés dans leurs filets qui n’ont pas rompu. Cela signifie que non seulement l’Apôtre, mais Dieu lui-même, se nourrit des mérites de tous les saints qui viennent se rattacher à ce Corps pour être comme une seule Hostie, une seule Victime avec Jésus, un seul Cœur avec Lui dans leur sacrifice, unis au Christ. C’est la nourriture des Apôtres et c’est la nourriture de Dieu.  »

11. «  Alors Simon-Pierre monta dans le bateau et tira à terre le filet, plein de gros poissons  : cent cinquante-trois  ; et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. Jésus leur dit  : “ Venez déjeuner. ”  »

Ici, Lagrange est excellent  : «  La manœuvre ne pouvait se terminer sans Pierre  : c’est à lui qu’il appartient de lever le filet hors de l’eau. Pierre, qui attendait, monte alors dans le bateau, parce que le filet y était encore attaché, et de là il l’enlève sans le rompre, ce qui n’alla pas sans peine, comme on le fait remarquer. Le filet où l’on prend les poissons et qui ne se rompt pas symbolise l’Église qui doit demeurer une, si nombreux que soient les fidèles. 55 Ibid., p. 526.  »

12-13. «  Aucun des disciples n’osait lui demander  : “ Qui es-tu  ? ”,sachant que c’était le Seigneur. Jésus vient, il prend le pain et il le leur donne  ; et de même le poisson.  »

En présence de cette apparition inouïe d’un corps glorieux, ils restent sans voix. Ils l’ont reconnu par l’intuition du cœur, au ton de la voix, au maintien, enfin tout. Sa majesté tranquille leur inspire la même timidité que naguère au puits de Jacob en Samarie (Jn 4, 27). Mais alors, c’étaient eux qui le priaient de manger (4, 31). Cette fois, les rôles sont inversés  : c’est lui qui les sert, après avoir récompensé leur docilité à suivre ses avis par ce magnifique coup de filet. Ainsi en sera-t-il au long des siècles, tandis qu’il demeurera dans la gloire du Père, pendant toute l’histoire de l’Église. Il sera toujours avec eux d’une manière invisible. Après la leçon donnée à Thomas à Jérusalem, en voilà une nouvelle preuve.

14. «  Ce fut là la troisième fois que Jésus se manifesta aux disciples, une fois ressuscité d’entre les morts.  » La première apparition fut un envoi en mission avec la collation des pouvoirs de lier et délier (20, 19-23). La deuxième fut un constat de la Résurrection  : Jésus se fait palper par Thomas (20, 27). La troisième fois, rien n’est plus touchant  : par ce retour aux premiers temps merveilleux de Galilée, Jésus mime par avance ce que sera le temps de l’Église.

Le Père Lagrange est encore excellent  : «  Pierre, assisté des disciples, bien plus encore assisté de Jésus, conduira la pêche qui doit amener dans l’Église des hommes que leur grand nombre et leur diversité n’empêchent pas de demeurer une. Jésus s’occupe des siens, et quand bien même ils ne pourraient échanger avec lui aucune parole, ils savent qu’ils sont à la table du Seigneur. Toute la direction appartient donc à Pierre, mais Jean a eu le pressentiment plus rapide  : n’est-ce pas ce qui se passe encore, lorsqu’une voyante très aimée, une Marguerite-Marie par exemple, reçoit des lumières de choix  ? Elle doit cependant les communiquer à Pierre, lequel a seul qualité pour agir au nom de tous. Il y a dans tout ce passage on ne sait quelle transparence de lumière divine. 56 Lagrange, op. cit., p. 528.   »

ASSOMPTION

15. «  Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre  : “ Simon, fils de Jean, me chéris-tu (agapas) plus que ceux-ci  ? ”Il lui répondit  : “ Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime (philô). ”Jésus lui dit  : “ Pais (boske) mes agneaux. ”  »

Pierre continue à jouer le premier rôle. Et Jean  ? Qu’en est-il de lui  ? C’est précisément à cette question que Jésus répondra en prenant Pierre à part. Mais auparavant celui-ci doit réparer son triple reniement par une triple profession de foi et d’amour.

Première question  : Pierre, es-tu toujours aussi fier de toi, te crois-tu toujours le premier de tous  ? La réponse est dénuée de toute présomption. Pierre n’ose pas reprendre le verbe «  chérir  ». Mais il fait appel à la science de Jésus  : Tu le sais. Alors qu’il avait bruyamment mis en doute la prescience de Jésus, lorsque celui-ci avait annoncé la dispersion du troupeau. «  Même si tous succombent, du moins pas moi  !  » (Mc 14, 29; Mt 26, 33)

16. «  Il lui dit à nouveau, une deuxième fois  : “ Simon, fils de Jean, me chéris-tu (agapas)  ? ” – “ Oui, Seigneur, lui dit-il, tu sais que je t’aime (philô). ”Jésus lui dit  : “ Pais (poimaine) mes brebis. ”  »

Jésus ne l’invite plus à se comparer aux autres. Mais il confirme sa prééminence de Pasteur suprême. «  Pierre sera donc désormais le pasteur du troupeau, commente le Père Lagrange, à la place du Christ qui ne sera plus visible, devant remonter vers son Père. Les Apôtres ont reçu leur mission et le droit de remettre les péchés ou de les retenir  ; on pourra donc aussi les nommer des pasteurs par rapport aux autres. Mais comparés à l’unique Pasteur, ils rentrent dans le troupeau, il ne seront même pas nommés à part comme occupant un rang intermédiaire. 56 Lagrange, op. cit., p. 528.   » En effet, en changeant les «  agneaux  » en «  brebis  » Jésus montre qu’il confie à Pierre tout le troupeau.

Les verbes boskein et poimainein, «  paître  », sont synonymes  ; mais non pas les verbes philein et agapan. Il y a, de l’un à l’autre, une gradation que nous avons marquée par l’emploi de «  aimer  » pour philein et de «  chérir  » pour agapan. La différence est plus sensible lorsque Jésus pose la question pour la troisième fois, en n’employant plus que le verbe philein, comme Pierre.

17. «  Il lui dit pour la troisième fois  : “ Simon, fils de Jean, m’aimes-tu  ? ”Pierre fut peiné de ce qu’il lui eût dit pour la troisième fois  : “ M’aimes-tu  ? ”, et il lui dit  : “ Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. ”Jésus lui dit  : “ Pais mes brebis. ”  » À ce troisième coup, Pierre, humilié, efface son triple reniement et est investi de la charge de «  confirmer ses frères  », maintenant qu’il est «  revenu  » (Lc 22, 32).

18. «  En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais.  » Impulsif et présomptueux que tu étais  ! «  Quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas.  » Cette fois, Jésus lui-même annonce à Pierre, en termes voilés, qu’il le suivra jusqu’à la mort, et la mort de la Croix, mais dans l’obéissance, et non pas dans l’élan de sa spontanéité naturelle  !

19. «  Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. Ayant dit cela, il lui dit  : “ Suis-moi. ”  » Il n’est pas certain que cette incise ait été écrite après le martyre de saint Pierre, qui fut mis en croix au Vatican, sous le règne de Néron, le 13 octobre 64 ap. J.-C. 57. L’inviter à le «  suivre  » – comme promis après le lavement des pieds  : «  Tu me suivras plus tard  » (13, 36) –, c’est tout simplement le vouer à subir à son tour le supplice de la Croix que Jésus connaissait par expérience et qu’il évoque d’une façon suffisamment parlante. N’avait-il pas lui-même «  étendu les mains  » en croix, docilement, sans un geste pour se débattre, et le bourreau ne l’avait-il pas ceinturé pour l’élever en Croix, le menant là où la nature ne voudrait pas, comme lui-même l’avait éprouvé lors de l’agonie racontée par les Synoptiques (cf. Jn 12, 27)  ?

20. «  Se retournant, Pierre aperçoit, marchant à leur suite, le disciple que Jésus aimait, celui-là même qui, durant le repas, s’était penché sur sa poitrine et avait dit  : “ Seigneur, qui est-ce qui te livre  ? ”Le voyant donc, Pierre dit à Jésus  : “ Seigneur, et lui  ? ”Jésus lui dit  : “ Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe  ? Toi, suis-moi. ”  »

Il y a dans ces paroles un grand mystère sur lequel nous reviendrons en commentant le discours du midi de l’Ascension. Le premier des Pasteurs, c’est Pierre, le Vicaire du Christ. Mais celui que Jésus aime, c’est Jean, le plus proche de son Cœur. Au premier, il reste une longue route à parcourir, jusqu’au martyre. Le second «  demeure  », comme la sainte Vierge, dont il est mystérieusement inséparable depuis qu’il l’a reçue pour Mère au pied de la Croix.

23. «  Le bruit se répandit alors chez les frères que ce disciple ne mourrait pas. Or, Jésus n’avait pas dit à Pierre  : “ Il ne mourra pas ”, mais  : “ Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne. ”  »

Tandis que Pierre doit suivre Jésus dans la Foi, et quelquefois d’une manière imparfaite (Ga 2, 11-14), saint Jean, le Disciple que Jésus aimait, est celui qui «  demeure  ». Où  ? Dans l’Amour. La Foi, elle, passera, ainsi que l’Espérance, tandis que «  la Charité ne passe jamais  » (1 Co 13, 8). Il semble bien que la longévité et la mort de Jean à Éphèse soient légendaires 58. En tout cas, ce verset suppose plutôt la mort du disciple, comme le remarque Annie Jaubert  ; il faut donc le joindre aux versets 24 et 25, ajoutés par les disciples de Jean en guise de conclusion au quatrième Évangile, œuvre de leur Maître.

Mais le Disciple que Jésus aimait est, dans l’Église, l’image et peut-être le porte-parole de la Vierge Notre-Dame qui, elle, «  ne mourra pas  » et montera au Ciel en son corps, pour régner auprès de Jésus sur les destinées de l’Église. L’autorité hiérarchique elle-même ne durera pas toujours. Elle sera même sanctionnée si elle a prévariqué, éternellement, car tous les hommes seront jugés sur l’Amour, dont le Cœur Immaculé de Marie est le foyer incandescent. Au soir de la vie une seule chose demeure, l’Amour. Il faut tout faire par amour.

Extrait de la CRC n° 347 de juin 1998,
et de Bible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 41-46

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