La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les sacrements

Nouvelle théologie de l’Eucharistie

LE TERME DE L’INITIATION CHRÉTIENNE

Le BAPTÊME et la CONFIRMATION font de l’homme un membre de l’Église, muni de ses armes défensives et offensives, pour parler comme saint Paul (2 Co 6, 7), créature renouvelée dans le Sang du Christ et par la Vertu de son Esprit, renée à une autre vie que celle du Monde et du péché, vie de justice et de sainteté qui est celle même de l’Église. C’est parvenu à cet état nouveau, ressuscité avec le Christ, rempli de l’Esprit-Saint, que le nouveau «  fils de Dieu  » est appelé à communier aux Saints Mystères. Avec les autres catéchumènes sortant du Baptistère en procession, il entre dans le sanctuaire pour y participer à la liturgie de l’assemblée. Il chante le Pater et enfin il s’approche de l’autel pour y recevoir le Corps et le Sang du Seigneur au milieu de ses frères.

Quel est le sens de cet ultime sacrement de l’Initiation chrétienne, qu’est-ce que ce don ajoute aux deux précédents, qui paraissaient donner la vie surnaturelle, la grâce chrétienne, avec surabondance et déjà en mémoire et en participation du Sacrifice de la Croix, de la mort et de la résurrection du Sauveur  ? Quel fruit nouveau est alors procuré à l’âme, et en quoi est-ce le terme de son initiation, achevant sa recherche en lui livrant les biens suprêmes  ? Voilà l’objet de notre étude. (…)

L’EUCHARISTIE QUE JÉSUS ANNONÇA ET INSTITUA

Dernière Cène «  Je suis le Pain de vie… Celui qui mange ma chair (trogein to sarx, littéralement  :mâcher la chair) et boit mon sang possède la vie éternelle… ma chair est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment un breuvage.  » (Jn 6, 35-54)

Ce que Jésus avait donc promis à ses disciples et annoncé aux foules de Capharnaüm en présence de ses ennemis, donnant ainsi à ses paroles le maximum de véracité, Il le fît lui-même la première fois et l’institua comme un signe et un sacrement majeur pour la vie de son Église. C’était au cours de son dernier repas avec ses Apôtres, la veille de sa Passion. (…)

Les récits de Marc et de Matthieu sont très proches  ; ceux de Luc et de Paul présentent des affinités certaines. Leur unanimité sur l’essentiel est ici très impressionnante. Mais la preuve la plus considérable de l’historicité des faits rapportés par ces quatre documents se tire de l’Épître aux Corinthiens, qui en témoigne comme d’un rite fixé, incontesté, connu de tous, admis et pratiqué dans les communautés issues du paganisme comme dans celle de Jérusalem  : c’est Le Repas du Seigneur.

Il est impressionnant de penser que l’Action du Christ ainsi gardée en mémoire parce qu’il avait, en la faisant, intimé l’ordre à ses Apôtres de la reproduire jusqu’à son Retour, est devenue dès la Pentecôte le rite essentiel de la communauté chrétienne, «  la fraction du pain  », qui n’a cessé d’être célébrée, sans changement substantiel, à travers les siècles et dans tous les pays où s’est répandue l’Église jusqu’à nos jours. (…)

Ce MYSTÈRE DE FOI, LA MESSE, est le centre et le sommet de la vie de l’Église qui, elle-même, est le centre et le sommet de l’histoire humaine et universelle. Si l’unification de la planète a quelque chance de se réaliser un jour, le passé en témoigne, ce sera dans les deux rites accordés du baptême et de l’Eucharistie catholiques. (…)

ESSAYER D’ALLER AU CŒUR DU MYSTÈRE

Mais il faut toujours prier et veiller  ; rien n’est définitivement acquis, assuré, en ce monde dont Satan est le Prince. Au XXe siècle, où l’on pouvait croire que la foi en l’Eucharistie était devenue la pierre angulaire de l’Église, où le hiératisme de la liturgie semblait mettre le Saint-Sacrifice de la Messe hors de toute atteinte, alors que la restauration de l’antique Messe Romaine allait voir célébrer son IVe Centenaire (1570-1970), la maladie du siècle, le Modernisme et son Évolutionnisme, s’empara du dogme comme de la liturgie eucharistiques pour les broyer. (…)

Les hérésies protestantes ont cru revenir à la pure vérité de l’Évangile contre les interprétations scolastiques de l’Église romaine  ; les Modernistes prétendent en ce siècle ouvrir des voies nouvelles contre la théologie sclérosée de la Contre-Réforme tridentine. Eh  ! bien, il est pour moi certain, et je vais le démontrer, que les hérésies protestantes comme aussi les prétendues nouveautés modernistes, loin de renouveler la problématique traditionnelle, scolastique, sont tributaires de ses étroitesses, de ses insuffisances, de ses graves lacunes même, qu’elles ont seulement et bêtement poussées jusqu’à l’absurde de l’erreur philosophique et de l’hérésie religieuse. C’est pourquoi, au plus fort de l’opposition apparemment dilemmatique de L’INTÉGRISME et du MODERNISME, plutôt que de choisir un camp contre l’autre, j’ai conscience que c’est pour nous un devoir sacré de préparer l’avenir en dégageant la richesse la plus profonde du dogme et de la liturgie de toutes ses lisières scolastiques et polémiques ancestrales. (…)

En proposant cette nouvelle théologie de l’Eucharistie, chacun sentira, j’espère, qu’il y a dans l’éternelle jeunesse des Sacrements du Christ et de l’Église une vérité profonde, une beauté simple et indicible, une richesse de vie spirituelle et de don mystique qui renvoient sans effort toutes les hérésies et les conservatismes à leur néant. (…)

LE DON DE SON CORPS

EXPOSITION DU MYSTÈRE

Nous lisons en saint Matthieu  : «   Pendant qu’ils mangeaient, Jésus, ayant pris du pain et dit une bénédiction, le rompit et, l’ayant donné aux disciples, dit  : Prenez, mangez. Ceci est mon corps   » (26, 26). Saint Paul ajoute à Ceci est mon corps   : pour vous, ou rompu pour vous ; et saint Luc, donné pour vous (1 Co 11, 24; Lc 22, 19). Déjà, quel mystère  !

Le fondement inébranlable de la foi catholique consiste dans l’accueil des paroles et des actes du Christ, entendus dans leur signification simple et obvie, plus nécessairement encore quand ce sens immédiatement compris est celui que garantit toute la Tradition. Tordre alors ce qui est droit, interpréter ce qui est clair, c’est refuser de croire. Jésus n’aurait-il pas su s’exprimer  ? Le Fils de Dieu aurait-il laissé son Église partir sur un contresens et s’y obstiner  ? Non  ! Croyons la Révélation du Christ conservée fidèlement dans l’enseignement de l’Église.

«   Prenez et mangez, ceci est mon corps   », ce geste et cette parole signifient que le Christ donne son propre corps en nourriture. Avant tout comment et pourquoi, c’est cela et non autre chose.

Mais nous savons utilement, par le Discours de Capharnaüm venant au secours du bons sens, qu’il ne s’agit pas de morceaux de sa chair pour nourrir biologiquement le corps des hommes. Jésus avait prévenu ce… cannibalisme qui devint l’impensable hérésie des capharnaïtes, en disant  : «  C’est l’esprit qui vivifie  ; la chair ne sert de rien  » (Jn 6, 62). Ce qu’il annonçait, puis institua, c’était la réception de son corps comme d’un pain mystérieux, nourrissant l’être d’une manière éminente et spirituelle. Et là, nouvelle distinction  : il ne s’agit pas d’une fusion des êtres, esprits confondus, l’un en l’Autre anéanti, mais d’une communication de biens spirituels dans un rapprochement de Personne à personne, par ce don du corps.

En quoi cela rencontre-t-il notre expérience  ?

En ceci que tout don de soi, toute rencontre d’âmes ici-bas requiert, sous quelque mode que ce soit et il en existe bien des sortes, une union et communication corporelle, gestes, regards, paroles, toucher… Le Sacrement du Corps du Christ est donc la rencontre vivante du disciple, ou de l’Église réunie en communauté de foi et de vie baptismales, avec le Fils de Dieu Jésus-Christ par la médiation de sa chair, c’est-à-dire dans la Présence restaurée, retrouvée, de son être humain vivant, se donnant pleinement aux siens sous la forme singulière d’une manducation spirituelle bienfaisante et plus expressive que toute autre œuvre de chair dans un acte d’amour humain. (…)

En quoi cela dépasse-t-il notre expérience  ?

En ceci que nul don humain naturel n’approche fût-ce de loin le réalisme de cette Présence totale dans la chair et sa sublimité. Le mode de communion, celui de la manducation, nous paraît à la fois comme le sommet auquel aspire l’amour, et le geste impossible que l’amour serait fou d’imaginer un seul instant. Dans la ligne de la nature, mais au-delà de ses limites et de ses lois. (…)

La matière de cet échange, de cette communication et partage fraternel, n’est plus ni l’eau, ni l’huile, ni le pain ni le vin – comme on l’a trop dit, entraînés par l’analogie des autres sacrements, c’est le Corps du Seigneur devenu le pain de ce repas, et son Sang le vin de cette fête. (…) En effet, qu’est-ce qui permet la rencontre sacramentelle, qu’est-ce que la matière de ce sacrement  ? C’est le Corps du Christ, et non un pain qui n’existe plus. En quoi consiste la rencontre sacramentelle  ? Non en la manducation d’un pain qui a disparu et donc pas davantage de ses apparences, mais du Corps du Christ par le fidèle, d’une chair d’homme par l’homme.

Comment cela peut-il se faire, et quel sens cela a-t-il  ? C’est ce que nous devons étudier maintenant.

EXPLICATION THÉOLOGIQUE

Les dogmes qui ont défini la pleine vérité de ce sacrement, au Concile de Trente (13e session – 1551), sont doublement datés, d’une part par la problématique scolastique où ils s’inscrivent, d’autre part par la controverse protestante. Ils demeurent l’expression infaillible, immuable et irrévocable de notre foi mais cependant ils ne nous imposent pas de rester dans la double servitude du «  milieu culturel  » où ils ont paru. (…) Pour répondre aux négations ou interprétations protestantes, ils décrivent cette singulière et admirable conversion comme une transsubstantiation, véritable changement de substance qui cependant laisse persister les accidents du pain et du vin, inchangés. (…)

EXPLICATION THOMISTE

On sait que, d’une manière générale, saint Thomas a choisi d’expliquer la foi chrétienne en termes de philosophie rationnelle, plus précisément selon les catégories d’Aristote. (…) Cédant à l’esprit de système, ou à la facilité des classifications, il déclare le pain et le vin matière du sacrement (Illa, q. 74), et forme les paroles de la consécration qui en provoquent le changement au corps et au sang du Christ (q. 78). Tout le monde suivra ces définitions jusqu’à nos jours.

Les données de la foi ainsi analysées, saint Thomas explique le changement inouï en quoi consiste essentiellement pour lui l’Eucharistie, en se fiant aux définitions premières d’Aristote et aussi à ses postulats philosophiques, indémontrés mais admis en vertu de l’expérience commune et du bon sens jamais pris en défaut. Il explique comment les substances du pain et du vin changent tandis que les accidents demeurent. (…) Pour opérer ce tour de passe-passe, saint Thomas fait appel au miracle (q. 75, art. 6 ad 3)  : Dieu accorde à ces accidents de demeurer tels et d’agir selon leurs lois naturelles (q. 77) alors même que leur substance a disparu. Fantastique  ! Les accidents demeurent en l’air  ? Ils semblent constituer un voile opaque sous lequel une autre substance que la leur se cache pour n’être connue que par la foi seule. (…) Pour atténuer le miracle, il accorde à ces structures et ces lois chimiques organiques maintenant privées de lien substantiel, de principe radical d’organisation et d’action, un certain support, insuffisant certes mais seul concevable, à défaut de mieux  : ce sera l’accident le plus important, le premier, qui n’est plus le tronc mais qui n’est pas encore les branches, la «  quantité dimensive  » (q. 77, art. 2)  ?  ! Comme serait le plateau du garçon de café qui retiendrait tout de même en ordre tasses, soucoupes, théière et carafe d’eau, quand il n’y aurait soudain plus de garçon de café, plus de main pour tenir l’ensemble virevoltant mais à sa place, par exemple, un ange… (…)

EXPLICATION NOUVELLE

Dût Aristote en être froissé, le sacrement, le signe visible, c’est Ceci,que Jésus donne à son Église, et Ceci est son Corps. La matière du sacrement, c’est le corps (et non le pain dont il n’est plus question), c’est le sang (et non plus le vin).

Cette matière doit être visible et constituer un signe  ? Eh  ! bien, nous n’hésitons pas, dans la foi, à dire que justement le corps est visible, tangible, là sur la patène, et le sang dans le calice, et que leurs signes sont un appel à la manducation et à la boisson. Puisqu’ils sont là comme du pain et du vin. Ce ne sont pas du pain et du vin qui seraient comme le corps et le sang, ce sont le corps et le sang du Seigneur qui sont réellement présents et à nous présentés comme du pain et du vin. Mais de pain et de vin il n’y a plus. Jésus l’a dit. (…)

Impossible qu’un corps humain prenne réellement une manière de pain, me dit-on  ! Sauf si ce Corps est celui du Verbe de Dieu et si cette figuration nouvelle est l’œuvre non de sa nature humaine mais de sa Volonté divine opérant sur sa nature humaine et en elle pour se faire notre pain dans une transsignification et une transfinalisation sacramentelles de son Corps et de son Sang.

Les espèces ou apparences du pain subsistent donc sans changement mais au lieu de demeurer en l’air, ou soutenues (  ?) par la quantité dimensive (  ?), les voici soutenues et réalisées par la chair et le sang du Christ, en vertu non de leur mouvement naturel mais d’un vouloir divin de sa Personne. Je pense que les théologiens devraient admettre le progrès de cette explication. Les fidèles entendent le principal  : que le Corps et le Sang ne sont pas cachés sousquelque chose ou forme apparente, qui ferait obstacle et ne serait pas JÉSUS, mais au contraire, sans aucun voile ni signe intermédiaire, ils voient le Corps et le Sang de Jésus et ils les voient comme le pain et le vin de leur vie surnaturelle. Présence vraie, réelle, substantielle, du Christ dans ce Sacrement de notre repas eucharistique. C’est net, c’est touchant, et c’est l’antidote à la dérive chronique de la théologie catholique vers l’impanation luthérienne… et l’incrédulité. (…)

Ah  ! si l’on voyait l’Hostie comme elle est  : le Verbe fait chair se faisant corporellement notre pain  ! l’hostie c’est un cri, c’est un signe d’amour unique, merveilleux, appel à la rencontre mutuelle, à l’union poussée au sublime. Plus que la simple présence des regards échangés, plus que l’embrassement le plus étroit, c’est ici la plus grande compénétration et assimilation qui se puisse concevoir, celle de la nutrition.

Telle est donc la matière visible du sacrement, le sacramentum. Quelle en est la forme,qui lui donne son sens surnaturel, chrétien, le sacramentum et res  ? Ce que nous venons de dire ne suffit-il pas  ? Oh  ! non. Car cette Présence et ce Don ont un sens sans lequel ils demeureraient aussi vains que pour les gens de Bethsaïde et de Capharnaüm le passage de Jésus parmi eux (Mt 11, 21). (…)

LE SACRIFICE DE SON SANG

Nous donnant la plus grande liberté par rapport aux doctrines des Écoles, nous avons dit que la matière du sacrement c’était le corps du Christ Lui-même, nous continuant saPrésence vivante de Fils de Dieu, présence totale, corps et âme, chair et sang, homme et Dieu, devenue comme notre pain quotidien spirituel. En cette première consécration, il n’y a pas encore de distinction, de division  : c’est tout le Christ, vivant parmi nous comme avant. (…) Travaillant sur cette divine matière, si j’ose dire, les paroles qui en assurent la mise en condition sacramentelle, qui consomment l’Action eucharistique et la mènent à sa perfection ultime, la forme du sacrement donc, ce sont les paroles qui livrent ce Corps à la mort et qui répandent ce Sang hors du Corps, produisant le mime sacramentel de la mort de Jésus au Calvaire. Ces paroles de la consécration sont, à elles seules, un Sacrifice renouvelant le Sacrifice de la Croix, de la même Victime par le même Prêtre, Jésus-Christ.

Pour plus de précision, la Parole  : Ceci est mon Corps, surtout si on lui adjoint le complément nécessaire  : livré pour vous, dispose intentionnellement le Corps sur l’autel pour l’œuvre prévue du sacrifice. Puis les paroles  : Ceci est le calice de mon Sang, Sang de la nouvelle et éternelle Alliance répandu pour vous et pour la multitude en rémission des péchés, opèrent ce qu’elles disent et ce que signifie la séparation tangible du Sang hors du Corps  ; alors effectué par le Christ glorieux, à ce moment et en ce lieu, l’acte de son Sacrifice tel qu’il s’est accompli une fois pour toutes sur la Croix, c’est le même, un et plusieurs, innombrable, jusqu’à la fin des temps.

L’avantage spéculatif d’un tel système, et ici je m’adresse particulièrement aux théologiens, est de conserver très étroitement uni le Sacrifice au Sacrement, alors que le système classique ne sait comment en sauvegarder le lien. Son avantage pratique est d’ôter raisons et prétextes à l’hérésie protestante, moderniste et, il faut le dire, postconciliaire qui corrompt la réforme liturgique actuelle, hérésie qui considère la célébration eucharistique comme une action d’hommes, ministres ou assemblée, sur du pain et du vin, consistant en un repas commémoratif, ou un repas sacrificiel, ou même un sacrifice, fait en mémoire du Christ, de la dernière Cène, et même du Calvaire.

La doctrine classique y prêtait, en réduisant l’essentiel du Sacrement au changement du pain et du vin au Corps et au Sang du Christ par la parole toute puissante du prêtre dite en son Nom… et en mémoire de lui et de son Sacrifice. Ce n’était pas faux, certes, mais trop court. Cela supposait le mystère de foi plus que cela ne le disait. Au contraire, ici, c’est le Christ Lui-même qui parle et agit, présent dans son Église, dans son prêtre  ; et son action, qu’expriment ses paroles successives, consiste à se rendre présent humainement, et de son Corps immolé verser le Sang dans le calice. C’est Lui qui le fait, dans une action incontestablement une et distincte de tout autre  : elle fait nombre, elle compte. Toute messe compte. Que le protestant et le postconciliaire y objectent ce qu’ils veulent, c’est ainsi sous nos yeux. Acte du Christ glorieux renouvelant sa Passion, cet acte existe là et cependant ne multiplie ni ne divise l’unique et parfait sacrifice rédempteur du Calvaire.

LA VÉRITÉ DU SACRIFICE DE LA MESSE

Pour bien comprendre que la messe est vraiment un sacrifice, revenons à la simplicité de la première Cène. Jésus est au milieu de ses Apôtres auxquels il a fait tout à l’heure le don de son Corps à manger, les établissant dans une singulière union avec lui. À la fin du repas, avant d’aller à la mort, anticipant sur le sacrifice sanglant du Calvaire, il l’annonce et déjà le réalise sacramentellement, c’est-à-dire en intention, en paroles et en figures réelles et efficaces.

Il prononce sur la coupe de vin ces paroles  : Ceci est mon Sang, répandu pour vous et pour la multitude. Que se passe t-il  ? Dans cette volonté de l’Homme Dieu se réalise la transsubstantiation. C’est-à-dire que l’Âme du Christ se saisit de cette substance concrète du vin, et en fait par sa puissance divine, illimitée, son propre sang, là, comme versé ou plutôt jailli de Lui-même, de son corps dans cette coupe qui symbolise l’épreuve cruciale, le don décisif de sa vie. C’est la préfiguration physique de sa mort. Qui nierait qu’elle soit pour Lui un acte distinct de celui du lendemain, quand il mettra à exécution le projet qu’il annonce là  ?

De la même manière, en chacune de nos messes, quand les prêtres prononcent les mêmes paroles en son Nom, ceux-ci, ses ministres, qui ne sont pas des magiciens  ! donnent au Christ d’agir selon les paroles qu’ils prononcent sur son ordre, conformément à leur mission  ; ils entraînent Jésus Lui-même, vivant, ressuscité et présent à son Église, à faire ce qu’ils disent et ce qu’Il veut  : il se rend présent physiquement sur l’autel. Puis, dans un acte nouveau, localisé, daté, minuté, à cette messe-ci, distincte et nouvelle, sa puissance spirituelle se saisit de l’être du vin pour le changer en son sang  : il verse de nouveau sa vie dans cette coupe qui signifie son épreuve…

Ce sang est vivant, bien sûr, ce sang reste animé par l’âme indivise de Jésus et son effusion, que Jésus effectue lui-même et non un prêtre magicien, est toute de l’ordre du signe – non sanglant – elle n’est pas épuisante, mortelle comme une nouvelle crucifixion. C’est Jésus qui accomplit de nouveau ce qu’il a fait une fois pour toutes et pleinement, le sacrifice de sa vie en rémission des péchés.

Comme on le voit, ce sacrement ne voit reconnue sa pleine vérité qu’à ce point où, plus que les autres sacrements qui se font aussi en mémoire du Sacrifice rédempteur, il est l’Acte même du Christ corporellement présent, présent en son prêtre comme sacrificateur, présent comme victime ou hostie sous la double matière de son Corps livré et de son Sang répandu. (…) Telle est l’Action sacramentelle de Jésus vivant parmi nous.

LA COMMUNION EUCHARISTIQUE

La troisième particularité et le nouvel avantage de cette théologie de l’eucharistie est de relier étroitement la communion au sacrifice. (…) L’unité du Sacrifice Eucharistique est restaurée, retrouvée, parce que d’abord la Présence réelle s’effectue sous forme de Sacrifice, et le Sacrifice est – les paroles mêmes du Christ sur le calice le proclament et l’opèrent – l’instauration et la réalisation continuellement reprise et poursuivie de l’Alliance. Alliance entre qui et qui  ? Par le nœud de la Victime offerte et distribuée – prenez et mangez… Prenez et buvez-en tous… – Alliance entre Dieu et les convives de son repas, de cette cène, les participants de cette eucharistie ou sacrifice qui se termine en repas sacré. Accessoirement, les bienfaits de ce Mémorial rejaillissent sur les vivants et les morts que nomment les convives, et sur toute l’Église souffrante et militante au nom de laquelle est célébrée cette Eucharistie, et pour la joie et la gloire de l’Église triomphante qui y assiste et y acclame le Christ Sauveur Universel.

La communion est la conclusion nécessaire de la célébration de l’Alliance entre Dieu et son peuple. La crucifixion l’a scellée, nouvelle et éternelle, non pas statique ni juridique, mais historique, mais perpétuelle, en voie de réalisation continuelle par des actes sans cesse accomplis par les générations nouvelles. C’est ainsi que la Messe réunit l’humanité rachetée à son Dieu par le Christ, et cette unification se fait, physiquement plus encore que mystiquement, par la manducation de la Victime sainte et la boisson de son Sang, porteurs de Vie divine et de grâces.

C’est l’Église Épouse du Christ qui le fait être afin de s’en nourrir, c’est l’Église qui se donne à son Époux et le prie de réagir à ses péchés de nouveau par le Sacrifice de son Corps et de son Sang, auquel elle communiera pour se retrouver en Lui Épouse sans tache ni ride, présentée par Lui au Père, en tout honneur et toute gloire, anticipant le banquet des noces éternelles. (…)

Quels sont les fruits particuliers, à coup sûr extraordinaires, sublimes, de ce sacrifice sacramentel  ? (…) La raison et l’effet de cette Action sacramentelle du Christ souverain Prêtre en son Église et pour elle, est, selon ses propres paroles, le renouvellement, la commémoration, la célébration de l’Alliance nouvelle et éternelle scellée sur la Croix entre Dieu et son Église, sans cesse à restaurer et parfaire du fait de la malice des hommes, et à souscrire et honorer par les générations à venir jusqu’à la consommation des siècles.

La conclusion de cette Alliance s’est faite une première fois dans un banquet sacré, un repas sacrificiel. Elle se reproduit en chaque messe de la même manière par la communion sacramentelle des membres saints de l’assemblée chrétienne avec Dieu, dans la nourriture et la boisson mystiques qui leur sont offertes, ce Pain et ce Vin, Mystère de foi, Corps et Sang du Sauveur immolé pour la multitude. Cette communion unit aussi les chrétiens entre eux et construit ainsi l’Église dans la charité. (…)

Chaque communion nous donne quelque participation à la vie divine dans ses attributs propres et essentiels dont jouit le Corps glorieux que nous recevons, et en premier lieu l’éternité. Ainsi s’expliquent les paroles si fortes et si merveilleuses du Christ à Capharnaüm  : «  Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour… Qui mangera ce pain vivra à jamais  » (Jn 6, 54-58). Tels sont les effets du Sacrement dont on voit qu’ils sont la source et aussi bien l’ultime consommation de tout don et de toute perfection. (…)

Cela explique l’importance de la communion en viatique, donnée au moment de la mort pour assurer au fidèle qui s’en va à la rencontre de son Seigneur, la rémission ultime de tous ses péchés et les arrhes de sa résurrection bienheureuse.

Comment mieux conclure ce traité que par les paroles de saint Thomas, pour la Fête-Dieu  : Ô banquet sacré où le Christ est pris en aliment  ! où se perpétue le mémorial de sa Passion, où l’âme se remplit de la grâce, où nous est donné le gage de la gloire à venir  ! Alléluia  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 116, avril 1977, p. 3-14
CRC n° 120, août 1977 p. 10-11

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