La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Le voile se déchire

CHAPITRE XIII

1. «  Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin.  » Non pas jusqu’à la mort de la Croix, qui n’est pas «  la fin  », mais tout simplement jusqu’au dernier instant de son séjour parmi les hommes, au moment de les quitter pour remonter vers son Père. Passons le verset 2, qui appartient au premier discours, prononcé la veille de la Passion, comme nous l’avons expliqué 3 CRC n° 347, juin 1998, p. 9, supra, p. 29..

3. «  Sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains et qu’il était venu de Dieu et qu’il s’en allait vers Dieu.  » Nous sommes bien dans le contexte de la Résurrection. Ce sont là les paroles adressées à Marie-Madeleine au matin de Pâques  : «  Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.  » (20, 17)

31-32. «  Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié  » – par sa Résurrection – «  et Dieu a été glorifié en Lui.  » En bon Fils, Jésus porte sa Résurrection à l’avantage de son Père, car c’est son Père qui lui a donné de se ressusciter lui-même, pour le récompenser d’avoir souffert dans l’obéissance.

«  Si Dieu a été glorifié en Lui, Dieu aussi le glorifiera en lui-même.  » En le ramenant près de Lui, en attirant son Fils sur son propre sein, le Père le fait accéder à la béatitude du Ciel dans son humanité. «  Et c’est tout de suite.  » Dans un instant, Jésus va les quitter et monter au Ciel.

34-35. «  Je vous donne un commandement nouveau  : aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. À ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples  : à cet amour que vous avez les uns pour les autres.  »

Comme l’explique le Père Mollat, le mot «  commandement  » n’exprime pas toute la richesse du mot grec  : entolè, c’est une douce indication de ce qu’il faut faire pour avoir la vie. «  Le rapprochement avec la “ parole ” de Jésus invite à traduire par  : enseignement  ; d’autres préfèrent parler de mandat ou de “ voie ”. Jésus a ouvert à ses disciples une “ voie ” nouvelle  ; il leur a révélé un monde, communiqué une vie, indiqué une œuvre, confié un “ projet ”. Le commandement comprend tout cela. 4Donatien Mollat, Saint Jean, maître spirituel, Beauchesne 1976, p. 125-126.   »

Cela fait beaucoup de choses. Cependant, notre Père aime à nous rappeler combien la préoccupation dominante de Notre-Seigneur est déconcertante dans sa simplicité  : «  Il ne nous demande pas de l’aimer lui-même, ni d’aimer son Père du Ciel, mais il nous donne un principe qui a l’air de petite morale prosaïque  : “ Aimez-vous les uns les autres. ” Impossible pourtant que ce soit sans lien étroit avec l’amour qu’il a soif d’obtenir de nous pour lui, pour la Vierge Marie, pour Dieu son Père.  » Il va d’ailleurs le dire plus loin (14, 21).

Le verset vingtième explicite cette voie nouvelle et permet de comprendre  :

20. «  En vérité, en vérité, je vous le dis, qui accueille celui que j’aurai envoyé m’accueille  ; et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.  » Entrer dans le grand œuvre du Christ, adhérer à la vérité, brûler de charité, c’est accueillir son envoyé  : celui qui accueille l’Apôtre accueille le Fils de Dieu  ; celui qui accueille le Fils accueille le Père.

CHAPITRE XIV

LE CHEMIN DU CIEL

1. «  Que votre cœur ne se trouble pas  ! Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures  ; je vais vous préparer une place.  » Comme Yahweh dans l’Ancien Testament, Jésus passe devant son peuple et lui ouvre un chemin pour préparer son établissement dans la Terre promise. C’est bien un discours d’Ascension  : au moment de les quitter pour monter au Ciel, Jésus affermit la foi et l’espérance de ses disciples par cette merveilleuse promesse qui, depuis, remplit le cœur de l’Église d’une attente inconfusible.

3. «  Et quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai près de moi, afin que, là où je suis, vous aussi, vous soyez.  »

Il y a donc un déplacement local, puisque la terre est un lieu et qu’Il va ailleurs, dans un autre lieu. Là-bas, il va préparer la place. Et de là-bas, il revient pour que les disciples aillent le rejoindre. Sans quitter son Père cependant, auprès duquel il a son séjour permanent  : «  Là où JE SUIS  »; l’expression est prégnante du Nom même de Dieu dans le quatrième Évangile, comme nous l’avons noté à maintes reprises  : «  JE SUIS.  » (cf. 7, 28; 7, 34-36; 8, 21-28; 8, 58; 11, 25; 13, 19) Il va donc là où il est déjà, dans le sein du Père. Et de là il revient parmi les siens, sans quitter le Ciel.

Pour aller dans la maison du Père, il faut Lui plaire. Le déplacement local doit être préparé, mérité, anticipé par un déplacement spirituel. Il faut vivre déjà en Dieu. Et le chemin pour vivre en Dieu, c’est Jésus. Mais Thomas ne l’entend pas ainsi. Schéma d’incompréhension  :

4-6. «  “ Et du lieu où je vais, vous savez le chemin. ”Thomas lui dit  : “ Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin  ? ”Jésus lui dit  : “ Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi. ”  »

La «  Voie  » (hodos), ou le «  Chemin  », c’est l’accès au Père que «  nul n’a jamais vu  » (1, 18), mais que lui, Jésus, connaît parce qu’il vient d’auprès de lui et qu’il retourne auprès de lui (13, 3). Pour aller au Père, il faut passer par Jésus, entrer dans son Cœur.

La «  Vérité  », c’est tout le secret de Dieu le Père, qu’un Dieu, Fils unique a fait connaître (1,18) en se faisant homme. Étant à la fois chair parmi les hommes et Verbe de vie auprès du Père, Jésus-Christ exprime cette Vérité de Dieu par des gestes et des paroles et toutes les manifestations de sa Personne.

La «  Vie  » est la Vie même de Dieu, à laquelle nous avons accès par ce Chemin, par ce médiateur, si nous croyons en son Nom, si nous adhérons à sa Vérité de Verbe fait chair. Nous devenons enfants de Dieu (1, 12), nourris du «  pain de Dieu, celui qui descend du Ciel et donne la vie au monde  » (6, 33).

Finalement, il est lui-même à la fois le Chemin et le but du Chemin, parce que le Père et Lui ne font qu’un  :

7. «  Si vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père  ; dès à présent vous le connaissez et vous l’avez vu.  »

Sur le visage de Jésus, les disciples voient les traits mêmes de la Face de Dieu. Mais notre Philippe va relayer Thomas dans le “ schéma d’incompréhension ”  :

8. «  Philippe lui dit  : “ Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. ”  » Erreur profonde  : si Jésus nous montrait le Père quand nous ne sommes pas encore remplis de l’Esprit-Saint, ni transformés à la ressemblance de Jésus, Philippe retomberait dans le monothéisme ancien.

9. «  Jésus lui dit  : “ Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe  ? Qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire  : “ Montre-nous le Père  ! ”  ?  »

Réponse inattendue où l’on touche du doigt l’inspiration divine. Depuis quarante ans, l’abbé de Nantes ne cesse de le répéter  : «  Aucun homme n’aurait pu concevoir pareils discours.  » À ma connaissance, il est le seul. Même Annie Jaubert ne voit dans le quatrième Évangile qu’ «  une puissante synthèse théologique qui intègre, avec certaines informations de première main, tant d’éléments culturels d’origine diverse  »  ! Et de chercher «  quelle distance il convient de mettre entre Jean l’apôtre et la rédaction de l’Évangile actuel  » 5 Annie Jaubert, op. cit., p. 41 et 51., pour donner à cette prétendue “ synthèse théologique ” le temps de venir au jour…

À Philippe, Jésus ne répond pas, comme un auteur quelconque lui aurait fait dire  : «  Prends patience, je te le montrerai.  » Mais Jean l’a entendu répondre  : «  Qui m’a vu a vu le Père.  » Seul un Dieu fait homme a pu prononcer une telle parole. Les Apôtres ont vu, entendu, senti, touché Jésus, en sa chair qui «  ne sert de rien  » (6, 63) sinon à atteindre son Âme, et par Elle le Cœur du Père. Et ils nous ont livré leur témoignage oculaire, auriculaire.

10. «  Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi  ?  » Circuminsession, inhabitation du Père dans le Fils et du Fils dans le Père  : Jésus qui est homme est dans l’Esprit pur qu’est le Père  ; et lui, le Père qui est Esprit, est dans l’être corporel de Jésus, que nous voyons, entendons, sentons, touchons à notre tour, que nous mangeons et buvons dans la Sainte Eucharistie.

«  Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même  : mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres. Croyez-m’en  ! Je suis dans le Père et le Père est en moi. Croyez du moins à cause des œuvres mêmes.  »

Jésus répond surabondamment aux questions de Thomas et de Philippe par des paroles éternelles, transcendantes, et tellement anthropomorphiques en même temps, que son Dieu n’a plus rien de commun avec celui des philosophes et des savants. Ce n’est pas le dieu d’Aristote qui est “ partout ” et donc nulle part. C’est le Dieu des chrétiens  : Quand Jésus-Christ va, le Père va avec lui. Dieu va et vient dans son Fils.

12-13. «  En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais  ; et il en fera même de plus grandes, parce que je vais vers le Père. Et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils.  »

Le Père et le Fils s’aiment. Ils sont comme l’un dans l’autre. Ils s’adressent mutuellement des demandes  ; n’ayant rien tant à cœur que de se faire plaisir l’un à l’autre, ils se réjouissent de leur gloire, tour à tour, et nous sommes pris dans cette circumincession d’amour, de telle manière que nous pouvons tout demander.

PREMIÈRE PROMESSE  : UN AUTRE PARACLET

14. «  Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements  ; et je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet, pour qu’il soit avec vous à jamais, l’Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu’il ne le voit pas ni ne le reconnaît. Vous, vous le connaissez, parce qu’il demeure auprès de vous. Il sera en vous.  »

Jésus désigne le Saint-Esprit comme son successeur, sous le nom de «  Paraclet  ». C’est la première fois que ce nom paraît dans l’Évangile. Le mot grec désigne celui qu’on appelle à son secours, dans un procès. «  Un autre Paraclet  »  : Jésus et le Saint-Esprit jouent donc l’un et l’autre ce rôle d’assistant, d’avocat, de soutien. Au Ciel, Jésus continuera à remplir cette fonction. Il sera «  notre avocat auprès du Père  », intercédant pour les pécheurs (1 Jn 2, 1). Connaissant Jésus, nous sommes conduits à donner à cet «  autre  » non pas les mêmes vêtements et apparences, mais une mission semblable auprès de nous. L’Esprit de vérité est un autre Jésus. Il est son révélateur auprès des croyants, son défenseur dans le procès que le monde intente à Jésus. Jésus est la Vérité, comme il vient de le dire (14, 6). L’Esprit viendra confirmer ses dires. Depuis son Baptême dans le Jourdain, l’Esprit-Saint résidait en Jésus. En lui, il demeurait auprès des disciples. Mais bientôt, quand Jésus ne sera plus là auprès d’eux, il sera en eux comme il était en Jésus.

Non seulement ces paroles n’ont pu venir à la pensée d’un simple homme mais l’esprit humain est dépassé, parce que de deux choses l’une  : ou bien Jésus ressuscité n’est pas capable de tout faire et il attend l’Esprit-Saint pour achever l’œuvre commencée  ; ou bien il est capable de tout et l’Esprit-Saint aussi, chacun de leur côté. Mais on ne voit plus pourquoi il sont deux.

Saint Thomas d’Aquin apporte une réponse en montrant que les deux processions, du Fils et du Saint-Esprit, ne sont pas identiques. Ce ne sont pas deux engendrements, comme de deux garçons dont l’un serait si parfait que l’autre n’aurait plus rien à faire. La première procession est un engendrement, la seconde une “ spiration ”  : mot chargé de mystère. Mais écoutons plutôt Notre-Seigneur poursuivre.

18. «  Je ne vous laisserai pas orphelins.  » Jésus dit cette parole avec un mouvement de tête vers la Vierge Notre-Dame qu’il nous donne pour Mère à tous, à jamais  ! (19, 25-27) Certes, c’est à l’Esprit-Saint qu’il pense. «  Mais, écrit notre Père, il y a entre la Vierge incomparable, la Mère aimable des Apôtres et des simples fidèles, et cet Esprit de Consolation une secrète affinité. Quand il descendra en tempête sur l’Église naissante, ce sera à la prière de Marie comme au jour de Cana et sur Elle d’abord qu’Il viendra reposer pour ce nouvel enfantement, comme jadis quand l’Esprit du Seigneur la couvrit de son ombre… 6 G. de Nantes, Pages Mystiques, t. I, p. 155.   »

«  Je viendrai vers vous.  » À peine remonté au Ciel, il reviendra. «  Je suis naïf, déclare notre Père, avec l’Église de tous les temps, et je dis  : c’est cela l’Eucharistie. Jésus est au Ciel, Jésus demeure au Ciel et cependant il vient sans cesse, il vient tous les jours dans notre âme par la communion sacramentelle et il séjourne dans le Tabernacle.  » Opportunément, l’Ange du Portugal a renouvelé cette certitude pour notre siècle par la prière qu’il a enseignée aux enfants de Fatima  : «  Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément, et je vous offre les très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles de la terre, en réparation des outrages, sacrilèges et indifférences par lesquels il est lui-même offensé. Par les mérites infinis de son très Saint Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, je vous demande la conversion des pauvres pécheurs.  »

19. «  Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus. Mais vous, vous verrez que je vis et vous aussi, vous vivrez.  » Une fois remonté au Ciel, le monde ne le verra plus, et les disciples non plus, car eux restent dans le monde en attendant que Jésus revienne les chercher. Cependant, du haut du Ciel, Jésus leur communiquera la vie glorieuse qui est désormais la sienne par la puissance de sa résurrection, en les nourrissant de sa Chair et de son Sang.

20. «  Ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous.  » C’est là ce que Philippe ne comprend pas encore (versets 8-10). «  Ce jour-là  », jour de la descente de l’ «  autre Paraclet  » (v. 14), ils commenceront à vivre de la même intimité avec Jésus qui lui-même vit en son Père, comme il l’avait promis à Capharnaüm  : «  De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.  » (6, 57) C’est l’Eucharistie qui communique aux fidèles la vie que le Fils tient du Père.

21. «  Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime  ; or, celui qui m’aime sera aimé de mon Père  ; et je l’aimerai et je me manifesterai à lui.  »

Il vient de le dire, ses “ commandements ” tiennent en un seul  : «  Aimez-vous les uns les autres.  » (13, 34) Observer un tel amour mutuel est chose impossible, humainement. C’est pourquoi il précise  : «  Oui, comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres.  » La charité fraternelle, dans l’Église, coule du Cœur même de Jésus comme de sa source vive qui est divine. Nous l’avons entendu au temps de sa vie publique  : Jésus a soif d’être aimé (8, 42). Il l’a encore crié du haut de la Croix (19, 28). Le moment est venu maintenant, avec le Don de l’Esprit (19, 30; 20, 22) d’allumer cet amour dans le cœur des disciples.

22. «  Judas – pas l’Iscariote – lui dit  : “ Seigneur, et qu’est-il advenu, que tu doives te manifester à nous et non pas au monde  ? ”  » Pourquoi Jésus ressuscité ne s’est-il montré qu’aux disciples  ? C’est l’objection de tous les incrédules, depuis Celse (vers 180 ap. J.-C.), jusqu’aux Norelli et Geoltrain de l’émission Corpus Christi, citant avec complaisance sur la chaîne Arte, à Pâques dernières, le “ Discours vrai ” (sic  ! ) de ce païen  : «  Est-ce que, de son vivant, alors que personne ne le croyait, il prêchait à tous sans mesure, et, quand il aurait affermi la foi par sa résurrection d’entre les morts, ne se laissa-t-il voir en cachette qu’à une seule femmelette et aux membres de sa confrérie  ? Est-ce donc que, durant son supplice, il a été vu de tous, mais après sa résurrection d’un seul  ? C’est le contraire qu’il aurait fallu. Si Jésus voulait réellement manifester sa puissance divine, il aurait dû apparaître à ses ennemis, au juge, bref à tout le monde. 7 Cité par Gérard Mordillat et Jérôme Prieur dans le livret Résurrection, Arte éditions 1998, p. 54.  »

Mais la question de Jude est sans malice. Il s’étonne naïvement du changement de programme, avec une vivacité toute spontanée, exprimée par kai (“ et ”) avant l’interrogation, qui répète avec étonnement ce qui vient d’être dit  : «  Et qu’est-il advenu, que…  » On n’invente pas une telle tournure  : Jean la rapporte pour l’avoir prise sur le vif.

23. «  Jésus lui répondit  : “ Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole…  » Chose impossible au monde indifférent ou hostile, parce que la parole «  ne pénètre pas  » en lui (8, 37.43.47). «  …et mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui. ”  »

La réponse à la question innocente de Jude vaut aussi pour les sarcasmes de Celse et de Geoltrain  : cette manifestation est réservée à ceux qui aiment. Il est facile de comprendre qu’il faut observer les commandements avec une obéissance toute filiale pour se rendre digne de l’inhabitation du Père et du Fils, puisque le Fils est la Parole même du Père.

24. «  Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles  ; et la parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.  » Par les souffrances de sa Passion, Jésus a prouvé cette docilité filiale, maintes fois proclamée pendant sa vie publique (7, 16; 8, 26; 12, 49). Le Père et le Fils ne font qu’un, et qui n’aime pas le Fils, n’aime pas Dieu. C’est là ce qui fait la différence entre les disciples et le monde, ou pour mieux dire, c’est là ce qui creuse entre eux un abîme. Cette opposition dramatique rend indispensable l’intervention du Saint-Esprit.

DEUXIÈME PROMESSE  : L’INSPIRATION DIVINE

25-26. «  Je vous ai dit cela tandis que je demeurais près de vous. Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera et vous rappellera tout ce que je vous ai dit.  » Il ne faut pas traduire «  vous enseignera tout et vous rappellera tout  », insiste notre Père à la suite du Père de La Potterie, comme si le Saint-Esprit devait enseigner quelque chose de nouveau par rapport à ce que le Christ a dit. Les deux verbes «  enseignera   » et «  rappellera  » doivent être liés en une seule action parce qu’ils n’ont qu’un seul et même objet  : l’enseignement du Christ. Le Saint-Esprit ne dit rien d’autre que ce que Jésus a dit. Mais il l’enseigne comme de nouveau  ; il le remémore et, par là, il fait comprendre et pénétrer les mystères des paroles et des gestes de Jésus. Le quatrième Évangile est, à cet égard, l’œuvre par excellence de cet Esprit-là. Mais aussi chacun des trois autres. C’est pourquoi on les dit “ inspirés ”  : écrits sous la mouvance de l’Esprit-Saint guidant les auteurs comme un instinct intime.

27. «  Je vous laisse la paix  ; c’est ma paix que je vous donne  ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble ni ne s’effraie.  »Le Père Lagrange observe que Jésus n’emploie pas ici une formule courante, qui eût été un simple adieu  : «  Ce qu’il laisse à ses disciples comme un legs spirituel, c’est une chose précieuse, non pas une paix quelconque, mais sa paix.  » Qu’est-ce à dire  ? Il s’agit vraiment d’une paix «  fondée sur le secours de Dieu, et qui affronte la guerre  ». En effet, tant que Jésus était là, auprès d’eux, «  ils étaient en paix avec Dieu qu’il leur apprenait à aimer, en paix entre eux, parce que sa voix calmait leurs disputes  ; ils ne craignaient pas leurs ennemis, étant confiants dans sa protection. C’est cette paix, la sienne, qu’il leur laisse, comme s’il était présent, par l’assistance qu’il leur a promise. 8 M.-J. Lagrange, Évangile selon saint Jean, Gabalda 1947, p. 393.  »

28. «  Vous avez entendu que je vous ai dit  : Je m’en vais et je reviendrai vers vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi.  » Voilà une parole qui a fait couler beaucoup d’encre dans le passé, et qui demeure incompréhensible en pure philosophie thomiste. Mais la philosophie relationnelle de notre Père l’éclaire singulièrement. Ce n’est ni la nature divine, ni la nature humaine du Christ qui le placent dans une condition inférieure à celle de son Père, mais sa relation de filiation. Un bon fils aime à reconnaître sa subordination  : il doit tout à son Père. C’est «  l’unique nature du Dieu Verbe incarné  », comme dira saint Cyrille d’Alexandrie, qui est inférieure à Dieu son Père, et qui le restera, même quand le Père aura glorifié le Fils, tout à l’heure, par son Ascension. L’allégorie de la Vigne va nous le faire mieux comprendre.

Extrait de la CRC n° 348 de juillet-août 1998,
et de Bible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 47-50

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