La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les sacrements

Le sacrement de mariage

La déchristianisation ou la sécularisation de notre société occidentale, protestantisée, postconciliaire, provoque sur ce chapitre de la communauté familiale un effondrement des institutions et des mœurs. (…) La démythification du mariage, et plus généralement de l’amour et de la chair, conduit alors à mépriser ce qu’on avait adoré follement et à dénoncer l’attrait sexuel, et la femme qui le personnifie, comme un piège pour la liberté créatrice et pour l’orgueil de l’homme. Saint Paul en avertissait déjà les chrétiens de Rome  : au bout de toute idolâtrie érotique survient l’homosexualité, qui est la recherche d’un amour vraiment libre, sans piège, au-delà des frontières… (Rm 1, 26-27) (…)

Nous voulons ici scruter objectivement ce qu’est le mariage et ce qu’y apporte de réel et de transcendant le sacrement chrétien. Il faudrait qu’on ne puisse pas, après avoir lu ces pages, nous reprocher d’avoir consciemment ou inconsciemment, soit exalté soit déprécié l’amour et le mariage. Je voudrais que les faits seuls parlent eux-mêmes leur langage de vérité. Mais le but que nous nous proposons est théologique  ; c’est de mettre en lumière la différence abyssale qui distingue et sépare non le mariage heureux du mariage malheureux, mais le mariage naturel du sacrement de mariage. Ce n’est pas du tout, du tout la même chose. Mais qui le sait encore  ? L’Église catholique seule. (…)

Les noces de Cana

LE MARIAGE, INSTITUTION DE NATURE

Le mariage fut, de toutes les relations humaines la première, suivant immédiatement la relation de l’homme avec Dieu (cf. Gn 1, 26-28). (…)

C’est en suivant sa nature que l’être humain est conduit à cet état de mariage, selon une ligne de force instinctive qui paraît l’une des lois les plus profondes, les plus puissantes et les plus universelles de l’ordre créé. L’attirance des sexes gouverne le monde vivant. (…) Cette recherche charnelle tend par elle-même, guidée par son propre instinct, à une plénitude déterminée, à un type d’accouplement qui est précisément l’acte de génération. «  Et Dieu vit que cela était très bon  » (Gn 1, 31). (…)

Faire l’amour,comme on dit très bien dans un langage qui malheureusement passe pour indécent, c’est faire un enfant. Dans cette rencontre de fait entre deux intentions radicalement différentes apparaissent la disproportion et le risque de cassure, de mensonge, de péché, entre l’amour dans son acte consommé en un moment et l’enfantement qui en est la conséquence possible, œuvre qui dure toute la vie.

C’est à cause de ce lien fragile entre l’acte d’aimer et l’acte d’enfanter, identiques dans l’être, séparables dans la pensée et la volonté de l’homme, que la loyauté intellectuelle et morale des amants va passer au premier plan et l’emporter sur la joie et la brûlure de la passion, pour en exprimer et en consolider la valeur. L’engagement de l’homme vis-à-vis de la femme, exige, à cause des conséquences, à cause de l’enfant qui peut être conçu dans l’amour, une loyauté qui garantisse à celle-ci qu’il reconnaîtra le fils de ses œuvres  ; l’engagement de la femme vis-à-vis de l’homme, que l’enfant qu’elle a conçu vient de lui. L’alliance, le contrat d’une union exclusive et perpétuelle, trouve là sa raison d’être la plus profonde par rapport à laquelle l’ivresse soudaine des sens révèle son insignifiance, son ambiguïté presque menaçante.

C’est ce qui fonde phénoménologiquement le renversement des fins auquel nous convient les moralistes catholiques, sans grand succès il faut l’avouer depuis Vatican II, lorsqu’ils font de la procréation la fin première du mariage et de la joie mutuelle une fin secondaire. Ils ont absolument raison, dès lors qu’ils ne prétendent pas raconter l’amour mais en définir la raison ultime et la forme essentielle.

Est-ce à dire que le mouvement spontané de l’instinct est un piège tendu par la Nature pour se refermer insidieusement sur les amoureux qui s’y laissent prendre à l’étourdie  ? Vraie au plan de l’anecdote, en nombre de cas, cette vue dérisoire de l’amour conjugal est fausse en profondeur parce que les instincts qu’il met en mouvement successivement marquent les étapes du véritable épanouissement de l’être humain. L’amour sexuel éveille dans la physiologie et la psychologie de la femme l’instinct maternel, et la maternité à son tour épanouit avec bonheur tout l’appareil latent de son être profond, désir de fixation, de stabilité, de don de vie, de dévouement total. Loin d’être une perte de soi, cette voie instinctive mène la femme à un surcroît d’être que sa nature désire.

Et de même la paternité, plus lente à s’émouvoir, plus abstraite et extérieure, ne succède pas physiologiquement à l’apaisement sexuel mais elle prolonge soudain chez l’homme à la vue de l’enfant le mouvement de l’amour et l’enrichit de nuances nouvelles, libérant un ensemble d’instincts profonds, le besoin de nourrir, de conduire, de protéger, de défendre. L’homme devenu père, parfois à l’aventure, se sent investi d’une nouvelle dignité, d’une autorité, d’une charge qui répondent à son attente inconsciente  : à lui de créer et de maintenir cette communauté de vie et de droit issue de l’amour, famille, travail, maison. Paternité, maternité ne sont pas des épiphénomènes parasitaires de l’amour, mais son accomplissement ultime.

LA MATIÈRE DU MARIAGE

Le lieu du mariage, c’est le ventre de la femme. D’un même mouvement, l’amour le plus noble, l’instinct le moins calculé comme la haute Nature universelle qui préside à l’union des êtres vont à ce terme désiré et cherché. Parler de l’union des sexes n’est pas un euphémisme, c’est un langage faux qui couvre tous les contresens et tous les désordres. L’union conjugale n’est pas équipollente mais orientée  : c’est la pénétration de l’homme dans la femme, au plus profond, pour y répandre sa semence. Je peux bien écrire ici ce qui s’imprime à des millions d’exemplaires pour l’initiation sexuelle des enfants de 6e. Cette description seule exacte, seule suffisante, de l’union conjugale, hors de laquelle il n’y a que bavardage ou illusion ou mensonge ou monstruosité, impose la vérité  : le terme de l’amour et l’orgasme du plaisir sont précisément et indissociablement le point de départ possible de la vie. (…) Le terme de l’amour et le comble du plaisir se trouvent être identiquement la conception possible de l’enfant. (…)

Le mariage est une union de subordination ontologique, spécifique, quoique relative. Ontologique, cette union est déterminée par la nature avant d’être œuvre de volonté  ; elle est physique avant d’être morale. L’anatomie et la physiologique en dictent les conditions, ce sont celles d’une complémentarité d’organes et de fonctions comme de deux systèmes indépendants et cependant strictement ajustés, capables de synchronisation, et parfaitement finalisés. Cette complémentarité donne lieu à une opération non symétrique, où l’homme a le rôle dominant et actif, la femme un rôle passif et soumis. Nul besoin d’insister pour en faire la preuve  : l’homme agit sur la femme et dans la femme. (…)

LA FORME DU MARIAGE

La définition statique ou structurale de l’union conjugale étant donnée comme la présence et l’action de l’homme dans la femme où s’opère la conception de l’enfant, sa définition dynamique ou formelle sera celle de l’investissement et de l’emprise de l’homme sur la femme pour aboutir à ses fins, amour, plaisir, engendrement selon sa volonté. Là éclate la différence de nature entre lui et elle. (…)

L’homme ayant le pouvoir de décision dans le couple amoureux peut le tourner à rencontre de l’amour. Son autorité naturelle passant toute limite peut se faire odieuse tyrannie, brutalité, violence. Il revient à la morale de définir selon la droite raison la nature de cette supériorité  ; ce sera un chapitre important du droit des gens, code pénal, code civil, que la législation concernant le contenu et les limites de cette autorité du chef de famille. Et la question, après tous ces aménagements, demeurera en suspens  : qui, quoi pourra maintenir l’homme dans les limites légitimes de sa force, de son autorité  ?

La femme a pour nature profonde non de refuser, ni de contrôler, mais de tout accepter en se donnant elle-même. Le geste est beau, mais dangereux. Cette docilité, cet abandon devront aussi avoir leurs lois, morales et civiles. Faute de quoi la condition de la femme, devenue invivable, ira d’un extrême à l’autre, de la servitude la plus dégradante au refus et à la révolte, en passant par cette relation ambiguë de la séduction.

On voit donc que l’union conjugale a ses lois inscrites dans la nature, et qu’il n’est pas aisé de l’accomplir en perfection. (…)

LE MARIAGE NATUREL APPELLE LE SACREMENT DU CHRIST

C’est au chapitre troisième de la Genèse que le déséquilibre du couple est expliqué par le péché originel  : «  À la femme Dieu dit  : Je multiplierai les peines de tes grossesses, dans la peine tu enfanteras des fils. Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi  » (3, 16). Pour que le mariage soit sûrement institué, protégé, perpétué, il faut qu’il se trouve édifié sur quelque autre fondement solide, transcendant le couple et ses volontés, arbitraires ou trop fragiles. Pour rétablir dans cette union si différente de l’homme fort et actif, libre de toute conséquence, et de la femme astreinte à la passivité et seule écrasée par le fardeau de l’enfantement, il faut qu’intervienne une autre force et une autre sagesse, disons le mot  : un autre amour, qui soutienne le faible et qui domine le fort, pour établir l’égalité du parfait amour spirituel.

Le mariage lui aussi a donc besoin de rédemption, sa nature requiert un fondement surnaturel  ; il lui faut un rite sacré, un sacrement pour qu’il soit non plus la perte de l’homme et de la femme mais un moyen de leur salut. En ce domaine aussi apparaissent la nocivité et l’horreur du laïcisme moderne.

LE RITE NUPTIAL
SACRAMENTUM ET RES

Tous les peuples ont cherché dans des rites religieux, des lois sacrées, des tabous, une aide extérieure, une valorisation, des forces surnaturelles pour sauver le mariage de l’infirmité qui le ronge  ! Ils ont cherché et ils n’ont pas trouvé. (…)

LE RITE N’EST PAS UNE AUTRE CHOSE

Si l’Église catholique seule maintient toutes les exigences du mariage, c’est parce que celles-ci ne lui paraissent pas écrasantes pour les vrais chrétiens. Elle considère en effet le rite sacramentel comme une source d’énergies nouvelles, surabondantes, et bien plus comme le signe efficace d’une réalité surnaturelle transfigurant toute la vie conjugale. C’est pourquoi, au milieu de l’incompréhension universelle, et même celle de ses propres fidèles, elle a toujours refusé de considérer son rite sacré comme ajouté à l’union naturelle que contractent par eux-mêmes les époux et dont le ministre serait un autre, telle par exemple la bénédiction donnée par le prêtre… (…)

L’Église a toujours voulu absolument que le sacrement ne soit rien d’autre que le contrat qui consiste en la volonté des époux de se donner l’un à l’autre, et donc que le ministre du sacrement ne soit nulle autre personne que les époux eux-mêmes, si surprenant que cela puisse paraître. (…) Léon XIII l’a puissamment affirmé en face du laïcisme moderne  : «  Tout mariage légitime entre chrétiens est en lui-même et par lui-même un sacrement. Rien n’est plus éloigné de la vérité qu’un sacrement qui serait un ornement ajouté ou une propriété venant du dehors, susceptible d’être dissociée et séparée du contrat par la volonté des hommes  ». (…)

Aussi n’y a-t-il pas lieu d’insister sur les rites et cérémonies du mariage, car tous les rites, toutes les formules sont acceptables, comme l’a reconnu le Concile de Trente, pourvu que les époux eux-mêmes contractent mariage de manière vraie et explicite devant l’Église. (…)

LA MATIÈRE DU MARIAGE SACRAMENTEL

Naturellement parlant, la matière du mariage, nous l’avons dit, c’est le ventre de la femme, disons son corps, ou mieux c’est la femme vivante, consentante, accueillante… (…)

Surnaturellement, la matière du rite sacré, c’est ce même oui de la femme mais surpassant l’instinct et la joie de la nature, le oui d’une personne habitée par la grâce, qui sait ce qu’elle doit pâtir et qui y devine sa vocation, son salut, les voies mystérieuses de son accomplissement providentiel. (…) Chrétiennement, le oui de la femme doit être assimilé au fiat de la Vierge Marie en vue de la Croix. Il implique de vouloir offrir sa vie avec le Christ et pour le Christ entrevu dans l’époux. Une chrétienne trouve dans la vie baptismale qui est mystère de mort et de résurrection, d’immolation et de fécondité spirituelle, la force de se changer en épouse consentante, toute donnée, fidèle, dévouée sans limite. La sujétion, l’aliénation qui est la (dure) condition de la femme, est acceptée par obéissance au Seigneur et selon sa parole  : «  Qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera  » (Mc 8, 35). (…)

La chrétienne dit à son époux ce qu’elle entend l’Église dire chaque jour au Christ et elle prononce son oui d’amour, de joie et de don sans limite en mémoire et renouvellement du oui de l’Église. Elle EST DE L’ÉGLISE, ÉGLISE en ce sacrement, disant toujours le oui de la foi, de l’espérance et de la charité, à l’amour, à l’union, à la fécondité du Christ.

LA FORME DU MARIAGE SACRAMENTEL

Naturellement parlant, l’élément actif et déterminant du mariage, c’est la puissance virile  ; c’est pourquoi l’eunuque ne peut contracter de mariage sacramentel. Cette puissance virile est d’abord celle du corps, mais immédiatement aussi celle de l’homme tout entier. Elle implique l’initiative, la résolution, la responsabilité  ; c’est elle qui emporte le consentement de la femme. Mais ce ne peut être la seule brutalité de l’instinct. Il y faut encore l’engagement conscient, raisonné, délibéré, pour prendre en charge la femme, les enfants, l’avenir commun…

Surnaturellement, ce doit être, car l’indépendance naturelle de l’homme le tente de s’émanciper de toute règle, le oui d’un être sûr de lui, futur chef de famille, qui met en œuvre un projet d’avenir lourd de difficultés. (…) Comment un homme, dans l’étourderie de sa passion, l’inexpérience, l’optimisme de la jeunesse, pourrait-il avoir ce sens surnaturel de la vie, de la charité, de la fidélité inviolable s’il n’a pas reçu l’initiation chrétienne, s’il n’a déjà en lui la grâce et le caractère du baptême, et mieux encore le don de l’Esprit-Saint de la Confirmation  ? Voilà pourquoi il ne peut y avoir de vrai et sûr époux, si ce n’est par exception, que chrétien.

Chrétiennement donc, le Je le veux de l’époux s’apparente à l’Ecce venio que, selon l’Épître aux Hébreux (10, 7) le Christ prononça lors de son Incarnation  : «  Voici que je viens, Père, pour accomplir votre volonté  ». (…) L’époux chrétien formule sa promesse de mariage au nom du Christ, avec son aide, en se souvenant de ses paroles  : «  II n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ce qu’on aime  », et du précepte de son disciple Jean  : «  Nous devons nous aussi donner notre vie pour nos frères  » (1 Jn 3, 16). (…)

C’est au nom du Seigneur et dans sa mouvance, COMME UN AUTRE CHRIST, lui-même ministre du Christ, que l’époux chrétien se donnant une épouse fait mémoire et renouvelle le mariage mystique de son Seigneur avec l’Église sur la Croix.

POUVOIR DE L’ÉPOUX, VOULOIR DE L’ÉPOUSE

LE POUVOIR DE L’HOMME fait le sacrement, mais c’est un pouvoir du chrétien, qui lui vient du baptême. (…) C’est un Pouvoir analogue au Pouvoir sacerdotal qui est, nous l’avons dit, comme l’exercice d’un droit conjugal de l’Évêque, ou du prêtre, sur l’Église devenue son épouse, son corps mystique, pour la rédimer, la sanctifier, la vivifier et la féconder. (…) À dire vrai, c’est au Pouvoir royal du Christ qu’il convient de rattacher le pouvoir sacramentel de l’époux, plutôt qu’à son Pouvoir sacerdotal. (…)

LE VOULOIR DE LA FEMME soumet à ce pouvoir un valoir, un être-sujet sans lequel il ne serait rien, ne trouvant pas à s’exercer. (…) Elle est comme l’Église diocésaine que le Pape confie aux soins d’un Évêque nouvellement ordonné pour lui être épouse mystique et peuple  ; ou comme une Nation que les Évêques consécrateurs confient au Prince pour qu’il en soit l’époux et le père. Je voudrais donc aussi que la femme, pour le rite nuptial, revête la robe blanche en souvenir de son baptême et qu’elle porte un cierge à la main pour échapper à la mondanité, être créature nouvelle et entrer pleinement dans ce sacrement où elle n’est plus elle-même mais l’Église épousée, sanctifiée, fécondée dans le Christ par le ministère de son époux…

LE SACREMENT DE L’ALLIANCE

Que la liturgie du mariage mette donc en pleine lumière ces deux composantes essentielles du sacrement  : la relation de l’homme et de la femme, dans une heureuse et sainte subordination l’un à l’autre, et leur union profonde avec la Sainte Trinité dans ce mystère si intimement chrétien. (…)

Le nouveau rituel, il faut le dire, ne met guère en relief ces deux éléments  ; l’ancien non plus. Il faut rechercher, pour être satisfait, dans la profusion étourdissante des rituels antiques. (…) La subordination de l’épouse, par raison chrétienne, est déjà apparente dans le nom même du mariage, jadis  : «  traditio sponsæ  », c’était la remise de l’épouse à son époux. Dans le rit espagnol antique, le père de la future la donnait au prêtre, qui la bénissait puis la remettait à son mari. Et naguère encore, dans le rituel de Tolède, le prêtre disait au marié  : «  Je vous remets une compagne et non une servante  ; aimez-la comme le Christ a aimé l’Église  » (Mouret, 178). Voilà qui associe réalisme et mysticisme  ! (…)

LA RECONSTRUCTION DE L’ALLIANCE

Il n’y avait pas de sacrement de mariage au commencement, parce qu’il n’en était point besoin. Dans le Paradis, l’amour était de Dieu dans son instinct naturel et l’union conjugale s’accordait sans faille avec l’union du premier couple humain à son Créateur et Père… C’est la rupture de leur fidélité à Dieu par le péché originel qui brisa aussi le lien fragile de leur fidélité mutuelle et blessa nos premiers parents autant dans leur amour naturel que dans leur être physique  : «  Tu mourras de mort  » (Gn 2, 17).

L’amour humain, comme tout ce qui est vie sur terre, dès lors s’épuisa irrémédiablement, fut accessible à la maladie, au vieillissement et à la mort. Il ne témoignait plus de l’Amour infini, il n’était plus le signe invulnérable de l’Alliance divine, comment en aurait-il gardé les marques de perfection  ? Et tout mariage devint drame, misère, corruption. (…) C’est le Christ qui le restaura dans toute sa dignité. Car c’est lui, la vérité, le chemin et la vie qui forme, purifie, sanctifie, féconde son Épouse l’Église et appelle les hommes ses disciples à coopérer à son œuvre d’Époux, soit dans la chair, soit dans l’ordre de la grâce, comme d’autres Christs. Aux uns, il donne d’être prêtres pour enfanter, nourrir, féconder l’Église par les sacrements. Aux autres il donne d’être maris et pères de famille, ou rois et princes de peuples pour les gouverner, nourrir, protéger, et donner de nouveaux accroissements. (…)

Le Mariage est directement une œuvre du Christ pour son Église, ordonnée à la croissance du Peuple de l’Alliance, par la sainteté du lien conjugal et la fondation de saintes familles. (…)

L’ALLIANCE CHRÉTIENNE EST SACRIFICE

Une si haute conception, non d’illusion ni de sentiment, mais physique, mais réelle, de la vie surnaturelle chrétienne des époux comporte évidemment une loi morale très haute. (…) Pour celui qui se sait identifié au Christ par le Sacrement et transformé en Lui par la grâce de cette union sainte, il n’est plus qu’une morale  : agir pour sa femme comme le Christ pour son Église, parce qu’il est en quelque manière, en figure, le Christ et elle est aussi très réellement son Église, membre de son Corps… Il voit en elle l’âme élue, la créature nouvelle promise à l’immortalité glorieuse, rachetée par Jésus au prix de son sang et maintenant soutenue dans la voie du salut par son époux au prix de ses sueurs, de ses larmes, de son sang peut-être à lui, continuateur du Christ auprès d’elle.

La femme, voyant dans son mari, au-delà des apparences charnelles quotidiennes, au-delà de l’imperfection et du péché, et même de la trahison, toujours le Christ Sauveur, comme l’église voit dans son curé le Christ Pasteur sacramentellement présent, trouve là le sens et les lois de sa vocation  : fidélité, soumission, confiance, amour inlassable, dévouement, tendresse pour cet homme qui lui est unique parce que seul il est pour elle seule son autre Christ, les païens diraient  : un demi-dieu, et nous  : un fils de Dieu. (…)

L’AMOUR PLUS FORT QUE LA MORT

L’amour humain, comme tout ce qui est terrestre et blessé par le péché – comme la politique – va de son mouvement propre, en chute libre, à l’usure, à la maladie, à la corruption, à la mort. Seul le chrétien possède, du fruit de l’arbre de vie, qui est la Croix du Christ, le remède et la nourriture d’immortalité, par les Sacrements. (…) Les époux chrétiens éprouvent eux aussi l’épuisement naturel des sentiments, la fatigue des volontés, compliqués de toutes les épreuves de la vie terrestre quotidienne, alourdis encore par leurs propres péchés. Cependant l’amour conjugal, en vertu de la Passion du Christ et de sa Résurrection, peut être victorieux et grandir en eux jusqu’à la vie éternelle puisqu’il est, par le baptême, ressourcé au Christ et s’y renouvelle par la grâce du sacrement de mariage dont les époux chrétiens disposent perpétuellement.

Cette force de vie culminera dans les épreuves les plus grandes, jusque dans l’adultère, l’abandon. Allez au maximum, toujours fondé sur le Christ l’amour des chrétiens pourra et donc devra l’emporter sur les forces de haine et de mort. Le plus grand pardon humain trouvera toujours un pardon plus grand que lui, son exemple, sa force et sa loi, c’est l’infini pardon de l’Époux divin pour nous, son Épouse pécheresse. C’est en cela que «  ce sacrement est grand  »; il vaudrait mieux traduire littéralement, que c’est un grand mystère. (…)

«  Au soir de la vie nous serons jugés sur l’amour  »;non pas l’instinct, la joie, la réussite, mais l’amour qui pardonne, se dévoue et se sacrifie, parce que pareil Amour est la présence de Dieu parmi nous. À l’épouse il sera demandé d’abord  : As-tu aimé le Christ  ? et comme elle ne saura pas répondre, il lui sera demandé  : Oui, comment as-tu aimé ton époux, celui qui fut pour toi le Christ  ? – À l’époux, il sera demandé pareillement  : T’es-tu bien dévoué à l’Église  ? et comme il ne saura que répondre, il lui sera demandé  : Oui, qu’as-tu fait pour ton épouse, car ce que tu as fait pour ton épouse, c’est à mon Église présente en elle que tu l’as fait, bien ou mal, fidélité ou adultère, soin ou abandon…

Et l’Église dans l’éternité sera l’image fidèle, resplendissante, de nos saintes amours, de nos familles et de nos paroisses, aux liens charnels et spirituels transfigurés, configurés au Christ et à l’Église pour les Noces éternelles. (…)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 118, juin 1977, p. 5-14

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