La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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L’ÉVANGILE DE PAUL

VI. La vie dans le Christ par l’Esprit

«  Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel  !  »

Pierre et Paul

APRÈS avoir vu le Dieu de gloire et, en son sein, Jésus-Christ le Seigneur de Gloire et de miséricorde, saint Paul a eu l’expérience du Saint-Esprit. Mais d’abord, que nous enseignent les Évangiles de David et de Jésus sur la troisième personne divine  ?

Les psalmistes de l’ÉvangiledeDavid n’ont pas l’Esprit-Saint d’une manière stable, sûre, patente et efficace. Ils en sont malheureux, et aspirent à la sainteté qui leur manque. (…) L’Ancien Testament, par Jérémie et Ézéchiel, annonce que Dieu changera un jour le cœur des hommes, d’un cœur de pierre en un cœur de chair. Il leur communiquera cette ardeur intérieure qui leur fait défaut. (…)

L’Évangile, lui, se concentre sur le seul Jésus. C’est en Lui qu’il y a l’Esprit de Dieu. Pour ses disciples, il annonce, dans le Discours après la Cène, l’irruption d’une vie nouvelle, la venue d’un Esprit-Saint, qui advint le jour de la Pentecôte. Nouveauté radicale dans l’histoire du monde. «  Vos fils et vos filles prophétiseront.  » disait le prophète Joël, cité par saint Pierre.

On peut dire que, sur ce point, on n’a tout de même pas attendu saint Paul  ! L’Esprit-Saint est venu avant lui. Il est “ tombé ” – c’est le mot employé par saint Luc – non seulement sur les Apôtres, mais aussi sur les juifs convertis, et même sur les païens. (…)

La preuve de cette irruption de l’Esprit-Saint est indubitable. Il n’y a rien de plus historique. Dans les épîtres de saint Paul comme dans les ActesdesApôtres, on voit que les chrétiens, du jour de leur baptême et de l’imposition des mains qui leur a été donnée, sont saisis par l’Esprit-Saint et se livrent à des actions qui dépassent l’ordre de la nature  : prophéties, glossolalie, guérisons, etc. Cette Église, dans sa première génération, est une Église de thaumaturges. (cf. Rm 15, 19; 1 Co 2, 4; 4, 19; 14, 25; Ga 3, 1-5; 1 Th 1, 5; He 2, 3…)

Maislui, Paul  ? Comment a-t-il fait l’expérience de l’Esprit-Saint  ? (…) Il se relève de sa vision de Damas, aveugle et silencieux. Après trois jours, arrive Ananie pour lui imposer les mains, «  afin que tu retrouves la vue et que tu sois rempli de l’Esprit-Saint  », et il le baptise. (Ac 9, 17) (…) Il s’est donc senti rempli de l’Esprit-Saint par l’imposition des mains d’Ananie. C’est à partir de ce moment-là qu’il s’est laissé conduire par l’Esprit-Saint dont il sentait en lui la force. (…)

Saint Paul ne va pas tellement insister sur les manifestations physiques du Saint-Esprit, c’est-à-dire les nombreux charismes et miracles abondant dans la primitive Église, mais bien davantage sur le rôle moral et mystique du Saint-Esprit. Il va montrer son utilité, sa présence active dans l’Église et dans les âmes des chrétiens. (…)

UNE TRANSFORMATION QUASI PHYSIQUE DE L’HOMME INDIVIDUEL

Alors que tous les fils d’Adam étaient entraînés comme fatalement dans le péché et donc dans la mort (Rm 5 et 6), alors que cet esclavage produisait ses fruits honteux (Rm 7) et que la Loi mosaïque ne faisait que renforcer ce mal, saint Paul se fait l’écho du désespoir humain  :

«  Malheureux homme que je suis  ! Qui me délivrera de ce corps qui me voue à la mort  ? Grâces soient rendues à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur  !  » (…) (Rm 7, 14)

Dieu a envoyé son Fils et son Fils nous a transformés. Comment cela  ? En nous envoyant le Saint-Esprit par qui nous avons été redressés, et qui nous a rendus des fils. Le Saint-Esprit est la cause efficiente de notre transformation. Saint Paul le redit très souvent. (Rm 8; Ga 3; 4; 5 etc.) (…)

Par le Baptême, nous sommes morts au monde, à la faiblesse et au péché du monde. L’Esprit-Saint est désormais en nous pour orienter notre liberté, non vers la licence, mais le vers le bien et la sainteté  :

«  Or, je dis  : laissez-vous mener par l’Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire la convoitise charnelle.  » (…)

«  Mais si l’Esprit vous anime, vous n’êtes plus sous la Loi. Or on sait bien tout ce que produit la chair  : fornication, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, disputes, dissensions, scissions, sentiments d’envie, orgies, ripailles et choses semblables – et je vous préviens comme je l’ai déjà fait, que ceux qui commettent ces fautes-là n’hériteront pas du Royaume de Dieu.  » (Ga 5, 16-21)

Avec l’Esprit-Saint, vous êtes un bon arbre, la sève qui est en vous est la sève de l’Esprit-Saint qui va produire de bons fruits.

«  – Mais le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi. Or ceux qui appartiennent au Christ Jésus ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises. Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir.  »(Ga 5, 22-25)

Admirable portrait de l’être intimement sanctifié. L’Esprit de Dieu succède donc à la loi de la chair, car, par le Baptême, nous sommes morts à la vie de la terre pour ressusciter avec le Christ. Le démon a été chassé et l’Esprit Saint, qui est l’Esprit de Jésus-Christ nous a pris en charge, libéré, tiré des bas-fonds du péché. Il n’y a donc plus de condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus (cf. Rm 8, 2-4; 5-9). (…)

L’ACTION DE L’ESPRIT-SAINT DANS L’ÉGLISE

L’Esprit-Saint est celui qui travaille à construire l’Église, le corps du Christ, à partir de membres dispersés, ici les Juifs, là les Grecs et parmi les Grecs, les Barbares et les civilisés. Il est la force d’unification de ce corps   :

«  Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous  ?  » Ce qui pourrait s’entendre d’une manière individuelle, mais ici, il s’agit bien de l’Église de Corinthe.

«  Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, [si un prédicateur vient là pour détruire cette unité de l’Église]celui-là, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est sacré et ce temple, c’est vous.  » (1 Co 3, 16-17)

L’Esprit-Saint est donc en travail dans la communauté, mais sans pour autant que l’Église ne devienne une dictature, un collectivisme, une fourmilière. L’Esprit-Saint agit dans la communauté parce qu’il supervise l’ensemble, mais il ne peut le faire que parce qu’il agit dans chaque âme, dans chaque membre de la communauté. Ce n’est donc pas une pression extérieure qui fait l’empire du Christ. (…)

«  L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné.  » (Rm 5, 5)

Parole magnifique, qu’il faut savoir par cœur  ! Ainsi, toute la vie nouvelle, la vie chrétienne provient donc de cette force qui est une personne divine. (…) Il donne la charité (1 Cor 13), la joie (1 Th 1, 6), la force (2 Tm 1, 12). Il procure la gloire dans le ministère de la Parole (Tt 3, 5-6). C’est Lui qui fait notre sanctification personnelle, tout en opérant la sanctification harmonieuse du corps tout entier. (…)

LE RÔLE MYSTIQUE DU SAINT-ESPRIT

Le rôle mystique de l’Esprit-Saint me paraît un enseignement proprement paulinien. (…) Saint Paul nous ramène à ses contacts intuitifs, ses contacts fréquents, répétés, qu’il a eu avec le Christ, en de nombreuses visions. Le Christ l’a instruit, il a progressé dans la connaissance de son mystère, mais il a senti d’expérience que s’il pénétrait le mystère qu’il voyait de ses yeux, de son corps ou de son esprit, c’était par la force du Saint-Esprit. Voilà pourquoi il peut enseigner avec autorité  :

«  C’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit  ; l’Esprit en effet sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu. Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui  ?  »

«  De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu. Or, nous n’avons pas reçu, nous, l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits.  » (1 Co 2, 10) (…)

Saint Paul n’est pas un homme qui feuillette les livres pour se construire une théologie nouvelle. (…) Avec l’Esprit-Saint, l’Esprit de Dieu qui est en lui, il est capable de juger de la valeur du système des philosophes ou des rabbins. Mais personne d’entre eux n’est capable de juger l’enseignement de saint Paul, car ce sont des choses divines.

«  “ Qui en effet a connu la pensée du Seigneur, pour pouvoir l’instruire  ? ” [Citation d’Isaïe]Et nous l’avons, nous, la pensée du Christ.  » (…)

Mais quel est donc le ministère de l’Esprit-Saint  ? Saint Paul l’explique en un chapitre de la deuxième aux Corinthiens, où il compare le rôle de Moïse, ministre des mystères de Dieu dans l’Ancienne Alliance, à celui de l’Apôtre, intendant des mystères de Dieu qu’il est lui-même. (2 Co 3, 6 à 4, 6)

Comme d’habitude, ses sublimes et lyriques envolées surviennent en pleine basse polémique, en pleine casuistique morale avec ses ennemis. Il est justement question de juifs qui se prévalent de Moïse contre son Évangile. Paul va donc établir un contraste entre la religion de Moïse et la religion chrétienne. (…) Ce contraste est très bien représenté par ces statues de la façade de la cathédrale de Strasbourg qui représentent l’opposition entre la synagogue, femme belle mais voilée et endeuillée, et l’Église, radieuse de beauté, qui contemple le Christ, joyeuse et triomphante. (…)

Ce passage est évidemment difficile à expliquer. C’est un “ midrash ”, sa forme littéraire est celle d’une agada, c’est-à-dire d’une réflexion sur les événements historiques que l’on cherche à interpréter en les actualisant. C’est une comparaison entre l’œuvre d’aujourd’hui de saint Paul, descendant de son “ Sinaï ” à lui – je ne peux pas dire autrement –, et de Moïse quand il descendait du Sinaï. (Ex 19, 20, 24, 32, 33, et surtout 34, 29-35)

Moïse redescend du Sinaï. Son visage est resplendissant et il doit le couvrir pour atténuer cette gloire et que les enfants d’Israël puissent l’écouter sans trembler. Saint Paul va nous dire que Moïse couvre son visage pour cacher aux enfants d’Israël le caractère passager de cette gloire. Ce genre de petite entorse à l’histoire est courante dans les midrash.

«  Telle est la conviction que nous avons par le Christ auprès de Dieu. Ce n’est pas que de nous-mêmes, nous soyons capables de revendiquer quoi que ce soit comme venant de nous [voilà pour son humilité]; non, notre capacité vient de Dieu, qui nous a rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit  ; car la lettre tue, l’Esprit vivifie.  » (2 Co 3, 4)

Donc, ce n’est pas simplement des mots taillés sur des tables de pierre, que le ministère de Paul, c’est un ministère qui communique l’Esprit, il est donc bien plus glorieux que celui de Moïse.

«  Or, si le ministère de la mort, gravé en lettres sur des pierres, a été entouré d’une telle gloire que les fils d’Israël ne pouvaient fixer les yeux sur le visage de Moïse à cause de la gloire de son visage, pourtant passagère, comment le ministère de l’Esprit n’en aurait-il pas davantage  ? Si en effet le ministère de la condamnation fut glorieux, combien plus le ministère de la justice l’emporte-t-il en gloire  ! Non, si de ce point de vue, on la compare à cette gloire suréminente, la gloire de ce premier ministère [celui de Moïse]n’en fut pas une. Car, si ce qui était passager s’est manifesté dans la gloire, combien plus ce qui demeure sera-t-il glorieux  !  » (3, 7-11)

Autre idée  :

«  Mais leur entendement s’est obscurci. Jusqu’à ce jour en effet, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est point retiré  ; car c’est le Christ qui le fait disparaître.  »

Il veut dire que les Juifs ont un voile sur le visage, comme Moïse, et qu’ils ne comprennent rien à l’Écriture Sainte car ce voile les empêche de voir et comprendre la vérité.

«  Oui, jusqu’à ce jour, toutes les fois qu’on lit Moïse, un voile est posé sur leur cœur.  »

C’est là qu’arrive le texte le plus magnifique, mais qu’on ne comprend généralement pas. Je vous l’explique selon Feuillet  :

«  C’est quand on se convertit au Seigneur…  »

Ce n’est pas de Jésus-Christ qu’il est question, c’est de Yahweh, le Seigneur Dieu de Moïse.

«  … que le voile est enlevé.  »

Lorsque Moïse retournait sur la montagne contempler Yahweh, le Seigneur, il le voyait à visage découvert. De la même manière, va-t-il dire, quand les juifs voudront bien se convertir au Seigneur, ils le verront à visage découvert.

«  Car le Seigneur Y, c’est l’Esprit, et où est l’Esprit du Seigneur Y, là est la liberté.  »

Il s’agit du Seigneur Yahweh que Moïse contemplait sur le mont Sinaï. (…) Il y a une identification que Paul veut faire, d’une manière extrêmement ambiguë, entre le Dieu de l’Ancien Testament qui était la lumière de Moïse, et l’Esprit-Saint des chrétiens, qui aujourd’hui, attend les juifs. Lorsqu’ils voudront bien se tourner vers Lui, Il leur donnera la lumière. (…)

Où est l’Esprit de Yahweh qui est l’Esprit-Saint maintenant révélé dans l’Église, là est la liberté. Cela nous renvoie aux Romains  : «  L’Esprit-Saint nous rendra libres.  »

«  Et nous tous [ce sont tous les chrétiens]qui, le visage découvert [car nous n’avons pas le voile sur les yeux, nous avons la foi, nous contemplons]contemplons…  »

Il faut absolument traduire «  contemplons  » et non pas «  réfléchissons  ». Pensez à saint Paul dans son chemin de Damas. Le visage découvert, il contemple.

«  … comme en un miroir…  »

Qu’est-ce que ce miroir  ? C’est le Christ, Image. Rappelez-vous les Philippiens, les Colossiens  : Il est l’Image du Dieu invisible, l’effigie de sa substance.

«  … la gloire du Seigneur Y…   » (…)

Qui saint Paul contemple-t-il dans le ciel  ? Dieu le Père  ? Non, personne ne l’a jamais vu, dit-il. Mais Il voit l’Image de Dieu le Père, qui est le Fils. Il voit le Seigneur sur la Face du Christ.

«  … nous sommes transformés en cette même image, allant de gloire en gloire, comme de par le Seigneur Y, qui est Esprit.  » (2 Co 3, 18)

Le Seigneur Y est Esprit, comme Dieu même sur le mont Sinaï communiquait sa gloire au visage de Moïse. Ainsi, nous, les chrétiens, regardant dans le miroir du Christ la Face de Dieu, c’est ce même Dieu qui nous donne l’Esprit-Saint et nous glorifie.

Merveilleuse affirmation trinitaire. La vie mystique consiste donc à contempler le Christ, mais à le contempler comme Image du Père, et dans cette contemplation, la fascination de la gloire de Dieu fait brûler notre cœur du feu de l’Esprit-Saint. C’est le Seigneur qui nous communique son Esprit de telle manière que plus nous contemplons, plus l’Esprit-Saint nous transforme, de gloire en gloire, jusqu’à la ressemblance parfaite avec le Christ. (…) Quel avantage sur Moïse  ! Là, nous retrouvons 1 Co 13, 12 et Jn 14, 9  : «  Qui me voit, voit le Père.  » (…)

L’ÉVANGILE DE PAUL

Paul enseigne à ses chrétiens avec assurance qu’on ne peut pas contempler la gloire du Père sur la Face du Christ sans recevoir le feu de l’Esprit-Saint en soi. Le Père et le Fils envoient en l’âme l’Esprit-Saint, qui connaît les profondeurs de Dieu, donne à l’homme de contempler plus profondément le mystère de la Sagesse de Dieu. Il se fait ainsi une causalité mutuelle  : plus je contemple, plus je suis transformé  ; plus je suis sanctifié, plus je contemple profondément Dieu jusqu’à la plénitude du plérôme qui me remplira comme le plérôme déjà remplit le Christ.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de S 63  :L’Évangile de Paul
Conférence du mercredi après-midi, 14 septembre 1983

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