La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Jésus s’avance seul vers la mort,
dans une marche de gloire ascendante,
extraordinaire, unique, divine

CHAPITRE XVIII

Satan entre dans le Jardin.

1. «  Ayant dit cela, Jésus s’en alla avec ses disciples de l’autre côté du torrent du Cédron.  » À mille ans de distance, Jésus, le fils de David, Fils de Dieu, franchit le même torrent du Cédron que David, son père, fuyant Absalom son fils rebelle et le traître Ahitophel  : «  Le roi se tenait dans le torrent du Cédron et tout le peuple défilait devant lui en direction du désert.  » (2 S 15, 23)

«  Il y avait là un jardin dans lequel il entra, ainsi que ses disciples.  » Ce jardin est la figure de celui des origines  ; Jésus y entre comme un nouvel Adam. Mais pour être vraiment symbolique du Paradis terrestre, il faut que ce soit un vrai jardin où Jésus aimait venir, contrairement à ce que pensait Loisy. C’était vraiment un endroit qu’un ami de Jérusalem leur prêtait, où l’on était bien pour se reposer, à l’abri des recherches de la police et de la surveillance des ennemis. On était heureux dans ce jardin. Jésus s’y rend avec les siens, après les avoir purifiés et sanctifiés par le lavement des pieds.

Au Paradis terrestre aussi, Adam et Ève étaient purs et parfaitement heureux, et cependant le serpent survint qui troubla la fête. Ici, de même. Voici l’intrusion de Satan  :

«  Or Judas, qui le livrait, connaissait aussi ce lieu, parce que bien des fois Jésus et ses disciples s’y étaient réunis. Judas donc, menant la cohorte et des gardes détachés par les grands prêtres et les pharisiens, vient là avec des lanternes, des torches et des armes.  »

Judas, c’est Satan, selon cette parole prononcée par Jésus à la fin du discours sur le Pain de vie  : «  L’un d’entre vous est un diable (diabolos).  » (6, 70) Pourtant, ne nous y trompons pas  : le traître a beau guider les soldats, il n’est pas l’acteur principal de l’arrestation de Jésus. C’est Jésus qui reste le maître de tout  : il va lui-même au-devant d’eux.

4. «  Alors Jésus, sachant tout ce qui allait lui advenir, sortit et leur dit  : “ Qui cherchez-vous  ? ” Ils lui répondirent  : “ Jésus le Nazôréen. ” Il leur dit  : “ C’est moi ” (egô eimi).  »

Ainsi s’accomplit la parole qu’il avait dite  : «  Je suis le bon pasteur  ; le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.  » (Jn 10, 11) «  C’est pour cela que le Père m’aime, parce que je donne ma vie, pour la reprendre. Personne ne me l’enlève  ; mais je la donne de moi-même.  » (10, 17-18)

«  Or Judas, qui le livrait, se tenait là, lui aussi, avec eux. Quand Jésus leur eut dit  : “ C’est moi ”, ils reculèrent et tombèrent à terre.  »

Egô eimiJE SUIS, est le nom divin que Jésus a déjà revendiqué avec éclat au cours de sa vie publique. Par trois fois, il le fait encore resplendir à la face de ces gens venus pour l’arrêter comme un malfaiteur, mais qui ont peur de Lui.

7. «  De nouveau il leur demanda  : “ Qui cherchez-vous  ? ” Ils dirent  : “ Jésus le Nazôréen. ” Jésus répondit  : “ Je vous ai dit que c’est moi. Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez ceux-là s’en aller  ”, afin que s’accomplît la parole qu’il avait dite  : “ Ceux que tu m’as donnés, je n’en ai pas perdu un seul. ”  » Les disciples se disperseront en effet, comme Jésus l’avait annoncé (16, 32); mais pas tout de suite  :

10. «  Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, le tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille droite.  » Le Père Daniélou rapproche ce fait de ce qu’écrit Flavius Josèphe à propos des esséniens  : «  Ils voyagent sans rien emporter que des armes contre les brigands. 14 Jean Daniélou, Les manuscrits de la mer Morte et les origines du christianisme, Orante éd., 1975, p. 29.  » Nous savons même par saint Luc que les disciples disposaient de «  deux épées  » au moment de l’arrestation de Jésus (Lc 22, 38). Il n’en faut pas davantage pour que Brandon fasse des disciples des «  maquisards zélotes  »  ! Sottise reprise avec faveur par Sean Freyne dans l’épisode “ Temple ” diffusé sur Arte au mois d’avril dernier.

Avec raison, Daniélou rapproche la première partie de la phrase de Josèphe («  Ils voyagent sans rien emporter  »), de la recommandation de Jésus aux disciples qu’il envoyait dans les villes et villages pour prêcher sa doctrine  : «  Ne portez ni sac ni besace.  » (Lc 10, 4) Il serait aisé de multiplier les indices qui rattachent le cercle des parents, disciples et amis de Jésus aux esséniens, au plus loin des «  maquisards zélotes  » 15 BAH, t. 1, p. 87.  !

Saint Jean nomme le serviteur du grand prêtre auquel Pierre a coupé l’oreille droite  : Malchus. Parce qu’il s’attache à dire non pas tout, mais seulement ce qui est utile à son dessein, il ne raconte pas le miracle par lequel Jésus guérit cet homme en lui touchant l’oreille, précisant seulement, comme saint Luc, qu’il s’agit bien de l’ «  oreille droite  » (Lc 22, 50-51). En revanche, il nomme Pierre, ce que ne fait pas Luc. Pierre qui vient de se déclarer prêt à mourir pour son maître, ne comprend donc rien aux desseins du Cœur de Jésus, comme au lavement des pieds.

11. «  Jésus dit à Pierre  : “ Rentre le glaive dans le fourreau. La coupe que m’a donnée le Père, ne la boirai-je pas  ? ”  » Cette parole évoque l’agonie que racontent les autres Évangélistes, mais seulement dans son dénouement où Jésus se relève avec la volonté de boire cette «  coupe  » parce que le Père la lui donne et qu’il veut être parfaitement obéissant. Voilà ce que souligne saint Jean en racontant comment Jésus a empêché Pierre de le défendre. Plus heureux que le premier Adam, Jésus a surmonté la tentation, au «  jardin  » qu’il quitte maintenant.

Jésus devant Anne.

12. «  Alors la cohorte, le tribun et les gardes des juifs saisirent Jésus et le lièrent.  » Le témoignage de Jean est dépourvu de l’horreur sacrée communiquée par le récit de l’arrestation de Jésus selon saint Marc, à la pensée de ces brutes mettant la main sur Jésus (Mc 14, 46). Jésus traité comme un malfaiteur par des brigands  : saint Jean ne s’arrête pas à cette circonstance qui soulève l’indignation. Il court à l’important, qui est de nous transporter du jardin dans le palais, non point de Caïphe comme on s’y attendrait au témoignage des Synoptiques, mais d’Anne.

De cette comparution chez Anne, les Synoptiques ne disent rien. Saint Jean en présente le récit en concomitance avec celui des reniements de Pierre.

15. «  Or, Simon-Pierre suivait Jésus, ainsi qu’un autre disciple.  » Sans aucun doute “ le disciple que Jésus aimait ”, l’Évangéliste lui-même, qui n’est autre que Jean, fils de Zébédée, comme nous l’avons démontré à l’encontre des propos incohérents tenus par l’abbé Grelot et le Père Boismard au cours de l’émission Corpus Christi 16 CRC n° 345, avril 1998, p. 27, infra, p. 145..

«  Ce disciple était connu du grand prêtre et il entra avec Jésus dans la cour du grand prêtre, tandis que Pierre se tenait près de la porte, dehors.  » Tout au long de cette Passion, Jean entre partout, «  tel une colombe  », selon une comparaison chère à l’abbé de Nantes, particulièrement heureuse, en raison des affinités de Jean, l’Apôtre du Saint-Esprit (Jn 1, 32) avec Marie, dès leur première rencontre à Cana (Jn 2, 1-12). Que Jean l’Évangéliste ait ses entrées chez le grand prêtre ne doit pas nous étonner outre-mesure. N’est-il pas disciple de Jean-Baptiste, lui-même de famille sacerdotale (Lc 1, 5), Jean-Baptiste auprès de qui des prêtres et des lévites venus du Temple mènent l’enquête (Jn 1, 19)  ?

16. «  L’autre disciple, celui qui était connu du grand prêtre, sortit donc et dit un mot à la portière et il fit entrer Pierre. La servante, celle qui gardait la porte, dit alors à Pierre  : “ N’es-tu pas, toi aussi, des disciples de cet homme  ? ” Lui dit  : “ Je n’en suis pas ”.  »

Pierre n’a pas bien entendu l’ordre que lui a donné Jésus, tout à l’heure, de rengainer son épée, tirée dans un geste courageux mais irréfléchi, dans une totale méconnaissance de la voie royale du sacrifice rédempteur où s’engage son Maître. Comme si c’était à lui, le disciple, de le sauver  ! Il a promis de le suivre jusqu’à la mort. Il tient donc parole. Ou plutôt  : il s’obstine dans sa présomption. Mais au premier pas, une femme à la porte du palais du grand prêtre suffit à l’acculer au reniement, afin qu’il comprenne enfin qu’il n’est que faiblesse et lâcheté, et que Jésus seul sauve le monde en buvant la coupe que lui a donnée le Père (18, 11).

«  Les serviteurs et les gardes, qui avaient fait un feu de braise, parce que le temps était froid, se tenaient là et se chauffaient. Pierre aussi se tenait là avec eux et se chauffait.  » Cette attitude statique des gardes et de Pierre qui se chauffent auprès du feu, sert de toile de fond au drame de la confrontation de Jésus avec Anne.

19. «  Le grand prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine.  » Interrogatoire sans valeur légale, hors procès, puisque c’est Caïphe qui exerce la magistrature suprême cette année-là, et non pas Anne. C’est une conversation mondaine que celui-ci cherche à engager avec Jésus, “ entre amis ”, comme dira Cromwell visitant Thomas More dans sa prison. Vaine tentative d’arracher au prisonnier quelque aveu compromettant, une secrète peur, une faiblesse…

20-21. «  Jésus lui répondit  : “ C’est au grand jour que j’ai parlé au monde, j’ai toujours enseigné à la synagogue et dans le Temple où tous les juifs s’assemblent et je n’ai rien dit en secret. Pourquoi m’interroges-tu  ? Demande à ceux qui ont entendu ce que je leur ai enseigné  ; eux, ils savent ce que j’ai dit ”.  »

Comme un prévenu refuse de parler hors de la présence de son avocat, Jésus n’a garde de se laisser surprendre. D’ailleurs, toute sa vie publique n’a été qu’un long procès soutenu au grand jour face aux autorités juives, en appelant au témoignage de Jean-Baptiste, et plus encore au témoignage du Père et des œuvres que Celui-ci donne de faire à son Fils. Comme l’écrit Annie Jaubert  : «  L’Évangéliste avait ainsi développé antérieurement tout ce qui aurait pu être la matière théologique du procès devant le Sanhédrin. 17A. Jaubert, Les séances du sanhédrin et les récits de la passion, op. cit., p. 164.  » La réponse de Jésus au grand prêtre Anne clôt l’instruction de ce procès avec “ les juifs ”. Et le jugement tient dans la gifle que Jésus s’attire d’un serviteur, par cette réponse calme, si sage  : «  Si j’ai mal parlé, témoigne de ce qui est mal  ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu  ?  » Parole immortelle, d’une souveraine majesté, qui juge le valet et le maître.

Pendant que Jésus, parfaitement maître de lui, se tient dans une sainteté et une justice sans reproche, Pierre continue à le renier  : une deuxième fois, puis une troisième, «  et aussitôt un coq chanta  ».

Quant au grand prêtre Anne, il envoie Jésus, toujours lié, au grand prêtre Caïphe. Mais saint Jean n’en dira pas davantage sur la séance du Sanhédrin, bien connue par les récits des Synoptiques. À quoi bon  ? Tout est dit, puisque la décision de tuer Jésus est déjà prise par “ les juifs ” (11, 49-53). Et, contrairement aux apparences, par cette sentence ils se sont jugés et condamnés eux-mêmes. En revanche, tout l’intérêt se reporte sur la comparution devant le procurateur romain. Quant au soufflet du valet, il évoque suffisamment les outrages subis par Jésus le mercredi où il fut livré.

Jésus est proclamé Roi par Pilate.

28. «  Alors ils mènent Jésus de chez Caïphe au prétoire. C’était le matin.  » Le lendemain de la séance tenue par le Sanhédrin, donc le matin du jeudi 6 avril de l’an 30.«  Eux-mêmes n’entrèrent pas dans le prétoire, pour ne pas se souiller, mais pour pouvoir manger la Pâque.  »C’est un comble  ! Précisément  : le comble de l’ “ ironie johannique ”. Ici, l’expression est juste. Car Jésus, lui, entre dans le prétoire, et donc… il “ se souille ” chez ce païen de Pilate. Tandis que les juifs, eux, leur forfait une fois commis, seront en état de “ pureté ”, et pourront manger la Pâque en toute bonne conscience  !

Premier tableau.

29. «  Pilate sortit donc au-dehors, vers eux.  » Cette première “ sortie ” ouvre la série des sept scènes qui vont se succéder entre Jésus, Pilate et les juifs. En “ sortant ”, Pilate affronte le tumulte des forces déchaînées contre Jésus pour le faire mourir.

«  Il dit  : “ Quelle accusation portez-vous contre cet homme  ? ”  » L’abbé Courouble a cru discerner un latinisme dans la question posée en grec  : «  Pilate, pensant en latin, utilise le verbe grec phérô, parce qu’il est homonyme du fero latin, alors qu’il n’a aucun sens ici, et il le met à la voix “ active ”, comme il le ferait en latin. 18Pierre Courouble, Le grec de Pilate selon l’Évangile de saint Jean, dans “ La Lettre des amis de l’abbé Jean Carmignac ” n° 15, mars 1993; article cité intégralement dans la CRC no 309, janvier 1995, p. 5-6 (BAH, t. 1, p. 99-100).  » Un de nos correspondants ayant exprimé une réserve sur ce point, nous nous faisons un devoir de le citer  ; ses remarques sont tellement pénétrantes qu’elles nous obligent à rétracter les conclusions trop hâtives que nous avions cru pouvoir tirer de l’étude de l’abbé Courouble  : «  Phérein (porter) employé avec katègorian (accusation), pour être calqué du latin, n’est peut-être pas un si mauvais grec qu’il le dit  : on le trouve dans Polybe – dont le grec, il est vrai, est fortement romanisé –, mais on le trouve également dans les auteurs classiques, avec le préverbeépi  : épiphérein aitian (intenter une accusation); et, au médio-passif, on trouve, sans préverbe, phéresthai, au sens d’être l’objet d’une accusation. Il n’est pas certain, à mon avis, que la formule de Pilate ait choqué des oreilles grecques.  »

30. «  Ils lui répondirent  : “ Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré. ”  » Jésus, un malfaiteur  ? Le mensonge est monstrueux  ; il s’aggrave d’un mépris non déguisé pour la justice romaine  : loin d’en appeler à celle-ci, ils sont déjà résolus à mettre le Christ à mort et ils chargent le représentant de César d’exécuter leur sentence. D’avance, Jésus est condamné.

31-32. «  Pilate leur dit  : “ Prenez-le, vous, et jugez-le selon votre Loi. ” Les juifs lui dirent  : “ Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort ”, afin que s’accomplît la parole qu’avait dite Jésus, signifiant de quelle mort il devait mourir.  » À trois reprises, nous l’avons vu, Jésus a annoncé qu’il lui faudrait être «  élevé  » – sous-entendu  : en croix –, afin d’attirer tout à Lui (3, 14; 8, 28; 12, 32). Ainsi, depuis le commencement, Jésus sait qu’il doit souffrir et mourir sur la Croix. Il le veut parce que c’est la volonté de son Père. Donc, la cautèle et le faux témoignage des juifs servent à l’accomplissement du dessein divin. D’un bout à l’autre de cette Passion, Jésus demeure le maître de sa propre vie  : «  On ne me l’ôte pas, je la donne de moi-même.  » (10, 18)

Deuxième tableau.

33. «  Alors Pilate entra de nouveau dans le prétoire.  » Se détournant du monde ennemi, le Romain se trouve confronté au mystère de Jésus, un secret que le monde ne peut atteindre (cf. 8, 14; 14, 17). À ce païen, Jésus en offre cependant la révélation merveilleuse. Et Jean était encore là, pour tout voir et tout entendre, tel une colombe qui entre partout.

«  Il appela Jésus et dit  : “ Es-tu le Roi des juifs  ? ”  »Comme en saint Marc (15, 2), la question suppose connues les accusations rapportées par saint Luc  : «  Nous avons trouvé cet homme mettant le désordre dans notre nation, et empêchant de payer les impôts à César et se donnant pour Christ Roi.  » Ainsi saisi de la cause, Pilate interroge l’accusé, obtient l’aveu… et déclare l’accusé non coupable  !

«  Pilate l’interrogea en disant  : “ Es-tu le Roi des juifs  ? ” Et il lui répondit  : “ Tu le dis. ” Pilate dit alors aux grands prêtres et aux foules  : “ Je ne trouve rien de criminel en cet homme. ”  » (Lc 23, 3-4)

Le dialogue rapporté par saint Jean explique la version brève préférée par saint Luc, ce “ raccourci ” qui déconcertait le Père Lagrange.34.

«  Jésus répondit  : “ Dis-tu cela de toi-même ou d’autres te l’ont-ils dit de moi  ? ” Pilate répondit  : “ Est-ce que je suis juif, moi  ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi. Qu’as-tu fait  ? ”  » L’interrogatoire est sobre, romain  ; il est brutal, il est légal. C’est l’instruction du procès. Il faut être enténébré par d’insurmontables préjugés modernistes pour en faire, comme le Père Boismard au cours de l’émission Corpus Christi, «  une insertion purement théologique  »  !

Il faut dire que le commentaire du Père Lagrange, le maître du Père Boismard, était déjà particulièrement indigent. Il écrivait  : «  Le juge d’instruction s’aperçoit déjà que l’accusé est un rêveur peu redoutable. 19Lagrange, op. cit., p. 476.  »  !

Mais l’abbé de Nantes suit le Père de la Potterie dans son petit chef d’œuvre  :La passion de Jésus selon l’évangile de Jean (Cerf, 1986). Dans la réponse de Pilate, écrit le savant jésuite, «  on sent l’impatience. Il exige qu’on parle clair. Mais tranquille est la réponse, d’allure mystérieuse, de Jésus  : “ Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, mes gens se seraient battus pour qu’on ne me livre pas aux juifs. Mais ma royauté ne vient pas d’ici. ” Toutefois, une seule chose intéresse Pilate  : “ Donc, tu es Roi  ? ” À quoi Jésus répond (littéralement, d’après le grec)  : “ Tu dis que je suis Roi. ” 20Ignace de la Potterie, op. cit., p. 97.  »

Comme s’il disait  : «  Écoute-moi. C’est complexe.  » Jésus explique alors à Pilate de quelle nature est ce mystère  :

«  Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.  »

Pour commenter cette parole divine, l’enthousiasme de notre Père touche au sublime  : «  Pour moi, avoue-t-il, pour moi qui suis un philosophe héritier des Grecs et des Latins, la “ vérité ” est un concept métaphysique et on sait ce que cela veut dire, et cela n’a aucun intérêt pour le salut des hommes. “ Pour rendre témoignage à la vérité ”, qu’est-ce à dire  ? Pour rendre témoignage à Aristote  ? à Platon  ? à Galilée  ? à Newton  ? Quoi  ?  »

38. «  Pilate lui dit  : “ Qu’est-ce que la vérité  ? ”  » Je le comprends, commente l’abbé de Nantes. Tandis que le Père de la Potterie, lui, montre qu’il ne comprend pas, en écrivant  : «  Le ton est celui de l’indifférence. La philosophie ne l’intéresse pas. La profondeur théologique des paroles du Christ lui échappe totalement.  » L’abbé de Nantes n’est pas d’accord  : c’est trop de parti pris contre Pilate. Celui-ci se montre, au contraire, attiré par le mystère d’une royauté qui n’est pas de ce monde, tout en s’exerçant en ce monde  : une royauté universelle, devant laquelle tous les rois et tous les empereurs peuvent s’incliner. Elle ne les supplantera pas.

La question posée  : «  Qu’est-ce que la vérité  ?  », montre que Pilate entrevoit ce mystère qui le dépasse, en futur disciple des Apôtres. Mais Jésus ne répond rien, ou plutôt  : il a déjà répondu en affirmant qu’il est Roi de tous ceux qui cherchent la Vérité, comme les millions de Romains répandus dans le monde connu, en attente d’une religion plus parfaite que leurs religions à “ mystères ”. La Vérité, c’est Lui. Il leur tend les bras  ; en la personne de Pilate, représentant de César, il leur ouvre déjà son Cœur. Mais le Saint-Esprit n’a pas encore été donné  ; l’heure n’est pas encore venue pour les païens. Elle arrête la confidence que le Sacré-Cœur de Jésus brûle de faire à ce Romain. Mais que son Sacrifice vienne, et il pourra faire connaître à ce monde en attente toute la Vérité  !

Troisième tableau.

«  Cela dit, il sortit de nouveau et alla vers les juifs. Et il leur dit  : “ Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Mais c’est pour vous une coutume que je vous relâche quelqu’un à la Pâque. Voulez-vous que je vous relâche le Roi des juifs  ? ”  »

Voici de nouveau Pilate confronté aux tumultes du monde extérieur. Cependant, tous les cris, tous les incidents, bruits et fureurs enregistrés par les Synoptiques sont ici atténués afin de laisser toute sa grandeur à l’initiative de Pilate, initiative qui le montre déjà conquis par la parole de Jésus. Il l’a écoutée  ; il sort et, dans un silence merveilleux, il articule calmement une proposition empreinte du respect que lui inspire le prisonnier  : «  Voulez-vous que je vous relâche le Roi des juifs  ?  » Il dit bien  : «  le Roi des juifs  », prenant en compte l’attestation du Seigneur.

40. «  Alors ils vociférèrent de nouveau, disant  : “ Pas lui, mais Barabbas  ! ” Or Barabbas était un brigand.  »

Cette fois encore, il nous faut peser toute l’ “ ironie ” de la situation  : comme il fallait s’y attendre, les juifs choisissent le brigand contre l’Innocent. Et par là, ils se jugent et se condamnent eux-mêmes.

CHAPITRE XIX

Quatrième tableau.

1. «  Pilate prit alors Jésus et le fit flageller.  » Chose atroce, dont nous lisons les stigmates sur le Saint Suaire. Jésus se prête à cette ignominie avec toute sa volonté de souffrir pour nous sauver. Mais, ô ironie suprême  ! voici que ses bourreaux se muent en serviteurs de la Vérité.

2. «  Les soldats, tressant une couronne avec des épines, la lui posèrent sur la tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre  ; et ils s’avançaient vers lui et disaient  : “ Salut, le Roi des juifs  ! ” Et ils lui donnaient des coups.  » Les soldats le revêtent d’insignes royaux  : cette couronne d’épines cruelle a, elle aussi, laissé sa marque sur le Saint Suaire, en forme de “ chapeau ”, comme diront les clarisses de Chambéry. Elle fait le plus noble des diadèmes au plus noble des rois. Jésus fonde et confirme sa royauté en souffrant les coups et les outrages de sa Passion rédemptrice. Il révèle plus que jamais son origine divine par son obéissance héroïque au Père. Il semble que Pilate lui-même, et non pas seulement l’Évangéliste, en a l’intuition.

Cinquième tableau.

4. «  De nouveau, Pilate sortit dehors.  » La flagellation avait donc eu lieu “ à l’intérieur ”, bien que saint Jean ait évité de le préciser afin de donner à cette scène une portée universelle, comme s’il abattait les murs du palais du représentant de César pour une cérémonie d’intronisation royale.

«  Il leur dit  : “ Voyez, je vous l’amène dehors, pour que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. ” Jésus sortit donc dehors, portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre  ; et Pilate leur dit  : “ Voici l’homme  ! ”  »

Pilate imaginait que, voyant cet homme pitoyable comme une loque, les juifs allaient lâcher prise. Au contraire, il ne fait qu’exciter leur haine. C’est toute la force de l’enfer qui se déchaîne contre “ l’homme ” que son obéissance à Dieu son Père constitue vraiment “ homme nouveau ”, réparant la désobéissance du vieil Adam. Comme le dit excellemment Annie Jaubert  : «  Sous la couronne d’épines et le manteau de pourpre, quiconque avait des yeux pour voir discernait la gloire cachée. 21A. Jaubert, Approches, p. 70.  » Les uns, comme saint Jean, et peut-être déjà Pilate, pour adorer et aimer “ le Roi des juifs ”. Les autres, pour haïr  :

6. «  Lorsqu’ils le virent, les grands prêtres et les gardes vociférèrent, disant  : “ Crucifie-le  ! Crucifie-le  ! ” Pilate leur dit  : “ Prenez-le, vous, et crucifiez-le  ; car moi, je ne trouve pas en lui de motif de condamnation. ”  »

Voyez combien ce païen est juste en face de ces hommes qui, eux, prononcent leur propre condamnation en voulant crucifier leur roi. Pilate aura tout fait pour acquitter Jésus, après avoir reconnu et proclamé son innocence.

7. «  Les juifs lui répliquèrent  : “ Nous avons une Loi et d’après cette Loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. ”  » Ils ont commencé par l’accuser de troubler l’ordre public. N’ayant pas obtenu sa condamnation par ce mensonge, ils avouent la vraie raison de leur haine.Mais ces paroles mirent Pilate en émoi. Celui-ci se détourne encore une fois du monde extérieur, ennemi, et retourne à l’intérieur, auprès de Jésus.

Sixième tableau.

8. «  Lorsque Pilate entendit cette parole, il fut encore plus effrayé. Il entra de nouveau dans le prétoire et dit à Jésus  : “ D’où es-tu  ? ”  » C’est la seule question que se pose toute âme sincère mise en présence de Jésus. En entendant la question de Pilate, Jean se souvient sûrement de la réponse faite naguère aux juifs  : «  Je sais d’où je suis venu et où je vais  ; mais vous, vous ne savez pas d’où je viens ni où je vais.  » (8, 14) Il vient d’auprès du Père, Il est toujours tourné vers le sein du Père (1, 18). Il retourne auprès du Père.

À Pilate, Jésus ne répond pas.

10. «  Pilate lui dit donc  : “ Tu ne me parles pas  ? Ne sais-tu pas que j’ai pouvoir de te relâcher et que j’ai pouvoir de te crucifier  ? ”  » Jésus n’avait qu’à répondre, comme il avait répondu à la Samaritaine, comme il avait répondu à l’aveugle-né, et à tant d’autres. Il n’avait qu’un mot à dire pour être libéré. Mais il n’a pas voulu. Pourquoi  ?

Parce que le temps n’est pas encore venu de convertir les païens. Assurément, Jésus leur donne déjà son Cœur en la personne de Pilate. Mais celui-ci a le pouvoir de le crucifier, et c’est précisément le service que Jésus veut recevoir de lui.

11. «  Jésus lui répondit  : “ Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, si cela ne t’avait été donné d’en haut  ; c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi a un plus grand péché. ”  »

Non seulement Jésus ne répond pas parce que le Saint-Esprit n’a pas encore été donné et que le temps du salut des Gentils n’est pas venu, mais il y a plus  : pour faire la volonté de son Père, Jésus doit mourir, et mourir crucifié. Il doit donc laisser ce Romain dans son aveuglement, dans son ignorance, afin d’être condamné par lui. Sans le savoir, Pilate ne fait qu’accomplir la volonté de Dieu.

En revanche, un homme avait le pouvoir de sauver Jésus  : Caïphe, qui a délibéré en pleine lumière (11, 51) de livrer aux païens, par ruse et trahison, le Roi des juifs, le Messie, fils de David, le fils de Dieu, en l’accusant mensongèrement et le condamnant injustement, afin qu’il fût cruellement mis en croix. Caïphe a commis un crime sans mesure, dont il porte toute la responsabilité devant Dieu et devant les hommes.

Septième tableau.

12. «  Dès lors Pilate cherchait à le relâcher. Mais les juifs vociféraient, disant  : “ Si tu le relâches, tu n’es pas ami de César  : quiconque se fait roi, s’oppose à César. ”  »

Les voilà qui prennent le parti de César… contre Pilate  ! Mais lui n’a qu’une pensée  : libérer cet homme juste et mystérieux, sûrement digne d’être Roi des juifs et peut-être Roi du monde. Pilate ne sait pas qu’il lutte contre Dieu en allant contre les juifs, mais il a peur de ce Jésus qui se dit Fils de Dieu et qui ne lui répond plus rien.

S’il tient à mourir, après tout, Pilate ne veut pas risquer sa charge à le défendre malgré lui  ! Dès lors, il se conduit en lâche.

13. «  Pilate, entendant ces paroles, amena Jésus dehors et le fit asseoir au tribunal, en un lieu dit le Dallage, en hébreu Gabbatha.  » Ce mot suggère une éminence, une sorte d’estrade dallée où siégeait Pilate pour rendre la justice.

Au moment où il va être lâche, Pilate fait l’homme fort. Saisi de la grandeur de Jésus, avant de le livrer aux juifs, il veut les humilier  : il fait asseoir Jésus à la place du juge, sur le bêma, l’estrade du tribunal. Le moment est solennel.

14. «  Or, c’était la Préparation de la Pâque.  » Non pas “ la veille ”, comme on le comprend ordinairement, et le Père de la Potterie lui-même, mais la “ Préparation ” (paraskeuè), qui commençait l’avant-veille, c’est-à-dire le 13 Nisan 22Cf. BAH, t. 1, p. 45. .

«  C’était vers la sixième heure.  » Environ midi, ce jeudi 6 avril de l’an 30.«  Il dit aux juifs  : “ Voici votre Roi. ”  » Pilate ne rendra pas d’autre arrêt. Avant de céder à la condamnation déjà prononcée par les juifs, il proclame la royauté du Christ et les convainc, pour ainsi dire, de leur péché, de leur injustice, en le faisant siéger comme juge souverain de son Peuple.

15. «  Eux vociférèrent  : “ Enlève  ! Enlève  ! Crucifie-le  ! ” Pilate leur dit  : “ Crucifierai-je votre Roi  ? ” Les grands prêtres répondirent  : “ Nous n’avons d’autre roi que César  ! ”  »

Leur apostasie est totale. Eux qui se vantaient de n’avoir jamais été esclaves de personne (Jn 8, 33), les voilà qui se ruent aux pieds de César  ! Comme dit Annie Jaubert  : «  Les juifs ont échangé leur roi contre César  ; ils se sont faits esclaves de César. 23Annie Jaubert, Approches, p. 68.  » Tandis que Jésus siège au tribunal, sans dire mot, car il n’est pas venu pour juger mais pour sauver (12, 47), les juifs, en refusant de le reconnaître et en le condamnant à mort, se jugent eux-mêmes et prononcent leur propre condamnation.

16. «  Alors il le leur livra pour être crucifié.  »

Pilate n’a pas jugé ni prononcé de condamnation. Fatigué de leurs instances, lâche devant son devoir, qui est de faire justice en protégeant l’innocent, il renonce à faire front contre cette meute déchaînée.

«  Ils prirent donc Jésus.  » Est-ce à dire qu’il est comme un esclave entre leurs mains  ? Non pas. Jésus livré aux juifs par Pilate ira à la mort de son propre chef, comme nous allons le voir. En attendant, cette journée de jeudi s’achève en prison, où le Condamné passe encore la nuit suivante.

Jésus crucifié attire tout à Lui  !
Vendredi 7 avril 30.

17. «  Et il sortit.  » Nouvelle et ultime “ sortie ” de Jésus, de la ville vers le Calvaire, parallèle à la première, du prétoire au tribunal, l’une ouvrant sur l’autre. Mais cette fois, c’est Jésus qui a l’initiative  : «  Il sortit  »,

«  portant pour lui-même la Croix  »  : le latin de la liturgie du Vendredi saint (bajulans sibi crucem) traduit exactement le texte grec  :bastazôn heautôi ton stauron. L’expression ne signifie pas seulement que Jésus «  portait lui-même sa croix  », comme traduit la Bible de Jérusalem, mais qu’il la portait «  pour Lui  », dans son intérêt, «  avec bonheur  » commente notre Père, à la suite du P. de la Potterie. Celui-ci explique  : «  Le datif heautôi (en latin sibi) peut-il signifier lui-même  ? Oui, dans le grec hellénistique  ; mais en aucun cas chez Jean. Tous les datifs heautôi dans le quatrième évangile ont été examinés. On a affaire ici à un dativus commodi, quelque chose qui est avantageux aux intentions de la personne en question. Cela ne peut donc signifier qu’il porta lui-même sa croix  ; l’accent n’est pas mis sur l’agent de l’action. Littéralement on trouve  : “ Il porta la croix pour lui-même ” comme une chose qui, pour lui, a une grande valeur. De la sorte, l’évangéliste veut indiquer que Jésus ne porte pas la croix comme un condamné à mort qui subit contre son gré le supplice, qui va passivement à son destin et affronte les tortures par contrainte. Non, le Christ porte la croix “ pour lui-même ”, en tant qu’instrument privilégié de son œuvre de salut, signe de son triomphe et de sa souveraineté. 24Ignace de la Potterie, op. cit., p. 130.  »

Ainsi se dissipe la prétendue contradiction du quatrième Évangile avec les Synoptiques. Ceux-ci racontent comment Simon de Cyrène fut requis de porter la croix. Saint Jean ne le nie pas, mais il souligne autre chose  : la victoire du Christ, que les Pères de l’Église ont chantée à l’envi, célébrant la Croix comme “ l’étendard du Roi ”, Vexilla Regis.

Premier tableau  : Jésus est mis en Croix.

Jésus sortit donc, embrassant sa croix avec ferveur, «  et il vint au lieu dit du Crâne– ce qui se dit en hébreu Golgotha…  » Le parallèle avec l’intronisation de Jésus couronné d’épines – proclamé Roi par Pilate –, qui s’est déroulée la veille au lieu-dit Gabbatha, doit être de nouveau souligné. Le Père de la Potterie écrit  : «  Que l’on observe l’assonance entre les deux mots de trois syllabes, Gabbatha et Golgotha  : même voyelle finale, même consonne initiale. 25Ibid., p. 127.  » Puis, il met les deux passages en synopse  :

verset 13

verset 17

Vers le lieu ditle Dallage,en hébreu Gabbatha.

Vers le lieu ditCalvaire,en hébreu Golgotha.

18. «  … où ils le crucifièrent et avec lui deux autres  : un de chaque côté et, au milieu, Jésus.  »Le parallèle se poursuit  : «  Selon l’usage romain, le siège du juge se trouve sur une estrade. Le préteur y siège entre deux assesseurs judiciaires. C’est à cet endroit que Jésus dut s’asseoir. Parallèlement, au Golgotha, Jésus est crucifié avec deux autres  ; lui se trouve au milieu. 4  »

verset 13

verset 18

Il le fit asseoirau tribunal

Ils le crucifièrentau milieu

19. «  Pilate rédigea aussi un écriteau et le fit placer sur la croix. Il y était écrit  : “ Jésus le Nazôréen, le Roi des juifs. ”  »

À la déclaration de Pilate au prétoire  : «  Voici votre Roi  », correspond ce titre de la croix  : «  Jésus le Nazôréen, le Roi des juifs.  »

verset 14

verset 19

Pilate dit  :«  Voici votre Roi.  »

Vers le lieu dit«  Le Roi des juifs.  »

20. «  Cet écriteau, beaucoup de juifs le lurent, car le lieu où Jésus fut mis en croix était proche de la ville, et c’était écrit en hébreu, en latin et en grec. Les grands prêtres des juifs dirent à Pilate  : “ N’écris pas  : Le Roi des juifs, mais  : Cet homme a dit  : Je suis le Roi des juifs. ” Pilate répondit  : “ Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit. ”  »

Quod scripsi, scripsi. En latin, l’expression paraît marquée de l’imperatoria brevitas qui lui donne un cachet d’authenticité certaine. En grec (ho guégrapha guégrapha), selon l’abbé Courouble, la tournure paraît constituer un latinisme  : «  Si Pilate n’avait pas pensé en latin ce qu’il a dit en grec, s’il avait mieux possédé cette langue, il aurait dit  :ha égrapsa guégrapha. 26P. Courouble, op. cit.  »

De nouveau, notre correspondant déjà cité, objecte  : «  L’abbé Courouble nous dit que les Grecs distinguaient soigneusement ce temps de l’aoriste. Cela est vrai pour le grec classique, mais, à partir du Ier siècle, la distinction tend à s’effacer. Il est cependant vrai que Jean la maintient dans toute sa force, ce qui prouve qu’elle pouvait encore être perçue par les contemporains. Pilate a-t-il prononcé son double parfait par ignorance du grec, ou au contraire était-il parfaitement conscient de la valeur du temps qu’il a employé par deux fois  ? Je serais très enclin à penser comme Édouard Delebecque, dans son analyse sur la langue de Jean (L’Évangile de Jean). Pilate veut dire que son écrit est immuable, définitif. Il l’a écrit comme tel et le laisse comme tel. Pilate était un bon helléniste  ; seulement, il ne croyait pas si bien dire  : il voulait parler de son écrit, mais il désignait, sans le savoir, l’écrit des Écritures. Encore un bel exemple de ces paroles tout humaines, dont ceux qui les prononcent ignorent la profondeur.  »

Ces remarques n’enlèvent rien à l’historicité des paroles de Pilate. Au contraire  : nous savons que la Palestine était profondément marquée par la langue et la civilisation grecques. Pilate a sûrement redoublé le parfait à dessein, pour indiquer une action passée dont les conséquences persistent. Notre correspondant rejoint ici le Père de la Potterie qui écrit  : «  On peut donc traduire  : cela “ reste écrit ”, c’est chose définitive. Ici encore, Pilate prophétise sans le savoir. 27I. de la Potterie, op. cit., p. 134.  »

Quant à la teneur de l’inscription, le Père de la Potterie passe, «  car le sens de Nazôraios est très incertain  », opine-t-il. On le devine embarrassé par les difficultés accumulées à plaisir par l’exégèse moderne et moderniste, dont l’émission dite Corpus Christi nous a, encore tout dernièrement, offert un tableau exhaustif dans l’épisode intitulé “ Roi des juifs ”.

Nous avons montré que la censure du mot nazîr dans le texte massorétique du premier livre de Samuel (1 S 1, 11), avait rendu obscur, intentionnellement, ce qui était clair pour tous les juifs qui ont lu l’écriteau de Pilate  : la version découverte dans la grotte 4 de Qumrân montre que le terme nazôraios, appliqué à Jésus au début de sa vie publique pour caractériser son origine méprisée (Jn 1, 46), connotait à la fin de sa vie publique la sainteté évidente, l’innocence resplendissante du «  Saint de Dieu  » (Jn 6, 69). Voilà pourquoi il fut joint par Pilate au titre de «  Roi des juifs  », au jour de l’intronisation royale de Jésus sur le trône de la Croix 28BAH, t. 2, p. 116-117. . C’était encore une manière, pour Pilate, de proclamer la sainteté de Jésus, en même temps que sa royauté, au moment où il abandonnait lâchement cet innocent à ses bourreaux.

Aux cris du prétoire  : «  Enlève  ! Enlève  !  », répondant à la proclamation de la royauté de Jésus par Pilate, correspond la protestation contre le titre de «  Roi des juifs  » décerné à Jésus par Pilate au Golgotha.

verset 15

verset 21

Ils crièrent  :«  Enlève  ! Enlève  !  »

Ils dirent  :«  N’écris pas…  »

Cette fois, Pilate tient tête. «  Une fois de plus, écrit Annie Jaubert, le gouverneur romain désigne publiquement Jésus comme Roi des juifs  ! L’inscription qui devait ridiculiser les prétentions de Jésus, proclame son titre royal dans les trois langues les plus répandues, donc à la face de tous. Avec une sobre ironie, l’évangéliste rapporte la démarche des grands prêtres auprès de Pilate  : obscurément ils se sentent joués. 29A. Jaubert, Approches, p. 73.  »

Ainsi sommes-nous passés, comme dans un “ fondu enchaîné ”, du lieu-dit Gabbatha, où Jésus siégeait en juge souverain, au lieu-dit Golgotha où il trône sur sa Croix.

Il est entre «  deux autres  », qualifiés de “ voleurs ” par saint Matthieu et saint Marc, de “ malfaiteurs ” par saint Luc. «  Pour Jean, cela n’a pas d’importance. Ce qu’il cherche, c’est à fixer l’attention sur la position centrale de Jésus  ; les deux autres, des deux côtés, disparaissent dans l’ombre. La pleine lumière tombe sur Jésus, “ au milieu ”. 30I. de la Potterie, ibid., p. 132.  »

On voudrait ne plus jamais détacher le regard de cette lumière, et demeurer en adoration, avec saint Jean. Celui-ci attire pourtant notre attention sur ce que font les soldats, au pied de la croix. Soyons attentifs.

Deuxième tableau  : la tunique sans couture.

23. «  Lorsque les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses vêtements et firent quatre parts, une part pour chaque soldat, et la tunique. Or, la tunique était sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut  ; ils se dirent donc entre eux  : “ Ne la déchirons pas, mais tirons au sort qui l’aura ”; afin que l’Écriture fût accomplie  : Ils se sont partagé mes habits, et mon vêtement, ils l’ont tiré au sort. Voilà ce que firent les soldats.  »

Contre le Père de la Potterie, il faut maintenir avec Annie Jaubert que la mention de “ la tunique ” (ho khitôn) constitue «  une note discrète sur le caractère sacerdotal de Jésus  » 29A. Jaubert, Approches, p. 73. . Péremptoire, le savant jésuite écrit  : «  La théologie du sacerdoce de Jésus n’est pas johannique.  » Inutile de lui demander les raisons d’une telle négation. Il n’en donnera pas  : «  La démonstration en serait facile, mais l’on ne peut s’y attarder ici. 31Ibid., p. 138.  » En note, le jésuite laisse entendre qu’il en a contre le Père Spicq, dominicain, «  le grand spécialiste de l’Épître aux Hébreux  ». N’entrons pas dans la querelle de ces deux grands exégètes. Pour voir que le sacerdoce de Jésus, notre médiateur entre le Ciel et la terre, est présent tout au long du quatrième Évangile, il suffit de se souvenir de la confession de Pierre  : «  Nous croyons et nous connaissons que tu es le Saint de Dieu.  » (6, 69) Le Saint de Dieu, c’est «  Celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde  » (10, 36). Nous reviendrons sur ce point en commentant ce qu’il est universellement convenu d’appeler “ la prière sacerdotale ”, prononcée par Jésus la veille de son Ascension, selon notre exégèse.

Le Père de la Potterie, en évacuant le sacerdoce du Christ, veut ignorer la réalité même du sacrifice dont Jésus est à la fois le Grand Prêtre et la Victime, lorsque les soldats enfoncent les clous dans ses mains et dans ses pieds, après l’avoir dépouillé de cette tunique.

Il n’en reste pas moins vrai que la tunique sans couture est un symbole de l’unité, comme le sera, après la Résurrection, le filet non déchiré de la pêche miraculeuse (21, 11). Mais ce symbole serait resté sans force, répétons-le, si le Christ, prêtre et victime de son propre sacrifice, n’avait consciemment décidé et mérité de donner naissance à la réalité de l’Église elle-même. En voici la preuve…

Troisième tableau  : l’Époux et l’Épouse.

25. «  Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus donc voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère  : “ Femme, voici ton fils. ” Puis il dit au disciple  : “ Voici ta mère. ” Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui.  »

Le mot “ Femme ” employé par Jésus pour s’adresser à sa Mère est le mot par lequel Adam désignait Ève lorsque, saisi d’admiration, il s’écriait  : «  Celle-ci sera appelée “ Femme ”  !  »

(Gn 2, 23) La Vierge Marie est donc la Nouvelle Ève. Les meilleurs auteurs l’enseignent à l’envi. Mais notre Père va au-delà et, de nouveau, il atteint au sublime. Je ne puis mieux faire que de transcrire ses explications, pour le bonheur de qui a des oreilles pour entendre.

Jésus s’adresse à sa Mère dans des termes qui sont sans équivalent humain, explique-t-il. «  Je veux dire qu’il y a entre Jésus et sa Mère une relation semblable à celle que Jésus entretient avec son Père. Bien sûr, Jésus est le Fils du Père  ; mais il est la Parole qui est auprès de Dieu, et cela dépasse tous les langages. De même, Jésus est le Fils de Marie  ; mais il entretient avec sa Mère une relation infinie, illimitée, totale, mystérieuse, ineffable.

«  Si Jésus avait dit  : “ Mère ”, il aurait réduit la Vierge Marie à cette fonction providentielle qu’elle a eue en ce monde de l’enfanter et de l’élever. Mais cette fonction même, cette relation si noble et si merveilleuse, si unique et incomparable qu’elle fût, ne dit qu’une partie, je ne dis pas de l’affection, mais de l’échange de sagesse qui régnait entre Lui et Elle.

«  Puisque Jésus se tenait là sur la Croix, comme le Sauveur du monde, il était comme le Père de tous les hommes. Et si on ne dit pas qu’il est le père de tous ceux qu’il sauve sur la Croix par son Sang, c’est parce qu’il est tellement le Fils de son Père qu’il ramène toute paternité à son Père qui est dans le Ciel. Mais c’est Lui qui les enfante à la grâce du haut de la Croix. Il est le tout de la Révélation.

«  Et Elle  ? Que fait-elle  ? Elle est sa coopératrice, elle est corédemptrice, elle est médiatrice avec lui. Elle est comme l’épouse  : épouse spirituelle qui connaît avec lui une union d’esprit totale. Le même Esprit est en Elle et en Lui  : c’est l’Esprit-Saint. Parce qu’elle exerce avec Lui cette fonction indivisible de paternité-maternité, cette fonction d’illumina-tion mystique et de salut, il lui appartient d’adopter tous ceux que Jésus est en train d’illuminer et de sauver.

«  Jésus ne crée donc pas une situation d’exception, il ne crée pas un privilège pour Elle. Il ne fait, pour ainsi dire, que consacrer une relation qui est de droit, qui doit exister, quand il dit à la Vierge Marie  : “ Voici votre fils ”, en montrant saint Jean. Le disciple est le symbole de cette nouvelle humanité sans divisions, dont la tunique sans couture est la figure. Et saint Jean personnifie le troupeau rassemblé par le Bon Pasteur au pied de la Croix, constitué par tous ceux qui sont véritablement “ disciples ” comme lui. La relation est mutuelle  : le “ fils ” est maintenant tout tourné vers sa “ Mère ”, et Elle est toute tournée vers lui.  »

Il en va de Marie comme il était dit de Jérusalem, l’épouse de Yahweh qui donnerait naissance à tout un peuple en un seul jour. C’est clairement ce qu’annonçait le prophète  :

«  Qui a jamais entendu rien de tel,
Qui a vu rien de pareil  ?
Accouche-t-on d’un pays en un seul jour  ?
Enfante-t-on une nation toute à la fois  ?
Qu’à peine en gésine, Sion ait enfanté ses fils  !
  » (Is 66, 8)

Sion n’était que la figure de Marie. Les premières douleurs, c’est la compassion de son Cœur traversé d’un glaive au pied de la Croix, au moment où Jésus souffre pour acquérir une humanité sanctifiée par son Sang Précieux. C’est alors qu’elle enfante tout un peuple.

«  Femme, voici votre fils  !  » Cette parole de Jésus accomplit la prophétie  : «  Lève les yeux aux alentours et regarde  : tous se rassemblent et viennent à toi. Tes fils arrivent de loin et tes filles sont portées sur les bras.  » (Is 60, 4) Les enfants d’Israël dispersés par l’exil sont de retour à Jérusalem. Marie personnifie cette Ville Sainte, Fille de Sion, Épouse de Yahweh, accueillant ses enfants. Sa vocation est d’être la mère de tous les peuples  : «  Sion, chacun lui dit  : Mère  ! car en elle chacun est né.  » (Ps 87, 5 selon Septante)

«  Dès cette heure-là, le disciple l’accueillit chez lui.  » À Cana, l’Heure n’était pas encore arrivée (2, 4). Cette fois, l’Heure est venue d’accueillir non pas la Personne de Jésus, sa parole, son message, comme partout ailleurs dans le quatrième Évangile, mais la Vierge Marie. Comme on dirait accueillir l’Esprit-Saint.

Il l’accueillit comme sa propre mère. Il l’accueillit comme sienne, dans son intimité.

«  Fils, voici votre Mère.  » Jean aime la Vierge Marie et la vénère depuis leur première rencontre à Cana, en vrai disciple de Jésus. Mais lorsque tombe cette parole nouvelle, à peine prononcée elle produit dans le cœur de saint Jean un accueil  : la Vierge Marie s’installe sur un trône, au centre de son cœur. «  Elle est ma mère.  » Une fois dites de telles paroles, les choses sont.

Quatrième tableau  : La soif du Cœur de Jésus.

28. «  Après quoi, sachant que désormais tout était achevé pour que l’Écriture fût parfaitement accomplie, Jésus dit  : “  J’ai soif. ”  » L’accomplissement de l’Écriture souligné ici par saint Jean ne vise pas la “ soif ” exprimée par Jésus, mais tout ce qui l’a précédée, depuis les bords du Jourdain  : «  Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde  » (1, 29), jusqu’à ce Mont Calvaire  : «  Voici votre Mère  !  ».

Il était dans le dessein éternel de Dieu, consigné dans l’Écriture, que l’humanité fût prise en charge par la Vierge Marie, tandis que le peuple juif s’enfoncerait dans sa rébellion. En la donnant pour mère à saint Jean, «  pour que l’Écriture fût parfaitement accomplie  », Notre-Seigneur révèle les abîmes de sagesse, de science, d’intelligence du mystère de Dieu cachés dans ce Cœur Immaculé. Jésus peut partir, Il ne laisse pas ses disciples orphelins. Elle enseignera toutes choses à l’Église au moment où celle-ci prendra son essor.

«  Un vase était là, rempli de vinaigre. On mit autour d’une branche d’hysope une éponge imbibée de vinaigre et on l’approcha de sa bouche.  »

Jésus est satisfait. Il a rempli sa carrière. De quoi a-t-il donc “ soif ”  ? Geste dérisoire, ultime “ schème d’incompréhension ”  : on lui tend une éponge imbibée de vinaigre. C’est encore pour accomplir l’Écriture  : «  Dans ma soif ils m’ont abreuvé de vinaigre.  » (Ps 69, 22) Mais la “ soif ” de Jésus, comme sa “ faim ”, c’est de «  faire la volonté du Père et d’accomplir son œuvre  » (Jn 4, 34). Nous savons, depuis le dialogue avec la Samaritaine, que Jésus a soif… de donner à boire à cette femme, à tous les Samaritains, à nous-mêmes et au monde entier. «  Jésus a faim de nourrir et soif d’abreuver. 32A. Jaubert, Approches, p. 63.  »

Saint Jean a noté un détail plein de sens  : l’éponge a été fixée à une branche d’ “ hysope ” (hyssôpô) et non pas à un “ javelot ” (hyssô), comme on traduit quelquefois à la suite d’une faute de copiste. Or, observe Annie Jaubert, dans le rituel mosaïque de la fête de Pâque, l’hysope sert à l’aspersion du sang de l’agneau (Ex 12, 22). Plus tard, l’auteur de l’Épître aux Hébreux affirmera que Moïse s’était servi de l’hysope pour l’aspersion du sang de l’alliance (Hb 9, 18-20) 33Ibid., p. 82, n. 60. .

L’Heure est maintenant venue. Jésus a soif de mourir afin de donner l’Esprit. Il en hâte le moment.

30. «  Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit  : “ C’est achevé ”  », en grec tetelestai. C’est fini  ! Tout est consommé. «  C’est sans doute parce que le Christ apporte la consommation qu’il est appelé l’Époux, thème qui s’enracinait dans les promesses de l’Alliance éternelle. C’est parce qu’il est la consommation que la Loi s’arrête sur Lui, que son sacrifice a valeur une fois pour toutes et abolit le culte ancien. 34A. Jaubert, La notion d’alliance, cit., p. 468.  »

«  Et, inclinant la tête, il remit l’esprit.  »

«  La formule est ambiguë, écrit le Père de la Potterie  ; elle peut signifier à la fois  : “ Il rendit l’esprit ” (il mourut) et “ Il donna l’Esprit ” (le Saint-Esprit).  » Les deux sens sont vrais  : «  L’un appelle l’autre. Il rendit l’esprit et, au même moment il donna l’Esprit-Saint. C’est expressément suggéré dans la description symbolique du flot d’eau vive qui s’écoule du côté transpercé. 35Ignace de la Potterie, op. cit., p. 166.  » Annie Jaubert l’avait dit (avant le Père de la Potterie), avec sa pénétration habituelle. Pourquoi ne pas la citer  ? «  La tournure est ambiguë. L’expression employée ici est particulière à Jean. Pour Marc (15, 37), Jésus “ expire ”; chez Luc, il “ remet son esprit ” entre les mains du Père et “ expire ” (23, 46). Pour Matthieu, Jésus “ rend l’esprit ” (27, 50). Le verbe employé par Jean, paradidômi, signifie remettre, livrer, transmettre… Ainsi, dans un sens second, pour lui le principal  ! l’évangéliste veut marquer sobrement que c’est dans sa mort que Jésus donne l’Esprit. Pour l’évangéliste, l’image se prolonge. Le dernier souffle du mourant deviendra le souffle animateur de la nouvelle création  ; mais cette vue ne sera explicitée qu’en 20, 22. 36Annie Jaubert, Approches, p. 79.  » En effet, le soir de la Résurrection, Jésus dit à ses Apôtres  : «  Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.  » Puis, «  il souffla sur eux et leur dit  : “ Recevez l’Esprit-Saint ”  ». Annie Jaubert note que «  le verbe emphysân (souffler) est employé en Gn 2, 7 (selon Septante), à la même forme, pour désigner le souffle de Dieu qui constitua Adam en être vivant  » 37Ibid., n. 53. . Nous retrouverons bientôt ce passage.

Jésus a achevé son œuvre. L’Esprit-Saint lui succède pour être l’eau vive et la lumière du monde, comme il l’avait promis  : «  De son sein couleront des fleuves d’eau vive.  » (7, 38)

Cinquième tableau  : Le Sang et l’Eau du Cœur de Jésus.

31. «  Comme c’était la Préparation, les juifs, pour éviter que les corps restent sur la croix durant le sabbat – car ce sabbat était un grand jour –, demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât.  »

La fête a commencé par l’immolation de l’Agneau pascal en cette fin de journée du Vendredi  ; chacun va retourner chez soi pour le manger en famille. Le lendemain, qui coïncide avec la fête de Pâque cette année-là, est un jour saint entre tous. Il ne faut pas que les cadavres souillent la terre sainte. Il faut enlever ça  !

«  Les soldats vinrent donc et brisèrent les jambes du premier, puis de l’autre qui avait été crucifié avec lui. Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et Celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez. Car cela est arrivé afin que l’Écriture fût accomplie  : Pas un os ne lui sera brisé. Et une autre Écriture dit encore  : Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé.  »

Avec une solennité extraordinaire, Jean témoigne de ce qu’il a vu, et du mystère aperçu dans ce geste insolite du soldat transperçant le côté du supplicié. S’il n’avait été pénétré de respect pour cet Innocent, ce soldat lui aurait brisé les jambes comme aux autres. Or, il n’en a rien fait. Pourquoi cette exception  ? Pour accomplir la prophétie qui promettait la protection de Dieu au juste persécuté  :

«  Yahweh garde tous ses os,
pas un ne sera brisé
.  » (Ps 34, 21)

Bien plus  : la Loi de Moïse prévoyait qu’on mangerait l’agneau pascal sans lui briser aucun os (Ex 12, 46), parce que cet agneau représentait Quelqu’un de sacré. Le soldat a eu, par quelle inspiration divine  ? cet égard pour le véritable Agneau de Dieu (Jn 1, 29) qui venait de sacrifier sa propre vie pour le salut du monde. Une fois de plus, les juifs qui avaient demandé à Pilate qu’on brisât les jambes des condamnés, sont frustrés.

Ébloui de ce qu’il a saisi de son regard d’aigle, le disciple en appelle au témoignage du Maître  : «  Celui-là sait qu’il dit vrai  », sûr de convertir quiconque apprendra ces merveilles  : on ne Lui brisa pas les jambes mais on Lui transperça le côté, d’où il sortit du Sang et de l’Eau. Deux mille ans après, nous savons nous aussi qu’il dit vrai. Nous le vérifions sur le Saint Suaire  : la silhouette visible sur le Saint Drap montre des jambes intactes. Sur la poitrine, on distingue l’empreinte de la Plaie ouverte par le fer de lance, de forme ovale, un peu oblique. Une massive coulée de sang a dessiné une tache découpée par des échancrures arrondies et par des espaces clairs qui sont non pas des “ manques ” dans l’empreinte, mais des marques de l’ «  eau  » jaillie du péricarde.

Tout cela est criant de vérité, comme une expertise de médecin légiste, reconstituant le geste noble, précis, du soldat achevant le condamné, geste non seulement légal, mais véritablement guidé par la main de Dieu même, et c’est par là que le témoignage de saint Jean transperce notre cœur de sa pointe lumineuse  : «  afin que vous croyiez  ». Car le prophète l’avait annoncé  : Jérusalem en viendrait, dans son endurcissement, à transpercer Celui qui lui serait envoyé comme Bon Pasteur. Mais, son forfait commis, saisie de repentir, elle se convertirait  : tribu par tribu, famille par famille, tous tourneraient les yeux vers Celui qu’ils avaient transpercé et ils feraient un grand deuil, le retrouvant comme Sauveur  :

«  Mais je répandrai sur la maison de David et sur l’habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de supplication. Ils regarderont vers Celui qu’ils ont transpercé  : ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique; ils le pleureront comme on pleure un premier-né.  » (Za 12, 10)

Après avoir annoncé que Jérusalem et tout le pays, «  clan par clan  », mèneront grand deuil sur ce mystérieux Transpercé, le prophète passe soudain des larmes versées à une source mystérieuse, comme si elles en jaillissaient  :

«  En ce jour-là, il y aura une fontaine ouverte pour la maison de David et pour les habitants de Jérusalem, pour laver péché et souillure.  » (Za 13, 1)

Au même moment où Jérusalem verra le Messie transpercé, ce sera comme une source jaillissante qui les aspergera tous pour les purifier, les sanctifier, enlever leurs péchés, les convertir. Le moment est venu. Saint Jean a véritablement assisté à l’accomplissement de cette prophétie. Déjà coulent à flots le Sang de la Rédemption et l’Eau du Baptême fécondée par ce Précieux Sang, eau purifiante et vivifiante qui confère l’Esprit-Saint.

Sixième tableau  : le sommeil de Jésus.

38. «  Après ces événements, Joseph d’Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret par peur des juifs, demanda à Pilate de pouvoir enlever le corps de Jésus. Pilate le permit. Ils vinrent donc et enlevèrent son corps.  » Selon le Père Lagrange, Joseph «  a pu se présenter chez Pilate sans se compromettre, alléguant un motif d’humanité ou de solidarité nationale  » 38M.-J. Lagrange, op. cit., p. 502. . Le texte n’apporte aucun fondement à cette explication qui pèche par un évident anachronisme.

À la vérité, une douce lumière commence à sourdre du récit de saint Jean, comme en prélude à la Résurrection. D’abord, la «  peur des juifs  » reflue déjà. Une connivence s’établit entre ceux qui leur cédaient jusque-là, tel Pilate lui-même en tout dernier lieu, dont le dialogue avec Jésus ressemble tellement à celui que Nicodème eut «  de nuit  » avec le Maître (3, 1-21). Précisément  ! Voici ce «  notable des juifs  » en train de se convertir à la vue du «  signe  » que Jésus lui avait annoncé  : il a vu «  le Fils de l’homme élevé  » sur la Croix, et sa Mère l’implorant d’aider les siens à l’en descendre et l’ensevelir.

39. «  Nicodème – celui qui précédemment était venu, de nuit, trouver Jésus – vint aussi, apportant un mélange de myrrhe et d’aloès, d’environ cent livres.  » Par cette prodigalité, Nicodème fait acte public d’allégeance à Jésus couronné, puis proclamé Roi par Pilate devant les juifs et à la face du monde. Une semaine auparavant, Marie «  prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix  », avait anticipé la sépulture de Jésus, «  et la maison s’emplit de la senteur du parfum  » (12, 1-8). Nicodème en apporte cent fois plus, comme aux funérailles des rois, tel le roi Asa que l’on enterra dans le tombeau qu’il s’était fait creuser dans la Cité de David  : «  On l’étendit sur un lit tout rempli d’aromates, d’essences et d’onguents préparés.  » (2 Ch 16, 14)

On pressent qu’à ce prix le monde entier s’emplira bientôt de la bonne odeur du Christ.

Au cours du dernier “ épisode ” de l’émission dite Corpus Christi, Pierre Geoltrain, sardonique, récusait l’historicité du fait, alléguant l’invraisemblance de cette énorme quantité d’aromates. Or, une fois de plus, les découvertes archéologiques viennent appuyer l’attestation de Jean. Les fouilles menées en 1973 à la villa Torlonia, sous la voie Nomentana, à Rome, par le regretté Père Umberto Fasola, de la Commission pontificale d’archéologie sacrée, ont mis au jour des galeries appartenant à un cimetière juif, où les cavités sépulcrales sont «  recouvertes d’une couche noirâtre, écrit l’éminent archéologue, les murs, le matériel argileux et la chaux ayant été aspergés d’une substance huileuse. Une remarque du même genre avait été faite par d’autres archéologues et par moi-même dans des catacombes chrétiennes, mais dans les sépulcres juifs de la villa Torlonia la chose se présente avec des modalités différentes  : non seulement l’extérieur de la tombe est aspergé, mais aussi les parois intérieures de la cavité, le contour et le sol. Cela n’a pu être fait qu’avant l’installation du cadavre.  »

Le Père Fasola en tire les conclusions qui s’imposent  : «  Les cent livres d’aromates dont parle l’évangéliste Jean (19, 39), auxquelles s’ajoute le complément que les femmes avaient acheté le dimanche de Pâques selon le récit de Marc (16, 1), ne doivent donc pas nous étonner  ; il n’y a pas lieu d’avoir recours à des interprétations allégoriques ni de soupçonner une erreur de transcription. Ces 30 ou 35 kilogrammes d’aromates, don généreux de Nicodème au Maître défunt, ont pu être employés pour asperger l’intérieur du tombeau, bien plus vaste que les humbles cavités de la villa Torlonia. 39Umberto Fasola, Scoperte e studi archeologici dal 1939 ad oggi, che concorrono ad illuminare i problemi della Sindone di Torino (“ Découvertes et études archéologiques de 1939 à aujourd’hui, concourant à éclairer les énigmes du Suaire de Turin ”), in La Sindone et la Scienza, Actes du IIe Congrès International de Sindonologie, Edizioni Paoline, Turin 1978, p. 60-61.  »40. «  Ils prirent donc le corps de Jésus et le lièrent de linges (othonia), avec les aromates, selon le mode de sépulture en usage chez les juifs.  » Le mot othonia désigne des bandes d’étoffe, des morceaux de tissu, plus particulièrement de lin (en latin  :linteamina). Lorsqu’il est traduit par “ bandelettes ”, conformément au sens courant qu’il revêt dans le vocabulaire médical, il évoque irrésistiblement la momification égyptienne, d’autant plus que saint Jean ajoute  : «  avec les aromates  ». Mais, précisément, l’Évangéliste écarte cette interprétation en ajoutant  : «  selon le mode de sépulture en usage chez les juifs  ».Le pluriel othonia désigne donc l’ensemble des linges funéraires qui ont servi à ensevelir Jésus  : la pièce d’étoffe que les Synoptiques appellent sindôn, “ linceul ”, et les bandelettes de tissu qui ont servi à attacher les pieds et les mains de Jésus, et qui furent sans doute elles-mêmes prélevées sur la grande pièce, déchirées à la hâte, car le temps pressait. La bande latérale, cousue à la partie principale du Saint Suaire de Turin, est peut-être un vestige de cette opération  : Gabriel Vial a établi que «  celle-ci a été recousue très peu de temps après qu’elle a été coupée, en tout cas à un moment où les deux longueurs étaient encore identiques, permettant ainsi un ajustement presque parfait  » 40CRC n° 271, février-mars 1991, p. 18. .41-42. «  Or, il y avait un jardin au lieu où il avait été crucifié, et, dans ce jardin, un tombeau neuf, dans lequel personne n’avait encore été mis. À cause de la Préparation des juifs, comme le tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus.  »Au cours de l’émission Corpus Christi, nous avons pu entendre le Père Boismard déclarer  : «  Dans les Actes des Apôtres, chapitre 13, d’après le discours que Paul prononce à Antioche de Pisidie, ce sont les juifs qui ont procédé à l’ensevelissement de Jésus. Alors, si c’est des juifs qui ont procédé à l’ensevelissement de Jésus, donc ils ne l’ont pas mis dans un beau tombeau tout neuf, n’est-ce pas  ? Ils l’ont mis dans une fosse commune  ! 41CRC n° 345, avril 1998, p. 21, infra, p. 139.  »Cette idée n’est pas neuve. Elle remonte à Loisy et à ce que le Père Lagrange appelait «  son odieuse hypothèse de la fosse commune où l’on aurait jeté Jésus  » 42Lagrange, Évangile selon Marc, Gabalda 1929, p. 443. .Non seulement l’hypothèse est odieuse et blasphématoire, mais elle manifeste la plus insolente indifférence aux textes. Et d’abord au texte allégué par le Père Boismard lui-même  ! En effet, saint Paul ne dit pas “ les juifs ”, mais «  les habitants de Jérusalem et leurs chefs(archontes)  » (Ac 13, 27), ce qui est exactement conforme aux données des quatre Évangélistes. Saint Jean commence par nommer Joseph d’Arimathie tout seul, sans autre qualification. Mais, pour prendre le Corps, ils sont plusieurs  : «  Ils vinrent donc…  » C’est à tort que des copistes ont corrigé ce pluriel en singulier, car «  il est bien entendu que Joseph ne fait pas cela tout seul  ; c’est un homme considérable qui a à sa disposition des serviteurs  » 43Ibid., p. 442. . Ce sont là «  les habitants de Jérusalem  » dont parle saint Paul. Quant à «  leurs chefs (archontes)  », ils sont dignement représentés par Joseph et Nicodème.Saint Marc et saint Luc précisent que ce Joseph était «  membre du Conseil  »; saint Matthieu, en le disant «  homme riche  », ce qui va sans dire pour un membre du Conseil, pense à la prophétie de l’Inconnu de l’Exil  : «  Dans sa mort, il est avec le riche.  » (Is 53, 9)Enfin, saint Paul dit en toutes lettres  : «  Ils le descendirent du gibet et le mirent au tombeau (éthèkan eis mnèméion).  » (Ac 13, 29) Bien sûr, saint Paul ne précise pas que le tombeau (mnèméion) était “ tout neuf ”; mais saint Jean l’affirme  : «  … un tombeau neuf, dans lequel personne n’avait encore été mis  ». Et saint Matthieu aussi  :«  Joseph prit donc le corps, le roula dans un linceul sans tache et le mit dans le tombeau neuf qu’il s’était fait tailler dans le roc  ; puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et s’en alla.  » (Mt 27, 59-60)Ce jardin où se trouve le tombeau neuf, c’est le Paradis retrouvé, explique l’abbé de Nantes. D’autant plus qu’il est situé à l’endroit même de la Crucifixion. La Croix est donc bien l’arbre de vie sauveur qui répond à l’arbre de vie du Paradis terrestre.Là encore, les données de l’archéologie révèlent que ce riche symbolisme correspond aux données les plus réalistes du terrain lui-même. Les sondages effectués par le Père Charles Coüasnon sous le Saint-Sépulcre, ont permis de reconstituer le site à l’époque du Christ  : «  Carrière abandonnée, comblée depuis longtemps, à proximité des murailles, près de la porte d’Éphraïm. C’est un jardin planté de quelques oliviers. Vers l’ouest, la limite du terrain est un pan vertical de rocher, où l’entrée d’un tombeau est taillée. Au-dessus, la colline reprend sa pente naturelle, avec d’autres jardins. Vers le nord, une autre paroi rocheuse et peut-être d’autres tombeaux, tandis qu’à l’est et au sud un mur de pierre sèche clôture le jardin. 44Charles Coüasnon, o.p., Le Golgotha, Bible et Terre Sainte n° 149, mars 1973, p. 14.  »

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