La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Psaume onzième (10)
La détestation du schisme

P OUR comprendre le psaume onzième (10 dans notre bréviaire(1)), il faut le placer dans la suite du précédent, c’est-à-dire dans le même contexte du retour de l’Exil, tout pénétré de la même espérance messianique. C’est la clef des versets 1 et 3 que les exégètes déclarent intraduisibles, comme aussi du dernier verset que les mêmes prétendent corriger pour mieux lui faire dire le contraire de ce qu’il signifie en réalité  !

*
  1. Au maître de chant, à David.

LES MAUVAIS CONSEILLEURS

  • En Yahweh je m’abrite  ; comment dites-vous à mon âme  : «  Fuyez votre Montagne, oiseau  !
  1. Car voici que les impies tendent l’arc, ajustent la flèche à la corde, pour viser dans la ténèbre ceux qui ont le cœur droit,
  2. Car les fondateurs ont été arrachés.  »
    Le Juste, qu’a-t-il fait  ?

SAGESSE SURNATURELLE

  1. Yahweh est dans le Hékal, son Sanctuaire. Yahweh est dans le ciel, son trône.
    Ses yeux regardent, ses paupières sondent les fils d’Adam.
  2. Yahweh sonde le juste et l’impie  ; et celui qui aime la violence, son âme le hait.
  3. Il fera pleuvoir sur les impies des pièges, du feu et du soufre, et un vent de colère sera la part de leur coupe.
  4. Parce qu’il est juste, Yahweh aime les actes de justice  : leurs faces contempleront le Droit.
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1. Au maître de chant, à David.

Comme les précédents, ce psaume est dédié à David, désigné comme «  maître de chant  ».

LES MAUVAIS CONSEILLEURS

En Yahweh je m’abrite  ; comment dites-vous à mon âme  : «  Fuyez votre Montagne, oiseau  !

Les exégètes anciens et modernes déclarent le texte hébreu “ inintelligible ” et le modifient pour pouvoir traduire  : «  Fuyez, passereau, à votre montagne  !  » Par ce contresens originel, toute la leçon du psaume est perdue, comme nous allons le montrer.

«  Oiseau  »  : le mot désigne la communauté des juifs fidèles que Yahweh a fait revenir de Babylone, à la manière du prophète Osée  : «  Comme un oiseau, ils viendront en tremblant de l’Égypte, comme une colombe du pays d’Assur, et je les ferai habiter dans leur maison, oracle de Yahweh.  » (Os 11, 11)

La «  Montagne  » est celle de Jérusalem, Sion, la Montagne sainte de Yahweh, sur laquelle le Messie a été sacré (Ps 2, 6), sur laquelle aussi est bâti le Temple. Là, réside Yahweh. Ce conseil d’amis pusillanimes se comprend alors aisément  : il s’agit d’une incitation à rompre avec le Temple de Jérusalem, à faire schisme. Comme les Samaritains qui ont construit leur propre temple sur le mont Garizim en 328 contre le Temple de Jérusalem  ; ils sont, de ce fait, schismatiques. D’ailleurs, ils pourraient bien être les auteurs de ce conseil perfide…

Mais le psalmiste «  s’abrite en Yahweh  », comme la colombe «  cachée au creux des rochers, en des retraites escarpées  » (Ct 2, 14). Et c’est là sa joie, comme il l’a déjà dit  : «  Alors, ils seront joyeux tous ceux qui s’abritent en Vous, ils crieront de joie à jamais et Vous les protégerez. Et ils exulteront en Vous, ceux qui aiment votre Nom.  » (Ps 5, 12)

2. Car voici que les impies tendent l’arc, ajustent la flèche à la corde, pour viser dans la ténèbre ceux qui ont le cœur droit,

Le mot «  ténèbre  » s’entend au sens métaphorique. Comment «  viser dans la ténèbre  »  ? Il s’agit donc de la trahison ourdie dans la «  ténèbre  ». La Passion du Seigneur accomplira cette prophétie à la lettre  : «  Aussitôt la bouchée prise, il sortit  : c’était la nuit.  » (Jn 13, 30)

Le complot qui se trame ici était déjà évoqué dans le psaume 2  : «  Les rois de la terre prennent position et les princes forment une union contre Yahweh et contre son Oint  : “ Allons, brisons leurs entraves, faisons sauter leur joug  !  ”  » (Ps 2, 2-3)

Nous avons montré que c’était au temps de la conquête d’Alexandre. La Samarie en profitera pour faire schisme. Le psalmiste dresse le parallèle entre cette situation tendue et la période qui a précédé l’Exil, quand Nabuchodonosor commençait à se faire menaçant, et que le prophète Jérémie fustigeait les faux frères  : «  Ils bandent leur langue comme un arc  ; c’est le mensonge et non la vérité qui prévaut en ce pays. Oui, ils vont de crime en crime, mais, moi, ils ne me connaissent pas, oracle de YahwehLeur langue est une flèche meurtrière, leurs paroles sont de mauvaise foi  ; de bouche, on souhaite à son prochain la paix, mais de cœur, on lui prépare un piège. Et pour ces actions, je ne les châtierais pas  ? – Oracle de Yahweh – D’une pareille nation je ne tirerais pas vengeance  ?  » (Jr 9, 2 et 7-8)

3. Car les fondateurs ont été arrachés.  »

Le Juste, qu’a-t-il fait  ?

Pour remédier à l’incompréhension des exégètes qui les conduit à des interprétations se détruisant les unes les autres, il suffit d’identifier «  les fondateurs  »  : ce sont les juifs qui ne voulurent pas obéir à Yahweh et à son prophète, et qui furent châtiés par l’exil.

Le verbe «  arracher  » rappelle précisément la vocation du prophète Jérémie  : «  Vois  ! Aujourd’hui même je t’établis sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir, pour bâtir et planter.  » (Jr 1, 10) Jérémie était chargé d’annoncer aux juifs leur défaite et la déportation à Babylone, châtiment de leur incrédulité. S’ils acceptaient ce châtiment pour leur conversion, en restant dans le pays au lieu de fuir en Égypte devant la menace babylonienne, Yahweh leur avait promis la restauration  : «  Je vous bâtirai et ne vous démolirai plus, je vous planterai et ne vous arracherai plus. Car je me repentirai du mal que je vous ai fait.  » (Jr 42, 10) Promesse merveilleuse,… mais conditionnée par une nécessaire conversion.

À leur retour d’Exil, les juifs rapportèrent de Babylone les précieux chants du Serviteur, dont le quatrième prophétisait  : «  Par sa connaissance, le Juste, mon Serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes.  » (Is 53, 11) Le peuple juif, lui, sait bien pourquoi il a été châtié par Dieu. Mais le Serviteur souffrant, «  le Juste, qu’a-t-il fait  »  ? Assurément rien de mal, puisqu’il est «  juste  »  ! Le prophète Jérémie en est la figure, toujours dans le chapitre 9 très parallèle à ce psaume  : «  Qui me fournira au désert un gîte de voyageurs, que je puisse quitter mon peuple et loin d’eux m’en aller  ? Car tous ils sont des adultères, un ramassis de traîtres.  » (Jr 9, 1)

Si donc le «  Juste  » est «  arraché  » lui aussi, il subit le même châtiment, non pas à cause de ses propres péchés, mais pour racheter les péchés de son peuple.

Ce verset exprime, dans ces temps troublés, toute l’espérance messianique des fidèles yahwistes  : le Serviteur de Yahweh viendra et les sauvera de leurs péchés. Alors, faire schisme comme les Samaritains  ? Jamais  ! Ce serait pécher contre l’espérance  !

SAGESSE SURNATURELLE

4. Yahweh est dans le Hékal, son Sanctuaire. Yahweh est dans le ciel, son trône. Ses yeux regardent, ses paupières sondent les fils d’Adam.

Yahweh ne réside qu’au milieu de son sanctuaire de Jérusalem, sur sa Montagne sainte, Lui dont le trône est dans les Cieux. De là, il abaisse ses regards sur les fils d’Adam (Ps 8, 5) afin de discerner les bons et les méchants (Ps 7, 10).

5. Yahweh sonde le juste et l’impie  ; et celui qui aime la violence, son âme le hait.

Après la description des impies, citée plus haut, le prophète Jérémie annonçait le châtiment  : «  C’est pourquoi, ainsi parle Yahweh Sabaoth  : “  Voici, je vais les épurer et les éprouver, rien d’autre à faire pour la fille de mon peuple  ! ”  » (Jr 9, 6) Le châtiment est venu par la guerre et la déportation. La prochaine fois, ce sera pire  :

6. Il fera pleuvoir sur les impies des pièges, du feu et du soufre, et un vent de colère sera la part de leur coupe.

Le châtiment ultime sera semblable à celui de Sodome et Gomorrhe  : «  Yahweh fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu venant de Yahweh depuis le ciel.  » (Gn 19, 24)

Mais l’Inconnu de l’Exil a prophétisé que Jérusalem se relèverait de cette terrible épreuve  :

«  Réveille-toi, réveille-toi, debout  ! Jérusalem. Toi qui as bu de la main de Yahweh la coupe de sa colère. C’est un calice, une coupe de vertige que tu as bue, que tu as vidée… Ainsi parle ton Seigneur Yahweh, ton Dieu, défenseur de ton peuple  : “ Voici que je te retire de la main la coupe de vertige, le calice, la coupe de ma fureur, tu n’y boiras plus jamais. ”  » (Is 51, 17.22)

Comment cela se fera-t-il  ?

7. Parce qu’il est juste, Yahweh aime les actes de justice  : leurs faces contempleront le Droit.

La traduction ordinairement reçue n’est pas conforme à l’hébreu  ; elle écache la leçon du psaume. C’est trop peu dire de tenir Yahweh pour “ juste ”  : ilest la personnification du Droit que contempleront, de leurs yeux, face à Face, ceux qui lui auront été fidèles en écartant la tentation du schisme.

Lorsque paraîtra Notre-Seigneur, «  accomplissant toute justice  » (Mt 3, 15), se réalisera la prophétie. Les cœurs droits n’auront plus qu’à se tourner vers Lui, notre médiateur, cet «  homme droit  », que nul n’a pu convaincre de péché.

CONCLUSION

Même menacée par l’invasion d’Alexandre, la communauté des fidèles yahwistes ne quitte pas la Montagne sainte, où elle demeure sous le regard de Dieu. Jusque dans la ténèbre présente, Dieu voit clair. Il reconnaît les siens parmi les méchants et les impies, à ceci qu’ils ont au cœur l’attente du Messie qui viendra les racheter de leurs péchés par ses souffrances. Depuis le retour de l’Exil, leur espérance s’est renouvelée par la méditation des chants du Serviteur souffrant. En regard d’une telle espérance, comment s’arrêter à une tentation de schisme  ?…

 


(1) Du fait que le psaume dixième est réuni au psaume neuvième par la Septante et la Vulgate, ce psaume porte le numéro dix dans notre bréviaire et le numéro onze dans l’hébreu. À partir de là, le décalage des deux numérotations se poursuit jusqu’au psaume 147.

Frère Bruno de Jésus
Il est ressuscité  ! tome 5, n° 39, octobre 2005, p. 25-26

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