La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Psaume sixième
Prière de l’Agonie

  1. Au maître de chant, avec des instruments à cordes, à l’octave, psaume à David.
  2. Yahweh, ne me reprenez pas avec colère. Ne me corrigez pas avec fureur.
  3. Faites-moi miséricorde, Yahweh, car moi, je languis  ; guérissez-moi, Yahweh  ! Car je suis épouvanté jusqu’aux os,
  4. et mon âme est profondément troublée. Et vous, Yahweh, jusques à quand  ?
  5. Revenez, Yahweh, délivrez mon âme. Sauvez-moi à cause de votre miséricorde.
  6. Car dans la mort point de mémoire de vous  ; dans le shéol, qui vous louera  ?
  7. Je suis épuisé à force de gémir, chaque nuit je baigne ma couche  ; de mes larmes, je détrempe mon lit.
  8. Mon œil s’est obscurci de chagrin. Il a vieilli au milieu de tous mes adversaires.
  9. Écartez-vous de moi, tous les artisans d’iniquité  ! Car Yahweh a entendu le bruit de mes pleurs,
  10. Yahweh a entendu ma supplication, Yahweh acceptera ma prière  :
  11. Qu’ils se dessèchent et qu’ils soient frappés d’épouvante, tous mes ennemis, qu’ils s’en retournent et qu’ils se dessèchent en un instant  !
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La dédicace de ce psaume «  à David  » tourne de nouveau nos regards vers le Messie, dont David est la figure emblématique, unique espérance des fidèles yahwistes du quatrième siècle avant Jésus-Christ, dans leurs démêlés avec les faux frères Samaritains, révélés par le psaume cinquième.

Ce psaume sixième était accompagné par les instruments à cordes et chanté à «  l’octave  » inférieure par des voix de basses. L’expression «  à l’octave  » (‘al ha-shshmînît ) a donné lieu à une foule d’interprétations. Elle s’éclaire pourtant à la lumière du Livre des Chroniques, où l’on voit des lévites «  jouer de la harpe en accompagnement de jeunes filles (‘al ‘alâmôt )  », tandis que d’autres ont des cithares «  à l’octave  » inférieure (‘al ha-shshmînît ), c’est-à-dire en accompagnement de basses (1 Ch 15, 20-21).

2. Yahweh, ne me reprenez pas avec colère. Ne me corrigez pas avec fureur.

Comme dans le psaume quatrième, cette prière est encore une fois inspirée du prophète Jérémie qui demandait, lui aussi  : «  Corrige-moi, Yahweh, mais dans une juste mesure, sans t’irriter, pour ne pas trop me réduire.  » (Jr 10, 24; cf. Ps 4, 2 et notre commentaire, Il est ressuscité no 21, p. 13) Le psaume doit donc bien être daté d’après l’Exil. Il exprime la plainte du Messie devenu lui-même objet de la «  colère  » et de la «  fureur  » avec lesquelles Yahweh prenait sa défense contre les rois et les princes ligués contre lui dans le psaume deuxième  : «  Il leur parle avec colère, et avec fureur il les épouvante.  » (Ps 2, 5)

Cependant, il ne refuse pas d’être «  corrigé  », selon sa propre recommandation aux «  juges de la terre  » (Ps 2, 10), en accomplissement de la promesse faite à David et à son fils par le prophète Natân  : «  Moi je serai pour lui un père, et lui sera pour moi un fils  ; s’il faute, je le corrigerai avec une férule d’homme  » ( 2 S 7, 14), c’est-à-dire avec modération, avec “ humanité ”. C’est ce que réclame ici le Messie, fils de David.

3. Faites-moi miséricorde, Yahweh, car moi, je languis  ; guérissez-moi, Yahweh  ! Car je suis épouvanté jusqu’aux os,

Dans sa “ langueur ”, il personnifie le pays d’Israël en proie à la sécheresse au temps de Jérémie (Jr 14, 2). La “ guérison ” implorée rappelle le roi Ézéchias atteint d’une maladie mortelle, et qui fit à Dieu cette prière  : «  “ Ah  ! Yahweh, souviens-toi, de grâce, que je me suis conduit fidèlement et en toute probité de cœur devant toi, et que j’ai fait ce qui était bien à tes yeux. ” Et Ézéchias versa d’abondantes larmes.  » (Is 38, 3)

Le verset 3 reprend le cri suppliant du psaume quatrième  : «  Faites-moi miséricorde et écoutez ma prière.  » (Ps 4, 2) Pourquoi une telle angoisse  ? Voilà le fils de David frappé d’ «  épouvante  », comme les puissants révoltés contre Yahweh et contre son Oint (Ps 2, 2)  ! Une seule explication s’impose  : la raison de cette langueur, de cette maladie mortelle, de cette effrayante agonie est que le Messie porte leur péché, selon la prophétie de celui que l’abbé de Nantes appelle l’Inconnu de l’Exil  :

«  Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison.  » (Is 53, 5)

4. et mon âme est profondément troublée. Et vous, Yahweh, jusques à quand  ?

Jésus s’appliquera ce verset lorsqu’il évoquera, en présence des Grecs venus le voir après le triomphe du jour des Rameaux, sa mort prochaine sur la Croix. À la pensée de cette mort qu’il sait, de science divine, toute proche, Jésus passe par une agonie anticipant celle de Gethsémani relatée par les Synoptiques  : «  Maintenant mon âme est troublée. Et que dire  ? Père, sauve-moi de cette Heure  !  » (Jn 12, 27-28) L’auteur du psaume sixième a vécu par avance cette agonie du Messie à venir.

5. Revenez, Yahweh, délivrez mon âme. Sauvez-moi à cause de votre miséricorde.

Les prophètes Osée et Jérémie avaient promis que les exilés «  reviendraient  » au pays, à condition que leur cœur «  revienne   », c’est-à-dire se convertisse à Yahweh  : «  Fais-moi revenir, que je revienne  », implore le peuple des exilés, après avoir «  subi la correction  » (Jr 31, 18), le châtiment de l’Exil. Hélas  ! ce ne semble pas être le cas, puisque Yahweh, lui, n’est pas «  revenu  » de sa colère, qui tombe maintenant sur le Messie lui-même  !

Et pourtant, ce dernier sait qu’il peut compter sur la miséricorde de Yahweh, comme il l’a dit dans le psaume cinquième  : «  Or, moi, par votre riche miséricorde, j’entre dans votre maison  ; je me prosterne dans la direction du Hékal, votre “ Saint ”, pénétré de votre crainte.  » (Ps 5, 8) En effet, le but de la guérison implorée ici, dans le psaume sixième, est le même qu’aux jours d’Ézéchias, lorsque Yahweh envoya Isaïe dire au roi malade  : «  Ainsi parle Yahweh, Dieu de ton ancêtre David. J’ai entendu ta prière, j’ai vu tes larmes. Je vais te guérir  ; dans trois jours, tu monteras au Temple de Yahweh.  » (2 R 20, 5)

6. Car dans la mort point de mémoire de vous  ; dans le shéol, qui vous louera  ?

Le Messie est donc malade à mourir, et c’est la pensée de la mort qui le point. Comme jadis Ézéchias, «  lors de la maladie dont il fut guéri  : “ Je disais   : Au midi de mes jours, je m’en vais, aux portes du shéol je serai gardé pour le reste de mes ans. Je disais   : Je ne verrai pas Yahweh sur la terre des vivants, je n’aurai plus un regard pour personne parmi les habitants du monde. ”  » (Is 38, 9-11)

Car il n’y a pas de porte de gloire pour le juste d’Ancien Testament, jusqu’au jour où Jésus s’en ira prêcher le Salut aux enfers, «  dans le shéol  », après avoir ouvert la porte du Ciel par le Sacrifice de la Croix.

7. Je suis épuisé à force de gémir, chaque nuit je baigne ma couche  ; de mes larmes, je détrempe mon lit.

Le roi Ézéchias, «  versa d’abondantes larmes  » (Is 38, 3) pour obtenir sa guérison, et il l’obtint.

8. Mon œil s’est obscurci de chagrin. Il a vieilli au milieu de tous mes adversaires.

Poignante actualité de cette plainte pathétique  : «  Nous sommes, dans le Nouveau Testament, comme ces pauvres de Yahweh dans l’Ancien qui attendirent des siècles durant le fruit béni des entrailles virginales et moururent sans l’avoir connu, passant à la génération montante la torche inassouvie de leurs espérances.  » (G. de Nantes, Pages mystiques, t. I, p. 110)

Mais voici soudain, non pas la guérison, mais l’annonce de l’intervention de Dieu, comme au temps de Baruch quand celui-ci écrivit ces paroles dans un livre sous la dictée du prophète Jérémie  : «  Ainsi parle Yahweh, le Dieu d’Israël, à ton sujet, Baruch. Tu as dit   : “  Malheur à moi, car Yahweh accumule pour moi peines sur douleurs  ! Je suis épuisé à force de gémir et ne trouve aucun répit  ! ”Tu lui parleras en ces termes   : Ainsi parle Yahweh. “ Ce que j’avais bâti, je le démolis, ce que j’avais planté, je l’arrache, et cela pour toute la terre   ! Et toi, tu réclames pour toi de grandes choses   ! Ne réclame pas, car voici que moi, j’amène le malheur sur toute chair, oracle de Yahweh. Mais toi, je t’accorde ta vie pour butin, partout où tu iras. ”  » (Jr 45, 2-5)

Voici en effet un dénouement qui est un jugement  :

9. Écartez-vous de moi, tous les artisans d’iniquité  ! Car Yahweh a entendu le bruit de mes pleurs,

Nous le savons par le psaume cinquième  : «  Tous les artisans d’iniquité  », Yahweh les «  hait  » (Ps 5,6). En s’appropriant ce verset, Jésus nous a donné la clef de ce psaume  : «  Beaucoup me diront en ce jour-là  : “ Seigneur, Seigneur, n’est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé  ? En ton nom que nous avons chassé les démons  ? En ton nom que nous avons fait bien des miracles  ? ” Alors je leur dirai en face  : “ Jamais je ne vous ai connus  ; écartez-vous de moi, artisans d’iniquité ”  » (Mt 7, 22-23).

10. Yahweh a entendu ma supplication, Yahweh acceptera ma prière  :

Comme il entendit Ézéchias et le guérit, comme il promit à Baruch la vie sauve dans le cataclysme universel, voici que Yahweh exauce le Messie.

11. Qu’ils se dessèchent et qu’ils soient frappés d’épouvante, tous mes ennemis, qu’ils s’en retournent et qu’ils se dessèchent en un instant  !

Le psalmiste s’inspire ici de l’avertissement donné par Moïse au peuple d’Israël, juste avant le châtiment de la révolte sacerdotale de Coré, que l’auteur du psaume cinquième mettait en parallèle avec le schisme samaritain  : «  Séparez-vous de cette communauté, je vais la détruire en un instant.  » (Nb 16, 21)

CONCLUSION

Pour bien comprendre ce psaume, il ne suffit pas de le mettre dans la bouche d’ «  un malade implorant son Dieu  », comme Gelineau dans la Bible de Jérusalem. C’est la prière du Messie dans son Agonie, c’est-à-dire dans son grand combat dont les psaumes offrent une sorte de chronique prophétique, nous le comprenons déjà et le constaterons de plus en plus. Jusqu’à leur accomplissement par Jésus lui-même  : «  Maintenant mon âme est troublée. Et que dire  ? Père, sauve-moi de cette Heure  ! Mais c’est pour cela que je suis venu à cette Heure. Père, glorifie ton Nom  !

«  Du ciel vint alors une voix  : “ Je l’ai glorifié et de nouveau je le glorifierai. ”   » (Jn 12, 27-28)

Frère Bruno de Jésus
Il est ressuscité  ! tome 4, n° 24, juillet 2004, p. 31-32

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