La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Commentaire de l’Évangile de saint Jean

Nouvel avertissement aux jurés, en ce Procès

Mesdames, Messieurs,

Avant que s’ouvre cette deuxième grande audience du Procès de Jésus dont vous êtes juges, investi de la fonction de conseiller de votre tribunal, je suis amené à vous proposer des conclusions provisoires à la suite de la déposition de l’apôtre Jean laissée en délibération lors de notre première grande audience.

Que valent les témoignages présentés par l’Apôtre, que valent ses preuves  ? Comment interpréter contradictoirement la résistance des autorités juives de Jérusalem et la défection générale du peuple de Galilée  ?

Voici l’état de la question, à ce jour  :

L’Apôtre, homme à maints égards éminent, affirme avant toute autre chose ce qu’il croit de Jésus de Nazareth. C’est une concession que nous lui avons faite, de nous mettre dans une ambiance de foi surnaturelle qui semble échapper à tout jugement de justice humaine, et c’est dans cette ambiance qu’ensuite il a dit ce qu’il a vu et entendu, faits et témoignages d’autres que lui, qui crurent ou qui ne crurent pas.

Ce qu’il croit, c’est ce qu’il a contemplé (theasthai), c’est “  la gloire ” de son Maître  : Jésus “ Fils de Dieu  ”, Dieu même, “ s’est fait chair ”. Sa mission fut d’apprendre au monde “ la Vérité ”. Non celle des Grecs, qui n’était que philosophie, ni celle des prophètes juifs, qui était certes religieuse quoique limitée à une Alliance et à des promesses – celles de la Loi de Moïse –, mais la Vérité du dessein de Dieu et de son annonciateur et porteur, Jésus-Christ, qui est ainsi, en lui-même, toute la Vérité de tout et sur tout, ainsi considéré par son disciple non seulement comme le Maître mais aussi comme le Sauveur du monde, le Tout de l’histoire du Ciel et de la terre. Telle est sa foi. Restait à la rendre crédible.

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Il nous fit donc entendre le témoignage de Jean le Précurseur, qui est certes un événement historique incontestable. Ce saint prophète salua Jésus comme le Messie attendu, qu’il annonçait. C’est un signe céleste qui l’en avertit, signe incontrôlable, la vue de cette colombe planant sur Jésus au moment de son baptême… D’où ces noms dont il le désigna, d’Élu de Dieu, d’Agneau de Dieu, de Rédempteur et de Sauveur du monde, en même temps que de révélateur de Dieu, selon Isaïe, par lequel le sens de la vie allait changer et se faire une immense conversion du monde. Il était si convaincant qu’une pléiade de jeunes gens l’ont quitté pour suivre Jésus.

Nous avons admiré la luminosité, le resplendissement de l’innocence, aussi bien de Jean-Baptiste que des disciples qui, à sa Parole, passèrent de l’un à l’autre Maître. Comment comprendre qu’une telle humaine beauté ait pu exciter tant d’hostilité et bientôt une si grande haine  ? C’est là que doit s’exercer notre sagacité, car nous avons à faire justice et donc, s’il se peut, en amont de la justice, à atteindre la Vérité, et la Vérité religieuse, puisque c’est elle qui est invoquée par les deux parties. On ne tue pas un innocent si ce n’est pour de graves raisons, des raisons sacrées. En jugeant de ces choses au fond, notre propre inspiration religieuse, notre foi est impliquée. Nous voilà pris nous-mêmes dans ce grand dilemme pour ou contre Jésus. C’est un événement mystique, sans aucun doute le plus considérable de l’histoire du monde  ; il échappe à tout jugement de justice humaine, et pourtant il vous faut juger. C’est votre fonction… divine.

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Le témoignage de Jésus qu’entreprit d’exposer ensuite notre témoin principal, relèverait de ce même domaine du mystère religieux, s’il n’y avait les signes. Jean-Baptiste n’en eut que d’intimes  ; Jésus les multiplia au vu et au su de tous, et toujours appuya sur eux sa prédication afin que tous croient. Ce furent parfois des promesses, fort énigmatiques, d’événements futurs et qui seraient des signes en leur temps  ; à leur sujet, nous sommes encore en suspens. Mais d’autres étaient sur l’instant décisifs, probants  : c’étaient des miracles, faits extraordinaires vus de tous et signifiants, leur sens amenant à contempler le mystère du Seigneur lui-même et à croire en tout ce qu’il disait. Et ce qu’en rapporte le disciple nous contraint d’admirer le Maître. D’où lui vient cette science, cette élévation, cette maîtrise  ? On ne peut réduire son cas à celui d’un imposteur quelconque ou d’un simple thaumaturge.

Il nous faut entrer dans le secret de cet être qui, loin de se défendre contre toute indiscrétion, veut se révéler à tous. Nous sommes donc conviés et intéressés, en cette nouvelle instance, à de nouveaux témoignages  ; nous ne serons en mesure de juger que lorsque nous aurons compris les raisons de l’hostilité ou de la déception des juifs, quand tous l’abandonnèrent.

Au moment où nous sommes parvenus de la vie du Maître, attestée par le disciple, la cause de Jésus nous paraît irrémédiablement compromise, tant en Galilée, sa propre petite patrie, qu’à Jérusalem, la Ville Sainte qui tient en son pouvoir les destinées temporelles et spirituelles du peuple juif. Tant de faux messies, d’imposteurs, ont connu ainsi l’engouement du populaire, l’attention critique des chefs et puis ont basculé dans la révolte ou le ridicule  ! La justice humaine n’eut même pas à intervenir, l’histoire les a oubliés.

Mais saint Jean n’a encore débité que six chapitres de sa déposition, sur vingt-deux. Et je vous préviens que la suite de cette histoire est fort logique. C’est un drame qui se noue, d’un intérêt sans égal, et le témoin le déroule sous nos yeux avec une habileté consommée. Le rédacteur de cet Évangile est d’une suprême intelligence  ; peut-on douter qu’il soit le disciple d’un Maître infiniment plus intelligent que lui, dont il ne prétend que raconter la vie et répéter les enseignements  ? Ainsi, nous savons ce qui maintenant doit nous être raconté  : après le choc de la prédication de Jésus dans les trois milieux d’évangélisation qui lui étaient ouverts, en Galilée, en Samarie et en Judée, intervient un triple échec. Le mouvement ainsi créé retombe, explique le témoin principal, faute d’un Esprit qui, venu du Père, eût ouvert les intelligences et les cœurs.

Dès lors, si Jésus s’obstine dans sa prédication, invoquant ses témoins, inévitablement les témoins contraires, les opposants, vont paraître en notre tribunal. Cette confrontation des témoins à charge et à décharge va nous occuper maintenant.

Je vous rappelle que Pierre, présenté par Jean dès le deuxième chapitre de son Évangile sous le nom de Céphas, et nommé par Jésus Pierre, cet apôtre qui s’est montré un “ roc ” dans la débâcle universelle, a sauvé Jésus de la déroute où ses disciples eux-mêmes étaient en train de le trahir et de l’abandonner. Par cette admirable parole  :

“ Seigneur, à qui irions-nous  ? Vous avez les paroles de la vie éternelle, et nous croyons et nous avons reconnu que vous êtes le saint de Dieu. ”

Voilà donc encore un témoin en faveur du Christ, et cette parole survient en appui du témoignage de l’Évangéliste.

Mais au même moment, Jésus lui-même défait ce que Pierre a fait, et Jean cite ceci, aussitôt après cela, comme s’il voulait exciter notre attention par la contradiction ainsi avivée  : “  N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les Douze, et l’un d’entre vous est un démon. ”

Ainsi, même dans le noyau des disciples les plus intimes et qu’on croirait inaccessibles au doute, quelqu’un trahit le Maître  ? “ Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote. C’est lui, en effet, qui devait le livrer, lui, l’un des Douze. ”

Inquiétude donc, et pour nous, intérêt à instruire notre procès avec un esprit non prévenu et ouvert à toutes les solutions possibles.

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Je vous préviens que cette deuxième audience sera lourde, et devra être partagée en quatre séances. S’il arrive à la Justice de tâtonner dans l’ombre, faute de témoignages et d’indices, faute de preuves d’aucune sorte, ici tout nous est donné en surabondance. Nous aurons à examiner le verdict porté en première instance par les adversaires de Jésus, selon lequel il aurait contrevenu aux lois de son pays et de sa religion, c’est tout un.

Extrait de la CRC n° 343 de février 1998,
et deBible, Archéologie, Histoire, tome 3, p. 9-10

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