La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LE CARMEL
aux sources de la mystique espagnole

SAINTE Thérèse est née à Avila en 1515, et saint Jean de la Croix, non loin de là, à Fontíveros, en 1542. La première entrera chez les carmélites, le second deviendra prêtre carme. Grâce à ces deux saints, le XVIe siècle ne s’achèvera pas sans que la vraie réforme du Carmel soit effectuée et que ces nouveaux monastères de carmélites et de carmes déchaux, qui ont prononcé le vœu de suivre la règle primitive, très austère, se multiplient en Espagne et que les meilleurs de ses membres puissent atteindre, par la grâce de Dieu, les sommets mystiques les plus élevés.

C’est de ces sommets de contemplation que découlera ce souci pour le salut des âmes qui tombent en enfer, cette ardeur de croisade, capable d’enflammer aussi bien les religieux dans leurs monastères que les soldats dans leurs aventures lointaines. Nous en trouvons la preuve dans la famille de sainte Thérèse d’Avila elle-même  : quatre de ses frères partiront pour l’Amérique du Sud et serviront courageusement leur Patrie et leur Roi au Pérou et en Équateur, sans que leur correspondance avec la sainte soit jamais interrompue.

SAINTE THÉRÈSE D’AVILA

Sainte Thérèse d'AvilaDe sainte Thérèse, on nous présente toujours le portrait que fray Miseria, un carme déchaux, a peint lorsque la sainte carmélite comptait déjà soixante ans  : c’est Thérèse elle-même qui a exprimé le mieux le jugement que mérite ce tableau  : «  Que Dieu vous pardonne, mon cher frère, de m’avoir peinte si laide et si disgracieuse  ». Heureusement que les carmélites de Malagón gardent précieusement la gravure reproduite ci-contre, intitulée “ sainte Thérèse enfant ”, où elle porte déjà l’habit du Carmel. C’est cette image-là qui nous permet d’évoquer ses années d’enfance, au sein de la très noble famille des Cepeda et des Ahumada.

Sa figure décidée exprime bien son courage de croisé  : elle sait déjà que le ciel ou l’enfer sont pour toujours, toujours, toujours, selon son expression, et qu’il ne faut pas se tromper de chemin. Elle sait aussi par ses parents que le moyen le plus rapide pour aller au ciel est le martyre, et c’est ainsi qu’un matin elle décide de partir avec son frère pour aller combattre les Maures. Ils n’ont pas été très loin, leur oncle les a rattrapés à la sortie de la ville, mais leur détermination ne sera pas ébranlée.

Lorsqu’il a fallu choisir sa vocation, le même dilemme se présente pour la jeune et belle Teresa  : le monde lui souriait et commençait à lui tendre ses filets, mais elle pourra témoigner plus tard, dans le «  Livre de sa Vie   », que «  l’état religieux était pour elle le meilleur et le plus sûr chemin pour aller au ciel  : c’était tout son désir   ». «  Dieu la violentait pour qu’elle se fasse violence   » ajoute-t-elle, et finalement, un matin, elle partira pour le monastère carmélite de l’Encarnación d’Avila, malgré les réticences de son père.

D’emblée, et puisque le monastère des carmélites ressemble plus à une pension de nobles dames qu’à un couvent, elle se propose de suivre strictement la règle des carmels primitifs. Mais pour cela l’aide du Ciel lui est nécessaire  : elle commence à recevoir des grâces très particulières, notamment une guérison miraculeuse attribuée à saint Joseph, alors que tous la croyaient morte et qu’on avait déjà célébré l’office des morts en son honneur  ! Et aussi une grâce de conversion décisive, à la vue d’un Christ souffrant, de ces sculptures polychromes très frappantes par leur réalisme qu’on retrouve partout en Espagne et au Portugal.

Sainte Thérèse d'AvilaC’est à ce moment-là qu’elle décide de fonder un nouveau monastère, qui serait “ réformé ”, c’est-à-dire composé par des moniales qui suivraient la stricte observance de la règle primitive du Carmel. On les appellera également carmélites “ déchaussées ”. Il faut noter que l’expression réformée est ici employée dans son véritable sens, de réforme des mœurs, tout à l’opposé de la prétendue réforme protestante laquelle n’est qu’hérésie et schisme induré.

Ce sera le premier des carmels fondés par sainte Thérèse, consacré à saint Joseph comme le seront aussi ceux qui suivront. La fondation de ce carmel d’Avila fut faite avec toutes les permissions nécessaires de la hiérarchie, et avec l’approbation du confesseur de Thérèse. Cela n’empêcha pas d’ignobles persécutions de se déclencher, mais notre Thérèse bénéficiait en même temps de grâces singulières qui l’encourageaient dans la voie entreprise. Nous sommes dans les années 1555-1565, où elle sera littéralement assaillie par des visions, des motions exté­rieures et des extases. Elle en devient malade, surtout lorsque quelques-uns de ces confesseurs la condamnent et la mettent en garde contre ce qu’ils croient être des illusions du démon  : les “ alumbrados ” (les illuminés) étaient très nombreux en Espagne à ce moment-là, et l’Inquisition les surveillait de près. Sainte Thérèse serait-elle dénoncée et condamnée  ? Non  ; elle rencontre des hommes de Dieu qui la rassurent  : tel saint François Borgia, jésuite, qui lui conseille de ne pas résister à la grâce  : «  Il faut laisser Sa Majesté divine vous ravir   ». Saint Pierre d’Alcántara, l’humble franciscain qui pratiqua lui aussi la stricte observance dans son ordre, devient son confident et son conseiller. Les grâces atteignent alors leur sommet  : se succèdent les fiançailles mystiques avec son Époux divin, le phénomène mystique appelé la “ transverbération ” où un dard enflammé pénètre dans son cœur et lui donne à jamais un amour d’épouse pour «  le Christ vivant, homme et Dieu  ». L’adoration de la Sainte Humanité du Christ est toujours présente dans la mystique de notre sainte. Elle en compose aussi des poèmes qui donnent une juste idée de l’élévation où son âme est parvenue.

Les fondations se succèdent, après celle d’Avila en 1562, ce seront Medina del Campo, Valladolid, Malagón, Beas de Segura, Séville, Segovia. Elle a toujours des amis qui la protègent, mais aussi des adversaires redoutables, notamment chez ses propres frères et sœurs “ chaussés ”, c’est-à-dire ceux qui n’acceptaient pas de se réformer. Son meilleur appui ici-bas, c’est le roi Philippe II lui-même. Elle lui écrit dans les moments critiques, et les réponses que reçoit Thérèse à ses requêtes ne sont pas des lettres, mais des actes. Elle a eu connaissance des paroles que Philippe avait adressées au Nonce, l’adversaire le plus puissant de la réforme du Carmel  : «  On m’a rapporté la résistance qu’opposent les carmes chaussés aux carmes déchaussés. Cela pourrait me faire penser que l’on se tourne contre ceux qui pratiquent l’austérité et la vertu. Je vous prie instamment de soutenir la cause de la vertu.  »

SAINT JEAN DE LA CROIX

Saint Jean de la CroixLe Roi parle déjà, dans cette lettre, de “ carmes déchaussés ”. Le mérite de cette fondation revient aussi à sainte Thérèse, puisque c’était elle qui avait obtenu du Provincial du Carmel la permission de fonder également des monastères de stricte observance dans la branche masculine de l’Ordre. Mais elle ne savait pas à qui confier une telle besogne.

Jusqu’à ce qu’un jour quelqu’un lui parlât d’un petit moine carme qui venait de dire sa première messe, justement dans la ville où elle se trouvait, Medina del Campo. Il s’agissait de Juan de Yepes, celui qui deviendra saint Jean de la Croix.

Elle le rencontre, et cet entretien marquera toute leur vie  ; elle a cinquante-deux ans, lui vingt-cinq, mais elle voit déjà en lui l’envoyé de Dieu pour entreprendre cette réforme salutaire. Elle recrute aussi fray Antonio, un autre carme très vertueux, et la décision est prise. «  J’ai déjà un moine et demi   » pour mon carmel, dira-t-elle, car fray Juan de la Cruz n’est pas bien grand de taille, et cela amusera toujours la Madre Teresa. Elle l’appellera d’ailleurs “ mi Senequita ”, mon petit Sénèque, pour sa petite taille, mais aussi et surtout pour sa profonde sagesse.

Cette rencontre providentielle aboutira vite à la fondation du carmel de Duruelo, dans un coin perdu de la Castille. Fray Juan y reçoit l’habit des mains de sainte Thérèse elle-même, et commence sa vie de contemplatif, l’union totale à Dieu étant la particularité du Carmel plutôt que l’apostolat ou les pénitences excessives. Il deviendra plus tard confesseur des carmélites d’Avila, et sera là aussi une aide précieuse pour sainte Thérèse qui en était devenue prieure.

La réforme du Carmel et sa sanctification se poursuivent avec les encouragements des Supérieurs de l’Ordre, mais les Pères carmes espagnols ne peuvent pas supporter qu’une partie importante des couvents soumis à leur juridiction prennent leur indépendance. Ils accusent fray Juan de la Cruz de prêcher la sécession et vont jusqu’à l’emprisonner dans un cachot de Tolède, pendant neuf mois, où il endure les pires traitements. Il supporta tout cela avec une grande patience et soumission  : c’est la “ nuit des sens ”, comme il l’appellera dans ses écrits mystiques, mais au sein même de ces tribulations son âme recevra alors de grandes grâces qui donneront forme plus tard à des merveilleux cantiques et poèmes.

Mais, le lendemain de l’Assomption 1578, il réussit à s’évader et une nouvelle période de sa vie commence  : il passe de la rude Castille à la joyeuse Andalousie, et devient prieur d’un ermitage appelé “ le Calvaire ”. Tout près il y a aussi des carmélites, et il sera leur confesseur et directeur spirituel à la demande de sainte Thérèse. C’est le carmel de Beas de Segura, fondé en 1575, dont la prieure est Mère Anne de Jésus. Sainte Thérèse la surnommait “ capitaine de prieures ”, car c’était une âme de choix tout autant que ses filles, toutes brûlant de la même flamme mystique en harmonie avec les enseignements et l’exemple de leur Père.

En Andalousie, la nature elle-même, la lumière éblouissante des journées, la pureté et le silence des nuits, inspireront à saint Jean de la Croix ses plus beaux poèmes, dont le “ Cantique spirituel ”.

Pendant ce temps-là, sainte Thérèse continue son œuvre de fondatrice infatigable, malgré sa mauvaise santé. Mais toutes ces pénibles affaires matérielles ne peuvent plus la détourner de son Époux Jésus-Christ, à qui elle demeurera toujours unie par un “ mariage spirituel ”, grâce qu’elle décrit avec précision dans son ouvrage “ Les Demeures ”, sept étages différents de progrès dans la voie de la perfection spirituelle. Le premier, la porte de ce “ château intérieur ” comme elle l’appelle, est ouvert à tous  : c’est l’oraison, attentive, fervente, qui de vocale se fait mentale, méditative.

Les années 1577-1578 s’avèrent terribles pour nos saints. Un nouveau Provincial prend ses fonctions, et ne cache pas sa volonté d’arrêter le progrès des “ déchaussés ”. Le moyen pour arriver à cela – c’est toujours le même procédé – est de lancer des calomnies, les accuser de superstition, d’illuminisme. «  Ceux qui veulent jouir de Celui qui a voulu la souffrance doivent en passer par là  », écrit sainte Thérèse.

Les sœurs carmélites d’Avila sont même excommuniées, pour le seul fait d’avoir élu sainte Thérèse comme supérieure, alors que le Provincial le leur interdisait formellement. Le Nonce, de son côté, soumettait les carmes déchaux à la juridiction des chaussés. Saint Jean de la Croix est lui-même persécuté et calomnié par ses propres frères, et écarté de toute charge  : il se retire dans le petit ermitage de La Peñuela, en attendant d’être envoyé au Mexique, selon les décisions du dernier chapitre général. Il n’empêche que c’est dans ces tristes conditions qu’il reçoit les embrasements mystiques les plus hauts, qui inspirent ses derniers ouvrages.

Sainte Thérèse et saint Jean de la Croix éprouveront quand même, avant de mourir, la joie de voir la réforme du Carmel se consolider  : le cardinal Quiroga, Primat d’Espagne et Grand Inquisiteur, donne sa haute approbation, et finalement la séparation des chaussés et des déchaussés en deux Provinces autonomes est décrétée.

La Madre peut ainsi mourir en paix. Elle ressent un ultime appel à la solitude, et choisit de passer ses derniers jours dans le carmel d’Alba de Tormes, où elle mourra le 4 octobre 1582, dans les bras de sa fidèle infirmière, la bienheureuse Anne de Saint-Barthélemy, qui sera envoyée plus tard en France et en Belgique afin d’y introduire, avec succès, la réforme carmélite.

Fray Juan, quant à lui, neuf ans plus tard, épuisé par ses combats, ira mourir à Ubeda, dans un carmel dont le prieur lui était hostile, mais qui sera gagné par l’humilité et le dénuement du saint. À la place des prières pour les agonisants, il se fait réciter le Cantique des cantiques, et, le soir même de sa mort, le 14 décembre 1591, il prédit qu’il va «  aller chanter matines au Ciel  ». Il guette la cloche de l’office, et lorsqu’elle sonne, la vive flamme d’amour déchire enfin la toile qui s’oppose à la douce rencontre entre l’âme et son Seigneur. Mort d’amour mystique qu’il avait tant de fois chantée.

Avec la mort de ces deux saints, le siècle d’or espagnol s’achève. Cette période demeure un modèle de contre-réforme pour tous les temps  : esprit de croisade contre hérétiques et schismatiques, esprit missionnaire et colonial en terres païennes, esprit de véritable réforme, celle d’une plus stricte observance religieuse, esprit d’humanisme chrétien et non païen, et de véritable mystique enfin, celle qui atteint le degré le plus intime d’union à Dieu sans pour autant dédaigner les nécessités du service pour le bien de la Chrétienté.

Extraits de la CRC tome 29, n° 334, juin 1997, p. 22-24

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