La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’ÉVANGILE DE PAUL

IX. Le Mystère de la Rédemption

I. LES TRIBULATIONS DU SERVITEUR DE JÉSUS

«  Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.  »

FIXONS nos regards sur saint Paul, le juste persécuté pardonnant à ceux qui l’ont offensé, pour avoir ainsi accès au mystère du Christ Rédempteur.

Martyre de saint PaulCommençons par la petite introduction traditionnelle, mais tellement importante, qui compare l’Évangile de David, l’Évangile de Jésus et l’Évangile de “ Paul ”  :

Les psaumes retentissent des plaintes des hommes misérables qui implorent le secours de Dieu. (…) Ils sollicitent le pardon s’ils sont coupables, leur guérison s’ils sont malades, et toujours la libération de toute peine pour être heureux ici-bas. Ces psalmistes inspirés savent que le Messie lui-même continuera à mettre en Dieu son espoir, jusqu’à l’extrême limite de sa vie. Ils espèrent donc tout de Dieu, en sachant qu’il faut toujours conserver la foi en Lui quelque soit les épreuves.

Cependant, ils n’imaginent pas qu’elle puisse être un sacrifice d’agréable odeur à Dieu. (…) Le Livre de la Sagesse,qui croit en l’immortalité de l’âme, leur fera faire un progrès. Si le juste est l’objet d’une persécution intense de la part des méchants ici-bas, qu’il ne se décourage pas, dans l’autre monde, Dieu le récompensera. La souffrance reste un pis-aller, elle est toujours négative. (…)

Dans l’Évangile, à la différence des psalmistes, Jésus s’engage volontairement dans la voie des tribulations. Il est haï sans cause, par fidélité à son Père, et se sait le Serviteur de Yahweh annoncé dans l’Ancien Testament par le Livre d’Isaïe. (…) Il se sait le juste innocent du LivredelaSagesse, qui catalyse pour ainsi dire contre lui toute l’inimitié, toute la haine des hommes. Mais il garde sa confiance en son Père, sûr qu’Il ressuscitera.

Il enseigne à ses disciples que c’est une béatitude que la persécution à cause de son Nom. Chaque chrétien, à sa mesure, petite ou un peu plus grande, doit porter sa croix, subir la persécution, l’accepter, s’y résigner, pour être disciple du Christ, Lui ressembler.

Saint Paulentre immédiatement dans cette perspective et va accepter ses tribulations comme d’un Serviteur de Jésus. Ancien persécuteur, il sait très bien ce qu’un juif attaché aux traditions des pharisiens peut avoir de haine et de violence contre les chrétiens. (Ac 9, 1 et textes parallèles). (…)

Devenu chrétien lui-même, il saura, puisque c’est Jésus lui-même qui lui a révélé, que ce sera le Christ que l’on persécutera en lui. (…) Il ne cessera d’enseigner à ses chrétiens  : «  Qu’il faut passer par bien des tribulations pour entrer dans le Royaume de Dieu.  » ou encore dans 2 Tm 3, 12  : «  Oui, tous ceux qui veulent vivre dans le Christ avec piété seront persécutés.   » (…)

Saint Paul s’engage donc dans la voie de la souffrance, comme Jésus, volontairement, ce que les psaumes n’avaient pas imaginé une seule seconde. Mais il va vivre cette souffrance en exultant de joie, sentiment que nous ne trouvons pas dans l’Évangile. (…)

LA VIE DE SAINT PAUL  : DÉCALQUE DE LA VIE DE JÉSUS

Les Actes des Apôtres sont comme l’Évangile de Paul, racontant la vie de saint Paul, le sacrifice de saint Paul. (…)

Dès que Saul de Tarse devient chrétien, les juifs veulent le tuer. Les hellénistes, c’est-à-dire les juifs de la Diaspora, machinent sa perte. (Ac 9, 22-24)

Dès sa première mission, jalousie des juifs (13, 45), persécution, lapidation. Il est laissé pour mort sur le chemin et il ressuscite (verset 20e). Il se relève de cette lapidation, on se demande par quel miracle  ! C’est le Christ en lui qui lui redonne la vie.

Deuxième mission  : à Philippes, flagellation, emprisonnement… On croit que tout est perdu, mais non  ! Tremblement de terre, la prison s’ouvre, il est libéré  !

Dans les villes suivantes, les juifs vont le traquer comme des chiens dans une chasse à courre courent le gibier jusqu’à ce qu’il soit atteint, et c’est pourquoi l’apôtre fuit d’une à l’autre. (…) Jésus lui apparaît et le console  :

«  Sois sans crainte, continue de parler, ne te tais pas, car je suis avec toi et personne ne mettra la main sur toi pour te faire du mal, car j’ai un peuple nombreux dans cette ville  !   » (Ac 18, 9-10)

Troisième mission, qui commence à Ac 18, 23  : long séjour à Éphèse. (…) Il a été emprisonné et n’a jamais tant souffert. (…)

De là, il va à Corinthe  : complot juif contre lui (20, 3), puis il revient à Jérusalem. Les machinations des juifs ne font que croître. Dans son discours aux anciens d’Éphèse (20, 19), il s’attend à des chaînes et tribulations. Donc, il s’attend à ce que commence proprement sa passion, d’autant plus que, Agabus, le prophète, lui promet  : «  Les juifs te lieront comme ceci à Jérusalem (il se lie symboliquement) et ils te livreront aux mains des païens  » (21, 11). Cette prophétie d’Agabus est tout à fait parallèle à Lc 18, 31-34, où Jésus prévoit ce qui va lui arriver, que les juifs le persécuteront et le livreront aux païens.

Arrivé à Jérusalem, on cherche à le mettre à mort. (…) Le procès de Paul est une nouvelle mouture, une nouvelle manifestation de ce toujours même procès de Jésus qui sera toujours le même à travers les temps, dans ses saints comme il l’a été dans sa propre personne.

Voilà ce que fut, en résumé, la vie de saint Paul. (…)

POURQUOI SAINT PAUL SOUFFRE-T-IL  ?

Par obéissance à Dieu, comme Jésus-Christ, et avec la joie de l’Esprit-Saint. (1 Th 1, 6-7; 2 Th 1, 4.; 2 Co 1, 5-11 et 7, 4-5, etc.) (…)

– Deuxièmement, par union d’amour, désirant l’imitation avec Jésus-Christ. On ne peut pas ne pas vouloir porter la Croix, souffrir quand on aime Jésus-Christ, on comprend que c’est là qu’on le retrouvera d’abord  : sur la Croix et pas ailleurs. (….)

Lui, Paul, juif, pharisien, avait tout pour réussir dans la vie  :

«  Mais tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage, à cause du Christ. Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur.  » (Ph 3, 7)

Le mot «  supériorité  » est mal traduit, parce que connaître le Christ Jésus, c’est meilleur que tout.

«  À cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets [comme du fumier, comme de l’ordure], afin de gagner le Christ, et d’être trouvé en lui, n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi  ; le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances…   » (Ph 3, 8-10)

D’abord la résurrection, c’est d’abord être baptisé, d’abord être uni à Jésus dans la résurrection déjà spirituelle, pour s’engager dans les souffrances en communion avec Lui.

«  … lui devenir conforme dans sa mort [c’est-à-dire être crucifié comme Lui]afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts [à passer dans la vie céleste, si possible avec mon corps]. Non que je sois déjà au but, ni déjà devenu parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus.  » (Ph, 3, 10-14)

C’est magnifique  ! Qu’est-ce que vous voulez dire à un homme comme ça  ? Le retenir sur la voie de la Croix  ? C’est impossible  !

– Troisièmement, par dévouement apostolique, car c’est par cette souffrance que son Évangile prend sa force, que c’est le propre du mystère de la Croix du Christ, d’attirer au lieu de repousser, ceux du moins qui ont été choisis par Dieu, qui ont la Foi.

Écoutez-le alors qu’il y a vingt-cinq ans qu’il est persécuté  :

«  En ce moment, je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son Corps, qui est l’Église.  » (Col 1, 24)

Les persécutions du Christ continuent en lui. (…) Mais s’il lutte, si le Christ lutte en lui, c’est pour ses chrétiens.

«  Et c’est bien pour cette cause que je me fatigue à lutter, avec son énergie qui agit en moi avec puissance.   » (Col 1, 29)

C’est l’énergie du Christ qui agit en lui tandis qu’il lutte avec sa faiblesse, car c’est une dure bataille.

«  Oui, je désire que vous sachiez quelle dure bataille je dois livrer pour vous, pour ceux de Laodicée, et pour tant d’autres qui ne m’ont jamais vu de leurs yeux.   » (Col 2, 1) (…)

– Quatrièmement et enfin, parce que c’est par la Croix que l’on va à la gloire. Il y a la promesse de la vie éternelle, de la résurrection de la chair pour une masse de gloire, cette promesse est attachée à ceux qui souffrent, qui ont foi en la Croix du Christ, mais bien plus, à ceux qui portent la Croix.

«  Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps. (…)

«  Mais possédant ce même esprit de foi dont il est écrit  : “ J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ”, nous croyons, nous aussi, et c’est pourquoi nous parlons, sachant bien que Celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera nous aussi avec Jésus, et nous placera près de lui avec vous. (…)

«  Oui la légère tribulation d’un moment nous prépare, bien au-delà de toute mesure, une masse éternelle de gloire.   » (2 Co 5, 10; 13-15; 17)

PREMIÈRE CONCLUSION

La souffrance n’est pas pour saint Paul une immolation, un sacrifice expiatoire pour le péché, ni pour ses péchés ni pour le péché de quiconque. Il est sauvé par le Christ, il n’a pas la prétention d’être un sauveur. Cela vient de sa vision de Damas. Il a vu Dieu se faire homme, et lui apparaître sous les traits du crucifié. Il comprend très bien que c’est Dieu fait Homme qui sauve les hommes, tandis que lui n’est qu’un pauvre homme, un néant, une créature. (…)

Cependant, Paul sait qu’il est disciple du Christ, membre de son Corps qui est l’Église, et qu’à ce titre, le mystère de persécution, de haine, de souffrance du Christ se continue en lui. Il porte la Croix du Christ, continue son œuvre, non pas de Rédemption, mais de ministère apostolique. (…) Il souffre la persécution, mais c’est le Christ qui la souffre en lui, qui la porte en lui et voilà pourquoi il n’est pas du tout honteux de parler de ses propres souffrances, de sa passion, de sa mort. Il sait que c’est le Christ qui va vivre tout cela en lui  ; il en a la preuve, l’expérience directe. C’est le martyre apostolique. (…)

II. LE FILS DE DIEU RÉDEMPTEUR

«  Pardonnez-nous nos offenses.  »

Jésus crucifiéÉtudions la Rédemption en Notre-Seigneur Jésus-Christ, auteur de ce mystère et modèle de charité, cela nous permettra de comprendre davantage la parole du Pater  : «  Pardonnez-nous nos offenses.  »

INTRODUCTION

L’Évangile de David. (…) Le juste, dans l’Ancien Testament, comprend que Dieu le frappe pour le punir de son péché. Les psalmistes (Ps 49 et 50) comprennent tout de même que le pardon divin s’obtient mal par les sacrifices du Temple, mais qu’il se mérite par la contrition, l’amour du cœur.

Cependant l’Ancien Testament n’accède pas à cette offrande de soi-même en sacrifice pour le péché. Même le Livre de la Sagesse ne sera pas effleuré par cette idée. Seul le Livre d’Isaïe présentera le serviteur de Yahweh comme s’offrant volontairement en sacrifice pour les péchés de la multitude, pour tous. C’est tout à fait unique dans l’Ancien Testament. (…)

L’Évangile de Jésus. (…) Ce qu’il y a de nouveau, c’est Jésus pardonnant indéfiniment les péchés, Il ne compte pas. (…) Si Jésus pardonne facilement, c’est qu’Il prend en compte le péché des hommes, mais un jour viendra où ce sera lui qui les expiera.

Jésus en se souvenant très nettement d’Isaïe 53e, va annoncer sa mort comme un sacrifice pour le salut des âmes. C’est absolument nouveau  ! (…)

– Mt 20, 28  : «  Le Fils de l’Homme est venu, non pas pour se faire servir, mais pour servir…  » C’est bien le Serviteur de Yahweh, d’Isaïe, qui est visé là. Il est donc le Serviteur. «  … et donner son âme [sa vie] en rédemption pour beaucoup  ». «  Pour beaucoup   », dans ce texte-là, veut dire «  pour tous  », selon le même mot hébreu d’Isaïe 53.

– Puis, à la Cène, Mt 26, 28, Jésus dit  : «  Ceci est mon Sang, le Sang de la Nouvelle Alliance, qui sera répandu pour beaucoup en rémission des péchés.  »

Cela veut dire que la mort de Jésus sur la Croix sera un sacrifice d’expiation, un sacrifice dont tous les sacrifices d’animaux de l’Ancien Testament n’étaient que des figures, en eux-mêmes grossiers, inefficaces, mais annonçant dans la foi ce Sacrifice qui allait venir où le Corps du Christ serait l’objet de l’immolation, et c’est le Christ lui-même, Prêtre, qui offrirait cette Victime.

L’Eucharistie, dont il est question précisément au Jeudi saint dans cette parole du Christ, sera le rite mémorial, commémoratif de ce Sacrifice. L’Eucharistie sera encore ce Sacrifice, mais sans fin commémoré à travers les siècles, et toujours en rémission des péchés pour la Rédemption des multitudes.

Le sacrifice de la Croix et sa réitération par l’Eucharistie sont donc un seul et même acte, tellement central, essentiel pour saint Paul, que celui qui croit à ce Corps livré, à ce Sang répandu, reçoit ainsi la vie de Dieu en lui, le salut, tandis que celui qui n’y croit pas, celui qui ne discerne pas, qui ne reconnaît pas dans ce pain et ce vin le Corps et le Sang du Christ, celui-là est maudit. Tel est la révélation de 1 Co 11, 29-32. (…)

L’Évangile de Paul. Au centre de cette grande apparition trinitaire du chemin de Damas, il y a la CROIX DU CHRIST. (…)

Tout saint Paul est une vision du Père, du Fils et du Saint-Esprit, mais le Fils est Jésus de Nazareth et Jésus Crucifié (Col 1, 14), en qui nous avons la rédemption, la rémission des péchés. Il n’y a donc pas moyen de faire de saint Paul un tenant de la théorie teilhardienne où le Christ serait la sagesse du Père, créant l’univers et conduisant l’univers à son point de perfection suprême par une évolution continue et sans drame.

Au milieu de la vision de saint Paul, il y a le drame de la Croix, la rémission des péchés. Le Christ s’est incarné pour la Croix, et cette Croix le hante, elle constitue le premier et le dernier mot de sa prédication.

Aux Galates, qui sont en train de se laisser prendre par le judaïsme, il dit  :

«  Ô Galates sans intelligence, qui vous a ensorcelés  ? À vos yeux pourtant ont été dépeints les traits de Jésus Christ en croix.   » (Ga 3, 1) (…)

Aux Colossiens  :

«  Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.  » (1 Co 2, 2) (…)

Tout le mystère de la Rédemption est là. Imaginez que vous êtes les témoins de cette vision, de ce Seigneur de gloire qui est là devant vous, souffrant, mourant sur la Croix, qui vous regarde avec des yeux pleins d’amour  :

«  Qui êtes-vous Seigneur  ?

Je suis Jésus que tu persécutes  ! Il n’est pas bon pour toi de regimber sous l’aiguillon…  »

Comment voulez-vous après cela que saint Paul prêche autre chose que Jésus et Jésus Crucifié qu’il a vu et qui lui a parlé  ?

POURQUOI LA CROIX  ?

Dans le Credo de saint Paul, on trouve cette parole  : «  Le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures  » (1 Co 15, 3). (…)

Pourquoi fallait-il que le Christ mourût pour nos péchés  ? L’AMOUR A FAIT CE SACRIFICE POUR TOUCHER LE CŒUR DE L’HOMME.

C’est l’explication que saint Paul va nous donner du mystère de la Rédemption.

– Premièrement, pour saint Paul qui a vu le Seigneur de gloire comme image du Dieu Sauveur, le motif souverain et premier de la Croix, c’est l’amour de Dieu notre Père et de Notre-Seigneur, pour nous, pécheurs. (…) Il faut reconnaître et dire que le pardon des péchés est de la part de Dieu une pure grâce, un acte d’amour absolument gratuit. (…)

«  Car c’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde…  » (2 Co 5, 19)

C’est Dieu qui a l’initiative, ce n’est pas Jésus qui dit  : Je vais souffrir pour calmer la colère de mon Père, obtenir qu’il se calme et qu’il pardonne aux hommes.

«  … ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de la réconciliation. Nous sommes donc en ambassade pour le Christ  ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ  : laissez-vous réconcilier avec Dieu.   » (2 Co 5, 19-20) (…)

Voilà le premier acte, le premier point. Ce texte est capital. Il a son correspondant dans Col 1, 22. Et de toute manière, nous trouverions beaucoup de textes comme ceux-ci. (…)

– Deuxièmement, quelle nécessité pour le Christ de souffrir et mourir crucifié  ? Ne pouvait-il simplement annoncer son pardon, son amour  ? Ne pouvait-il simplement opérer en paroles, par quelque rite liturgique, sacramentel, cette réconciliation  ? (…)

Saint Paul pense en termes de justice humaine, cela va nous étonner  ! Il répond, sans aucune hésitation ni objection  : il le fallait  ! Il fallait qu’il souffrît. Pourquoi  ? Pour payer la rançon du péché. Pour l’instant, ne cherchez pas à comprendre. (…) L’amour a fait ce sacrifice, mais c’est un sacrifice de justice, d’expiation. Rm 4, 24  : il s’est livré à cause de nos crimes et il a ressuscité pour notre justification. Il fallait que quelqu’un paye. Le Christ a payé et nous a délivré les billets de sortie de l’enfer pour ainsi dire.

«  Celui qui n’avait pas connu le péché [Jésus], Il l’a fait péché pour nous…   » (2 Co 5, 20-21)

Ce «  Il  », c’est Dieu le Père. C’est cela qui donne à craindre que Dieu le Père n’ait été en colère contre son Fils. Non, c’est une autre raison que nous verrons tout à l’heure. Mais d’abord, voyons le fait  : Dieu envoie son Fils et Dieu le fait “ péché ”, à notre place, afin que, en Lui, nous devenions justice de Dieu. Voilà pourquoi saint Paul dit aux Corinthiens qui se livrent à toutes sortes de crimes  : Tenez-vous tranquilles  : «  Vous avez été bel et bien achetés  !   » (1 Co 6, 20) (…)

Il y a un unique Médiateur, dira encore saint Paul, et il «  s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage rendu aux temps marqués.  » (1 Tm 2, 6). Telle fut la manifestation de l’amour de Dieu. (…)

La pure grâce de Dieu entre dans ce cadre étroit et contraignant, de la justice humaine, car on ne peut pas dire à un brigand qui aura tué trois agents de police, quatre mères de famille et cinq enfants  : «  Maintenant, amnistie, on pardonne  !   » C’est impossible  ! Dans les catégories humaines, il faut que quelqu’un paye. Mais il ne faut pas dire que de payer ainsi s’imposait à Dieu, Il l’a voulu ainsi, afin que son amour soit exactement compris et donc, aimé et embrassé par les hommes.

– D’où mon troisièmement  : la Croix est une invention de la folle sagesse de Dieu, pour toucher nos cœurs. (…)

Le péché n’est rien s’il est pardonné par simple décret. Le pardon n’est rien s’il est aussi universel, total et inconditionnel. «  Cela ne vous fait vraiment rien  ? dit le pécheur à Dieu. Alors, je recommence  !  » L’amour de Dieu, s’il pardonne d’un mot, sans que cela ne lui coûte rien, n’est pas une vraie miséricorde, il est sans contenu, froid, indifférent. (…) Si Dieu n’a plus ni colère ni amour en face du péché des hommes, c’est que ce Dieu est le Dieu des philosophes, complètement indifférent aux hommes.

Tandis que saint Paul, lui, a vu Jésus crucifié, ravagé de douleur à cause des persécutions qu’il lui faisait subir, et il en a été bouleversé. (…)

Rm 3, 24-26 et suprêmement, 2 Co 8, 9, explique tout le mystère de la Rédemption, éclairé grâce à Feuillet s’appuyant sur l’exégèse lumineuse de saint Thomas d’Aquin. (…)

Suivons la traduction de Feuillet, à la suite de saint Thomas  :

«  Vous connaissez, en effet, la libéralité [c’est-à-dire l’amour, la miséricorde, la grâce] de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous [c’est-à-dire pour nous tous, les pécheurs, ceux qui se sont révoltés contre Dieu, et sont tombés dans la misère du péché], tout riche qu’il était [et qu’il demeure – évidemment !] s’est fait pauvre [à un certain jour – le verbe indique une action dans le temps ; tandis que « tout riche qu’il était », cela veut dire installé qu’il était depuis longtemps, depuis toute éternité dans la richesse], afin de vous enrichir [non pas « de sa pauvreté », mais :]au moyen de sa pauvreté.  »

Comprenez ce que cela veut dire, dit saint Paul aux Corinthiens  : (…)

Vous connaissez en effet la grâce, la miséricorde, la bonté, l’amour, la libéralité de Notre-Seigneur à ceci  : d’infiniment riche de toute la Sagesse, beauté et grandeur de Dieu, qu’il était et qu’il demeure, Il s’est fait, pour vous, pauvre, misérable, dépouillé. Il a souffert sur la Croix, afin de vous enrichir par le moyen de cette pauvreté. Il a voulu vous frapper par ce spectacle d’épouvante de la Croix, pour vous faire sortir de votre orgueil, de votre indifférence, et afin compreniez de quel amour vous êtes aimés. C’est par votre Foi que l’amour, la miséricorde de Dieu vous atteindra et que vous seront communiquées toutes les richesses de la grâce. Vous êtes justifiés par la Foi en la Croix. (…)

Je vous ai expliqué ce mystère, théoriquement, comme un latin, mais saint Paul va nous le révéler par des images, des allégories, une typologie qui va reprendre les événements de l’Ancien Testament. (…)

Première typologie, première allégorie  : celle de l’obéissance du Christ, opposée à la désobéissance d’Adam. (…)

C’est ce que saint Paul explique dans Rm 5, 19  :

«  Comme en effet par la désobéissance d’un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle constituée juste.  »

Encore une fois, à la désobéissance d’Adam ne peut pas répondre un décret divin pardonnant. Répond à la désobéissance d’Adam, l’acte d’obéissance de la Croix du Christ. Elle annule la désobéissance d’Adam, et les disciples du Christ n’auront qu’à obéir comme Lui pour être sauvés.

Ph 2, 6-7; He 4, 6 et 12; He 5, 8; 12, 2 développent pareillement cette démonstration de l’obéissance qui me semble une «  dramaturgie pédagogique  ». Jésus a voulu la Croix, comme un bon pédagogue, pour nous expliquer qu’il faut obéir là où Adam a désobéi. (…)

Deuxième explication  : dramaturgie du procès criminel.

C’est une mise en scène qui est en partie juste, mais aussi en partie fausse, pour démontrer que la Croix est un Sacrifice expiatoire, propitiatoire. L’épître aux Romains 8, 3-4 est une parabole. Ce n’est pas Dieu qui frappe son Fils, c’est Dieu qui dit à son Fils  :

Nous allons donner aux hommes une représentation de notre amour. Tu es prêt  ?

– Ecce venio, oui, Seigneur, je viens pour faire votre volonté.

– Eh bien, il faut que tu prennes sur toi, dramatiquement, la sentence de condamnation de leur péché.

– Oui, Père  !

– Pour les avertir de ce que coûte le péché et qu’ils comprennent la gravité du mal qu’ils nous ont fait, la bonté que nous avons de leur pardonner, et pour que leur cœur soit touché, qu’ils nous donnent leur foi, afin que nous puissions, à cette seule condition, les investir enfin de la grâce divine.

Quelqu’un s’est interposé, a payé à notre place  : «  Notre Pâque est immolée, c’est le Christ.   » (1 Co 5, 7) (…) C’est donc bien un sacrifice de substitution, une réconciliation par le Sang du Christ, mais ce n’est pas la colère ou la justice de Dieu qui l’a exigé, c’est son amour. (…)

Dans les épîtres de la captivité, Paul donnera à cette dramaturgie juridique une forme très impressionnante pour l’imagination  :

«  Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire  ; il l’a supprimée en la clouant à la croix. Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacle à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal.   » (Col 2, 14)

C’était la condamnation de Dieu sur les crimes de l’homme qui précipitait «  cette masse d’hommes qui marchent à l’enfer  », comme dit saint Ignace. Mais le Christ est venu, Il a pris cette cédule et l’a clouée à la Croix. Il a souffert la Croix pour annuler ce jugement et maintenant, dans son cortège triomphal, Il traîne les démons vaincus derrière Lui. (…)

Troisième parabole, que je ne développerai pas aujourd’hui parce qu’elle est immense  : dramaturgie de sacrifice rituel.

L’épître aux Hébreux est tout simplement une explication de ce qui est moderne, la Croix du Christ, par ce qui est ancien, le rituel de l’Ancien Testament. Cette épître s’adresse aux prêtres convertis du judaïsme, et développent une argumentation rabbinique qui nous touche moins que les dramaturgies précédentes. (…)

J’en viens à ma conclusion.

Paul annonce le mystère de la Rédemption, sublime invention de Dieu  ! Conjuration des trois Personnes divines pour sauver les hommes, non pas pour les laisser dans leur péché en leur disant  : «  Je vous aime, je vous aime…   », mais pour toucher leur cœur afin qu’ils se convertissent et qu’ils vivent.

Ainsi Jésus a-t-il assumé la Passion que ses ennemis lui imposèrent, comme une immolation venue de Lui-même, offerte intérieurement au Père en sacrifice d’expiation pour les péchés des hommes, afin que l’amour de Dieu soit manifesté à la mesure du péché qu’Il pardonne.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de S 63  :L’Évangile de Paul
Conférences du vendredi 16 septembre 1983

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