La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Paul Claudel

L’ILLUMINATION DE NOËL

Né en 1868 à Villeneuve-en-Tardenois, dans une famille indifférente aux choses de la foi, même si un oncle fut curé du village, le jeune Paul Claudel cessa toute pratique religieuse dès sa première communion.

Il se rappellera qu’en ces «  tristes années 80, jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature, était irréligieux… Renan régnait.  » Ce même Renan présidait à la distribution des prix du lycée Louis-le-Grand, en 1883, couronnant de ses mains deux brillants élèves, Léon Daudet et Paul Claudel.

Au sortir du lycée, Claudel suivit les cours de l’École des sciences politiques pour se préparer à une carrière diplomatique, tout en fréquentant les milieux littéraires. On le vit quelque temps chez Mallarmé, où se réunissait alors l’élite de la jeune génération symboliste. Il vivait dans l’immoralité, ayant complètement oublié la religion.

En juin 1886, «  une première lueur de vérité  » lui fut donnée par… Rimbaud, qui lui révéla le surnaturel  ! Claudel lut Illuminations, Une saison en enfer. Il écrira à Jacques Rivière  : «  Pour la première fois, ces livres ouvraient une fenêtre dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.  »

Inconsciemment poussé par la lecture de Rimbaud, Claudel se rendit à Notre-Dame le 25 décembre 1886, pour y chercher, dans les cérémonies catholiques, un excitant et la matière de quelques exercices décadents. Après avoir assisté, avec un plaisir médiocre, à la grand-messe, n’ayant rien de mieux à faire, il revint aux vêpres. Laissons-le raconter lui-même cette soudaine infusion de la grâce  :

Claudel«  J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie. Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus.

«  Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée, n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher.

«  J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable […].Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi. Il m’aime, il m’appelle.

«  Les larmes et les sanglots étaient venus… et le chant si tendre de l’Adesteajoutait encore à mon émotion. Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et presque d’horreur. Car mes convictions philosophiques étaient entières. Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient, je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti. Un être nouveau et formidable avec de terribles exigences pour le jeune homme et l’artiste que j’étais s’était révélé que je ne savais concilier avec rien de ce qui m’entourait.  »

Le soir même, dans cet état de désarroi complet, il se plongea dans la Bible, pour ne plus jamais en interrompre la lecture. Comment ne pas lui appliquer cet avertissement que Ghéon adressait à Gide  : «  Quel danger, quand on a trouvé la Parole, de devoir s’en remettre à soi-même pour l’interpréter. On ne lit pas saint Jean comme Platon, Sénèque ou Nietzsche.  »

LABORIEUSE CONVERSION

L’ «  homme rude, à la forte encolure, riche de sang, de muscles et de nerfs, l’homme massif aux passions véhémentes, l’artiste sensuel et primitif  », décrit par Henri Massis (Jugements, Plon, 1924, p. 268), ne se rendit pas sans combat. Pendant quatre ans, Claudel se défendit contre la grâce, résistant à adhérer au catholicisme, qui représentait tout ce qui «  était le plus répugnant à ses opinions et à ses goûts  ». Enfin, le 25 décembre 1890, il se confessa et rentra dans la communion de l’Église. «  Je n’aimais pas les prêtres. Je n’ai jamais éprouvé une horreur et une agonie pareilles à celles que j’ai subies le jour de ma première confession  », avouera-t-il à Jacques Rivière. (…)

Désormais, le nouveau converti allait s’appliquer à la dépossession de soi, tout en restant cet homme seul, tout occupé de se construire lui-même. (…)

Reçu premier au concours des Affaires étrangères, en 1890, Claudel mena une double carrière d’écrivain et de diplomate, nullement entravée par sa conversion. Il vit hors de France, passant des États-Unis au Japon, par la Chine, le Danemark et le Brésil. Il consacre ses loisirs à la poésie lyrique ou dramatique, se nourrissant de la Bible, en particulier des Prophètes, de la liturgie, des tragiques grecs, de Shakespeare et de Dante. Il leur emprunte leurs énigmes, et ses voyages lui fournissent l’occasion de dresser un inventaire du monde.

En 1900, éclata la deuxième grande crise de sa vie, qu’il exposera, sous forme dramatique, dans Partage de Midi. Composée en 1906 en édition confidentielle, l’œuvre ne sera publiée qu’en 1948, et remaniée pour être jouée au théâtre. Il évoquera également ce drame intime dans sa grande œuvre poétique, les Cinq Grandes Odes (1910) et dansLe Soulier de satin.

Vers la fin de son premier séjour en Chine, après une retraite à l’abbaye de Ligugé, le jeune diplomate voulut se faire moine bénédictin. Le Père abbé lui conseilla de repartir pour la Chine afin d’éprouver la solidité de sa vocation. Mésa, le héros de Partage de Midi, reflète l’état d’âme du dramaturge. Se croyant appelé par Dieu à la vocation religieuse, mais n’étant pas été agréé, (…) en un cri d’orgueil déçu, il se dit rejeté.

Sur le bateau qui le ramenait en Extrême-Orient, Claudel rencontra une femme mariée, une Polonaise, dont il s’éprit violemment. Il en fit le personnage de Ysé, de Partage de midi, la femme  : la tentation. Ce fut la plongée dans le péché. Après cinq ans de lutte cruelle, il renonça à cet amour interdit et il se maria.

Il s’attela alors à édifier une œuvre dramatique et lyrique qui, avec sa correspondance, en particulier ses lettres «  de direction  » à Jacques Rivière, marqua la jeune génération, lui laissant voir «  la première lueur de la vérité  ».

UNE FOI TOURMENTÉE

ClaudelLui-même restait un converti à la conscience inquiète, trouble. (…) Et gare à celui qui toucherait à son œuvre  ! et comme on lui rapportait certaines critiques de l’Otage, «  il faisait beau voir son indignation, il enrageait et les grands arbres du Saulchoir [où il passait quelques jours de retraite] furent les témoins de cette colère  », vilipendant l’incrédulité de ses détracteurs qui avaient osé parler de «  croyance naïve  ».

Sa véhémente défense le montre mal libéré des erreurs modernes, ignorant la tranquillité d’âme que procure le parfait accord de la foi et de la raison. «  Il est infiniment plus facile de ne pas croire que de croire, protestait-il.Le monde sensible nous presse de tous côtés  : il est simple de ne rien voir par-delà. Des instincts puissants nous commandent  : il est on ne peut plus commode d’y obéir. Un catholique, au contraire, vit dans un monde et dans une réalité où il se trouve obligé à un continuel effort.  » Il poursuit, affirmant que «  la force du christianisme, tout d’abord, c’est qu’il est un principe de contradiction  », dont les exigences «  nous obligent à un état permanent de mobilisation contre les passions, contre le doute facile  ». Cette guerre perpétuelle se veut la justification de son art très tourmenté, comme nous allons le voir.

Ministre plénipotentiaire à Rio, au Brésil, Paul Claudel ne connut pas la guerre en France. Sa mission fut marquée d’affaires d’argent et de café, pas trop transparentes. Nommé ambassadeur au Japon, en 1922, puis à Washington, il termina sa brillante carrière à Bruxelles. Mis à la retraite en 1936, il se fit élire au Conseil d’Administration de la Société Gnôme et Rhône. Parallèlement, il remaniait et développait son œuvre dramatique.

DE L’ODE AU MARÉCHAL À LA CHARGE CONTRE MAURRAS

Claudel

Paul Claudel

En 1940, il se réjouit de voir la France «  délivrée du joug du parti radical et anticatholique  », et en fit gloire au maréchal Pétain dans son Ode récitée lors d’une représentation de L’Annonce faite à Marie, à Vichy, le 9 mai 1941 (…).

Cela ne l’empêchait pas de trouver «  effroyables et honteuses  » les conditions d’armistice (Michèle Cointet, L’Église sous Vichy, Perrin, 1998, p. 9), tout en profitant des efforts du gouvernement de Vichy pour restaurer un théâtre de qualité. Il n’hésita pas à solliciter des subventions, à plusieurs reprises. C’est ainsi que, après avoir attendu vingt ans pour être jouée, la première représentation duSoulier de satin fut donnée à Paris, en 1943, devant le «  Tout-Boche de l’Occupation  », comme dit Maurras. Il fut aussi conférencier à l’École des cadres de la Révolution nationale, à Uriage. (…)

Alors que la Libération épurait la France de sa foi catholique, le poète accédait à l’apogée de sa gloire. Il oublia son Ode au Maréchal, et se tourna si bien vers le Général qu’il devint président des Amis du général de Gaulle. Plus grave  ! Il osa déposer au procès Maurras, portant une double accusation. La première était énorme  : le maître de l’Action française, pendant la guerre de 1914-1918, s’était comporté en mauvais citoyen et l’ennemi allait s’approvisionner chez lui de mensonges antifrançais. La seconde concernait l’attitude de Charles Maurras au cours de la dernière guerre  : Maurras avait dénoncé Claudel deux fois. Maurras eut beau réfuter cette accusation mensongère, elle pesa dans sa condamnation le 27 janvier 1945. Il fallut attendre 1949 pour qu’une mise au point, publiée dans le Figaro littéraire, expliquât que Claudel avait pris pour une double dénonciation à la Gestapo deux attaques de polémique littéraire parues dans l’Action française. Ce n’était qu’un «  quiproquo  » de Claudel sur le terme de «  dénonciation  ». (Maurras, Pujo, Pour réveiller le Grand Juge, la Seule France)

Néanmoins, Claudel avait très réellement, quant à lui, dénoncé Maurras au juge d’instruction, et il ne revint jamais sur ce faux témoignage. En prison, Maurras apprit que Claudel faisait de Judas un nationaliste, un positiviste «  froissé  » par la doctrine évangélique, qui n’avait pu «  perdre ses facultés de contrôle et de critique  ». Piqué au vif, Maurras saisit sa plume et récusa cette «  Promotion de Judas  », démontrant que le traître était un voleur, un avare et rien d’autre. (…)

Refusé à l’Académie en 1935, Claudel y fut élu triomphalement en 1946 par 24 voix sur 25. Non seulement il se vanta d’avoir fait rayer Maurras de l’Académie, mais encore il fut le seul académicien à ne pas se lever lorsqu’on annonça sous la Coupole la mort de Charles Maurras. Les démocrates-chrétiens sont des gens féroces  !

«  C’EST VRAI QUE J’AI RÉUSSI  !  »

ClaudelAcadémie française, grand-croix de la Légion d’honneur, joué à la Comédie-Française et au théâtre Marigny, entretiens à la radio lui offrant l’occasion de parler de lui-même  : honneurs et triomphes l’environnèrent. La France laïque et républicaine de l’après-Libération rendait un véritable culte à celui qu’elle célébrait comme le poète catholique officiel. (…)

Retiré dans son château de Brangues, en Dauphiné, le riche patriarche appliqua son génie visionnaire à commenter la Bible, plus en poète qu’en théologien, précisait-il. La série des Paul Claudel interrogele Cantique des cantiques, les Psaumes, etc., livra au grand public ses méditations.

Le 25 février 1955, alors que venait d’avoir lieu à la Comédie-Française la consécration officielle du poète-dramaturge, avec un gala de L’Annonce faite à Marie, en présence du président de la République, et que se préparait la création de La Ville au TNP, Claudel mourut à Paris. Après avoir reçu en toute lucidité, et avec piété, les sacrements de l’Église, il dit à ses proches  : «  Laissez-moi, laissez-moi mourir tranquillement… Je n’ai pas peur, ne me touchez pas.  »

Ses funérailles officielles eurent lieu à Notre-Dame le 1er mars, et son corps fut inhumé à Brangues, sous l’inscription qu’il avait lui-même composée  : Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel.

Comment juger un tel auteur  ? (…)

Qu’en est-il de sa religion, de son âme  ? Poser cette question, c’est chercher à cerner la vérité profonde de son art, le caractère véritablement catholique c’est-à-dire universel de son œuvre. Quant à son style, la question n’est même pas de savoir si Claudel est un auteur classique. Elle est de se demander s’il est compréhensible pour tout un chacun, ou non.

«  CE CLAUDEL N’A POINT DE VIE MYSTIQUE…  »

Claudel à la fin de sa vie.

Claudel à la fin de sa vie.

Pour répondre à la première question, pour «  sonder les reins et le cœur  » de Claudel, il suffit de nous reporter à un article de notre Père, analysant le livre “ Paul Claudel interroge le Cantique des cantiques ” parut en 1948.

À la lumière de cette critique établie par un prêtre, savant théologien et exégète, vrai mystique, interrogeons à notre tour l’œuvre de Claudel, en continuant l’exploration de son être.

«  Le vide de l’âme est la première purification de l’amour mystique  », observait notre Père, au regard de l’imagination trop capricieuse de Claudel.

Nous nous souvenons que conversion et naissance à la vie poétique furent pour celui-ci un seul et même don de Dieu. Il se réjouissait d’avoir banni les idoles en lui et autour de lui. (…) Cependant, il ne voulut jamais se délivrer de l’idole Rimbaud, qui demeura son seul maître, son véritable père spirituel, son inspirateur dans l’ordre religieux et philosophique  ! C’est stupéfiant  ! (…)

Il expliquait à Jacques Rivière  : Rimbaud eut «  une action que j’appellerai séminale et paternelle et qui me fait réellement croire qu’il y a une génération dans l’ordre des esprits comme dans celle des corps  ».

Loin de se vider de l’école littéraire du Symbolisme, il aima toujours ses outrances et baptisa même ses obscurités. Il se forgea, explique Lasserre, une fausse métaphysique, aventureuse et obscure, un mélange d’Aristote et de Mallarmé, qu’il mêla aux inspirations de sa foi catholique.

Voilà pour sa religion, très encombrée de beaucoup d’apports très extérieurs, très confus, très charnels, érigés en système et en méthode, et aggravés par son style de composition. Car voici notre second point  : la langue de Paul Claudel.

L’OBSCURITÉ ÉRIGÉE EN SYSTÈME

Ses poèmes lyriques, comme son théâtre, sont écrits dans une forme spéciale qui ne tient ni du vers français mesuré, ni de la prose traditionnelle. Claudel prétend écrire en vers libérés, constitués, comme une phrase musicale, de temps forts et de temps faibles laissés à la disposition du lecteur. (…)

Lasserre constate que cette forme est «  si éloignée de toutes nos habitudes françaises qu’elle a l’air d’une traduction de langue étrangère et que s’y accoutumer est bien dur  » (Les Chapelles littéraires, p. 5). (…) Mais Claudel se soucie fort peu que le lecteur ne puisse suivre, qu’il n’y comprenne rien. Au contraire, il s’en fait gloire.

Claudel«  Pour moi, tout est bon qui sert à m’exprimer  »  : les fautes de français, les idées qui s’entrecroisent à la Mallarmé, tout le morbide hérité de Rimbaud qui se traduit par une prédilection pour la brutalité, le tumulte, les morts violentes, les cadavres traînés sur la scène, bref toutes les formes de mauvais goût.

Le poète libère son verbe et ne sait pas se borner. C’est un intarissable flux, que Lasserre explique très bien  : «  Les héros claudéliens ne parlent pas seulement pour eux-mêmes. Ils parlent aussi pour M. Claudel. Il leur met dans la bouche ce que la situation peut leur inspirer et ce qu’il en pense lui-même, avec ses théories. L’effet en est curieux. On oublie sans cesse qui parle et on est obligé de retourner la feuille pour se le remémorer, jusqu’à ce qu’on finisse par se dire que cela n’a aucune importance.  » (ibid., p. 53-54)

L’œuvre de Claudel comprend la poésie lyrique et le théâtre  ; à vrai dire, son théâtre n’est qu’une explosion de lyrisme exaspéré, qui se moque de la psychologie comme de l’architecture classique.

«  Ces premiers drames sont d’un symbolisme aussi obscur et aussi emporté que lesOdes, et on ne les voit pas réalisés sur un théâtre devant un public  », reconnaît Mgr Calvet. Ils n’ont du drame que l’apparence dialoguée et restent indéchiffrables. Ils sont obscurs, bizarres, tourmentés, absurdes. Les événements successifs ne sont que des prétextes, des images. «  Les personnages aux noms étranges, continue Mgr Calvet, ne sont pas des êtres vivants, des êtres de chair et de sang, ce sont des abstractions qui vocifèrent dans une langue inconnue. Ils parlent tous le même langage sibyllin et on ne se préoccupe pas de savoir qui parle, attendu qu’ils ne disent rien qui puisse s’insérer dans la vie concrète  ; ils développent un thème lyrique dont l’auteur les a chargés  ; ce sont des voix criant dans le désert.  » (Mgr Calvet, Le Renouveau catholique dans la Littérature contemporaine, Lanore, 1927, p. 200) Tel est bien le cas de Tête d’Or, fable lugubre et macabre, d’une force sauvage, un vrai cauchemar.

Puisque Claudel consentait à être joué, il était inévitable qu’il finisse par tenir compte du public, qu’il rende son art acceptable à la scène. Il s’y appliqua avec l’Otage, l’Annonce faite à Marie, mais la part de chaos ne sera jamais absente. (…)

Devant les dominicains du Saulchoir, Claudel se dévoila lorsqu’il leur prêcha que le christianisme était, non pas un signe de contradiction, mais un principe de contradiction. (…)

Il va donc l’exploiter, l’inventer. Cela explique l’artifice de ses intrigues, en particulier dansL’otage, (…)L’Annonce faite à Marie, (…)Le soulier de Satin.(…)

Claudel se saisit des Saintes Écritures, des Mystères sacrés, de la liturgie et des prières de l’Église, il en sait le sens divin, mais il le détourne pour le réduire, le rabaisser à un niveau tout naturel, humain. Ensuite, le poète sanctifie, à sa manière à lui, selon sa mystique charnelle, l’événement, l’action, le personnage qu’il a créé. (…)

Le Point 11 de nos 150 Points semble écrit pour nous faire comprendre l’œuvre de Claudel  :

«  Cet humanisme, qui se dit volontiers postchrétien, naturalise le surnaturel, pour réduire nos dogmes, nos sacrements, nos liturgies à une mythologie, à un trésor de symboles profondément et seulement humains, manifestant la valeur suprême des choses charnelles, terrestres, humaines. Puis, par un mouvement complémentaire, il surnaturalise le naturel, exaltant les réalités du monde présent jusqu’à en faire l’absolu, le divin de l’histoire humaine, rejetant totalement de nos horizons le Christ, Dieu descendu du Ciel, et son Église, notre Mère qui nous reconduit sur ses traces vers ce Ciel où il est retourné.  »

ÊTRE CLAUDÉLIEN D’ABORD

Il nous faut bien reconnaître en conclusion que rarement art fut autant l’expression du caprice individuel de son auteur. Comment cette œuvre qui n’accepte aucune loi, aucune hiérarchie de valeurs, aucune contrainte peut-elle prétendre au titre de catholique et participer à notre héritage classique  ?

Sans même avoir connu Le Soulier de satin, Pierre Lasserre se demandait  : «  Parler de tout à tout moment et ne s’astreindre à aucun ordre de la pensée, cette verbosité torrentielle qui ne participe en rien à la puissance classique, ce didactisme perpétuel qui a l’air de s’adresser à des populations primitives, ces obscurités symboliques, mais cet irrécusable courant de poésie et de génie […], tout cet ensemble, chaos et rayons, offre-t-il quelque chose d’assimilable à la tradition de notre littérature  ?  » (Les Chapelles littéraires, p. 68-69)

Enfin, si nous reprenons la définition de Copeau  : «  Il n’y aura de théâtre nouveau qu’au moment où l’homme de la salle pourra murmurer les paroles de la scène, en même temps que lui, et du même cœur que lui  », l’échec de Claudel est patent. Cet art de communion où le théâtre se fait spectacle religieux, établissant ce lien essentiel entre les spectateurs et les acteurs, et tout autant entre le Ciel et la terre, en une même ferveur et même foi religieuse ou patriotique, c’est chez Ghéon que nous le trouvons, mais point chez Claudel.

En 1910, Claudel écrivait  : «  Il me sera doux quand je serai sur mon lit de mort de penser que mes livres n’ont pas ajouté à l’épouvantable somme de ténèbres, de doutes, d’impureté, qui afflige l’humanité, mais que ceux qui les lisent n’ont pu y trouver que des raisons de croire, de se réjouir et d’espérer.  » (Toi, qui es-tu  ? p. 102) En 1948, notre Père répondait que, contrairement à sa prétention, Claudel n’avait pu donner cette eau vive.

Cédons le dernier mot à Claudel lui-même, puisqu’il précisa en 1952, à propos du Soulier de satin que, pour entrer dans son drame, «  il n’y a aucun besoin d’être chrétien, il y a besoin simplement d’être claudélien  » (Pierre Brunel, Le Soulier de satin devant la critique, Minard, 1964, p. 101).

Laissons donc aux claudéliens passionnés l’amour de leur grand homme, mais refusons-lui le brevet de catholicisme exact et de classicisme.

“ CLAUDEL INTERROGE LE CANTIQUE DES CANTIQUES ”

La plus claudélienne des œuvres de Claudel nous arrive de Suisse (Paul Claudel interroge le Cantique des Cantiques, éd. Luf, Paris, 1948). Cinq cents pages denses sorties de la méditation prolongée de l’Écriture, «  du regard avec un ardent intérêt attaché par un poète de la terre sur un autre poème dont on lui dit que l’auteur est le Saint-Esprit  ». Avec une grâce charmante, Paul Claudel nous prévient que cette «  entreprise d’auto-édification  » ne prétend pas commenter sordidement les paroles divines pour oser pénétrer leur sens réel  ; il entend seulement inventer sur ces textes frémissants quelques variations que lui dictera l’inspiration intérieure de sa poétique dévotion. Et nous acceptons tout cela avec la même docilité que le Père Journet qui concède le “ nihil obstat ”. Œuvre poétique et religieuse, œuvre libre avant tout, œuvre claudélienne. Affranchie aussi des règles de la grammaire et du style, qu’importe après tout  !

Et d’abord, une telle résolution amène Claudel à renverser toutes les positions fortifiées de la «  critique  » rationaliste, de la science «  littéraliste  », entendez de la critique textuelle  ; applaudissons  ! Le Cantique Excellent n’était plus pour les petits esprits «  objectifs  » qu’un recueil salé de refrains de noces. Claudel, avec la critique la plus éclairée, retrouve au contraire dans ces pages brèves du “ Cantique des cantiques ”, la création d’un poète mystique incomparable, forgeant dans le langage de nos humaines amours, les chants de l’amour divin, de la miséricorde de l’Époux et de la conversion du Peuple élu et toujours aimé.

Dans sa préface, Claudel a posé au texte vénéré la plus juste et la plus profonde des questions. Avec lui nous avions envie d’apprendre de l’Inspiré l’amour divin qui purifie l’âme et la ramène à Dieu, comme autrefois Israël revenait réconciliée vers la Cité sainte…

Qu’a répondu le Cantique  ? Les premières pages de Claudel, pourtant de-ci de-là fort belles, nous égarent quelque peu  ; on a beau avoir pris son parti de ne point demander au texte son sens précis et divin, chacun se sent un peu perdu dans la prose étrangère du poète moderne qui se joue de la Parole sainte, en recherche la traduction française la plus obscure et la plus bizarre, pour s’échapper en folles considérations et étymologies fantaisistes dont la seule valeur est de sortir de l’imagination d’un grand poète…

Il nous a donné des exégètes savants une sainte horreur  ; notre âme, quelque peu attirée par l’étincelle religieuse, voulait suivre un chrétien de marque dans les secrets de sa vie dévote  ; rude métier pour le poète que de nous livrer ses méditations les plus intimes pour nous introduire en la contemplation et convertir de ses divertissements notre âme inconstante. Puisque Claudel se proposait comme guide, nous devions mettre en lui notre espérance. Hélas  !…

Claudel médite quelque part en France pendant les tristes années de la guerre et de la paix. Nous le devinons au récit de son voyage à Lyon pour aller se faire arracher une molaire, de son triomphe de Paris lors de la représentation duSoulier de satin; avec ses histoires, il nous attire en sa retraite, il nous invite à partager sa vie, ses chapelets, ses messes et ses chemins de Croix, et en tout cela nous confie les imaginations dont son ingéniosité est prodigue, qu’il note séance tenante  ; les liens se resserrent au cours des pages qui nous attachent à son personnage  ; s’estompe dans l’oubli la jeune communauté des rapatriés dont l’Inspiré nous chante l’espoir, le repentir et l’amour triomphant… il n’y a plus, malgré les citations nombreuses, cette douce lumière du printemps palestinien et du premier amour du Peuple élu pour son Dieu… Il y a seulement la ténébreuse méditation du vieux poète…

À la difficulté mystérieuse des textes – mais pourquoi cette affection pour le texte le plus lointain et le plus chargé d’erreur  ? – sont substituées icil’obscurité de l’esprit et la lourdeur du style claudélien. Nous avons maintenant, aux environs de la page 529, l’impression que tout est perdu, que notre attente a été trompée. Certes, il y a encore de très beaux passages, fulgurants, mais mon âme n’espère plus entendre quelque divine parole. Claudel interroge le “ Cantique des Cantiques ”, il ne lui laisse pas le temps de répondre  ! Il nous a exhortés  : «  Gardons-nous d’un pittoresque facile et superficiel.  » (215) Mais c’est pour mieux nous emprisonner dans l’extravagant de ses souvenirsde Tokyo et d’Amérique du Sud, du visage émouvant de sa sœur mourante ou de ses promenades dans les quartiers louches de Paris, à la recherche de l’Esprit divin… quand par hasard quelques pages nous rejettent dans la meilleure spiritualité, c’est encore Claudel qui apparaît seul   !

Mais voilà le dramatique  ! Ce Claudel qui parle cinq cents pages durant à propos du Cantique, ce Claudel n’a point de vie mystique pour dix pages… On regrette qu’un bon critique ne lui ait pas dit cela en son jeune temps. Point de conversation avec Dieu comme dans le Cantique, point de cris amoureux et de sanglots, point même d’une patiente délicate attente du sourire divin comme dans le “ Pastoureau ” ou la “ Vive Flamme ” ou le “ Cantique spirituel ” … Mais une métaphysique des mots et des nombres,quelque souvenir de la Kabbale ou de Zoar, puis des discours sur l’anatomie de ses personnages et tant d’autres choses pesantes

Un seul exemple  : Claudel préfère la version «  tes mamelles sont meilleures que le vin  », à celle qu’adoptent nos bons hébraïsants modernes  : «  ton amour est meilleur que le vin  ». Tout ceci pour disserter à cinq ou six reprises, longuement, sur les mamelles des femmes… Ailleurs, le ventre de l’épouse subit le même examen… alors qu’il apparaît de plus en plus assuré que l’auteur inspiré évoque par ces descriptions du corps de l’Épouse, le Pays tant aimé, cette Terre de Palestine chérie de Dieu comme l’homme sa femme  : regardez ce nombril, «  cratère que dessine un croissant  », le «  littéraliste  » nous évoque la blanche lumière de Jérusalem que détache du Negev alentour la profonde vallée ronde de la Géhenne et du Cédron. Oui, le «  vin n’y manque pas  », si étrange que cela paraisse à Claudel, car pour l’exilé amer, Jérusalem c’est le Temple avec le doux vin de la prière, des grandes émotions religieuses, des sacrifices de l’Alliance…

À tout instant, l’on espère revenir au sujet, l’unique sujet des mystiques, l’union à Dieu, et Claudel fait effort pour cela… On y aborde  : ici, à la page 318, sur le nombril, Claudel vient à parler du baptême et des sacrements… S’il continuait en ce sens, nous trouverions un enseignement religieux et, chose curieuse, le même que celui du bon littéraliste qui voit dans ce nombril centre du monde la source de la vie sacrale, cette Jérusalem où coule un vin maintenant répandu sur toute la terre… mais non, nous retombons dans la glossolalie sur l’ombilic «  indication de notre milieu  ». Ailleurs, à propos de figues, il faudra nous dire que leur pulpe ressemble aux seins des femmes, comme plus tard ceux-ci à des grappes de raisin  : «  pas de comparaison plus exacte quand on regarde une planche anatomique que je regrette de ne pouvoir produire ici  » (p. 388), dommage  !

Pourtant, aussitôt après, viennent de très belles pages sur l’Église, malheureusement interrompues par une longue dissertation, belle aussi mais d’un autre genre, sur le corps de la femme «  dans la plénitude royale de sa tentation  » (p. 377). Voilà tout Claudel  : il a bien vu la question à poser aux Écritures parce qu’il partage la vraie foi… mais l’Écriture ne lui a pas encore répondu parce qu’il a une imagination trop capricieuse et que le vide de l’âme est la première purification de l’amour mystique. L’on ne pouvait prendre en l’Écriture texte plus sublime, l’on ne pouvait que difficilement le salir, l’abîmer, le supplanter avec tant de bonne volonté et d’insouciance.

Claudel, je vous en veux d’avoir dépensé pour écouter un disque claudélien, tant d’argent et de temps, attendant une eau vive que vous ne pouviez donner… Je conseille à l’apprenti mystique qui entrera dans une librairie pour acquérir cet ouvrage d’en lire d’abord quelques pages au hasard  ; peut-être regrettera-t-il l’excessive prudence qui retient certains bons prêtres, exégètes de profession, de publier les remarquables découvertes qu’une patiente étude leur a révélées.

CLAUDE SEYSSEL,
10 février 1949.

Extraits deIl est ressuscité  ! n° 25, août 2004, p. 21-28

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