La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le Père Jean-Léon Le Prevost

I. PRÉCURSEUR DE L’APOSTOLAT DES LAÏCS

M. Jean-Léon Le Prevost

M. Jean-Léon Le Prevost

Il n’est pas inutile de nous attarder sur la vie du fondateur des Frères de Saint Vincent de Paul, le Père Jean-Léon Le Prevost, puisqu’il a été l’initiateur d’une authentique action catholique.

UNE JEUNESSE LAÏQUE ET ROMANTIQUE

Jean-Léon Le Prevost est né en Normandie en 1803, au sein d’une famille marquée par la tourmente révolutionnaire. De santé chétive, l’enfant poursuit ses études dans des établissements scolaires publics déjà laïcisés, et qui le resteront même sous la Restauration. C’est dire que sa formation religieuse est réduite à sa plus simple expression. C’est seulement en 1823 que, devenu professeur à Lisieux, il rencontre des prêtres intelligents qui lui font retrouver le chemin de l’Église, et même enracinent dans son âme le désir du service de Dieu. Après la mort de son père, sa mère et son unique sœur s’opposent malheureusement à ses projets. Ne sachant leur résister, il monte à Paris où il trouve, au ministère des cultes, un modeste emploi de fonctionnaire qui l’occupera pendant vingt ans. On ne peut rien imaginer de plus humble ni de plus ennuyeux. Dans la capitale, où il vit en déraciné, sa piété trop récente s’étiole rapidement.

Ses amitiés le sauveront, et notamment celle qui le lie à Victor Pavie, un jeune angevin lui aussi exilé à Paris. Quoique catholique pratiquant, Victor Pavie est un admirateur passionné des Romantiques, qui dominent alors la vie intellectuelle et artistique de la capitale. Dans son sillage, Jean-Léon Le Prevost pénètre dans leurs salons, s’enthousiasme à son tour de leurs discussions politiques aussi bien que littéraires ou artistiques. Il fréquente Victor Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, etc. Pendant près de six ans, notre modeste fonctionnaire du ministère des cultes se métamorphose, certains soirs de semaine et le dimanche, en brillant homme de salon, et s’attire l’estime de tous.

LA CONVERSION

La Révolution de 1830, qui vit la chute de la monarchie légitime, ébranle soudainement les heureuses certitudes de sa vie mondaine  : «  La révolution des faits,écrit-il à son ami Pavie, n’est pas plus grande que ma révolution intérieure.   » Elle lui cause d’abord un dégoût du noyau dur de la révolution, comme notre Père appelle cette classe politique qui se maintient au pouvoir depuis 1789, prête à tout pour garder sa mainmise sur le pays, quel que soit le régime politique. Ce dégoût rejaillit ensuite forcément sur le cénacle romantique où souffle l’opportunisme politique. Enfin, il éprouve conjointement une profonde déception envers la monarchie légitime qui est tombée sans lutte, sans grandeur.

À cette époque, Le Prevost n’est toujours pas revenu à la pratique religieuse. Il faut attendre octobre 1831 pour lire pour la première fois le nom de Dieu dans sa volumineuse correspondance qui a été conservée  : «  Oui,écrit-il à Victor Pavie,devant Dieu l’amitié est vraiment sainte. Tout sentiment profond, généreux, dévoué est un élan vers Dieu et j’ai toujours de pareils mouvements en pensant à vous.  » Il est alors séduit par les écrits enflammés de Félicité de Lamennais. Victor Pavie, qui a aussi ses relations dans ce milieu, l’introduit dans le groupe de La Chesnaye, du nom de la maison habitée par Lamennais en Bretagne, qui avait joué un rôle important dans le renouveau de l’Église de France après la première tourmente révolutionnaire, initiant le mouvement ultramontain. Toutefois, en ces années tournantes, le maître connaît une évolution tragique  : en quelques mois, il conçoit le progressisme,l’une des hérésies les plus formidables de l’histoire de l’Église, et dans laquelle il s’obstinera jusqu’à mourir apostat en 1854. Ni Pavie, ni Le Prevost ne prennent la mesure du drame qui se joue  ; ils lisent cependant avec intérêt L’Avenir, son journal, qui exhorte l’Église à se désolidariser des pouvoirs établis afin de faire cause commune avec le peuple pour la Liberté.

Le choléra qui frappe Paris en avril 1832 fait pâlir ces chimères. En quelques semaines, un habitant sur quinze est atteint, un sur trente-deux meurt, et le bilan serait plus lourd sans les miracles opérés par la médaille de la Sainte Vierge, qu’on appelle dès lors la médaille miraculeuse. Ce drame épouvantable achève la conversion de Jean-Léon Le Prevost. «  À l’aide de Dieu, je sors enfin de ces brouillards d’incertitude, de doute, je redeviens croyant, je sens que mes liens se brisent et que je remonte à la vérité  : ma prière n’est plus vague, incertaine, au hasard jetée vers le Dieu inconnu, elle va d’une pente naturelle au Dieu que je sens, que je vois, que j’entends et sous l’œil de qui je suis à cet instant comme à tous les autres.  » Si bien qu’en août de la même année, il désire faire sa confession générale. Il s’adresse tour à tour à Lacordaire, à Félicité de Lamennais et à Gerbet, qui se défilent, laissant Le Prevost quelque peu désappointé  : c’est qu’ils ont d’autres préoccupations  !

En effet, quelques jours plus tard, alors qu’un modeste curé vient de le réconcilier avec son Dieu, Le Prevost apprend que le pape Grégoire XVI condamne Lamennais et le journal L’Avenir.

Il semble bien que lui et son ami Pavie se soient soumis sans difficulté, mais il est dès lors convaincu que les temps sont mauvais et que le salut ne viendra pas d’une révolution. Il l’écrit à son ami  : «  Pour tous ceux qui, comme nous, n’ont de regard que pour l’avenir  ; de vie sociale, de vie politique, il n’en est point de nos jours  : il ne nous reste donc à nous chrétiens, qu’à nous réfugier là, qu’à rentrer aux devoirs primitifs de la famille, et dans cet étroit horizon accomplir notre carrière, priant, faisant le bien, résignés durant ce silence de Dieu, attendant sa parole.  » Il ajoute cependant  : «  Il ne suffit pas de croire, il faut une forme à la foi, il faut des œuvres, il faut remplir les devoirs du chrétien.  »

Nouveau converti, Le Prevost continue à fréquenter les milieux libéraux qui ont pris une certaine distance avec Lamennais. Voisin du comte de Montalembert, il assiste assidûment à ses réunions du dimanche. On y parle peu de politique mais beaucoup d’histoire, de sciences expérimentales, de littérature, d’art. De temps en temps, Liszt se met au piano et interprète ses dernières compositions. On écoute enfin Lacordaire, en faveur duquel on intrigue auprès de l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen. C’est dans le salon de Montalembert que Le Prevost rencontre Frédéric Ozanam, pour la première fois, durant le printemps 1833. Ce jeune Lyonnais de vingt ans, monté à Paris pour achever ses études de Droit, vient de fonder avec cinq camarades, la conférence de charité. Sagement conseillés par Emmanuel Bailly, original professeur de philosophie et journaliste, et par la Soeur Rosalie, ils visitent les pauvres et leur distribuent un peu d’aide pécuniaire. C’est ainsi que cette jeunesse bourgeoise découvre l’état lamentable des ouvriers de Paris, privés de la protection des corporations et des confréries par la Révolution. À cette époque, il n’est pas rare qu’un ouvrier travaille entre douze et seize heures par jour, six jours par semaine. La première loi sociale en France est votée en 1841 pour limiter le travail des enfants de moins de douze ans à huit heures par jour  !

En août 1833, Le Prevost se joint à la conférence de charité, il est le premier membre qui ne soit pas étudiant.

En octobre, terrassé à son tour par le choléra, il n’en réchappe que par miracle, pour en rester cependant affaibli physiquement mais à jamais dégoûté de la vie mondaine. Il ne tarde pas à reprendre ses dévouements à la conférence de la charité, dont il devient vice-président en janvier 1834, et un des membres les plus zélés, comme l’attestent les procès-verbaux des réunions. C’est lui qui propose, le 4 février 1834, de mettre l’association sous le patronage de saint Vincent de Paul  : les conférences de Saint-Vincent-de-Paul sont nées.

UN MARIAGE DE CHARITÉ

À la même époque, convaincu par un Sulpicien que sa mauvaise santé lui barre à jamais les portes du sacerdoce, Le Prevost, qui va avoir trente ans, se résout à se marier. Au lieu de suivre son inclination pour une femme de son âge, il fixe son choix sur une amie âgée de quarante-sept ans, psychiquement très fragile mais, surtout, qui n’a pas la foi. C’est qu’il veut sauver cette âme. Plus tard, il confiera avoir agi par pur sentiment de générosité, et il ajoutera «  peut-être exagérée  ». Le mariage est célébré le 19 juin  ; compte tenu de l’âge de son épouse, il est convenu qu’ils vivront comme frère et sœur. Deux mois plus tard, il comprend qu’un calvaire vient de commencer pour lui. Nerveuse, facilement irritable, Mme Le Prevost est toujours au bord de l’effondrement, voire du suicide. Il doit toujours céder pour éviter le terrible engrenage, ce qu’il appelle «  les quatre pas de la chute  : injure, violence, assassinat, suicide.  » Il le fera avec tendresse pendant onze ans, considérant que c’est son premier devoir  ; finalement, il obtiendra la conversion de cette âme qui lui est chère.

Pour traverser cette épreuve, il reçoit providentiellement l’aide d’un excellent directeur spirituel en la personne de l’abbé de Malet, ardent disciple de saint François de Sales. Sous sa sage direction il devient, en peu de temps, un homme d’oraison autant qu’un homme d’œuvres abandonné à la volonté de Dieu. Il découvre le sens de la Croix, comme en témoigne cette lettre à l’ami Pavie  : «  Oui, toute souffrance, toute douleur est un pas. On se traîne, on ne marche pas autrement. Mais dans cette voie, après quelques degrés franchis, l’œil s’ouvre et plonge dans l’immense vérité. Le Mystère de la Croix révèle sa sublimité et l’âme entre en possession du bonheur promis. Bienheureux ceux qui pleurent. Oui, bienheureux de la joie du sacrifice, de la joie du dépouillement, de l’amour soumis et dévoué qui s’immole à ce qu’il aime et le glorifie en abîmant tout en lui.  »

L’extraordinaire activité charitable de M. Le Prevost, que nous allons maintenant évoquer, n’occupe donc que le temps des loisirs que lui laissent son emploi au ministère des cultes et… l’irascible caractère de son épouse. Cela n’en est que plus prodigieux.

LES CONFÉRENCES DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL

La conférence de Saint-Vincent-de-Paul, en effet, ne cesse de se développer  : dès le mois de mai 1834, ils sont soixante-dix confrères. Ozanam voudrait la diviser par quartiers, mais certains s’y opposent avec véhémence. N’oublions pas qu’elle réunit essentiellement des étudiants, toujours heureux de se retrouver pour visiter les pauvres, faire des sacrifices, certes, mais aussi pour ensuite aller ensemble prendre un repas ou faire quelque promenade. Diviser la conférence, c’est forcément l’institutionnaliser et lui faire perdre ce caractère de réunion amicale. Lors d’une mémorable assemblée, le 17 février 1835, M. Le Prevost arrive à convaincre ses jeunes amis qu’il est nécessaire de donner une organisation plus solide et plus sérieuse à une œuvre dont il leur montre l’importance qu’il pressent. Les riches, en effet, ignorent tout des conditions de vie de la classe laborieuse puisque, depuis la Révolution, pauvres et riches vivent dans des quartiers séparés, et non plus sous le même toit, à un étage différent, comme au temps de l’Ancien Régime  ! Pour les jeunes bourgeois, la visite des pauvres à domicile est donc, dès cette époque, l’unique moyen de prendre conscience de la question sociale,funeste héritage de la Révolution.

Au contact de ces pauvres, il faut bien se demander ce qui les a réduits à une telle misère. Il en résulte un acte d’accusation de la Révolution car la monarchie très chrétienne avait su préserver la France des méfaits du capitalisme sauvage qui sévissait déjà en Angleterre, sans pour autant s’opposer au développement industriel. C’est ce qui explique que les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, quoique fondées par des libéraux, deviennent un milieu de plus en plus réactionnaire, d’autant plus que des catholiques intégraux s’y inscrivent avec enthousiasme et ne sont pas les derniers à s’y dévouer…

M. Le Prevost est représentatif de cette évolution  : de romantique, puis de chrétien libéral qu’il était, il devient en quelques mois un catholique légitimiste convaincu. C’est alors qu’il commence à s’opposer à Frédéric Ozanam qui ne se départira pas de ses sympathies libérales. Ozanam ne conçoit pas les conférences de Saint-Vincent-de-Paul autrement que comme un instrument de charité  ; Le Prevost comprend qu’elles peuvent aussi être un instrument de régénération de la classe ouvrière et de Contre-Révolution réelle, en travaillant à abolir la lutte des classes, funeste conséquence de la Révolution. Voilà pourquoi la conférence de Saint-Vincent-de-Paul de la paroisse Saint-Étienne-du-Mont, à laquelle appartient Ozanam, se contente des visites à domicile, tandis que celle de la paroisse Saint-Sulpice, présidée par Le Prevost, développe des œuvres et des institutions annexes, embrigadant l’élite de la paroisse au service des pauvres. Il est le premier à instaurer un vestiaire – ce qu’on appelle au Canada un ouvroir -, il organise une bibliothèque populaire et des fourneaux économiques (soupe populaire).

Une autre de ses charitables inventions vaut d’être remarquée, elle met en valeur son réalisme et son audace  : il s’agit de la caisse des loyers. Les ouvriers qui en font partie, y déposent une part de leur paye journalière ou hebdomadaire, afin d’économiser, pour la fin du mois, le montant de leur loyer. S’ils sont fidèles à cette pratique pendant un an, ils reçoivent en intérêts une mensualité financée par la conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Par ce moyen, Le Prevost fait disparaître des quartiers de Saint-Sulpice ce fléau social des expulsions de familles entières, qui se retrouvaient sur le pavé de Paris, démunies de tout, et dans quels sentiments de désespoir ou de haine  ! D’autre part, ce système bancaire original et intelligent apprend aux ouvriers les vertus de l’économie, au grand soulagement des mères de famille qui vivent dans l’angoisse des fins de mois. Enfin, il a l’avantage de procurer à la Conférence un fonds de roulement. On ne s’étonne pas que la plupart des Conférences des autres paroisses de Paris l’aient adopté peu à peu, malgré le faible enthousiasme d’Ozanam qui s’opposa aussi à une autre des plus importantes fondations de M. Le Prevost  : l’association de la Sainte-Famille.

L’ASSOCIATION DE LA SAINTE FAMILLE

M. Le Prevost le répète souvent  : «  Dieu aime les familles  », aussi trouve-t-il insuffisante l’aide pécuniaire que les confrères de Saint-Vincent-de-Paul leur distribuent. Il considère qu’il faut aussi les aider spirituellement et moralement pour qu’elles deviennent des familles selon le Cœur de Dieu. Une semaine sur deux, il organise donc des dimanches après-midi pour les familles pauvres, à la crypte de l’église Saint-Sulpice. La famille au grand complet est invitée  ; la réunion commence par la célébration de la messe, puisque beaucoup d’ouvriers et de gens de service, travaillant le dimanche matin, ne peuvent jamais y assister. Puis, plusieurs activités sont prévues selon l’âge des participants, de la chorale à la garderie. Ensuite, tous se retrouvent pour une tombola, dont les quelques lots offerts par la conférence de Saint-Vincent-de-Paul sont souvent des trésors pour ces pauvres gens. Enfin, une prédication et le chant de quelques cantiques clôturent la réunion. On imagine facilement le succès de ces réunions pour ces familles qui sont ainsi, le temps d’un dimanche après-midi, arrachées à leur condition misérable. Leur succès est dû à la gentillesse et au génie de l’organisation de M. Le Prevost, au dévouement et à la générosité de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul  ; mais il faut aussi mentionner le rôle essentiel joué par un jeune jésuite, le Père Milleriot, qui s’avère un remarquable prédicateur populaire, le premier du genre à Paris. Entre deux réunions, il visite les familles rencontrées le dimanche, régularise bien des situations et devient le conseiller fort écouté de ce bon peuple de Paris. Il poursuivra ce fructueux apostolat pendant trente-six ans.

M. Le Prevost organise aussi des réunions spéciales pour Noël, les Jours saints, la fête de saint Joseph. C’est dans le cadre de cette association de la Sainte Famille qu’il invente la fête des mères  ! Mais il faudrait s’arrêter à d’autres initiatives inspirées par son zèle pour le bien des âmes. Par exemple, la retraite annuelle qui, dès la première année, réunit mille pauvres, dont huit cents communient le dernier jour. En été, des pique-niques au bord de la Seine les sortent de leur quartier sordide, de même les pèlerinages aux sanctuaires parisiens  ; le premier, en 1845, en conduit huit cents à Notre-Dame des Victoires, où le bon curé des Genettes leur fit une touchante prédication.

LA SOCIÉTÉ SAINT-VINCENT-DE-PAUL

Toutes ces activités sont soutenues financièrement par les membres de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul qui, heureusement, n’est plus composée uniquement de jeunes gens. L’œuvre a pris une grande ampleur à Paris comme en province. Les étudiants du début, une fois leurs études terminées, sont retournés dans leurs pays natal, et y ont fait connaître l’œuvre charitable. En 1844, elle est répandue pratiquement dans toute la France, et même à l’étranger  : les 32 Conférences de Paris et les 109 de la province regroupent plus de cinq mille membres. Rome, Alger, Londres, Munich, Bruxelles, Mexico, ont déjà leur Conférence. Toutes sont chapeautées par la Société Saint-Vincent-de-Paul, au sein de laquelle M. Le Prevost joue un rôle important, le plus souvent à titre de vice-président.

C’est au cours des réunions du bureau national, qui se tiennent tous les lundis après-midi, qu’il s’oppose avec Ozanam quoique leurs vertus empêchent tout éclat. Ozanam a admis que le mouvement soit voué à l’évangélisation des pauvres, à l’éducation populaire et à la réconciliation entre les classes sociales, mais il veut qu’il reste un mouvement de laïcs. Le Prevost, lui, veut redonner aux pauvres des institutions protectrices et, ne concevant pas une œuvre pour le salut des âmes sans un rôle important du clergé, il veut que cette œuvre laïque se fasse l’auxiliaire du curé de paroisse. «  Il faut réconcilier les classes ouvrières et pauvres avec l’Église et ses ministres  »,aime-t-il à dire.

C’est cet idéal qui, en quelques mois, va faire de ce petit fonctionnaire au cœur d’or, marié avec une épouse psychiquement malade, un fondateur de congrégation religieuse et un contre-révolutionnaire convaincu.

II. FONDATEUR D’UNE CONGRÉGATION RELIGIEUSE
CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

En 1843, M. Le Prevost se dévoue, en plus de toutes ses autres activités, auprès d’un petit groupe d’orphelins apprentis. Cette dernière œuvre va se trouver à l’origine de la fondation d’une communauté religieuse originale, dont l’histoire et l’expérience pourraient être utiles à l’heure de la Renaissance catholique.

LES LIMITES DE L’APOSTOLAT DES LAÏCS

Ce modeste orphelinat avait été fondé par Emmanuel Bailly, le mentor d’Ozanam pour la fondation de la conférence de charité. Puis le jeune M. de Kerguelen, ardent catholique, légitimiste, s’y était dévoué. Faute de temps, M. Le Prevost en avait rapidement transféré la charge aux Frères des Écoles chrétiennes, mais il aimait le visiter régulièrement. Il fit ainsi la triste constatation que si ces bons Frères étaient de parfaits éducateurs, ils ne pouvaient cependant assumer la protection des enfants dans leur milieu de travail. Ils se heurtaient en effet à la méfiance des patrons et à l’hostilité anticléricale de la plupart des ouvriers, mises en alerte par leur habit religieux. M. Le Prevost convainquit alors la conférence de Saint-Vincent-de-Paul de s’occuper du placement des apprentis et la surveillance du respect de leur contrat de travail, ainsi que leurs loisirs et leurs vêtements. Le patronage était né. Comprenons bien le sens de cette institution  : il s’agit de faire patronner des enfants pauvres par de bons chrétiens dévoués qui veillent sur leur éducation spirituelle et professionnelle comme sur le bien de leurs âmes, tant dans leur milieu de travail que pendant les jours fériés.

Il ne fallut pas beaucoup de temps à M. Le Prevost, comme à M. de Kerguelen qui avait fondé à Quimper une œuvre semblable, pour se rendre compte que cette institution si nécessaire et si bénéfique, était trop lourde pour des laïcs qui avaient par ailleurs leur vie professionnelle et familiale. Elle nécessitait le dévouement d’une congrégation religieuse… sans habit religieux. C’est ce que M. de Kerguelen suggère à son ami  : «  Puisse la sagesse divine inspirer à quelques âmes privilégiées de fonder un ordre de frères ouvriers.  ».

M. Le Prevost accepta d’autant plus facilement la suggestion qu’à la même époque, il en recevait l’inspiration dans la chapelle de la rue de Sèvres à Paris, en priant devant les reliques de saint Vincent de Paul  : fonder un institut de religieux laïcs consacrés entièrement au peuple le plus pauvre. Ils conserveraient l’habit laïque, mais ils seraient intimement associés au ministère des prêtres et ils seraient «  les moines de l’avenir et les évangélisateurs des pauvres.   »

Jean-Léon Le Prevost en parle dès 1843 à un groupe d’amis dévoués, mais aucun ne veut le suivre. Cachant sa déception, il attend l’heure de Dieu.

Or, quelques semaines plus tard, un jeune homme de 21 ans se présente à lui. Il s’appelle Maurice Maignen. Monarchiste légitimiste convaincu, artiste mais, orphelin de père, il est soutien de famille. Quoique pauvre et ayant abandonné depuis longtemps la pratique religieuse, il veut se joindre à la conférence de Saint-Vincent-de-Paul dont il a entendu parler. Il ne tarde pas à comprendre que la bonne Providence vient de lui redonner un vrai père  ! Comme souvent dans l’Église catholique, au fondement des œuvres faites pour durer, la circumincessante charité unit les âmes des fondateurs dans une relation de maître à disciple, de fils à père. Admiratif de son père spirituel, dont il devient l’auxiliaire dévoué, Maurice Maignen retrouve plus que la pratique religieuse  : le chemin du Cœur de Jésus et du Cœur de Marie. Aussi, lorsqu’à l’automne 1844, M. Le Prevost l’entretient de son désir de voir naître une communauté religieuse vouée aux œuvres dont il assume la charge, Maignen s’écrit aussitôt  : «  Ah, s’il se trouvait jamais quelques hommes décidés à embrasser une vie pareille, je quitterais tout pour les suivre.  »

LA FONDATION DES FRÈRES DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL

Monseigneur Angebault, évêque d'Angers

Monseigneur Angebault,
évêque d’Angers

Or, au même moment, à Angers, un bon chrétien désirait embrasser une telle vie. Clément Myionnet avait fait fortune dans le commerce des métaux, mais il s’était presque ruiné en essayant de fonder un orphelinat. Cette triste expérience l’avait convaincu, lui aussi, de la nécessité d’une congrégation religieuse de laïcs vouée à ce type d’apostolat. Par un concours de circonstances providentielles, l’évêque d’Angers, Mgr Angebault, apprit les mésaventures de son diocésain et ses pieux projets qu’il encouragea. Cherchant vainement à Angers des jeunes gens voulant le suivre dans pareille aventure, M. Myionnet demanda à son évêque la permission d’aller les trouver à Paris  ; il était impossible, lui expliqua-t-il, que personne dans une aussi grande ville n’ait le même désir que lui. Arrivé dans la capitale, il se rendit au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, y rencontra des membres de la conférence Saint-Vincent-de-Paul, qui lui firent connaître M. Le Prevost. L’entente entre les deux hommes fut immédiate et parfaite. Le Prevost, Maignen, Myionnet  : le fil triple ne rompt pas, dit le Proverbe, la communauté pouvait être fondée.

Le Frère Myionnet

Le Frère Myionnet

Cela se fit à Paris, mais sous la responsabilité de l’évêque d’Angers, le 3 mars 1845. Trois confrères de Saint-Vincent-de-Paul devaient commencer à cette date la vie commune, avec M. Myionnet. M. Le Prevost, leur supérieur, toujours lié par les liens du mariage, les rejoindrait plus tard, de même que Maignen qui ne pouvait abandonner du jour au lendemain sa famille sans ressources. Mais à la fin de la retraite préparatoire prêchée par Mgr Angebault, Myionnet n’eut plus qu’un compagnon, et le soir de la première journée de patronage au cours de laquelle les enfants furent particulièrement excités, celui-ci s’éclipsa sans mot dire… L’évêque d’Angers considéra que c’était un bon début pour une telle œuvre, et il réconforta son cher fils qui allait devoir faire preuve encore de beaucoup de patience.

En effet, après avoir attendu quatre mois le consentement plein et entier, cordial même, de son épouse, M. Le Prevost tomba gravement malade et fut contraint à une très longue convalescence. Maignen, de son côté, eut toutes les peines du monde à s’arracher aux siens. Finalement, la vie de communauté ne commença pour de bon que le 3 octobre 1846, rue du Regard à Paris  ! Tandis que le Frère Le Prevost s’occupait désormais à plein temps de l’association de la Sainte Famille, les deux autres prirent la charge du patronage où ils surent s’attirer l’affection et l’attachement de ces enfants qui n’étaient pas de tout repos.

UNE CONGRÉGATION POUR LA CONTRE-RÉVOLUTION

En 1847, l’œuvre approuvée par l’archevêché de Paris ayant déjà pris un peu d’ampleur, déménage à Grenelle, un nouveau quartier de Paris où s’installaient depuis peu des déracinés de toutes sortes.

Mais en février 1848, éclate la révolution contre la monarchie de Louis-Philippe, celui que les Légitimistes appellent l’usurpateur et sous le règne duquel le capitalisme s’est emparé de la France. Cette révolution est la seule de notre histoire à ne pas être anti-cléricale  ; au contraire, nombreux sont les prêtres qui bénissent les arbres de la Liberté  ! Ozanam appelle les conférences de Saint-Vincent-de-Paul à prendre parti pour la révolution, au nom de la justice et de la démocratie. Or, dans cette effervescence, la petite communauté reste étonnamment calme  : c’est que M. Le Prevost et ses deux confrères, tous trois légitimistes, n’attendent rien de bon pour le peuple d’une révolution qui ne redonne pas à la France les institutions séculaires de l’Ancien régime, protectrices des pauvres et des faibles.

Apparemment indifférents donc, aux évènements politiques, ils se dévouent auprès des pauvres de ce quartier de Grenelle qui vivent dans la plus grande misère et dans l’impiété. Le curé de la paroisse ne reçoit que des rebuffades lorsqu’il veut accomplir son ministère auprès de ces malheureux, il en est totalement découragé. Pourtant, quelques semaines suffisent pour que la charité active des premiers Frères de Saint-Vincent-de-Paul opère un changement miraculeux. Lorsqu’en mai, ils organisent avec l’aide du P. Milleriot, l’aumônier de l’œuvre de la Sainte-Famille, un mois de Marie à l’église paroissiale, celle-ci se remplit à craquer  ; toute hostilité vis-à-vis du curé a disparu. Les Frères viennent de prouver qu’il est possible deréconcilier la classe ouvrière avec l’Église et ses ministres, sans pactiser avec la révolution.

Mais la joie ne dure pas. En juin 1848, une crise économique effroyable, conséquence de l’instauration de la deuxième République, s’installe dans la capitale où 267 000 chômeurs sont recensés. Lorsque les ouvriers affamés descendent dans la rue, le gouvernement ordonne à l’armée de tirer. On relève des milliers de morts et de blessés.

Ozanam recommande alors aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul de ne plus faire de politique… M. Le Prevost et ses frères, pour n’être pas tombés dans l’illusion démocratique savent travailler au vrai bien des pauvres. Ils se dépensent sans compter pour soigner les victimes et organiser des soupes populaires. À Grenelle, pendant six mois, ils distribuent trois cents repas par jour. À l’orphelinat de la rue du Regard, ils en servent mille cinq cents quotidiennement  ! Pourtant, ils ne sont que quatre pour faire la besogne – un avocat, Louis Paillé, s’étant joint aux trois fondateurs – sans aucune connaissance culinaire  ! Il est vrai que, comme toujours, M. Le Prevost a le génie de susciter des aides bénévoles et d’organiser les choses aux mieux.

ON RECONNAÎT L’ARBRE À SES FRUITS

Le Père Le Prevost

Le Père Le Prevost

Allons vite  : en 1849, une nouvelle épidémie de choléra fait seize mille morts à Paris  ; M. Le Prevost recueille des orphelins et ouvre un nouvel orphelinat, sans aucune ressource. Mais le jour de la première communion des enfants, observant leur recueillement, il exulte  : «  Puissions-nous, avec le temps, Lui préparer aussi beaucoup de jeunes cœurs instruits de sa religion sainte et remplis de son amour. Ce doit être le but de tous nos efforts, comme ce sera le couronnement de nos travaux.  »

Cette même année, l’archevêque de Paris permet de célébrer la messe dans leur résidence et d’y garder le Saint-Sacrement. De jeunes prêtres, dont le futur Mgr de Ségur, desservent alors l’œuvre avec grand dévouement  ; mais ils ne suffisent pas à la tâche. D’ailleurs, M. Le Prevost prend conscience du caractère très particulier de cet apostolat auprès des pauvres, qui exigerait des prêtres spécialisés pour ne plus dépendre uniquement du bon vouloir du clergé paroissial souvent absorbé par d’autres fonctions, et du dévouement épisodique de jeunes prêtres sans expérience. Dès lors, il est convaincu que sa congrégation doit compter des prêtres parmi ses membres. Le premier d’entre eux est l’abbé Henri Planchat qui entre en communauté en décembre 1849, au lendemain de son ordination. Il est suivi, quelques semaines plus tard, par l’un de ses amis, l’abbé Lanthier.

En 1854, les installations de Grenelle étant devenues trop exiguës, M. Le Prevost fait l’acquisition d’une ancienne carrière à Vaugirard. L’installation de la communauté et d’un orphelinat s’y fait dans une pauvreté franciscaine inimaginable, que vient tempérer à bon escient l’humour du Père Lanthier. De mois en mois, il élève là une cité de la charité, le centre des activités parisiennes de la communauté qui, par ailleurs, a essaimé à Amiens, à Metz et à Angers. M. Le Prevost y édifie le premier sanctuaire parisien dédié à Notre-Dame de La Salette. Trois orphelins y seront miraculeusement guéris et de nombreuses grâces insignes y seront obtenues. Maximin y viendra faire le récit de l’apparition. M. Le Prevost aimait reprendre les paroles de Notre Dame de la Salette pour expliquer la mission de sa communauté  : «  Faire passer au peuple le message de la Vierge en pleurs.  »

À peine l’installation à Vaugirard est-elle assurée que notre infatigable apôtre de la charité se lance dans une nouvelle fondation, cette fois dans le quartier Montparnasse où il hérite d’un vaste terrain et d’une chapelle en ruines ayant appartenu aux Capucins. Il y édifie le modèle des maisons d’œuvres, regroupant sous un même toit, autour de la chapelle, un patronage, un centre d’hébergement pour apprentis, une conférence de Saint-Vincent-de-Paul, une association de la Sainte-Famille, un vestiaire, une caisse de loyer, une bibliothèque populaire et une association d’anciens du patronage, baptisée œuvre des gâteaux puisqu’elle débuta dans le salon de Mgr de Ségur… autour de petits fours. C’est dans cette maison de Montparnasse que M. Le Prevost recevra des visiteurs de toute la France et même de l’étranger, venant s’inspirer de son expérience. Saint Léonardo Murialdo, ami de saint Jean Bosco, fondera à Turin la Congrégation de saint Joseph, qui est une copie conforme de la Congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, y compris de leur règle. N’oublions pas que M. Le Prevost est toujours membre du bureau directeur de la Société Saint-Vincent-de-Paul qui réunit en 1854, mille cinq cents conférences réparties en vingt-neuf pays.

En 1859, c’est au tour de la maison de Grenelle de s’agrandir considérablement sur le modèle de celle de Vaugirard. On y inaugure des activités nouvelles  : l’œuvre des Allemands, qui s’occupe des immigrés germanophones, la première communion des adultes, mais aussi la gymnastique et une harmonie dont le succès est tel, pour attirer le peuple à la messe des Frères, que le curé de la paroisse en prend ombrage. Les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul de Paris font souvent appel à la Communauté pour assurer la continuité de leurs œuvres. En ces années, six mille enfants de Paris sont en patronage, c’est-à-dire sous la surveillance de laïcs pour leurs conditions de travail et pour leurs loisirs. Il faut y ajouter les orphelins, par exemple, les deux cents, de huit à douze ans, hébergés à la maison de Vaugirard.

Toutes ces œuvres se créent, malgré d’incessantes difficultés financières, par des prodiges de dévouement, de générosité et d’organisation. Elles s’attirent aussi des tracasseries administratives sans fin, dont le but évident est la fermeture de ces œuvres qui ne seraient pas aux normes (déjà  !). Leur véritable raison est que M. Le Prevost et ses frères sont fichés par les services du Ministère de l’intérieur comme “ ultramontains avancés  ”  ! La communauté connaît aussi la croix des calomnies. Au Père Planchat, particulièrement visé par ces campagnes, M. Le Prevost écrit  : «  Notre place, notre vraie place de choix et de prédilection, c’est d’être sous les pieds de tout le monde et d’aimer nous voir oubliés, conspués, chassés et méprisés. C’est la vie et la fortune des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, Dieu ne nous a rassemblés que dans cet esprit et par cet esprit.  »

L’ÉLABORATION D’UNE DOCTRINE SOCIALE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

Le Frère Maurice Maignen

Le Frère Maurice Maignen

Avec le soutien de son fondateur, le Frère Maignen travaille beaucoup à l’organisation de congrès annuels pour rassembler les directeurs d’œuvres charitables de toute la France afin de profiter de l’expérience des uns et des autres, mais surtout afin de sauvegarder le caractère surnaturel de ces œuvres qui doivent toujours résister à une dérive  : devenir de simples centres de loisirs. Non, il s’agit de former des ouvriers chrétiens, de créer des institutions pour les rendre capables de résister à la sécularisation d’une société issue de la Révolution. «  Formez des chrétiens  ! Un ouvrier chrétien, savez-vous tout le bien qu’il peut faire par son exemple, par l’éducation de ses enfants, par son influence autour de lui  ?  » Notons le caractère moderne de cette remarque  : ce serait de l’action catholique spécialisée si, pour cette fin, il ne s’agissait pas ici d’amener les ouvriers chrétiens à la vie paroissiale et de leur donner des institutions protectrices, initiées et entretenues par les classes supérieures de la société.

Le 22 décembre 1860, M. Le Prevost est ordonné prêtre, un an après la mort de son épouse, qui avait retrouvé la foi. Cette ordination met fin à une anomalie canonique pour une congrégation apostolique, puisque les prêtres étaient soumis à un supérieur laïc  ; elle ouvre la porte à toutes les reconnaissances officielles. Dans une lettre au bienheureux Pie IX, le Père Le Prevost définit ainsi le but de sa congrégation  : «  Vie militante contre les préjugés du peuple, les mauvaises doctrines et les mauvais journaux qui le corrompent, la fausse science qui le passionne. Cette vie militante s’appuie sur l’humilité, la prière, la charité et la bonté pour les pauvres.  » L’approbation romaine est accordée en 1869. La communauté compte alors 79 profès, dont 14 prêtres, et elle a quinze centres d’activités, dont un à Rome où elle a pris en charge les cercles militaires pour les zouaves pontificaux et des soldats français.

Lorsqu’en juillet 1870, la guerre éclate, plus du tiers de la communauté est mobilisé aux armées, ainsi que la plupart des membres des conférences de Saint-Vincent-de-Paul qui soutiennent les patronages et les autres œuvres. C’est donc une calamité à laquelle le Père Le Prevost fait face avec confiance  : «  Le présent est triste, l’avenir est menaçant, mais nous irons au jour le jour, selon que Dieu daignera nous conduire, pleins de confiance et de soumission aux desseins de sa divine Sagesse.  »

Pendant le siège de Paris, rendu d’autant plus pénible que l’hiver est rigoureux – la Seine gèle cet hiver-là  ! – les activités essentielles, comme les offices religieux dans les chapelles de la Communauté et les patronages, sont maintenus. L’abbé Planchat, en particulier, s’illustre par un dévouement sans limite auprès du patronage Sainte-Anne dont il a la responsabilité, et auprès des milliers de soldats du quartier. À la fin de décembre, la maison de Vaugirard et celle de Grenelle recevront quelques bombes, mais sans dégâts  : deux obus qui auraient dû être mortels, n’éclatent pas  ! L’un est tombé au pied d’une statue de l’Ange gardien, l’autre au pied de la statue de la Sainte Vierge.

En mars 1871, après la défaite et la chute du Second Empire, tandis que le Père Le Prevost a réuni sa famille religieuse au noviciat de Chaville pour un juste et nécessaire repos et une réorganisation des œuvres, la révolution couve à Paris. La capitale est alors une ville de deux millions d’habitants dont un million de pauvres  ; si les salaires ont augmenté de 35 % sous le Second Empire, le coût de la vie a augmenté de 45 %. Le 28 mars, la Commune de Paris est proclamée, elle réclame un gouvernement social, républicain et démocrate. Les 150 000 hommes de la Garde nationale passent du côté des révolutionnaires qu’on appelle les Fédérés. Le gouvernement de la IIIe république, dirigé par M. Thiers et réfugié à Versailles, ne dispose d’abord que de trente mille hommes. Mais il négocie avec les Allemands la libération de cent mille prisonniers de guerre qui formeront l’armée des Versaillais.

La Communauté est alors coupée de Paris. Seuls quelques prêtres ont pu y pénétrer, avec la mission de mettre le Saint-Sacrement à l’abri et de protéger le plus possible les œuvres. Nous ne pouvons ici raconter les évènements tragiques de cette guerre civile, fruit de la Révolution, tant chez les insurgés que chez les tenants de l’ordre républicain. L’abbé Planchat fut arrêté comme otage le Jeudi saint, 6 avril 1871, et fusillé le 25 mai 1871, martyr d’une foule révolutionnaire haineuse, en même temps que vingt-quatre autres ecclésiastiques dont l’Archevêque de Paris et le Père Olivaint qui avait été l’un des premiers soutiens du Père Le Prevost. La répression versaillaise fut impitoyable  ; pour 877 Versaillais tués, on compta 3 000 Fédérés tués au combat, 20 000 fusillés et 13 000 déportés dans les colonies. Dès qu’ils purent rentrer dans Paris, les frères ouvrierss’y précipitèrent pour se dévouer auprès des familles éprouvées et des orphelins, tandis que les Pères assistaient les condamnés à mort, arrivant à donner les sacrements à 90 % d’entre eux.

Cette tragédie acheva de ruiner la santé du Père Le Prevost qui avait alors 68 ans. Ses fils refusèrent sa démission, mais ils acceptèrent de désigner un vicaire général en la personne du Père Bernard de Varax, âgé seulement de 29 ans. Comprenant très bien la pensée de son fondateur, celui-ci fit un excellent travail de réorganisation de la communauté, réaffirmant ses œuvres, reprenant son expansion, y compris à l’étranger en commençant par la Belgique.

Le Père fondateur avait encore quatre années à vivre. Il s’installa au noviciat de Chaville, consacrant ses dernières forces à la formation des jeunes et recevant sans cesse des visites, quoique les progrès de la maladie l’aient empêché d’abord de se déplacer, puis d’écrire, enfin de confesser et de dire la messe.

Il encouragea beaucoup son vicaire général et son cher frère Maurice Maignen dans leur œuvre d’édification d’un catholicisme social contre-révolutionnaire. Le Père de Varax réussit à ranimer l’œuvre des Congrès, c’est-à-dire la réunion annuelle des directeurs d’œuvres, qui devient un lieu d’élaboration d’une législation sociale. Son périodique, La revue des associations catholiques,confié à Mgr de Ségur, joua un rôle considérable pour répandre la doctrine sociale. Quant au frère Maignen, il eût une influence capitale dans l’œuvre des Cercles du comte Albert de Mun. En fait, cette œuvre ne fut que la généralisation pour toute la France, de ce que le frère Maignen faisait à Montparnasse et que le comte Albert de Mun, alors jeune officier, découvrit avec enthousiasme le 10 décembre 1871. Il ne s’agissait pas uniquement de faire la charité, il fallait renouer avec les principes de l’Ancien Régime, où la société était fondée sur une immense réciprocité de services, sous la houlette protectrice des élites naturelles. Le Père Le Prevost soutint son fidèle disciple dans toutes ses entreprises de ses conseils judicieux et de ses prières. En 1878, l’œuvre des Cercles regroupait déjà quarante cinq mille personnes dont trente-cinq mille ouvriers. La suite est moins réjouissante  : peu à peu, le frère Maignen perdit son influence, et l’œuvre connut une dérive malheureuse sous le pontificat de Léon XIII, pour aboutir au ralliement d’Albert de Mun à la République.

L’UNITÉ DOCTRINALE, CONDITION DE LA CHARITÉ

Le Père Jean-Léon Le Prevost

Le Père Jean-Léon Le Prevost

Le Père Le Prevost eut le pressentiment de cette triste évolution quelque temps avant sa mort, après l’échec du rétablissement du Comte de Chambord sur le trône de France, en 1873. Il était navré de voir que la division des catholiques permettait le triomphe du mal et de l’erreur, dont les pauvres étaient les premières victimes. Aussi termina-t-il son existence de fondateur d’une communauté religieuse qui restait relativement peu nombreuse, avec la consolation d’avoir pu y préserver l’unité doctrinale. Il léguait cette unité comme l’indispensable condition de la charité. Il mourut d’épuisement le 30 octobre 1874, entouré de la vénération de tous les siens.

La Congrégation eut beaucoup de mal à maintenir sa cohésion doctrinale sous le pontificat de Léon XIII. Il faudra l’énergique intervention de saint Pie X en 1913, pour qu’elle puisse garder l’esprit du fondateur en expulsant d’autorité les religieux acquis à l’esprit nouveau, dont le supérieur général, le Père Anizan, qui fonda ensuite de son côté les Frères de la Charité. Plus tard, l’Action catholique spécialisée et l’esprit de Pie XI l’ébranleront une nouvelle fois, en attendant que le Concile Vatican II achève de dissoudre les principes d’action de son fondateur. Lorsqu’en 1997, le pape Jean-Paul II béatifia Ozanam, le fondateur des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, le Père Le Prevost fut tout simplement oublié. Il n’empêche que ses principes, son œuvre et son exemple demeurent. La reconquête des masses laborieuses, après le triomphe du Cœur Immaculé et la renaissance de l’Église, s’en inspirera nécessairement.

La Renaissance catholique nos 109-110, juin-septembre 2003

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