La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly

Henri Ghéon : le dramaturge et la grâce

LE 13 juin 1944, Henri Ghéon s’éteignait dans une clinique de Paris, solitaire, alors que le débarquement allié sur les plages normandes jetait de nouveau la France dans les horreurs de la guerre puis dans celles, fratricides, de la Libération. Seule une quarantaine d’amis conduisit au cimetière la dépouille mortelle du dramaturge catholique qui sut attirer des foules émues au théâtre sans jamais pourtant connaître la gloire. Il était dans la soixante-dixième année de sa vie  ; une vie étonnante où la quête du Beau et de l’Art fut le théâtre – le vrai  ! – du combat de la nature et de la grâce, puis du triomphe de celle-ci. Il porta alors du fruit en abondance  : une centaine de pièces qui renouvelèrent l’art théâtral et magnifièrent la vie des saints qu’il aimait, reflet de la Beauté et de la Bonté divines dont il s’était voulu l’humble troubadour pour aider au salut des âmes.

ACTE I  : PRÉSENTATION DU DRAME

Henri Ghéon

Henri Ghéon

Comme dans les pièces classiques, le premier acte de la vie de Ghéon, son enfance et sa jeunesse, nous permet de présenter tous les éléments du drame. De son vrai nom Henri Vangeon, il est né le 15 mars 1875 à Bray-sur-Seine, un petit village à l’est de Paris. Enfant précoce, très intelligent, dès qu’il peut tenir une plume, il commence à écrire  : «  C’était un vice héréditaire  ; impossible d’y échapper.  » Comme son grand-père est un passionné de théâtre, au point de s’être ruiné en soutenant de jeunes troupes, les vieilles collections de la bibliothèque familiale s’offrent à son insatiable appétit de lecture  : drames en vers, vaudevilles et mélodrames, sans oublier les classiques  ; à dix ans, il a lu Athalie et Macbeth  ! Lorsqu’il ne lit pas, il improvise avec sa sœur et quelques camarades, des représentations dans la remise de son grand-père, «  devant trois spectateurs, le grand-père, sa pipe et son chien, et, ajoute-t-il malicieusement, parfois un quatrième, le journal du grand-père.  »

Son père est un anticlérical virulent, mais Ghéon en parle peu. Sa mère, qu’il aimera tendrement toute sa vie, de même que sa petite sœur, est au contraire très pieuse. C’est elle qui lui donne sa première éducation chrétienne et lui fait faire une première communion fervente. Mais il est envoyé au lycée laïque de Sens comme pensionnaire, pour ses études secondaires. Un aumônier y vient donner un cours d’instruction religieuse “ peu emballant ”, une heure par semaine. Plus tard, il dira  : «  Je vivais au milieu de gens sans religion et parfaitement honnêtes. Il est très dangereux de trouver chez des incroyants des vertus qui n’existent pas toujours chez les autres.  » Le dimanche de Pâques 1890, il a quinze ans, à sa mère qui le presse de se préparer pour la messe, il répond calmement  : «  Je n’y vais pas. Qu’est-ce que tu veux, maman, je ne crois plus  !  ». Mme Vangeon ne répond rien  ; pendant de longues années, elle priera et souffrira pour le salut de ce fils tant aimé.

N’hésitons pas à l’affirmer  : ce reniement est complet, la flamme est éteinte pour 25 ans  ! De ce jour, la religion est à ses yeux affaire de bonne femme, indigne du moindre intérêt. C’est l’Art, avec un grand A, qui semble avoir pris toute la place dans son intelligence juvénile. Il recherche un idéal artistique, un idéal de beauté, en littérature mais aussi en peinture et en musique – il est passionné alors de Wagner. L’indigence de son époque le sidère  : le grand maître des Lettres n’est-il pas à l’époque Émile Zola dont l’art consiste à dépeindre avec complaisance… le laid, le mal  ? L’école symboliste, qui se présente comme une réaction, tombe dans un autre excès, l’hermétisme  : seuls les initiés peuvent comprendre, savourer, l’expérience du Beau que l’artiste s’essaie à transmettre. Or déjà, celui qui n’est encore qu’Henri Vangeon, conçoit l’art comme un moyen de rendre le Beau accessible au plus grand nombre possible. L’artiste a le privilège d’être plus immédiatement sensible à la Beauté, à lui de la révéler au commun des mortels. La constatation s’impose donc à son esprit  : il n’y a plus de vrais artistes en France, “ qu’à cela ne tienne, pense-t-il, je le serai  ! ”

Son désir est donc de partir à la conquête du Paris des Arts. Son père et sa mère s’y opposent fermement, il fera donc médecine, mais… à Paris. Inutile de dire qu’il n’accorde à ses études que le minimum nécessaire, préférant fréquenter les milieux littéraires, où il s’impose par son intelligence et sa vaste culture malgré son jeune âge, comme le jeune Maurras quelques années auparavant. À 20 ans, il est critique littéraire au Mercure de France, il signe  : Henri Ghéon.

C’est à cette époque, 1895, qu’il découvre Francis Vielé-Griffin, un poète totalement inconnu de nos jours, dont la simplicité de la poésie marquera à jamais l’art de Ghéon.

ACTE II  : L’IMMORALISTE

André Gide

André Gide

1896  : Le Mercure de France demande à son jeune critique un article sur un écrivain de 27 ans qui commence à faire parler de lui  : André Gide. Les deux hommes se rencontrent brièvement, et Gide remet à Ghéon les épreuves de son roman à paraître, Les Nourritures terrestres. Ghéon le dévore, il est subjugué  : il a trouvé l’art littéraire qu’il recherchait. Il en fait une critique élogieuse contribuant ainsi au succès du livre, les deux hommes deviennent amis, amis inséparables.

Réunis par un même idéal de la littérature, ils ne tardent pas à se trouver un autre point commun  : une soif de plaisirs charnels. Ghéon est pauvre – il pratique la médecine dans son village natal pour vivre – Gide jouit d’une importante richesse familiale. Ghéon n’a aucun scrupule, Gide, protestant, en est bourré. Commence entre les deux hommes une course aux plaisirs qu’ils se racontent dans une correspondance quasi quotidienne, au travers de perpétuelles discussions artistiques et philosophiques. Politiquement, les deux amis sont bien d’accord  : ils sont dreyfusards. Philosophiquement, ils sont nietzschéens ou, si vous préférez, wojtyliens, tellement leur conception de l’auto-divinisation de l’homme, d’eux-mêmes, est semblable aux thèses philosophiques de Jean-Paul II. En 1902, Gide publie L’Immoraliste dédié «  à Henri Ghéon, mon franc camarade  »; et pour cause  : le héros du roman est un jeune homme qui s’émancipe de la loi morale pour se créer sa propre morale au nom de sa liberté. C’est bien le Ghéon qu’aime Gide, que rien ne retient, si ce n’est l’amour de sa mère et de sa sœur.

Henri Ghéon

Henri Ghéon

Ghéon, lui, est fasciné par l’Artiste qu’est Gide. Plus tard, lorsque les deux hommes se sépareront, Gide aura ce mot qui se veut cruel dans sa bouche d’immoraliste impénitent  : «  Au fond, tu n’as toujours été qu’un disciple.  » C’est bien cela. Ghéon est si disciple de l’insurpassable Gide… qu’il cesse d’écrire pour préférer la peinture – il a tous les dons – et y acquiert une certaine renommée.

En 1900, lors d’un voyage en Algérie, les deux hommes se disputent violemment. Pour la première fois, Ghéon ressent de la haine, et c’est envers Gide  ! Leur amitié se refroidit pour un temps. Car la passion du plaisir l’emporte… plaisirs charnels, mais aussi plaisirs intellectuels  ; le château que Gide possède en Normandie est le lieu de rendez-vous de tout le monde littéraire. Gide y règne en pacha, Ghéon est son grand vizir, le boute-en-train perpétuel  ; mais son intelligence et sa culture s’imposent à tous, y compris à Gide. De ces réunions naîtra en 1908 La Nouvelle Revue française qui dominera la vie culturelle pendant un demi-siècle.

André Gide, Henri Ghéon, Jean Schlumberger et Jacques Copeau

André Gide, Henri Ghéon,
Jean Schlumberger et Jacques Copeau

Parmi les artistes plus ou moins habitués du château de Gide, dont la liste serait trop longue, citons tout de même Jacques Copeau, un acteur de théâtre qui sympathise avec Ghéon. Ces deux passionnés de scène imaginent les principes d’une rénovation de l’Art théâtral étouffé à cette époque par le répertoire romantique décadent (“ du verbiage sur scène ”) et par le théâtre de boulevard, celui des vulgaires vaudevilles.

En 1905, Ghéon connaît une aventure qui finit très mal et l’oblige à s’éloigner de Paris pour quelque temps. Pour la première fois de sa vie, Ghéon se dégoûte. Il l’écrit à Gide qui lui répond  : «  Un pas de plus et tu te fais un écrivain catholique.  » Ghéon réplique  : «  Écrivain catholique, tu l’as dit, ou catholique guéri d’écrire, bien plutôt. J’en prends davantage le chemin chaque jour.  » Illusion  ! Le scandale s’apaisant, il revient à Paris, et ses vieux démons le reprennent. Cependant, sa superbe n’est plus qu’extérieure  ; intérieurement, il se juge  : «  Je suis lamentable.  » Il reprend la plume pour écrire un roman, mais si immoral qu’il le brûlera après sa conversion. Il continue ses critiques littéraires, il est le premier à découvrir le talent de Marcel Proust.

En 1908, un mouvement fait de plus en plus parler de lui, c’est L’Action française de Charles Maurras. La Nouvelle Revue française engage une polémique sous le biais des rapports entre la littérature et le nationalisme. Ghéon s’en prend à l’art littéraire de Maurras, qu’il trouve trop formaliste, mais il se rallie à l’idée que l’art est lié à la nation. Il y a bien un génie de la France, dit-il, qui est «  accord de la forme et du fond, de la beauté et de l’idée, du lyrisme et de la raison, parfaite convenance artistique, stricte probité de l’esprit.  » Gide n’est pas d’accord  ; il publie des articles prétendant démontrer que l’art est soit universel, soit individualiste.

ACTE III  : NATURE ET GRÂCE

Charles Péguy

Charles Péguy

Là-dessus, Ghéon dont les débauches ont fini par se savoir à Bray-sur-Seine, perd sa clientèle et doit abandonner la médecine. Léon Blum – encore un ami  ! – lui procure en 1909 une quelconque sinécure qui lui permet de déménager dans l’ouest de Paris, à Orsay. Il a comme voisin Péguy. Les deux hommes ne tardent pas à se rencontrer et à s’estimer. Les idées sociales et socialisantes de Péguy n’intéressent pas Ghéon, mais il est fasciné par la puissante personnalité de celui qu’il appelle dans sa correspondance avec Gide “ l’homme aux gros souliers ”. C’est qu’ils ont pris l’habitude d’aller ensemble faire de bonnes marches au cours desquelles Ghéon se contente d’écouter ce passionné qu’est Péguy. Mme Vangeon aime à le recevoir à sa table, et Henri voit avec étonnement tout d’abord mais aussi contentement sa chère mère qui acquiesce aux propos de son insolite ami qui parle inlassablement de la vieille France, de la vraie France, de son peuple et en particulier de cette société à la fois humaine et divine qu’est la paroisse. Plus tard Ghéon reconnaîtra  : «  Péguy me rattachait à ma terre, à mes traditions, et à ma vérité.  » Gide se fâche, Ghéon tient bon.

Il reprend la plume pour écrire des poèmes publiés à partir de 1910 sous le titre Foi en la France. Il écrit aussi sa première pièce de théâtre, Le Pain, évidemment selon la conception de l’art dramatique qu’il partage avec Copeau. Le thème en est la misère ouvrière dépeinte non pas à la Zola, mais à la Péguy, pour exalter le drame de ce peuple qui doit combattre pour vivre. Copeau et les autres sont enthousiastes. Montée en 1911, c’est un grand succès populaire (il est fou de joie d’apprendre que la femme de chambre de Gide y est allée et a pleuré  !) et littéraire  ; la critique salue en lui le seul grand dramaturge français de l’époque.

Gide et Ghéon en 1914

Ghéon et Gide en 1914

En 1912, pour se reposer de ce succès, il rejoint Gide en vacances en Italie. Avec lui, il visite Florence et soudainement au couvent Saint Marc, devant les fresques de Fra Angelico, il a le choc esthétique de sa vie. Il se met à pleurer d’émotion, des touristes passent par là qui s’en moquent, il ne bouge pas. Il vient de trouver l’Art qu’il cherchait depuis vingt ans  : beauté plastique, simplicité, poésie en même temps qu’art “ populaire ”, c’est-à-dire destiné au peuple, et, ce qu’il n’imaginait pas  : porteur d’une vérité, disons plutôt d’un mystère plus haut, plus grand. La flamme de la foi catholique vient de se ranimer en son âme. Péguy certes, déjà, lui avait redonné l’amour de la France chrétienne, mais d’une France passée, qui ne le gênait pas. Tandis que l’émotion de Florence est actuelle et intime, il est directement concerné. Il va se convertir… pas tout de suite. Commence un immense combat en lui de la grâce contre la nature viciée, il le racontera plus tard pudiquement dans une autobiographie “ L’homme issu de la guerre ”, mais surtout il y puisera la vérité dramatique des personnages de son théâtre à venir.

Le voyage en Italie est brutalement interrompu  : une de ses nièces dont il remplace le père décédé est mourante. Il revient à Paris, l’enfant est sauvée. Mais quelques jours plus tard, c’est le drame  : Mme Vangeon est écrasée par une voiture, elle meurt dans ses bras, défigurée  ; un prêtre l’administre, il assiste aux prières, froid, ironique, révolté. À la messe d’enterrement où Péguy est à ses côtés, au moment de l’élévation, il se redresse et blasphème.

Avec son équipe de brancardiers

Médecin-Major Henri Vangeon avec ses brancardiers

La vie reprend, ordinaire  : sa vie de débauche et de discussions intellectuelles toujours sous la présidence de Gide, ses voyages en Italie et en Espagne où il retrouve avec fascination l’art chrétien, ses promenades avec Péguy qui l’intéresse de plus en plus à la politique, et bien entendu le théâtre. Il écrit une seconde pièce, L’Eau de vie, sur les drames de l’alcoolisme, c’est encore un succès.

Quand la guerre éclate en août 1914, son patriotisme réveillé par Péguy s’exalte. Malgré son âge, il réussit à se faire engager comme médecin militaire. Il part au front, sûr de la victoire. Mais bientôt, c’est la retraite devant la formidable avancée allemande jusqu’à la bataille de la Marne (Péguy y sera tué l’un des premiers) qui sauve la France mais qui inaugure cette longue guerre de tranchées, terrible, inhumaine, expiatoire plutôt. Des lettres admirables de Ghéon à Gide, que ce dernier publiera, racontent ces premiers mois de guerre et une nouvelle découverte pour le Ghéon jouisseur, littérateur, autosuffisant  : celle des vertus des soldats français, ces héros. En février 1915, pour la première fois il prie. Son cantonnement vient d’être bombardé  : «  J’ai vu, massacrés devant moi, dans notre cour, par une énorme marmite, deux de nos meilleurs hommes. L’affreuse mort  ! Me retrouvant seul dans ma chambre, je me suis mis à sangloter, à supplier le ciel non pas pour moi, pour eux… Pitié  ! Pitié  ! Seigneur… (…) Après l’enthousiasme de la guerre, j’en ressens maintenant toute l’horreur… Et dans cet enfer, à qui s’en remettre  ?  »

ACTE IV  : LE TRIOMPHE DE LA GRÂCE

Pierre-Dominique Dupouey

Pierre-Dominique Dupouey

Quelques jours plus tard, Ghéon rencontre un jeune officier qui dès les premiers instants saisit son âme, comme les fresques de Fra Angelico l’avaient fait  : il lui semble si différent de lui  ! Le lieutenant de vaisseau Pierre-Dominique Dupouey, car c’est de lui qu’il s’agit, est un ami de Gide que Ghéon n’avait jamais rencontré. En 1903, jeune étudiant à Paris, il était venu sonner à l’appartement du romancier pour le remercier de l’avoir “ délivré du catholicisme de son enfance ”. Il s’en était suivi une triste jeunesse tout aussi immorale que celle de Ghéon, jusqu’au jour où Dupouey rencontra celle qui allait devenir sa femme, Mireille de La Ménardière. Sous son influence, il se convertit et milita à l’Action française. Il n’avait pas coupé ses liens avec Gide dans l’espoir de le convertir à son tour, mais sa vie était définitivement changée, et avec sa femme il menait une vie spirituelle très intense qui rayonnait presque malgré lui. C’est ce que Ghéon avait tout de suite perçu sans en connaître la cause. Ils ont une deuxième rencontre au cours de laquelle Ghéon accompagnant Dupouey dans la visite de son bataillon admire ses qualités de chef. À peine rentrés au PC, un furieux bombardement éclate, un officier entre couvert des lambeaux de la cervelle d’un camarade  ; Dupouey le nettoie en gardant un calme prodigieux. Qui est cet homme  ? Une troisième et brève rencontre quelques jours plus tard sera la dernière, les deux hommes y parlent de leur vie, des tranchées, Dupouey évoque sa prière quotidienne à la Sainte Vierge, c’est le seul mot religieux de leurs échanges.

«  Lorsque Ghéon apprit sa mort brutale quinze jours après l’accident, bouleversé, désespéré, n’analysant pas bien encore les raisons d’une émotion si violente, il courut porter une branche de buis sur sa tombe et pria “ sans croire ”, dans un état d’exaltation inouïe. (…) Ses compagnons lui apprirent alors qu’il avait été atteint par une balle perdue. Un lieutenant lui dit  : “ c’était une intelligence d’élite ”, puis l’aumônier, à qui il s’était présenté comme un ami de Dupouey, lui parla de sa vie intérieure  : “ Dans les derniers jours de sa vie, j’ai assisté, je puis le dire, à sa transfiguration. Il montait chaque jour plus haut ” … Cette dernière révélation fut pour Ghéon une illumination  : “ Je n’avais pas de mal à en faire un héros, écrit-il à Gide, et j’apprends que c’était un saint. ”  » Cette révélation lui donne l’explication de l’ascendant qu’en si peu de temps ce jeune officier avait pris sur lui. Son biographe conclut  : «  Il comprit qu’avoir connu un saint ne pouvait laisser sa vie intacte.  » Vingt-cinq ans plus tôt, presque jour pour jour, il refusait d’accompagner sa mère à la messe.

Pierre-Dominique et Mireille Dupouey

Pierre-Dominique et Mireille Dupouey

Il écrit deux poèmes en hommage à Dupouey, puis il s’enhardit à prendre contact avec sa veuve. Il commence avec elle une correspondance régulière. Il lui transmet les souvenirs qu’il a pu recueillir auprès des camarades du jeune officier et de l’aumônier qu’il revoit longuement. Durant l’été, lors d’une permission, il raconte tout à sa sœur qui le croit converti, il la détrompe  : «  Non, il n’y a rien de fait.  »

En octobre 1915, Mme Dupouey lui fait parvenir le journal intime de son époux. Il s’y plonge, bouleversé  : un monde inconnu s’est ouvert devant lui. Il découvre un Dupouey qui lui ressemble étrangement, puis le récit de sa conversion et l’ascension spirituelle qui la suit, appuyée par un amour humain d’une pureté encore inconcevable pour lui. Il commence à assister à la messe, à prier à genoux. Sachant Dupouey enthousiaste de Bossuet, il lit Bossuet. Il dira que sa conversion a été provoquée par Dupouey, mais qu’elle s’est faite sous deux maîtres  : Bossuet et saint François d’Assise. Il lit la Bible, mais se la fait expliquer par l’aumônier du régiment.

Lorsqu’il revient en permission à Paris en novembre, il raconte tout à Gide qui lui répond froidement  : «  Au point où tu en es, tu me parais impardonnable de ne pas encore t’être mis en règle  ». Cependant Ghéon est encore incapable d’accepter l’idée d’aller se confesser. D’autant plus que les tentations le reprennent, plus fortes que jamais… Il cède. Il revient au front mi-décembre, plus écœuré que jamais de lui-même. Se souvenant de la remarque de Gide, il se promet de communier à Noël. Il prépare sa confession  : «  Il faut entrer dans le cloaque, le fouiller, le vider, le gratter au fond. Une âme de pécheur, plus de vingt ans de péchés sur une âme, de péchés conscients et inconscients, de péchés fiers d’eux-mêmes et de péchés joyeux, de péchés secrets, oubliés, mêlés intimement à la texture de la vie… Je fais cela comme un enfant, comme à douze ans, au temps de mes scrupules. Je prends un petit catéchisme, j’inscris sur une feuille tout le mal dont l’homme est capable, de l’homicide à la luxure, de l’indélicatesse à l’incrédulité, de la dureté de cœur au blasphème. Horreur  ! je trouve tout en moi  ; il n’est peut-être pas un commandement de l’Église ou de Dieu auquel je n’ai manqué de près ou de loin dans mon existence sans règle. J’inscris tout cela à mesure et tout cela je le dirai. Je ne crains pas de trop en dire, mais plutôt pas assez. Je prie tant que je peux, pour stimuler ma clairvoyance. Le jour qui tombe… l’heure qui vient… En m’élançant au rendez-vous, je tremble comme un condamné et non à la pensée de ce que je vais faire, mais de ce que, hier encore, je faisais.  » La bonté de l’aumônier lui facilite la tâche. «  Ghéon se relève baigné de larmes, avec vingt ans de moins, vingt ans de péchés. À la messe de minuit, il communie, le visage transfiguré.  » Sa conversion est définitive, la grâce a vaincu.

Henri GhéonSon adhésion à l’Action française la suit comme un prolongement logique. Il le fait savoir en ces termes à Gide  : «  Je lis surtout, et surtout de la politique. Politique étrangère, religieuse, sociale, toutes les œuvres de la Librairie nationale y passent. Le temps est venu de choisir, car il va falloir rebâtir la France. J’ai donc envoyé à Maurras ma totale adhésion  : tu as peut-être lu ma lettre  ? En vain, me suis-je battu les flancs pour tirer quelque objection, il a raison sur tous les points et il ne peut me suffire de le reconnaître  ! Comme la foi, une pensée qui n’agit pas n’est pas sincère.   »

Les relations avec Gide se détériorent très vite. Dans un premier temps, Gide décide de se convertir comme son ami, mais sans l’aide de personne  ! Il n’arrive à rien, et Ghéon lui écrit  : «  Quel danger, quand on a trouvé la Parole, de devoir s’en remettre à soi-même pour l’interpréter. On ne lit pas saint Jean comme Platon, Sénèque ou Nietzsche.  » Ghéon essaie de lui montrer l’impasse de sa vie et de son art, «  Étant le grand écrivain que tu es, tu n’as pas encore fait une grande œuvre.  » Gide, humilié, se ferme de plus en plus. Il ne supporte pas la joie constante de Ghéon, il est d’avis, ce protestant, qu’un converti se doit de finir ses jours dans la tristesse et la pénitence  ! Ils se voient et s’écrivent de moins en moins, Gide s’en inquiète, Ghéon lui répond  : «  Hélas, mon pauvre vieux, comment veux-tu qu’un certain silence n’ait pas tendance à s’établir une fois pour toutes entre nous. Nous ne vivons plus sur le même plan. Ne pouvant prêcher, je me tais. Le Ghéon que je fus et que tu regrettes, je l’abomine  ; c’est peu dire, je le vomis.  » Dès lors, la haine de Gide pour le catholicisme ne fait que s’amplifier et il s’emploie à asphyxier le succès de son ancien ami, qui cherchera pourtant toujours à lui faire du bien.

ACTE V  : LA FÉCONDITÉ DE LA GRÂCE

Henri GhéonCar Ghéon s’est remis à écrire avec une facilité qui l’étonne lui-même. Le journal intime de Dupouey inspire sa première pièce religieuse, Les trois miracles de Sainte Cécile, cette jeune fille qui convertit son fiancé avant de mourir martyre avec lui. Comme il s’aperçoit que son texte, plus proche du poème que du théâtre, est difficilement jouable, il écrit sous la même inspiration Le Pauvre sous l’escalier, que nous connaissons bien. Ses amis sont enthousiastes, même Gide s’étonne de ne pas s’être ennuyé. Copeau décide alors de monter la pièce au Vieux-colombier. À la même époque, nous sommes en 1920, on demande à Ghéon d’écrire une pièce de qualité pour un patronage de paroisse  ; il s’exécute avec joie, c’est La farce du pendu dépendu. C’est un immense succès, elle est bientôt jouée partout en France, ce qui détermine la vocation de Ghéon converti  : mettre l’art dramatique au service de la Foi catholique pour redonner au peuple l’enthousiasme pour la vie évangélique, la beauté des mystères chrétiens, le désir de l’imitation des saints.

1921, Copeau a réussi à monter Le Pauvre sous l’escalier. Il s’attend à un grand succès… mais la critique littéraire est virulente, Copeau doit retirer l’affiche au bout de douze représentations  : la cabale est en place. Toutefois, immense consolation pour Ghéon, le rôle de saint Alexis est le premier pas vers la conversion de son ami Copeau. Son cas n’est pas unique, plusieurs acteurs de Ghéon se convertiront ou embrasseront l’état religieux.

Jacques Copeau

Jacques Copeau

C’est pour répondre à cette cabale qu’il écrit Le Comédien et la grâce, considéré généralement comme l’un de ses chefs d’œuvre. La pièce qui raconte la conversion de Genès, premier acteur du théâtre impérial de Dioclétien, est bâtie selon le cadre académique, ce qui restera unique dans l’œuvre de Ghéon. En fait, il veut montrer à ses détracteurs que la foi catholique est un objet adéquat au théâtre tragique et que sa conversion n’a pas hypothéqué son talent. Il en profite aussi pour rendre plus explicite que dans Le Pauvre sous l’escalier, le rôle de la grâce dans la conversion. Mais Gide ne se reconnaît que trop bien dans le Genès des premiers actes, haineux contre la secte qui lui a enlevé son meilleur ami, pour pouvoir apprécier la pièce… Ghéon devra attendre 1941 pour la monter à Paris.

Mais qu’importe, la création d’un théâtre populaire chrétien remplit désormais sa vie. 1922-1923, il écrit Le mort à cheval, Le dit de l’homme qui aurait vu Saint Nicolas où un franc-maçon n’a pas le beau rôle, Les aventures de Saint Gilles ou le Saint malgré lui qui est sa pièce préférée, Saint Maurice ou l’obéissance écrite à la demande d’un collège suisse, car sa réputation a rapidement franchi les frontières, Le Jeu de Notre-Dame dans la vallée des anges pour la Flandre, La Bergère au pays des loups en l’honneur de sainte Germaine de Pibrac, etc. Il met aussi sur scène les contes de Perrault. En 1923, c’est sa première pièce destinée à être jouée en plein air devant une foule nombreuse, La merveilleuse histoire du jeune Bernard de Menthon. Son théâtre, toujours très animé, pour un public de tous âges et de toute instruction, est varié  ; cependant il excelle dans la peinture du mystère de la nature et de la grâce, de la vocation religieuse, de l’amour humain authentifié et transfiguré par la grâce, du martyre. C’est un théâtre qui se veut enthousiasmant, ruisselant d’une joie évangélique. Il ne dédaigne pas la farce, comme dans Le miracle des pauvres Claires et de l’homme au képi brodé, contre les politiciens du Cartel des gauches qui renouent avec la politique anticléricale du début du siècle.

Henri Ghéon

Ainsi, en l’espace de trois années, il lance un mouvement de renouveau théâtral indubitable qui s’étend très vite en Suisse, en Belgique, en Hollande et au Canada. Ce succès impressionnant dans les milieux catholiques, cette activité débordante – il écrit aussi des articles de critique littéraire dans l’Action française – s’accompagnent de la douleur intime de l’abandon de ses anciens amis. Or, il semble bien que, quoique très entouré, il ne retrouva jamais de telles amitiés humaines. Un temps, il fut très lié à Jacques Maritain qui l’initie au thomisme, il écrit d’ailleurs Le triomphe de saint Thomas où il réussit le tour de force d’une synthèse du thomisme pour une scène populaire. Il devint tertiaire dominicain, et il fut fidèle jusqu’à sa mort à ses obligations. De ses relations avec l’Action française, surtout après l’excommunication, les biographies ou articles en notre possession n’en parlent pas… C’est plus simple  !

En 1924, avec l’aide de Copeau qui souffre de l’ostracisme de son ami à Paris avant d’en être lui même victime, il fonde les Compagnons de Notre-Dame, troupe d’une trentaine d’amateurs parisiens réunis par leur goût du théâtre mais aussi par un souci d’apostolat soutenu par un règlement de vie et de piété insolite dans des coulisses de théâtre. Ghéon la veut une troupe modèle à l’attention des metteurs en scène amateurs, de plus en plus nombreux à faire le voyage à Paris pour se mettre à son école. Elle fonctionna pendant cinq ans avec un enthousiasme inouï, il fallait cela pour surmonter des difficultés… insurmontables. Il était convenu qu’elle monterait trois ou quatre pièces de répertoire chrétien chaque année pour dix-huit représentations. C’est pour Les Compagnons qu’il écrivit notamment La vie profonde de saint François, Démos, esclave et roi, Il y eut deux enfants de Roi, sa pièce la plus parfaite qui fut inscrite au répertoire de la Comédie française, Le mystère du roi saint Louis, etc.

Les acteurs ne reçoivent aucun salaire, ils confectionnent eux-mêmes les décors et les costumes. La troupe ne dispose pas de théâtre attitré, elle répète dans une grande salle du Vieux-colombier prêtée par Copeau, et bien vite encombrée des décors et accessoires des pièces précédentes. Au matin de la représentation, elle s’installe dans le théâtre loué pour la circonstance. S’il en résulte de cocasses aventures, le jeu des acteurs, à géométrie variable selon la salle, manque souvent de perfection  ; le public n’en est pas gêné, mais la critique parisienne trouve toujours là de quoi étriller celui que, dix ans plus tôt, elle présentait comme le grand dramaturge de son temps.

Lorsque Copeau préfère vendre le Vieux-colombier pour aller s’installer en province avec son école d’art dramatique pour le succès que l’on sait, Les Compagnons de Notre-Dame changent de formule et deviennent Les Compagnons du Jeu. Ghéon cesse d’en assurer la direction au profit d’Henri Brochet. À un répertoire qui mobilisait pour chaque représentation l’ensemble de la troupe, on préfère des pièces ne nécessitant que cinq ou six acteurs. Pour eux, sur commande, Ghéon écrit des pièces magnifiques, citons Le Noël sur la place, Le chemin de croix qui, depuis, a été joué chaque année à l’Oratoire Saint-Joseph, Job, Suzanne et les vieillards, Isidore le fat, Monsieur Tchinn, le jaloux chinois, Judith en réponse à la Judith de Giraudoux, etc.

Pendant toutes les années 30, parallèlement à cette activité, il multiplie les représentations théâtrales en plein air. À ses yeux, c’est le vrai théâtre, un spectacle religieux inoubliable pour les spectateurs conduits à ne faire qu’une seule et même âme avec les acteurs et entre eux, par leur commune foi qu’exprime la pièce. Sa composition la plus célèbre fut Le mystère de la messe, qui fut joué en particulier à Québec sur les Plaines d’Abraham pour 125 000 spectateurs en cinq représentations. Mais il y eut aussi Le songe d’une nuit d’été en Vivarais, La complainte de Pranzini et de Thérèse de Lisieux, qui fut un des rares spectacles de Ghéon repris à Paris avec succès, Le grand pardon de Saint Jean-Baptiste à Chaumont, Les grandes heures de Reims, Les Prodiges de Notre-Dame de Verdun, L’appel des morts sur le parvis de la cathédrale de Senlis, Le mystère de l’Eucharistie ou la chair réhabilitée. En 1938, il passe plusieurs mois à Montréal pour aider le Père Legault qui vient de fonder les Compagnons de Saint-Laurent qui seront à l’origine du théâtre canadien francophone mais aussi anglophone. C’est pour eux qu’il écrit Le jeu de Saint Laurent au bord du Fleuve.

Au Canada avec le père Legault

Au Canada avec le père Legault et les Compagnons de Saint-Laurent

Il faudrait aussi parler du Ghéon musicologue, spécialiste de Mozart, du Ghéon hagiographe, et enfin du Ghéon romancier dont on parla à deux reprises pour le prix Goncourt, en particulier pour Le jeu de l’enfer et du Ciel, histoire d’une diligence de pèlerins pour Ars.

Henri-Gheon09Le déclenchement de la guerre ralentit quelque peu toute cette activité, il devient très difficile de monter des spectacles. Cependant, la Révolution nationale voulue par le Maréchal Pétain, crée le climat officiel favorable à l’art catholique de Ghéon. Ces années sont donc pour lui l’occasion d’encourager les troupes théâtrales en province  ; en même temps il essaie de percer le mur du silence à Paris. En 1941, Le Comédien et la grâce est un succès qui ne le console qu’à demi puisque cette pièce n’est pas vraiment son style. Enfin, lorsque en 1943 un célèbre metteur en scène suisse qui vient de découvrir son théâtre, lui propose de monter une de ses pièces pour la prochaine saison, il exulte  : «  C’est ma chance, je touche la chance de ma vie.  » Ils choisissent Le Saint malgré lui, sa pièce préférée. Méprisant les premiers signes du mal qui bientôt l’emportera, il se démène pour arriver à obtenir les permissions nécessaires des autorités allemandes, puis l’argent, enfin le matériel pour les décors et les costumes.

Cependant, à quinze jours de la représentation, il confie à une amie  : «  Dieu ne veut pas. Je ne dois pas réussir. La partie est perdue. (…) Mon âme a retrouvé toute la fraîcheur de sa conversion.  » La générale a lieu le 6 juin 1944, elle est interrompue pour cause de débarquement en Normandie. Le lendemain, au soir de la première, il écrit à cette même amie  : «  Il n’y a pas eu besoin de lever le rideau, le soir de la première représentation car personne n’a loué même une seule place.  » C’est l’échec, le plus massif, le plus total qu’on pouvait imaginer. Dans la nuit, seul dans son petit appartement, il est pris de violentes douleurs au point d’en hurler. Ses voisins arrivent à le faire transporter dans une clinique. Il y meurt, solitaire, six jours plus tard, le 13 juin, d’un cancer du foie qui s’était brusquement généralisé.

Ainsi s’achève la vie de Ghéon, au matin de la Libération dont les menées sanglantes vont commencer à épurer la France de sa foi catholique et de tout ce que à quoi Ghéon était revenu avec bonheur après vingt ans d’immoralité, de culte de l’Homme. On peut penser que la France revenant à sa Foi retrouvera l’œuvre de Ghéon, et que sonnera alors l’heure de la réussite.

frère Pierre de la Transfiguration
Renaissance Catholique n° 48, juin-juillet 1997

 Pour en savoir plus >