La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Les sacrements

L’onction des malades

L’Église est notre mère spirituelle et la source de toutes grâces pour nous dans le Christ. Au cours de notre existence terrestre, à chaque étape importante, lors des grandes orientations décisives de notre vocation d’homme et de nos choix surnaturels, enfin chaque jour, elle se penche sur nous pour répandre dans nos âmes la grâce divine, remèdes pour les péchés, nourriture et force pour notre progrès. Elle le fait par des gestes et des paroles adaptés, signifiants, les sept Sacrements et la nébuleuse des sacramentaux qui les accompagnent. Il y en a pour la naissance, pour l’enfance, pour l’âge adulte  ; il doit y en avoir pour la vieillesse et pour la mort. Il y en a pour la pleine vie et l’action, il doit bien y en avoir pour la maladie et la dépression. Ainsi le septième sacrement se présente-t-il tout naturellement à nous comme le Sacrement des malades et, sous le nom d’Extrême-Onction, figure-t-il dans le groupe des derniers sacrements. (…)

APPROCHE MÉTHODIQUE

Profitant du texte d’un cours professé par Bernard Sesboüé, L’onction des malades, je cernerai d’abord la situation humaine où intervient cette aide de l’Église, la condition de malade hier et aujourd’hui  ; puis le rite du réconfort ou de la consolation chrétienne, en quoi consiste visiblement le sacrement dans sa forme la plus ample. Enfin, son effet propre, le don sacramentel et ses fruits nombreux. Toujours, nous tendrons à saisir l’unité profonde, secrète, la plus riche, de ce sacrement aux intentions si disparates. (…)

Onction des malades

LA CONDITION DE MALADE

LA MALADIE ET LA MORT DANS LA SOCIÉTÉ TRADITIONNELLE

La maladie ne donnait lieu qu’à une définition subjective, (…) elle était le plus souvent le signe d’une crise de santé aiguë dont le dénouement devait être rapide. Peu d’incurables ou d’invalides, autrefois. On guérit ou on meurt. (…) Le malade pressentait qu’il allait mourir, comme averti par quelque Esprit supérieur, en réalité conscient jusqu’aux fibres de son être corporel de l’affaiblissement de son organisme et attentif à l’évolution de son mal. Des expressions coutumières en témoignent, telles que «  sentant sa mort prochaine   »… Et la réflexion sur la mort, la quête de son sens, faisaient partie du patrimoine de ces générations anciennes où chacun vivait dans le voisinage quotidien de la maladie et la proximité de la mort  ; on savait comment y répondre et ce qu’il faudrait faire quand le moment serait venu. On «  mettrait ordre à ses affaires   », pour le temporel avec le notaire, pour le spirituel avec le prêtre. Cela n’effrayait pas. (…) L’homme vivait sa mort. «  En France, la mort se passait de manière très solennelle et devant un large public   », écrit Sesbouë qui cite Philippe Ariès  :

«  Le mourant ne devait pas être privé de sa mort. Il fallait même qu’il la présidât. Comme on naissait en public, on mourait en public, et pas seulement le roi, mais n’importe qui. Que de gravures et de peintures nous représentent la scène  ! Dès que quelqu’un gisait au lit, malade, sa chambre se remplissait de monde, parents, enfants, amis, voisins, membres de confréries. Les fenêtres, les volets étaient fermés. On allumait des cierges… L’approche de la mort transformait la chambre du moribond en une sorte de lieu public.  » (La mort inversée, p. 61) En ce temps-là, le mourant n’était pas seul, et la consolation lui était donnée.

LA MALADIE ET LA MORT DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE

Dans notre société scientifique et médicale, tout est volontairement différent. La maladie est décryptée par des analyses méthodiques totales, et traitée selon des normes objectives relevant d’un ésotérisme médical où le malade n’entre pas. C’est un changement radical de la situation psychologique donc de la condition du malade, de sujet devenu objet, de questionné devenu questionneur avide et frustré, de responsable de soi devenu patient inerte et soumis, comme une machine en réparation. (…)

Il est incontestable qu’en bien des cas cette méthode moderne est pleinement satisfaisante. On guérit, sans avoir ressenti aucune inquiétude, sans avoir réfléchi non plus sur soi, sans avoir rien appris sur l’immense drame humain que l’on a côtoyé. Mais enfin il arrive qu’on meure. Cette réalité ou son ombre, sa possibilité, son pressentiment, suffisent à faire craquer tout le bel édifice. L’infatuation du monde hospitalier conduit celui-ci à ne connaître que des malades en traitement  ; les incurables, les perdus, sont ignorés, escamotés. L’euthanasie permettra bientôt de tourner la page en un instant  ; le dossier passera de traitement à mort, et l’homme avec, sans difficulté, de manière techniquement parfaite, propre. (…) La maladie est ainsi spirituellement stérilisée, vidée, pour ne donner lieu à aucune question autre que médicale, aucune recherche de sens existentiel, moral, religieux. Elle est totalement contrôlée par la science, arrachée aux mages, aux sorciers, aux rebouteux… et au prêtre. (…) D’où l’angoisse du malade moderne et son abandon moral, camouflés, refoulés, immenses. (…)

L’ATTENTE HUMAINE DU SACREMENT

De cette condition de l’homme, et de l’homme moderne, nous devons tirer une première considération. Dans la mesure où une société conteste tout SENS à la maladie, à la mort, à la séparation, ces grandes réalités ne peuvent plus être l’objet d’aucun rite, d’aucun discours, d’aucune sorte de communication  ; à la limite, elles ne donnent lieu à aucun sentiment personnel que la décence, les tabous nouveaux tarissent. Il n’est plus question alors que subsiste aucun symbolisme religieux  ; les rites ancestraux, les sacrements chrétiens tombent dans le domaine des affaires culturelles et manifestations folkloriques. Il n’y a aucune communication de grâce divine là où le rite n’a plus de sens parce qu’il n’y a plus de drame humain, de quête de la consolation, d’imploration du pardon divin et du don de la vie éternelle…

Mais voici une autre considération qui frappe de nullité la première. Elle est d’une vérité criante et sombre. Plus l’homme social fuit le drame, et plus l’homme individuel est acculé à se battre seul, silencieusement, obscurément, avec ses démons comme en un cachot étroit. Parce qu’inavouées, ses peines, ses peurs, ses angoisses, ses terreurs le dévorent. Dépressions nerveuses, suicides, folie… L’homme moderne est beaucoup plus vulnérable, pitoyable, démuni que celui d’aucune génération passée. Que ce soient dans les maisons de santé, dans les asiles de vieillards rebaptisés de noms agréables, les centres pour handicapés, les prisons, les hôpitaux, partout l’être humain abominablement mutilé, séquestré par le laïcisme despotique et technocratique du Léviathan moderne, demeure assoiffé de réconfort et de consolation.

L’heure de l’Église n’est pas passée, elle sonne au contraire en tocsin. La maladie grave produit toujours le même ébranlement profond. (…) Qu’ont su dire et faire les hommes jadis et l’Église, pour leurs membres souffrants  ? Que saurons-nous faire et dire nous-mêmes, fidèles à leur héritage demain  ? (…)

LE RITE DU RÉCONFORT CHRÉTIEN

L’ANNONCE MESSIANIQUE

Dans l’univers des malades, la grande nouveauté du Christ, c’est qu’avec lui la maladie et la mort sont déjà vaincues. (…) Puissance contre Satan, libération de la servitude des humains sous le double signe de la maladie et du péché, Jésus est le parfait ami de l’homme souffrant. (…)

Jésus est saisi de pitié (Mt 20, 34), il a compassion de la souffrance humaine, et ses miracles annoncent qu’au Jour de Yahweh, à la fin du monde, il en sera pour tous ceux qu’il aime totalement vainqueur. Aussi envoie-t-il ses Apôtres guérir les malades (Mc 6, 13). Seule différence entre eux et lui, ils reçoivent de leur Maître l’ordre d’appliquer de l’huile aux malades, l’huile était alors une sorte de remède universel, pour relativiser leur pouvoir charismatique et les priver de l’apparence trompeuse d’être des thaumaturges. Différent de la magie (Poschmann, Pénitence et onction des malades, p. 204), ce don de guérison fait partie d’un Évangile plus vaste, où il est davantage question de vie éternelle que de vie corporelle, et d’entrée dans le Royaume plus que de conservation de la santé. (…)

LE RITE CHRÉTIEN

Tout a continué après le Christ, et pendant un temps avec la même puissance miraculeuse. Les Apôtres guérissaient les malades au nom du Seigneur Jésus (Ac 3, 6; 8, 6-7; 14, 8-10). Ils ressuscitèrent des morts, tel celui que saint Pierre rappela ainsi à la vie  : «  Énée, Jésus-Christ te guérit  !   » (Ac 9, 34) Même sans l’invocation expresse du Nom divin, le miracle est dû au Christ dont les Apôtres ne sont que les porte-parole, comme ils l’affirment (Ac 9, 17). (…)

La charité chrétienne envers les malades ne passera pas d’un extrême intérêt de la santé à un total détachement  ; longtemps, et peut-être toujours, elle entretiendra mêlés espoirs humains et espérance céleste, mais dès lors celle-ci primera. C’est dans cette pensée qu’il faut lire le seul texte néotestamentaire qui nous fasse connaître le rite nouveau de la visite aux malades et de la consolation chrétienne. Dans l’Épître de saint Jacques (5, 14-16)  :

«  Quelqu’un parmi vous souffre-t-il  ? Qu’il prie. Quelqu’un est-il joyeux  ? Qu’il entonne un cantique. Quelqu’un parmi vous est-il malade  ? Qu’il appelle les presbytres de l’Église et qu’ils prient sur lui après l’avoir oint d’huile au nom du Seigneur. La prière de la foi sauvera le patient et le Seigneur le relèvera. S’il a commis des péchés, ils lui seront remis. Confessez donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris.   » (…)

Nous avons là, exactement comme l’atteste le Magistère de l’Église, la promulgation indiscutable, apostolique, du rite chrétien de la visite aux malades, LE SACREMENT DE LA CONSOLATION CHRÉTIENNE, valable pour tous les malades sérieux, dans toutes les conditions, pour toujours. (…) Cette forme implorante, comme celle de l’absolution, ne met en doute ni la puissance du Christ ni l’efficacité du rite de l’Église  ; elle laisse seulement une ouverture sur le don secondaire espéré, demandé. Le salut spirituel et la résurrection dernière sont certains, mais qu’il y ait aussi guérison miraculeuse et convalescence immédiate, c’est à Dieu d’en décider et de le faire s’il lui plaît. (…)

LA PRATIQUE DE L’ÉGLISE

Les chrétiens, les plus humains des hommes, pratiquèrent dès l’origine la visite aux malades pour leur assistance spirituelle et matérielle  ; ils savaient que dans le pauvre, c’est Jésus lui-même qu’ils secouraient et consolaient selon Matthieu 25. (…) D’autres textes des Pères, de saint Athanase, de saint Augustin, évoquent cette visite aux malades dont le rite paraît être souvent alors l’imposition des mains, il est question aussi de «  l’eau de la prière   » et de «  l’huile de la prière   ». (…) C’est l’onction d’huile qui prévaudra, pourtant, sur la seule imposition des mains et cela, tout différemment de l’évolution parallèle des rites de la confirmation, en vertu de l’ordre du Seigneur déjà pratiqué dans l’Église apostolique. (…)

Au Ve siècle, une Lettre du Pape Innocent Ier à Decentius de Gubbio (416) atteste que la discipline de ce «  sacrement   » est déjà solidement établie. C’est l’Évêque seul, du moins en Occident, qui confectionne l’huile sainte par une solennelle bénédiction. Il peut évidemment l’appliquer lui-même aux malades mais il se décharge de ce ministère qui serait accablant en le confiant ordinairement aux prêtres. La possibilité reste ouverte aux fidèles d’en user pour leur propre guérison ou celle de leurs frères, en cas d’urgence. (…)

ÉVOLUTION DE LA DISCIPLINE SACRAMENTAIRE

EN ORIENT, la tradition demeure immuable jusqu’à nos jours. La tendance constante, désapprouvée par Rome, est de distribuer l’huile sainte pour toute maladie même légère, en vue de la guérison, et même dans les tentations spirituelles, comme exorcisme. Aux catholiques de rit oriental, le Saint-Siège multipliera les mises en garde, rappelant que ce sacrement ne doit pas être administré aux bien portants mais aux seuls mourants (cf. Initiation théol. IV, p. 676).

EN OCCIDENT, l’histoire du sacrement est plus compliquée. L’onction des malades va en effet subir le contrecoup des outrances de la pénitence publique et elle sera emportée dans son discrédit. Sesboüé confirme ce que nous en avons dit dans notre étude du sacrement de la Réconciliation. (…) Tandis que, dans les premiers siècles, l’huile sainte était recherchée par les fidèles pour leur guérison, et tout au moins pour leur réconfort dans la maladie, la remise systématique de cette onction à l’instant de la mort prive de ce recours les simples malades qui, dès lors, préférèrent recourir aux magiciens. (…)

Confiné aux extrêmes moments de la vie, le sacrement devient pour les canonistes et les théologiens scolastiques L’EXTRÊME-ONCTION  ; il change de sens, pour devenir principalement un rite d’ultime rémission des péchés. Sa distribution deviendra de plus en plus rare. Il est surprenant, accablant, d’apprendre des historiens que pendant des siècles ce sacrement fut très généralement négligé. Et du fait de son prix, oui  ! de son prix, du droit d’étole perçu par les nombreux prêtres qui se réunissaient dans la maison de l’agonisant pour l’administrer ensemble, seuls les riches pouvaient se le payer  ! (…)

Qui plus est, ce sacrement restera lié aux engagements antiques de la pénitence publique  : «  Durant tout le Moyen Âge, particulièrement du XIeau XVesiècle, idée toujours combattue par l’Église, l’onction paraîtra le sacrement caractéristique de la pénitence des malades   » et demeurera associée, en bien des esprits, «  au rite pénitentiel ancien et solennel  ; on croira qu’elle entraîne l’obligation de revêtir le cilice  ; de faire des vœux de religion et donc de s’abstenir à l’avenir, en cas de guérison, des rapports conjugaux, de l’usage de la viande, etc…   »

L’Orient en fera l’un de ses plus légitimes griefs contre les Latins. «  Le reproche que font les Grecs, depuis Siméon de Thessalonique (1430), à l’Église romaine d’avoir altéré la foi en ayant changé en une onction des mourants ce qui n’était que le sacrement de la guérison des malades est injustifié, proteste Poschmann. Cette accusation concerne un abus indéniable mais non la doctrine de l’Église et l’usage approuvé par elle   » (215). Mais tout de même l’usage était fort général  ! Grief pour grief, l’Occident pourrait reprocher aux Grecs l’extrême dévaluation de ce sacrement chez eux, du fait qu’ils le donnent à tout le peuple, pour la guérison du corps, en perdant de vue la très nécessaire et grandiose préparation à la mort qui est dans le droit fil de son institution et qui en est le meilleur bien.

D’UN CONCILE À L’AUTRE

En partie à cause des abus que nous avons dits, mais surtout à cause de leur rejet des sacrements et des œuvres en général les Réformateurs du XVIe siècle rejetèrent aussi ce Sacrement. (…)

LE CONCILE DE TRENTE sauva le Sacrement des négations protestantes, par les définitions dogmatiques de sa XIVe Session, en 1551  : l’Extrême-Onction est un vrai sacrement, non un rite ou une invention des hommes  ; elle confère la grâce, la rémission des péchés et le soulagement des malades, parfois leur guérison  ; son rite et sa discipline établis par l’Église sont convenables  ; enfin, son ministre ordinaire est le prêtre, et non les «  anciens   » de la communauté entendus par les protestants comme étant de simples laïcs. (…) Discrètement, Sesboüé le démontre par une comparaison attentive des schémas préparatoires et des Actes promulgués, le Concile prend ses distances par rapport à la tradition scolastique concernant le sujet du sacrement  : ce n’est plus obligatoirement le malade à l’article de la mort, mais tout malade en risque de mort… Cette ouverture, encore timide, commence d’être libératrice… (…)

VATICAN II n’a pas apporté une grande attention à ces questions, plus occupé de «  Joie et Espérance   » que de «  tristesses et angoisses   » (Gaudium et Spes, premiers mots). Loin de remonter le courant, il a plutôt harmonisé la pastorale de l’Église à la culture ambiante. Réagissant contre le pessimisme, quand il est depuis longtemps disparu de la société moderne, il a voulu éviter de faire peur et d’angoisser, de troubler les gens pour qui la mort est le pire mal. Aussi a-t-il élargi encore, au maximum, la discipline en usage, ouvrant le Sacrement à tous les malades et même simplement aux gens âgés. Pour le dissocier des idées noires, la mort, le jugement, l’éternité  !

Certes, le Concile, voulant tout recentrer sur le Christ, dit de belles choses mais sans paraître en avoir mesuré la portée, comme par slogan. (…) Ce qui est certain, et révélateur, c’est que la composition d’une nouvelle liturgie des funérailles fait abstraction de la clé de voûte du système chrétien, de la seule chose vraiment importante pour le salut  : du Jugement de Dieu et des fins dernières. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, le salut est pour tous… Tous nous vivons, nous vivrons toujours, heureux et satisfaits,… ici-bas ou ailleurs, on ne sait  ! L’extrême-onction est devenue un sacrement de bonne santé bon moral, évacuant toute peur de la mort, mais aussi toute crainte de Dieu. Concession à notre monde matérialiste, humaniste, athée. (…)

LA DIVINE MÉDECINE DES CHRÉTIENS

Nous sommes maintenant en mesure de résoudre les questions fondamentales demeurées en suspens  : quel est le but, le fruit, le don sûr et certain de ce sacrement, est-ce la guérison et la convalescence du malade, est-ce son salut à travers la mort et sa résurrection finale  ? Est-ce tout l’un ou tout l’autre, ou un peu des deux  ? et selon quelle mesure, et à la décision de qui  ?

L’HUILE, L’ONCTION, LE CHRIST

L’essentiel, c’est le Christ, c’est de revêtir le Christ, afin de ne pas être trouvé nu au jour du Seigneur, comme saint Paul l’explique aux Corinthiens (2 Co 5, 1-5). Or, Christ signifie Messie, c’est-à-dire l’Oint du Seigneur. Chaque fois qu’une onction d’huile est faite au corps de l’homme, en signe sacramentel, il se trouve davantage chrétien, plus intimement oint, et donc configuré au Christ, revêtu du Seigneur, afin d’ «  être emporté dans le Ciel à sa rencontre quand il reviendra   » (1 Th 4, 17).

Là, je trouve les paroles du rituel latin séculaire, quoique très belles et douces à prononcer – j’en parle, parce que je l’ai fait et de quel cœur  ! – trop courtes, ou alors à dessein énigmatiques, mystérieuses  : «  Que par cette sainte onction et sa très douce miséricorde, le Seigneur vous pardonne les fautes que vous avez commises par la vue, l’ouïe, l’odorat, etc.   » L’onction est beaucoup plus qu’un nouveau pardon des péchés. Elle l’est évidemment, mais elle est davantage. L’onction est un don positif  ; saint Thomas a raison, elle semble atteindre l’être plus profondément pour le fortifier et en faire un corps, donc une âme, neufs, rendus à leur beauté première, et davantage. (…)

Une solution à tous nos débats serait de concevoir que l’extrême-onction a des effets sanctifiants sur chaque malade selon le degré de vie chrétienne qui est le sien. En conférant le Sacrement à des mourants apparemment chargés de grands péchés, j’ai eu l’impression – et c’était donc le sens du sacrement – que toutes ces onctions travaillaient à son absolution, qu’elles achevaient de lui acquérir rémission et indulgence divine. La formule de l’ancien rite se justifiait alors pleinement. En le donnant à d’autres, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait de les fortifier par une grâce divine actuelle, pour supporter l’épreuve et, si Dieu voulait, leur rendre la santé ou leur donner de progresser sur leur dur chemin. Dans de tels cas, la nouvelle formule paraîtra meilleure, et son indétermination même, propice à l’espoir  : «  Que par cette sainte onction et sa très douce miséricorde, le Seigneur vous aide de la grâce du Saint-Esprit pour que, libéré de vos péchés, il vous sauve et vous relève heureusement   ». L’ambiguïté est ici légitime, calquée sur la formule de saint Jacques.

Enfin, quand j’ai donné ce Sacrement à des âmes ferventes, à d’excellents fidèles disposés aux dons supérieurs par la réception quotidienne de la Sainte-Eucharistie, sanctifiés par de longs mois de souffrances et d’épreuves, au-delà des paroles liturgiques j’ai éprouvé la conviction que ce sacrement n’était rien pour eux ou alors il était, comme pour le Christ l’onction de Marie-Madeleine, un apprêt de gloire, en vue de leur entrée au Ciel, l’immédiate disposition de l’être aux joies des Noces de l’Agneau.

CE SACREMENT EST GRAND

QUATRE PISTES DE RÉFLEXION

En conclusion de son cours, Bernard Sesboüé juge indispensable une adaptation de ce sacrement au monde moderne (…) et propose quatre pistes de réflexion  :

1. «  L’onction doit être normalement donnée à des malades dont l’état n’est pas irréversiblement arrivé au bord de la mort.   »

Oui. Qu’elle soit donnée sous condition aux comateux ou dans les deux heures qui suivent la mort apparente, ne peut devenir la règle. C’est dévaluer le sacrement. Pour les fidèles qui agissent ainsi c’est se moquer de Dieu  ; pour les prêtres qui s’y laissent entraîner, c’est se résoudre à l’imposture de vains simulacres.

Mais qu’on n’aille pas à l’autre extrême jusqu’à refuser tout lien particulier de ce sacrement avec la mort. (…) Il ne faudrait pas tout de même oublier que la mort existe  !

2. «  L’onction doit donner lieu à l’intervention fraternelle et aimante de la communauté chrétienne.   » Oui  ! «  Il est souhaitable que l’entourage du malade (famille, amis, soignants, visiteurs de malades…) vienne participer à la célébration, exprimer la prière de toute l’Église, et donner une dimension sobrement festive aux sacrements… Alors l’onction des malades perdra sa figure tragique.   » Oui pour cette présence fraternelle, mais croire qu’elle bannira le tragique  ! et pourquoi toujours éliminer le tragique de l’existence humaine  ? C’est sa grandeur  !

Retenons le vrai. Allons plus loin. Revendiquons, contre le laïcisme odieux, inhumain, du Léviathan moderne, la reconnaissance officielle de la religion et de l’environnement chrétien des malades. Le crucifix dans les salles des hôpitaux, c’est déjà un sacramental, indispensable à la consolation chrétienne et à la communication fraternelle. Pourquoi le laïcisme est-il intouchable  ?

3. «  L’onction doit annoncer que le salut chrétien intéresse tout l’homme car  » la chair est la charnière du salut « , selon Tertullien  : Caro est salutis cardo… Tous les sacrements sont bien un  » lien charnel avec Dieu «  (Mallet-Joris), mais il est donné à l’onction des malades de mettre en un relief privilégié l’amour de Dieu pour notre corps dont il veut la guérison et la Résurrection…   »

Oui, cela est vrai et beau. Mais n’exagérons pas, et ne rebroussons pas l’intention du Sacrement, la volonté de Dieu, du Ciel vers la terre, et de la Résurrection à la guérison ici-bas. «  Dieu veut la guérison et la Résurrection   »  ? Qu’est-ce à dire  ! N’y a-t-il pas là encore une occultation démagogique de la mort  ? Car enfin nul ne fera l’économie de la mort.

4. «  Pour un sacrement de la conversion du vouloir-vivre   ». Il est question là de prendre en compte la mentalité actuelle, pour la faire évoluer en douceur  : «  Toute acceptation de la mort est considérée comme une démission et un mal  ; c’est pourquoi l’aumônier apparaît si facilement comme un traître à la cause de la vie.   » Culpabilisme  ! Sesboüé accepte cette mise en accusation. (…) Ainsi ces pistes de réflexion s’égarent dans le désert de l’incroyance du monde et de la malcroyance de l’Église postconciliaire.

PROPOSITIONS POUR UNE RESTAURATION

À tout prendre, c’est le Moyen Âge qui a gardé l’essentiel, avec son obsession de la mort, du Jugement, de l’Éternité, et son besoin insatiable de rémission des péchés, de purification, de grâce. Plus que l’Orient orthodoxe et le courant moderne (iste) déployé au Concile Vatican II, pour lesquels le Sacrement est pour la guérison du corps et la joie de vivre ici-bas.

L’ONCTION a rapport à la MORT, ou elle n’est rien qu’un pansement, un remède finalement vain. D’où la reconsidération que nous proposons, pour un Vatican III inéluctable maintenant, dogmatique, disciplinaire et liturgique.

DOGMATIQUE.

L’Église devra rompre sa collusion avec les idéologies dominantes et conventionnelles des bien portants, pour répondre avec une entière vérité à l’angoisse des malades. (…) La vraie vie de l’homme est au-delà de la mort, dans la Vision de Dieu, s’il opère son salut. La vraie peur, la seule angoisse doivent être celles de la seconde mort, de l’enfer, de la damnation éternelle, et le seul désir, d’y échapper pour être avec le Christ (Ph 1, 23).

L’Église doit si bien prêcher les fins dernières, le péché mortel, la tentation, l’agonie, le combat des anges, la grâce de la persévérance finale, qu’enfin elle explique la grandeur et la difficulté de cet acte sublime de la mort, et qu’elle le donne à vivre dans cette chaude et apaisante lumière.

Elle doit enseigner qu’à moins de grâce exceptionnelle, la mort se prépare et que le salut ne peut pas être un sacrement ponctuel, donné à n’importe qui, n’importe comment, sous condition, dans le coma. L’Église offre et garantit l’entrée dans la vie éternelle à ceux qui lui appartiennent, membres de sa communauté, fidèles pratiquants, bons paroissiens. L’essentiel des sacrements de pénitence et d’extrême-onction, c’est la prière de l’Église, ne l’oublions pas  ! Cette prière, l’Église la fait pour les siens. D’où le refus de l’Extrême-Onction pour les pécheurs publics et les incrédules dans le coma. On ne se moque pas de Dieu ni de ses Sacrements. Toutes exceptions de charité étant entendues et retenues (Roguet, Les Sacrements, p. 127). Les prêtres doivent donc renoncer au mensonge facile  : c’est un remède pour vot’bonn’santé, madame. Non  ! L’ignorance populaire ne doit pas nous dicter notre conduite mais le zèle du salut de tant d’âmes auxquelles il faut apprendre la crainte de l’enfer et l’acceptation de la mort, la résignation devant les souffrances et l’horreur du péché, le goût des choses divines quand sont perdues les jouissances de la terre. (…)

DISCIPLINAIRE.

Il faut réinsérer l’extrême-onction dans l’ensemble plus large de la charité fraternelle et dans la série des actions de consolation chrétienne à l’égard des malades, série dont la mort est l’épicentre.

Je désirerais que le ministère des visiteurs de malades soit reconnu, comme un don en dépendance de la confirmation. Je voudrais que l’antique usage de laisser les fidèles prendre de l’huile sainte pour remède soit restauré. Quitte à les avertir, à inscrire au-dessus de l’urne où elle serait conservée quelque simple parole qui mette en garde contre la superstition. Ainsi  : «  Consacrées par notre Évêque, ces saintes huiles donnent au malade le réconfort de l’âme au nom de Jésus-Christ et, si Dieu veut, la guérison. À la prière de l’Église elles lui ouvrent les portes du Ciel.  »

En cas plus grave, ceci préparant cela, on en viendrait, selon le conseil de saint Jacques et la coutume de l’Église, à décider l’intervention solennelle et liturgique des prêtres, de la communauté, et mieux encore de l’Évêque. C’est sur cette liturgie sacramentelle que devraient être reportés les fastes aujourd’hui liés à l’enterrement. Les fleurs, les lumières, oui, pour ce Sacrement de vie. Célébration familiale, communautaire, où la mort ne soit pas exclue mais admise saintement, considérée et acceptée.

J’aimerais que, l’aspersion faite et la confession entendue, le viatique et l’extrême-onction soient donnés dans la joie spirituelle, et non plus – chaque fois du moins qu’il s’agirait de bons et fidèles enfants de l’Église – dans un climat de douleur, d’anxiété, de componction. Ce serait comme le début des Noces éternelles. Ne dites pas que c’est impossible. J’ai l’expérience du contraire, dans un ministère des plus commun cependant.

Le Viatique a, dans cette perspective, une valeur unique, qui le distingue absolument des communions quotidiennes. C’est la réplique de la Première Communion et cela doit se voir à la beauté de la cérémonie (Roguet, p. 123). C’est la provision de route pour le grand voyage, pour qu’il aboutisse au terme désiré, ardemment souhaité  !

Puis viennent les ultimes consolations chrétiennes, les prières des agonisants, et mieux, la recommandation de l’âme, l’indulgence plénière, dernière bénédiction du Père, le prêtre, L’Évêque ou le Pape. Rien n’est de trop pour cet instant unique qui fixe le sort éternel.

L’enterrement au contraire, comme le deuil, s’ils sont de tradition humaine et utiles par les prières dont ils sont l’occasion, demeurent secondaires, sans comparaison avec les sacrements, et de plus d’édification pour les vivants que d’utilité pour les morts. On les abrégera et simplifiera autant que possible.

LITURGIQUE.

Il me semble que deux modifications pourraient être proposées dans les formules rituelles. L’une concerne les prières qui précèdent et suivent les onctions, l’autre les paroles mêmes du sacrement. Celles-ci ne parlent, dans l’ancien rit, que de rémission des péchés ; on aimerait quelque évocation de la part positive de Fonction, qui est soin de beauté de l’âme et embaumement du corps en vue de la résurrection. Celles-là n’implorent que le retour à la santé. «  Elles ne demandent qu’une seule chose  : la guérison du malade, son retour à la vie normale et à ses occupations habituelles. Pas un mot sur l’agonie, la mort ou le Jugement. Quelle pénible ironie…   »remarque le P. Roguet qui note finement que le rituel bilingue en usage en France à l’époque où il écrivait (1952) n’avait pas osé traduire ces prières en français. De fait, quel curé n’en avait pas ressenti la difficulté  ! Il vaudrait mieux conserver à la prière de l’Église une ambiguïté acceptée, assumée par elle, montrant que Dieu très bon est le seul à savoir ce qui est le meilleur et à pouvoir le faire à notre prière, entraînant le malade à s’abandonner à lui. La nouvelle formule des onctions l’exprime bien.

En revanche, la liturgie des funérailles, extraordinairement impressionnante dans son rit séculaire, était toute axée sur le tragique du Jugement. Mais elle exprimait la sainte espérance que l’Église puise dans la Miséricorde divine. Cela ne heurtait pas les fidèles, même aux obsèques des meilleurs chrétiens. Au contraire, la lâcheté qui préside aux cérémonies postconciliaires, leur culte de l’homme, leur totale absence de rien qui inquiète sur le salut éternel, sont non seulement choquants mais profondément antichrétiens. Il faudra y remédier.

ÉGLISE MATERNELLE

Pour l’avoir souvent conférée, toujours avec quelque crainte à cause de l’issue redoutable de l’agonie, toujours avec la même émotion devant le mystère d’une âme en partance vers Dieu, je dois dire qu’en aucun autre ministère, en aucun autre sacrement l’Église ne montre pareillement ses entrailles maternelles, sa générosité, sa tendresse, sa délicatesse, mais aussi sa puissance d’enfantement, sa capacité de relever, de vivifier et de sauver les âmes, que dans l’Extrême-Onction. Les soins, la consolation, le dévouement que témoignent les visiteurs des malades chrétiens comme les médecins, les infirmières, les religieuses soignantes, sont des expressions privilégiées de la charité fraternelle. S’il leur était donné, à eux aussi, l’autorisation de faire les onctions d’huile sainte, cette charité en recevrait une signification ecclésiale et donc une efficacité spirituelle accrue. Mais enfin, ce n’est là qu’un réconfort fraternel.

Incomparable est le Sacrement lui-même. Parce que le prêtre qui le donne est l’envoyé du Christ et son ministre, doué de son Pouvoir divin. Parce que sa prière est celle de l’Église qui connaît sa puissance sur le cœur de son Époux, Dieu Tout-Puissant et Sauveur du Corps. Contre une certaine théologie médiévale trop réaliste, il faut savoir en effet que ce n’est pas dans l’huile consacrée, comme dans un réceptacle, que se trouve renfermée la grâce divine  ; ce n’est pas la matière du Sacrement qui est cause de la guérison ou de la sanctification… C’est des doigts du prêtre qui touchent le malade dans les onctions, que se répand le don de Dieu, c’est du cœur du prêtre prononçant la prière liturgique que découle dans l’âme malade la grâce salutaire dont l’huile est le signe. L’eau, l’huile, comme toute autre matière, ne sont pas des objets magiques mais les instruments de l’Église qui s’en sert au nom du Seigneur pour conférer la grâce qu’elle demande et qu’elle donne. (…)

Il est beau d’être chrétien, à l’heure de la mort, et de s’endormir entre les bras de l’espérance et de l’amour, les bras maternels de la Sainte Église Catholique romaine  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 119, juillet 1977, p. 3-14

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