La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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XVI. L’onction des Noces éternelles

L’ENTRÉE DANS LA VRAIE VIE

Sainte Thérèse

“ Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie. ”
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte Face.

La vie éternelle est déjà commencée… S’il est une vérité que nous enseigne le catéchisme de toujours, c’est bien celle-là. Une fois décapées de leur plâtras janséniste, pessimiste, qui cachait à nos grands-parents l’énorme optimisme évangélique et plus encore paulinien de la foi catholique, toutes nos leçons de catéchisme nous démontrent que nous sommes sur le chemin de la béatitude éternelle du Ciel, que déjà la Vie divine, qui est la substance de la Vie éternelle, est en nous  ; il lui manque seulement la pleine vision «  face à face  » de Dieu succédant à la foi. Mais la charité est la même, en ce monde et en l’autre  ; la grâce est le début de la Gloire. Il suffit de suivre la filière, et ni le mal physique ni le mal moral du péché n’y sont des obstacles insurmontables. Les sacrements sont les moyens efficaces et suffisants de notre salut, en toutes circonstances.

Au long de notre course terrestre, c’est la vraie Vie,la Vie divine, la Vie éternelle qui s’est perfectionnée d’un âge au suivant, par une miséricordieuse économie ou disposition divine. À chaque étape nous attendait un sacrement adapté à notre besoin du moment. Ainsi la première enfance était baptisée, les élans de l’adolescence confirmés, les bourrasques des passions pardonnées, l’âge adulte de la piété, nourri, abreuvé. Venu le temps de servir, les uns furent ordonnés et les autres mariés, pour donner la vie, continuer l’Église.

L’homme terrestre atteint bientôt le sommet de sa course. Pour quel exploit  ? Il cherche et ne trouve pas, quand déjà la pente change de sens et que s’amorce, oh  ! très lentement, la descente. Seule la vocation chrétienne propose un progrès continuel, et de passer au-delà, de mourir au monde, l’ayant bien et surabondamment servi, de le servir encore en mourant pour lui, et se tourner résolument vers l’au-delà. La courbe de la vie charnelle monte et retombe  ; celle de la vie chrétienne que nous a apprise le catéchisme monte toujours, ne cessera jamais de monter si nous lui sommes fidèles, jusqu’au moment sacré de la mort, qui est passage au-delà du voile de la chair, trépas, et amorce une nouvelle ascension, vertigineuse, la montée au Ciel.

LES DERNIERS SACREMENTS

La mort ainsi prend place parmi les choses de la vie, un événement parmi d’autres, ceux qui en distraient et ceux qui y font penser, de plus en plus nombreux, de plus en plus insistants, pressants, à mesure qu’on avance. Jusqu’à empêcher, étouffer tout autre soin, tout espoir. Lire Marie Noël  ! Saint Jacques en traite comme d’une réalité quotidienne, et dit ce qu’il faut faire  :

«  Quelqu’un parmi vous souffre-t-il  ? Qu’il prie. Quelqu’un est-il joyeux  ? Qu’il entonne un cantique.   »Voilà bien la vie chrétienne évoquée en deux phrases, mais il enchaîne et c’est là que grandit soudain notre intérêt passionné  : «  Quelqu’un parmi vous est-il malade  ?

Qu’il appelle les prêtres de l’Église et qu’ils prient sur lui après l’avoir oint d’huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient et le Seigneur le relèvera. S’il a commis des péchés, ils lui seront remis. Confessez donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris. La supplication du juste a beaucoup de puissance.  »(Ja. 5, 13-16)

À n’en pas douter, selon que nous l’enseigne la sainte Église, c’est l’évocation des avant-derniers sacrements. C’est une suite de prières, de confession des péchés, d’onctions d’huile sainte et d’absolution des prêtres pour la rémission des péchés et la guérison du malade grave, si Dieu veut  ! sinon pour son «  relèvement  » au Jour du retour du Seigneur, et en tout cas pour son «  salut  » dès ce moment et pour l’éternité.

Ajoutez-y notre communion en viatique, et vous avez là tout le complexe de prières, de consolation du fidèle par l’Église, de confession, communion et extrê­me-onction, que nous appelons «   les derniers sacrements   ».

Le catéchisme traditionnel conservait parfaitement cet esprit évangélique de soins mêlés, de l’âme et du corps, de remède à la maladie et au péché, le pardon de celui-ci agissant sur celle-là, qui laisse planer une incertitude convenable sur l’issue de l’affaire. «  L’Extrême-Onction est un sacrement qui soulage l’âme et le corps des malades.  » (quest. 263) Précisions  : «  Elle soulage les malades dans leur âme en effaçant les restes de leurs péchés, en les fortifiant contre les tentations et en les aidant à mourir en chrétiens.  » (quest. 264)

Nouvelles imprécises précisions  : «   L’Extrême- Onction soulage les malades dans leur corps en adoucissant leurs souffrances et même en leur rendant la santé du corps si Dieu le juge utile au salut de leur âme.  » (quest. 265) Voilà qui laisse sourdre l’idée qu’en essayant de guérir la maladie par la vertu du sacrement, à condition que Dieu le veuille, l’on se soucie fort de l’autre éventualité et l’on y pare efficacement, l’on y prépare discrètement le malade  : en le réconfortant, corporellement, spirituellement, les deux sont liés, et en «   effa­çant les restes de ses péchés  »… Qu’est-ce à dire, «  les restes   »  ? Nouvelles imprécises précisions  :

«  Pour recevoir l’Extrême-Onction il faut être en état de grâce ou, si l’on ne peut se confesser, avoir au moins la contrition imparfaite.  » (quest. 267) Voilà qui nous rappelle soudain la condition gravement altérée, infirme, du malade  ; tout va se passer dans de grandes difficultés. La question suivante évoque des difficultés d’un autre ordre  : «  Ceux qui assistent les personnes gravement malades doivent les encourager à recevoir les sacrements, avertir le prêtre et faciliter son ministère.  » (quest. 268)

Et comme il était question plus haut de «  fortifier le malade contre les tentations  », il apparaît maintenant qu’il s’agit là d’un combat, un grand combat, le dernier  ! celui qu’il ne faut pas perdre  ! L’AGONIE… La lutte du corps contre le mal, et de l’âme contre les tentations, peut-être contre les mauvais amis, suppôts de Satan qui se succèdent auprès du malade pour l’empêcher de demander, de recevoir le prêtre, enfin de Satan lui-même qui lui hurle aux oreilles, au cœur, des paroles, des passions de révolte, de haine, d’orgueil, de désespoir. L’agonie de la mort suscite justement en nos cœurs la terreur et l’effroi.

Qui peut sauver de cette dernière Heure  ? L’Église mater­nelle, forte et suave comme l’huile qui est à ce moment son signe et son sacrement. Elle a ce qu’il faut, elle sait ce qu’elle doit faire, et elle le fait avec une étonnante grandeur. Avec majesté  !

«  Le prêtre donne l’Extrême-Onction en faisant avec l’Huile des Malades une onction sur les yeux, les oreilles, les narines, les lèvres, les mains, et les pieds du malade (jadis où l’on n’était pas pudibonds mais graves, et plus pénétrés du sacré de la religion véritable qu’en notre siècle, l’onction se faisait au sexe aussi, plus tard remplacée par une onction au cœur), et en demandant à Dieu de lui pardonner ses péchés.  » (quest. 269) Heureusement, en note, nous est rappelée la formule admirable, touchante  ! de chacune des onctions  : «  Que par cette onction et sa très douce miséricorde, Dieu vous pardonne tous les péchés que vous avez commis par les yeux, par les oreilles, par les narines, par les lèvres, par les mains, (par le sexe), par les pieds.  »

Il faut avoir administré ce sacrement, tellement entré dans les mœurs qu’on dit «  administrer  » tout court, pour savoir que c’est une très grande chose. L’administration solennelle d’un inestimable don divin, qui répond au baptême comme la fin répond au commencement, et l’un et l’autre à l’Eucharistie comme à leur centre. «  De même que le baptême est le sacrement de ceux qui entrent dans le monde (et l’Eucharistie, de ceux qui y cheminent), l’onction dispose ceux qui sortent à la vision divine   », disait au XIIe siècle Maître Simon, théologien.

Alors, moi aussi, je veux être, en maladie déjà, en agonie surtout, “ administré  ». Mais le serai-je  ?

LA PERFECTION DE L’AMOUR EST DANS LA MORT

Que nulle crainte ne m’obsède. Les sacrements de l’Église sont pour tous, réellement offerts à tous, selon leur état. Si donc le genre et les circonstances de notre mort n’autorisent pas l’administration effective de ce sacrement, chacun doit savoir qu’il en existe une version spirituelle. Comme il y a un baptême de désir et un baptême de sang, le désir de l’Extrême-Onction en mérite la grâce, sans parler du sang versé avec le Christ en croix par le martyr, qui vaut en un seul sacrifice la grâce totale des sept sacrements  !

Le plus sûr est de nourrir ce désir et de l’entretenir avec ferveur par des prières du genre de cette «  Ex­trême-Onction spirituelle  » que les ursulines apprenaient à leurs bienheureuses pensionnaires en l’an de grâce 1829, sous le Roi très chrétien Charles X. Elle respire une sainte, profonde et juste religion.

La maladie a ceci de bien particulier qu’elle est une indisposition du corps qui fait songer, de près ou de loin, à la mort. Mais tout danger d’accident, d’attentat, de guerre, que sais-je  ? tant d’éventualités ou d’aventures… doivent m’y faire aussi songer. Et donc, je puis déjà me mettre en l’état de mon agonie, par la pensée, par le cœur, de toutes mes forces et affections, pour en anticiper les intentions chrétiennes, de contrition et d’amour en vue d’en recevoir déjà, et plus encore sur le moment, les grâces d’Extrême-Onction… Comme à tout Ave Maria que je récite, je reçois certainement une grâce dans le moment et j’en mérite une autre pour «  l’heure de ma mort  ».

Qu’est-ce en définitive que cette grâce ou ce flot, cet océan de grâces que je désire pour le jour de mon agonie et tels que le signifient l’huile et les paroles des onctions que je voudrais m’être faites sur tout le corps et, par là, de mon corps sur mon âme  ?

C’est en premier lieu le pardon des péchés commis en mes corps et âme, c’est aussi la guérison ou l’atténuation des souffrances du corps pour le réconfort de l’âme. Voilà pour la purification. C’est l’onction de l’âme même pour les Noces éternelles qui seront célébrées bientôt après, au Ciel, et c’est l’onction du corps pour sa résurrection au dernier jour et son entrée dans la gloire éternelle.

Comme sainte Marie-Madeleine oignit le Corps de son Sauveur pour sa sépulture, ce dont il la loua beaucoup (Jn 12, 7), l’Église pratique une semblable onction de baume odoriférant pour l’ornement de notre âme qui profite encore de tous les rites accomplis sur son corps, et pour l’embaumement spirituel de ce corps, qui, ainsi rendu sacré, méritera d’entrer un jour dans l’heureuse vie sans fin de la résurrection (CRC 119).

L’Extrême-Onction est proprement ce“  mystère ” qu’expose saint Paul aux Éphésiens, mystère si chargé de signification mystique qu’il nous est bon d’achever toute notre étude sur cette évocation touchante, merveilleuse, comme nous voudrions terminer notre vie mortelle en de tels soins  :

«  Le Christ a tant aimé l’Église qu’il s’est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant par un bain d’eau qu’une parole accompagne, car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée.   »(Éph. 5, 25-27) Ce divin Époux ne veut laisser à personne le soin d’achever la toilette de son épouse à la veille de leurs noces éternelles. Lui-même entend procéder avec un soin délicat à la purification, à l’ornemen­tation de sa fiancée pour la présenter avec honneur à son Père et se l’unir dans la joie de leur commun Esprit, corps et âme, dans la perfection d’un égal et mutuel Amour.