La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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ÉDITH STEIN
enfant d’Israël, martyre pour son peuple

I. DU JUDAÏSME AU CATHOLICISME

NÉE POUR LA GLOIRE

Édith à trois ans.

Édith à trois ans.

Née à Breslau, capitale de la Silésie, aujourd’hui Wroclaw en Pologne, le 12 octobre 1891, onzième et dernière d’une famille juive, dont quatre enfants sont morts en bas âge, Édith Stein n’avait pas deux ans lorsque son père, négociant en bois, mourut d’une insolation, au cours d’un voyage d’affaires. Sa mère Augusta, indépendante et fière, énergique et femme de tête, prit en main la direction du commerce et le fit prospérer tout en élevant elle-même ses sept enfants dans l’observance étroite de la Loi juive, avec ses jeûnes et ses fêtes, et son cérémonial rabbinique, pratiqué non seulement à la synagogue, mais encore à la maison. (…)

À l’école, Édith, remarquablement douée, dépassa bientôt ses camarades, toutes plus âgées qu’elle. Comme elle n’en tirait aucune vanité, et se montrait toujours disposée à rendre service aux plus faibles, tout le monde l’aimait. «  Dès ma jeunesse, je savais que la bonté vaut plus que l’intelligence  », écrira-t-elle.

À quatorze ans, elle interrompt soudain ses études, mais les reprend deux ans plus tard. Entre-temps  : «  J’ai perdu la foi de mon enfance […]et j’ai cessé de prier en toute conscience et de façon délibérée  », confesse-t-elle.

UNE PHILOSOPHE ASSOIFFÉE DE VÉRITÉ

Ses études secondaires achevées, elle entra à l’Université de Breslau et s’y spécialisa très vite dans la philosophie. (…)

Édith, jeune philosophe.

Édith, jeune philosophe.

Pour ne pas contrarier sa mère, elle l’accompagnait à la synagogue, sans conviction. Elle confessera être restée athée jusqu’à… la découverte de la phénoménologie d’Edmond Husserl, en vertu de laquelle «  connaître, c’est de nouveau recevoir et tenir sa loi des choses elles-mêmes, et non pas déterminer sa loi et l’imposer aux choses  ». Édith entre alors en philosophie comme on entre en religion. (…)

“ Phénoménologie ” est un mot savant pour dire une chose simple. Cette philosophie fut pour Édith Stein une délivrance du kantisme, qui faisait alors la loi en Allemagne, comme elle la fait aujourd’hui encore dans l’Université française. (…)

Les cours de Max Scheler ajoutaient à la phénoménologie de Husserl, pour lequel les questions de personne ne comptaient guère, l’étude des relations qui naissent de l’amour, de la haine, du repentir, et qui aboutissent à la connaissance des autres. (…)

Docteur en philosophie depuis 1916, sa soif de connaître le monde réel, la pousse à l’étude de la philosophie chrétienne médiévale et de la sagesse antique, c’est-à-dire de saint Augustin, de Duns Scot, de saint Thomas, de Platon et Aristote. (…)

Elle comprend tout de suite l’intérêt de la recherche d’Heidegger, l’existentialiste, comme «  un mouvement de réaction contre la tendance de Husserl à faire abstraction de l’existence et de tout ce qu’il y a de concret et de personnel  ». (…)

Husserl-Scheler-Reinach-Heidegger

Mais sa quête de savoir ne se trouvait pas apaisée. Résumant d’un mot cette période d’ardente recherche, Édith écrit  : «  La soif de vérité était ma seule prière.  »

C’est dire que le formalisme de son éducation juive avait déjà cédé toute la place, laissant son âme ouverte à l’invasion de la lumière du Christ.

CONVERTIE PAR LE MYSTÈRE DE LA CROIX

La conversion d’Édith Stein ressemble à celle d’Henri Ghéon. La guerre de 1914 vint interrompre les études. Édith se dévoua deux années au soin des blessés, dans l’hôpital autrichien de Mähren. Elle reçut la médaille de la Croix-Rouge. (…)

En 1914, Édith se présente à la Croix-Rouge

En 1914, Édith se présente à la Croix-Rouge, passe un examen d’aide-infirmière  ; envoyée sur le front des Carpates, elle travaille d’arrache-pied dans un hôpital militaire pour maladies contagieuses.

Au mois de novembre 1917, le professeur Adolf Reinach fut tué sur le front, dans les Flandres. Sa jeune veuve, Anna, fit appel à Édith pour l’aider à classer les écrits philosophiques de son mari, en vue d’une publication posthume. Sans hésiter, celle-ci quitta l’Université pour remplir ce devoir d’amitié. Ayant été témoin à Göttingen de l’intimité des époux, de leur bonheur, elle redoutait de trouver son amie comme écrasée par la douleur. Anna lui apparut transformée par l’épreuve. Ses traits délicats étaient empreints de la souffrance profonde qui la déchirait. Mais la force du Christ habitait son âme. La Croix avait pénétré au plus intime de son être, l’avait en même temps blessée et guérie. Le sacrifice, porté dans l’amour, unissait cette âme au Sauveur crucifié. Et de toute sa personne émanait un nouveau rayonnement  :

«  Ce fut ma première rencontre avec la Croix, avec cette force divine qu’elle confère à ceux qui la portent. Pour la première fois, l’Église, née de la Passion du Christ et victorieuse de la mort, m’apparut visiblement. Au moment même mon incrédulité céda, le judaïsme pâlit à mes yeux, tandis que la lumière du Christ se levait en mon cœur. La lumière du Christ saisie dans le mystère de la Croix. C’est la raison pour laquelle prenant l’Habit du Carmel je voulus ajouter à mon nom celui de la Croix…  » (…)

Devant l’attitude de son amie qui entra dans l’Église catholique après la mort de son mari, Édith, qui se disait athée, ne laissa rien paraître des sentiments qui l’agitaient, mais l’impression qu’elle reçut alors fut ineffaçable. (…)

En séjour dans le Palatinat chez les Conrad-Martius, ses amis protestants, Édith commença par les accompagner au temple pour le service du dimanche. Elle fit cette remarque  : «  Le Ciel est fermé chez les protestants, mais il est ouvert chez les catholiques.  » Un jour, elle prit un livre au hasard dans la bibliothèque, laVie de sainte Thérèse d’Avila par elle-même   :

«  Je commençai à le lire  ; aussitôt je fus captivée et ne pus m’arrêter avant de l’avoir achevé. Quand je fermai le livre, je me dis  : c’est la vérité.  »

Elle se mit alors à l’étude dupetit catéchisme, et quand elle pensa l’avoir suffisamment assimilé, elle se rendit à l’église catholique pour assister à la Messe  :

Le doyen Eugen Breitlig qui baptisa Édith Stein.

Le doyen Eugen Breitlig
qui baptisa Édith Stein.

«  Rien ne me demeura étranger, écrit-elle,et je suivis jusqu’au moindre détail des cérémonies. Un prêtre vénérable, Monsieur Breitlig, curé de Bergzabern, monta à l’autel et célébra la messe dans un grand recueillement. J’attendis la fin de son action de grâce pour le rejoindre au presbytère. Après un bref entretien, je lui demandai le baptême. Il me regarda fort surpris, me répondant qu’une certaine préparation était requise pour l’admission dans l’Église  :

Depuis combien de temps êtes-vous instruite dans la foi catholique, me dit-il,et par qui  ?

«  Pour toute réponse je ne sus que balbutier  : “ Je vous en prie, Révérend Père, interrogez-moi. ”  »

Il s’ensuivit une conversation prolongée, durant laquelle Édith fut examinée sur l’ensemble de la doctrine chrétienne. Rempli d’admiration pour le travail de la grâce que Dieu lui découvrait en cette âme, le prêtre accéda à son désir. Il convint de lui donner le baptême le 1er janvier 1922. L’heureuse catéchumène passa la veillée en prière, près du Tabernacle, et fut revêtue de la grâce divine au seuil de l’année nouvelle.

Édith avait voulu ajouter à son prénom celui de Thérèse pour marquer sa gratitude envers la sainte, celui d’Hedwige par affection pour sa marraine. (…)

Aussitôt baptisée, Édith fit sa Première Communion, et de ce jour l’Eucharistie devint son pain quotidien. (…)

«  MAMAN, JE SUIS DEVENUE CATHOLIQUE  !  »

Il restait cependant une démarche difficile à accomplir, devant laquelle le cœur d’Édith défaillait secrètement  : annoncer sa conversion à sa mère. (…) Elle alla droit au but, partit pour Breslau, se rendit à la demeure familiale et là, s’agenouillant près de sa mère et plongeant son regard dans le sien, elle murmura avec douceur et fermeté  : «  Maman, je suis devenue catholique.  »

La mère d'Édith Stein, née Augusta Courant.

La mère d’Édith Stein,
née Augusta Courant.

Alors cette mère héroïque, qui, des années durant, avait tenu tête à l’épreuve avec grandeur, menant de front l’éducation de sept enfants et la direction des affaires, cette femme forte sentit son courage l’abandonner, elle pleura. Édith ne s’y attendait pas. Jamais elle n’avait vu pleurer sa mère  ! Elle avait prévu des reproches, la violence, une rupture. Mais sa mère pleurait. Bientôt les larmes d’Édith se mêlèrent aux siennes. (…)

Édith demeura six mois dans sa famille, entourant sa mère de respect et de tendresse. Elle l’accompagnait à la synagogue, partageait ses jeûnes et se pliait en tout à l’horaire de sa vie quotidienne. Sa mère l’observait en silence. Elle confiait à une amie  : «  Je n’ai jamais vu quelqu’un prier comme Édith.  » Elle savait qu’il était vain de tenter de la reprendre. (…)

Édith Stein revit Husserl. «  […] Après chaque rencontre, tandis que la discussion s’avère impuissante, la pressante nécessité de l’holocauste personnel s’impose à moi.Que notre présente forme de vie soit plus ou moins bonne, dans le fond nous n’en savons rien. Ce dont nous sommes sûrs c’est d’être ici-bas, maintenant, pour faire notre salut et celui des âmes qui se trouvent attachées à la nôtre. Il n’y a pas de doute quant à cela…  »

C’est l’histoire de cet “ holocauste ” personnel qu’il nous faut maintenant raconter.

II. LA PRÉPARATION DE LA VICTIME

UN PROFESSEUR, MODÈLE DE SCIENCE ET DE CHARITÉ

Édith Stein avec ses élèves.

Édith Stein avec ses élèves.

De 1923 à 1931, une première période laborieuse s’écoule à Spire, à l’ombre du couvent des dominicaines enseignantes de Sainte-Madeleine. (…) Partageant leur vie pauvre et retirée… elle se plonge dans saint Thomas  ! Mais pas pour devenir “ thomiste  ”… Par la vigueur de sa pensée, elle va être amenée à prolonger saint Thomas, l’améliorer, le perfectionner avec les acquisitions modernes de la phénoménologie et de l’existentialisme. (…) Édith Stein ouvre ainsi une voie nouvelle  : celle d’une “ philosophie chrétienne ”, une philosophie totale qui embrasse aussi les vérités de la foi. (…)

Professeur d’allemand pour les classes supérieures du collège de jeunes filles, Édith préparait les élèves aux examens d’État et bientôt les jeunes religieuses à l’enseignement. «  Elle était pour nous un exemple lumineux  », écrit la supérieure. (…)

Édith «  avait le don de l’enseignement, écrit son amie sœur Aldegonde. Elle nous formait avec une patience illimitée, une bonté attentive et silencieuse. […]  »

«  Pour ce qui est de nos relations avec autrui, écrivait-elle,le besoin des âmes transcende tout règlement de vie. Car nos activités personnelles ne sont que des moyens qui tendent vers une fin, tandis que l’amour du prochain est la fin même, puisque Dieu est Amour.  » (…)

Elle donne des leçons de perfectionnement pour les jeunes enseignantes, tout en leur parlant de l’actualité politique et des grands problèmes sociaux de l’époque, chose complètement neuve alors. (…)

Le Père Przywara l’incite à traduire en langue allemande les Lettresde Newman, puis leDe Veritate de saint Thomas d’Aquin. Elle s’acquitta de l’une et de l’autre tâche à la perfection. (…)

Elle déploie alors une débordante activité de conférencière à travers toute l’Allemagne, avec un succès grandissant. Elle s’exprimait avec une assurance tranquille, sans un geste, d’une voix claire et distincte. (…) Elle captivait son auditoire. (…)

UNE ÂME D’ORAISON COMMUNIANT AU MYSTÈRE DE LA VIERGE DES DOULEURS

Édith SteinSes journées commencent à 5 heures le matin, pour s’achever vers 11 heures le soir. Elle communie chaque jour, récite le bréviaire. (…)

Parfois, elle veille la nuit entière près du Tabernacle et, le matin, elle reprend son travail sans effort apparent. «  Comment une telle nuit m’aurait-elle épuisée  !  » répond-elle un jour, dans un sourire, se dérobant ainsi aux explications. (…)

«  En la voyant chaque jour prier devant nous à la Messe, nous pressentions le mystère, la splendeur cachée d’une vie toute transformée par la foi.  » (…) À partir de 1928, elle se rendait, pour la Semaine sainte à l’abbaye de Beuron, située sur les bords du Danube, près de Sigmaringen. (…)

Sœur Aldegonde se souvient  : «  Comment oublier ce regard si grave, indiciblement douloureux, qu’elle jetait sur le Crucifié – le Roi des juifs – lorsqu’elle lisait à travers le déroulement des événements l’annonce d’une persécution raciale de plus en plus violente. Je l’entendis un jour qui murmurait  :

Édith Stein en 1931.

Édith Stein en 1931.

«  “ Ô combien mon peuple devra souffrir, avant qu’il ne se convertisse  ! ” Et une pensée me traversa l’esprit, rapide comme l’éclair  : Édith s’offre à Dieu pour la conversion d’Israël.  » (…)

Le 22 novembre 1931, elle donne une conférence devant un vaste auditoire catholique, à Heidelberg, sur sainte Élisabeth de Hongrie, «  un cœur brûlant, un cœur qui, par son amour fidèle, tendre et délicat, ravissait tous les cœurs. Un cœur qui débordait d’amour.  » Relu à la lumière des événements qui ont suivi, ce panégyrique apparaît comme un véritable récit autobiographique.

En 1932, elle quitte les dominicaines de Spire et devient maître de conférences à l’Institut scientifique de pédagogie de Münster. Pour peu de temps. En tant que “ non aryenne ”, elle est bientôt exclue de l’enseignement par les nazis. Elle donne son dernier cours le 25 février 1933.

III. VICTIME D’EXPIATION POUR LE SALUT DU PEUPLE JUIF

LA MONTAGNE DU CARMEL

En chemin vers Beuron, où elle se rend pour la Semaine sainte, elle fait une halte au carmel de Cologne le soir du premier vendredi du mois d’avril 1933  : «  Je m’adressais intérieurement au Seigneur, lui disant que je savais que c’était sa Croix à lui qui était imposée à notre peuple. La plupart des juifs ne reconnaissaient pas le Sauveur, mais n’incombait-il pas, à ceux qui comprenaient, de porter cette Croix  ? C’est ce que je désirais faire. Je lui demandais seulement de me montrer comment. Tandis que la cérémonie s’achevait dans la chapelle, je reçus la certitude intime que j’étais exaucée. J’ignorais cependant sous quel mode la Croix me serait donnée.  »

Carmel de Cologne

Carmel de Cologne

Nous sommes loin de la religion postconciliaire, qui ne parle plus de Croix ni de conversion des juifs, mais nous sommes au pied de la montagne escarpée, sommée d’une grande Croix montrée par Notre-Dame aux trois petits voyants de Fatima le 13 juillet 1917. Elle comprend que son peuple va souffrir de la malédiction qu’il a jadis appelée sur lui et sur ses enfants (Mt 27, 25). Aussi s’offre-t-elle en victime d’expiation à la Miséricorde de Dieu, afin que le Précieux Sang du Rédempteur asperge en effet son peuple, mais pour attirer sur lui la Miséricorde, afin que Dieu le prenne en pitié et le convertisse.

Elle a prévu de longue date l’ampleur qu’atteindrait la persécution des juifs. Elle remet à dom Walzer, le prieur de Beuron, un message pour le Saint-Père, pour l’avertir que les catholiques sont tout autant menacés que les juifs. Pie XI laissera cette lettre sans réponse. Il est trop occupé par sa politique  : cette année 1933, “ Année sainte ”, jubilé de la Rédemption, il signe un concordat avec Hitler  !

«  Soudain, il m’apparut clairement que la main du Seigneur s’abattait lourdement sur son peuple, et que la destinée de ce peuple devenait mon partage.  » (…)

Après un mois passé en “ regardante ”, son entrée fut fixée au 15 octobre, jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila.

Le plus dur fut d’annoncer la nouvelle à sa mère. (…)

«  Mon beau-frère Biberstein vint me trouver la veille de mon départ. Il ne pouvait me cacher son point de vue  : il n’arrivait pas à comprendre.Mon entrée au couvent, au moment précis où les juifs souffraient persécution, lui semblait causer une rupture entre notre peuple et moi. Le point de vue tout différent auquel je me plaçais lui échappait entièrement.  »

Comment aurait-il compris qu’Édith s’offrait en victime comme Jésus, pour le salut de son peuple  ? Cette idée n’était pas venue à la pensée de Bergson, par exemple, pourtant attiré par le catholicisme. Il n’avait pas voulu se convertir parce qu’il voulait rester fidèle à son peuple pendant la persécution. Résultat  : Bergson n’est pas mort catholique. Et donc, il n’a servi à rien, ni à personne. Tandis qu’Édith Stein pénétrait de plain-pied dans le mystère de la communion des saints  :

«  Qui entre au Carmel, écrivait-elle, n’est pas perdu pour les siens, bien au contraire, il leur profite, car c’est notre rôle de nous tenir devant Dieu pour tous.  » (…)

L’ÉPOUSE DE JÉSUS CRUCIFIÉ

Prise d'habit, le 15 avril 1934.

Prise d’habit, le 15 avril 1934.

Elle quittait un monde rempli d’amis et d’admirateurs, pour entrer dans le silence d’une vie cachée. Elle fut reçue par la communauté comme n’importe quelle autre postulante, la plupart des sœurs ignorant tout de son passé et de ses travaux. Personne ne songeait à admirer la nouvelle venue, qui s’était cependant gagné tous les cœurs par son amabilité rayonnante. (…)

Le dimanche 15 avril 1934, Édith Stein recevait le Saint Habit et le nom de sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix. Au jour de sa profession temporaire, le dimanche de Pâques, 21 avril 1935, la paix rayonnante de sœur Bénédicte frappa son entourage. L’une de ses collègues dans l’enseignement la revit  :

«  Son expression radieuse et son aspect de grande jeunesse demeurent pour moi un souvenir inoubliable. Elle semblait rajeunie de vingt ans et son bonheur me bouleversa… Cependant, comme je lui disais ma joie de la savoir à l’abri dans le secret du Carmel, elle me répondit vivement  : “ N’en croyez rien  ! On viendra sûrement me chercher jusqu’ici. En tout cas, je ne compte pas être épargnée. ”Il lui apparaissait clairement qu’elle aurait à souffrir pour son peuple, pour remplir sa mission de ramener les siens à la Maison.  » (…)

Le premier choc eut lieu à l’occasion du plébiscite organisé par Hitler le 20 avril 1938. Les amis du monastère et la majorité des carmélites étaient d’avis de s’abstenir aux élections  : quelques voix de plus ou de moins ne changeraient rien à l’état des choses et le meilleur parti leur semblait être celui de passer inaperçues, de se faire oublier.

Edith SteinMais sœur Bénédicte, habituellement si douce et soumise, adjura avec véhémence ses sœurs de voter contre Hitler, quelles que soient les conséquences d’une telle attitude pour la communauté et pour chacune d’entre elles.Elle leur représenta avec force que Hitler était l’ennemi de Dieu et entraînait l’Allemagne avec lui dans un abîme de mal. Elle parlait avec ardeur, violence presque, oubliant toute réserve. Cependant, la communauté restait hésitante sur le parti à prendre et le trouble régnait parmi les sœurs. (…)

9 novembre 1938. La synagogue de Cologne est incendiée, les juifs sont pillés et pourchassés sans merci de par la ville  ! Sœur Bénédicte parut comme interdite de douleur  : «  C’est l’ombre de la Croix qui s’étend sur mon peuple, dit-elle. Oh  ! s’il venait à se rendre à la raison  ! C’est l’accomplissement de la malédiction que mon peuple a appelée sur luiQue son sang soit sur nous et sur nos enfants », Mt 27, 25]. Caïn doit être châtié [sœur Thérèse-Bénédicte assimile les juifs tuant Jésus à Caïn tuant Abel ], mais malheur à celui qui portera la main sur Caïn  ! Aussi bien, si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois », Gn 4, 15.] Malheur à cette ville, à ce pays, à ces hommes, sur qui pèsera la vengeance divine pour tous les outrages qui seront commis envers les juifs.  »

Mais alors, demandera-t-on  : Qui donc obtiendra miséricorde  ? Les enfants de l’Église. (…)

Devant la crainte grandissante d’attirer des représailles sur sa communauté, sœur Thérèse-Bénédicte obtint de sa Mère prieure d’être envoyée au carmel d’Echt, en Hollande, où elle fut accueillie à bras ouverts le soir du 31 décembre 1938  : «  Ses traits étaient empreints de gravité et de douleur, dirent les sœurs,mais nous avons été conquises d’emblée par sa délicatesse et son grand cœur.  » Sa sœur Rose, qui avait attendu la mort de madame Stein pour demander le baptême à son tour, l’y rejoignit durant l’été 1940. (…)

LA PERSÉCUTION DES CATHOLIQUES

Avec la guerre se déchaîna la persécution contre les catholiques, prévue par Édith Stein dès 1933. (…)

Dernière photo d'Édith Stein à Echt.

Dernière photo
d’Édith Stein à Echt.

Pénétrée du conseil de Notre-Seigneur  : «  Lorsqu’on vous poursuivra dans cette ville, fuyez dans une autre  » (Mt 10, 23), elle tenta de fuir au carmel de Pâquier, en Suisse, avec Rose sa sœur. Les supérieures entreprirent les démarches administratives, réglementaires  ! qui éveillèrent l’attention de la Gestapo. Convoquée dans ses bureaux à Maastricht, elle répondit au «  Heil Hitler  !  » du fonctionnaire par un sonore «  Laudetur Jesus Christus  !   » à la stupéfaction des policiers. (…)

L’année 1942 marque le début des déportations massives vers l’Est. Les évêques catholiques et les ministres protestants rédigent une Lettre pastorale commune qui est lue en chaire le dimanche 26 juillet. (…)

La réaction des nazis fut immédiate  : ils arrêtèrent tous les prêtres, religieux et religieuses d’origine juive. Le 2 août, à 17 heures, les deux sœurs Stein étaient emmenées par la Gestapo  :

«  Viens  ! nous allons pour notre peuple  », murmura sœur Thérèse-Bénédicte à Rose.

Plus tard, lorsque le religieux chargé de l’enquête canonique publia la relation historique des faits, il pouvait conclure  : «  Après avoir entendu les explications du commissaire Schmidt, on peut estimer que les religieux et les religieuses ainsi appréhendés sont morts en témoins de la foi. Leur arrestation s’est faite en haine de la parole de nos évêques. Ce sont donc les évêques et l’Église qui étaient visés et atteints par la déportation des religieux et catholiques d’origine juive.  »

LA HAINE DES NAZIS POUR LES JUIFS CATHOLIQUES

Les religieuses du petit carmel d’Echt étaient en proie à l’angoisse, dans l’attente de nouvelles, lorsque, le 5 août, deux messages télégraphiques, identiques en leurs termes, parvenaient à leur couvent et à celui des ursulines de Venlo. Ils provenaient du village de Westerbork, situé au nord de la Hollande. Ils émanaient de la municipalité et demandaient au nom des absentes des vêtements chauds, des couvertures et des médicaments. (…)

Deux jeunes gens d’Echt acceptèrent de porter ce colis ainsi que le courrier du carmel. Ils ont raconté leur visite au camp des déportés  :

«  […]C’était le 6 août.

«  Le camp, composé de milliers de baraques, est situé à quelque cinq kilomètres de la gare.[…] À notre requête, les officiers de service ont envoyé un petit gamin juif vers la baraque où se trouvaient sœur Bénédicte et mademoiselle Rose. Après quelques instants d’attente anxieuse, nous avons vu se soulever le large portail de barbelés, et nous avons aperçuau loin l’Habit brun et le voile noir de sœur Bénédicte,que Rose accompagnait. […]

«  La rencontre fut aussi poignante que joyeuse. Nous nous sommes serré la main et l’émotion était si vive que les mots avaient peine à sortir du gosier. Nous avons remis à sœur Bénédicte tout ce dont nous étions chargés  ; elle semblait très contente. Elle se réjouit particulièrement des messages des sœurs et de la pensée que celles-ci priaient pour elle.

«  Tous les textes écrits, et aussi la lettre de la Mère prieure, lui furent remis cachetés, par l’entremise de la police hollandaise. Sœur Bénédicte raconta qu’elle avait retrouvé des parents et connaissances dans le camp… Elle décrivit le voyage qui s’était déroulé sans incident jusqu’à l’arrivée à Amersfoort. À partir de cette étape les prisonniers avaient subi toutes sortes de vexations puis ils avaient été poussés à coups de crosse par les soldats S. S. dans les dortoirs et enfermés sans avoir pu se restaurer. Cependant lesjuifs non catholiquesavaient reçu quelque nourriture. Dès le matin suivant, le transport était reparti pour Westerbork. C’est de là que les prisonniers purent envoyer des télégrammes, par l’intermédiaire du“ conseiller juif ” chargé de leur venir en aide. Ce conseiller était très bon, surtout pour lesjuifs-catholiques.Mais, par ordre des autorités allemandes, lescatholiques-juifsformaient une catégorie à part, parquée dans une baraque, et pour laquelle il était strictement interdit au conseiller d’intervenir.

«  Ce récit, sœur Bénédicte le faisait dans le calme et le recueillement. Ses yeux brillaient du mystérieux éclat de la sainteté. À voix basse, posément, elle racontait les sévices encourus autour d’elle, omettant tout ce qui la concernait personnellement.

«  Elle désirait avant tout que les sœurs du Carmel sachent qu’elle portait encore son Habit, et que c’était son intention et celle des autres religieuses – elles étaient environ une dizaine – de le conserver jusqu’au bout.

«  Elle dit que les autres détenus se réjouissaient de compter parmi eux des prêtres et des religieuses. Ceux-ci étaient devenus le soutien et l’espoir de ces pauvres gens, qui s’attendaient au pire. Pour sa part, elle se déclarait heureuse de pouvoir donner aux autres la consolation d’une prière ou d’une parole. Sa foi profonde transformait l’atmosphère, autour d’elle naissait comme une zone de grâce et de paix.  » (…)

Le passage suivant, du rapport des envoyés de Venlo, nous livre ces quelques traits complémentaires  :

«  […] Comme nous prenions congé les uns des autres, l’émotion nous gagna et les mots nous firent défaut. Le petit groupe s’en alla vers les baraquements, chacun des prisonniers se retournant à plusieurs reprises pour faire des signes d’adieu. Seule, la sœur Bénédicte s’en fut sans tourner la tête, marchant d’un pas égal, toute paisible et recueillie…  » (…)

UNE VIERGE DES DOULEURS, ANGE DE CONSOLATION

De la bouche d’un commerçant juif de Cologne, chargé de surveiller les détenus de Westerbork, et qui échappa avec sa femme à la déportation, nous tenons ce témoignage  :

«  … Parmi les prisonniers qui sont arrivés le 5 août au camp – de Westerbork -, sœur Bénédicte tranchait nettement sur l’ensemble par son comportement paisible et son attitude calme. Les cris, les plaintes, l’état de surexcitation angoissée des nouveaux venus étaient indescriptibles  !

«  Sœur Bénédicte allait parmi les femmes comme un ange de consolation, apaisant les unes, soignant les autres. Beaucoup de mères paraissaient tombées dans une sorte de prostration, voisine de la folie  ; elles restaient là à gémir, comme hébétées, délaissant leurs enfants. Sœur Bénédicte s’occupa des petits enfants, elle les lava, les peigna, leur procura la nourriture et les soins indispensables. Aussi longtemps qu’elle fut dans le camp, elle dispensa autour d’elle une aide si charitable qu’on en demeure tout bouleversé.  » (…)

Cette halte à Westerbork semble avoir duré du mercredi matin 5 août, jusque dans la nuit du 6 au 7. Le camp comptait mille deux cents juifs catholiques au total, parmi lesquels dix à quinze religieux. Environ un millier furent déportés, avec sœur Bénédicte, la même nuit. (…)

Le 6 août, elle écrit une dernière fois à la communauté d’Echt  : «  C’est demain que part le premier transport vers la Silésie ou la Tchécoslovaquie […]. J’aimerais aussi avoir le fascicule suivant de notre bréviaire (jusqu’à présent, j’ai pu prier magnifiquement), nos pièces d’identité et nos cartes de pain. Mille mercis et salut à toutes  !  »

Le 7 août, sœur Thérèse-Bénédicte est entassée avec un millier de «  juifs catholiques  » dans un train qui va vers l’Est mais dont la destination est inconnue. Dans la nuit, ce train fait une longue halte dans sa ville natale de Breslau, où des témoins peuvent communiquer avec elle. Puis, on ne l’a plus revue.

LE VRAI MARTYRE DE SŒUR THÉRÈSE-BÉNÉDICTE DE LA CROIX

La mort de sœur Thérèse-Bénédicte demeura longtemps enveloppée de mystère. Pourtant il est bien avéré qu’elle mourut en camp de concentration le 9 août 1942. (…)

Les religieuses détenues s’étaient groupées  : quelques trappistines, une dominicaine et la carmélite, formant une petite communauté dont la charge fut spontanément confiée à sœur Bénédicte. Celle-ci semble avoir exercé un réel ascendant sur les autres par la force de son silence profond.

Une mère de famille, qui échappa à la mort, fut bouleversée par l’attitude de sœur Bénédicte.

«  Ce qui la distinguait des autres religieuses, écrit-elle, c’était son silence. J’ai eu l’impression qu’elle était triste jusqu’au fond de l’âme  ; mais non pas angoissée. Je ne sais comment dire, mais le poids de sa douleur semblait immense, écrasant, si bien que, lorsqu’elle souriait, ce sourire venait d’une telle profondeur de souffrance qu’il faisait mal. Elle parlait à peine, et regardait souvent sa sœur Rose avec une indicible expression de tristesse. Sans doute prévoyait-elle leur sort à toutes.Elle était la seule qui, ayant fui l’Allemagne, pressentait le pire,tandis que les trappistines nourrissaient encore des illusions, parlant entre elles de possibilités d’apostolat.

«  … Oui, je crois bien qu’elle mesurait par avance la souffrance qui les attendait, non pas la sienne – elle était trop calme pour cela, et je dirais même  : par trop calme  ! – mais celle des autres. Toute son attitude, quand je la revois en esprit, assise dans cette baraque, éveille en moi une seule pensée  : celle d’une Vierge des Douleurs, unePietà sans le Christ…  »

De fait, comme la Sainte Vierge, Édith Stein appartient par la chair et par le sang à ce peuple juif dont elle a pratiqué toutes les observances rabbiniques, accompagnant encore sa mère à la synagogue après sa conversion au catholicisme. Mais la chair ne sert de rien sauf… de victime pour le sacrifice, d’hostie pour le martyre auquel sœur Thérèse-Bénédicte s’est offerte en communion au Cœur eucharistique de Jésus et de Marie, pour que son peuple comprenne, ouvre les yeux et se convertisse. Alors, l’Église revenant elle-même à l’Évangile de Jésus-Christ, le Père pourra faire miséricorde à tous, et porter remède à toutes les rivalités, contestations, guerres civiles, raciales, ethniques, religieuses qui dévorent le monde, et renaîtra la Chrétienté.

frère Bruno de Jésus
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 9, avril 2003, p. 3-16

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