La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

L’Être dans le monde

LIBÉRONS-NOUS D’ARISTOTE,
LA MÉTAPHYSIQUE, C’EST AUTRE CHOSE  !

Adam et ÈveIl est dur d’être parricide. Amicus Aristoteles, magis amica Veritas… Il a fait le coup à Platon, osons donc le lui faire à lui  ! Aristote est un naturaliste et, plus généralement, un physicien. Les livres conservés de lui qui vont au-delà, et qui abordent le domaine de l’ontologie ou science de l’être, ont reçu fortuitement le nom de métaphysiques pour la raison prosaïque qu’ils venaient à la suite,après les autres, de simple physique. De fait, ces livres ne faisaient que prolonger le système, dans la même perspective limitée et le même étroit intérêt que les précédents, à savoir la connaissance des mécanismes généraux des êtres naturels.

Saint Thomas s’en est évadé, en posant l’existence comme l’objet propre d’une autre intuition, complémentaire mais plus vaste que celle des essences. Malheureusement, effrayé de son audace, (…) saint Thomas a aussitôt rattaché sa métaphysique nouvelle à l’ancienne physique, reconstituant artificiellement l’être total en mettant bout à bout l’essence aristotélicienne, pensée éternellement par Dieu, et l’existence singulière, créée aussi par Lui, pour elle, dans le temps et dans le monde.

Heureusement qu’embarrassé par le problème des esprits purs et de leur individualisation, il a eu, comme nous l’avons rappelé, l’audace de postuler, en pur métaphysicien cette fois, cette «  limitation de l’existence par en haut   », qui rend à Dieu la pleine initiative et l’œuvre totale de la création du monde, hors du contrôle abusif des physiciens et naturalistes  !

LA CONNAISSANCE SUPRÊME EST TRANSPHYSIQUE

Renouvelons ce geste d’une si remarquable audace. Échappons donc, mais cette fois totalement  ! à cette prison du langage et des conceptions physiques. Haussons-nous au niveau de l’intuition existentielle et de l’abstraction… transphysique qui en est le plus pur déploiement. Et concevons, comme le souhaitait notre maître, J. de Finance, et comme le tentait nerveusement Laberthonnière, Dieu créant les êtres du monde, celui-ci, celui-là, tous. Et par conséquent, Dieu créant cet univers nôtre et toutes ses parties, la totalité de cette histoire en chacun de ses chaînons et maillons, en long et en large, dans le temps et l’espace. (…)

Voici un exemple. Je vais vous choquer encore  ! JE SUIS crée Misou, le chat de la maison. Il le crée dans le monde avec lequel cet animal entretient certains rapports vitaux qui l’identifient, qui le situent, qui le déterminent et le valorisent en tout lui-même, mais oui, parfaitement  ! Dieu veut Misou, qu’il connaît directement, intuitivement, tel qu’il est dans la maison, dans le monde. Cette divine sollicitude soulève deux questions  :

JE SUIS pense-t-il d’abord Misou, l’individu singulier, et tous les autres individus de la création chacun pour soi  ; et ensuite, comme indirectement, le monde, l’ensemble harmonieux qu’ils constituent  ? Ou bien veut-il d’abord et directement l’univers  ; et conséquemment, pour le remplir, tout ce qu’il faut d’êtres concrets, entre autres ce Misou, chat quelconque, n’ayant d’autre importance que d’être une partie dans le Tout  ?

JE SUIS distingue-t-il chaque être concret dans le monde par sa nature, le classant d’emblée à un certain degré de perfection essentielle, immuable, ou par sa situation dans le monde, lui accordant une certaine valeur fortuite, selon l’importance de ses relations à l’univers et de son service de l’ensemble  ? Misou, comme digne représentant de l’espèce chat   ?oucomme important personnage de la maison  ? Les deux à la fois  ? Mais quoi d’abord  ?

L’ANTINOMIE DU TOUT ET DE LA PARTIE

LA RELATION DE CRÉATION EST UN MYSTÈRE

La difficulté vient de ce que la relation de création échappe, par l’un de ses termes, et non le moindre  ! à toute connaissance expérimentale. De cette flèche, nous voyons la cible et non l’archer ni son lancer. Nous connaissons, de l’action créatrice, ce qui est de notre univers, nous en ignorons ce qui est de Dieu. Ce n’est pas une raison suffisante pour nier, avec Kant, que nous puissions en affirmer et en connaître rationnellement le fait, et nous en faire même quelque idée. Mais c’est une raison sérieuse pour retenir nos imaginations et ne pas aligner cette relation majeure, transphysique   ! sur les autres relations, beaucoup mieux connues de nous parce qu’elles tombent de bout en bout sous le regard de notre connaissance physique. (…)

Mais quand Dieu crée , comment saisir et dire cette relation de l’Inconnu au connu, de l’Être infini, dans son existence éternelle, à l’être limité, historique, qui commence d’être précisément au terme de cette relation qui le constitue  ? JE SUIS, dans cette action, n’a pas de matière, de partenaire, d’interlocuteur, à marquer de son empreinte. L’être créé est tout entier son but, le terme de son opération. Alors, comme c’est difficile, nous trichons. Nous faisons comme si Dieu avait déjà quelque chose sous la main  : le néant,comme une grande malle noire d’où il tirerait les choses. Plus savamment  : un monde céleste d’idées pures, d’univers possibles parmi lesquels il choisirait le plus parfait, ou peut-être seulement celui de son bon plaisir, auquel il donnerait l’existence  ! Ou encore, vieille représentation chère aux anciens âges  : une terre malléable comme cette argile humide et rouge que la main du potier sur son tour façonne sensuellement. Dieu, comme «  démiurge  », façonnant la terre  ! Toutes ces représentations sont fausses, évidemment, et trompeuses. Elles suggèrent invinciblement l’idée que Dieu dans son œuvre créatrice modèle un fond d’être préexistant. Et alors, retenez ce détail  : Ou bien il agit sur une masse informe pour la diviser en parties, ou bien il assemble des poussières infimes pour les agencer et unir en un corps organisé.

Il vaut mieux dire les choses difficilement que de les dire mal en usant de fausses clartés. La vérité est que Dieu ne crée point à partir de quelque réalité antérieure, soit des idées qu’il aurait à concrétiser, soit une matière qu’il aurait à modeler.

Pour en finir une bonne fois avec l’idéalisme, sachons qu’il crée le concret, dans toutes ses structures que détaille la raison humaine, genres, différences spécifiques, caractères individuants, qu’il le crée en un seul acte parfaitement simple, effet de sa pure et totale intuition créatrice. (…) JE SUIS crée le monde avec tous ses individus singuliers, et ceux-ci dans toutes leurs relations, en un seul acte de pensée et de volonté.

Et pour en finir avec le matérialisme, disons également que Dieu ne prépare pas d’abord une grande mélasse appelée Matière, pour en tirer des êtres aux formes variées. Il crée d’un seul coup l’individu concret total, tel qu’il est, tel que nous le voyons  ; il crée d’un seul mouvement, sans succession et sans reprise, le monde et tout ce qu’il contient.

Cela posé, dans la pensée divine, dans l’intuition créatrice d’où procède immédiatement la relation constituant l’être, les êtres créés, l’individu est-il premier et, par suite, le plus important, le plus significatif, le plus expressif de Dieu, ou est-ce le monde dans son ensemble  ?

La réponse est capitale et commande toute la suite de la sagesse humaine. Car, à la fin, il en résultera pour conséquence morale que l’individu sera pour le monde, ou le monde pour l’individu, selon que la métaphysique aura choisi l’une ou l’autre thèse, moniste ou solipsiste. (…)

Comment sortir de cette antinomie  ? La philosophie païenne ne nous est ici d’aucun secours parce qu’en l’absence de toute idée de création, elle oscille perpétuellement entre les deux solutions extrêmes… et exclusives  : du naturalisme des physiciens, qui découpent résolument le monde en substances étrangères les unes aux autres, comme les îles sur la mer, le cyprès dans le ciel, le lionceau dans la forêt, et du monisme des aèdes et des prêtres qui chantent le monde comme une coulée incandescente se diversifiant en mille braises et étincelles du même «  feu de Zeus  » dont elles ne seraient que les apparitions fugitives, avant de retourner se perdre dans son unique foyer. (…)

Le paradoxe est que les plus grands esprits ont refusé de choisir et sont passés eux-mêmes, successivement, de l’une à l’autre vision sans vouloir s’avouer qu’elles étaient inconciliables. Ainsi d’Aristote et de saint Thomas. (…)

Il faut donc démontrer maintenant aux uns et aux autres qu’il y a des communautés, des totalités, une totalité universelle, réelles, naturelles, physiques, ontologiques, sans pour autant être substantielles. Mais cela ni Aristote ni saint Thomas, et moins encore leurs successeurs ne pouvaient le concevoir, ne connaissant que des substances autonomes aux relations mutuelles accidentelles, insignifiantes, nulles. Il faut donc reprendre ce problème de la totalité et de ses parties à la base, hors de l’aristotélisme, et découvrir quelles relations profondes existent de la partie au tout, des individus au monde, relations transphysiques, relations si profondes qu’elles constituent dès l’origine tous les êtres créés comme les parties de l’univers, n’ayant de plus haute distinction, valeur et dignité que de jouer précisément dans la symphonie universelle leur partie.

QUAND DIEU FAIT DE CHACUN UNE PARTIE DU TOUT

QU’EST-CE POUR DIEU DE DISTINGUER SES CRÉATURES  ?

(…) L’affirmation principale, qui résulte de notre intuition existentielle, est celle-ci  : JE SUIS a de toute son œuvre une intuition créatrice simple, totale et immédiate. Non pas idéale mais concrète. C’est la saisie, dans l’acte créateur même, de l’œuvre créée. C’est ainsi une relation pure et simple de Dieu à sa création, du Dieu Un à sa création, une et multiple, à la Totalité universelle donc, à chacune et à toutes ses parties. Nous sommes obligés de dire qu’à première vue, une telle relation nous est impénétrable. Est-ce d’abord une relation constituant le monde, et ensuite,j’entends d’une succession ontologique traduite en langage humain successif , des relations constituant les individus  ? Ou au contraire, sont-ce d’abord des relations aux êtres multiples, formant par ailleurs, par après, un ensemble cohérent, harmonieux, comme dans une expression seconde de la Sagesse créatrice  ? Comment marquer ici la division et l’indivision des êtres, et fixer leur frontière  ?

LA DISTINCTION SE FAIT PAR LA VALEUR

On ne sortira de l’antinomie de l’un et du multiple qu’en ouvrant une voie résolument nouvelle, qui les concilie au lieu de les opposer. Qu’est-ce qui pourrait donc exprimer d’autant mieux la singularité des individus concrets que cela les relativiserait, les… fonctionnariserait comme les parties du Tout, éléments constituants de l’Un  ?

Je crois l’avoir trouvé  : c’est la valeur. Et voici comment je pense le démontrer  :

1. Tout être en tant qu’être est bon, c’est un principe métaphysique fondamental. «  Ens et bonum convertuntur   ». Sous cette raison du bien, de la bonté, les êtres ne se distinguent pas, la relation créatrice est indifférenciée  ; c’est comme un torrent de bonté divine créant le monde total. «  Et Dieu vit que cela était bon.  » (Gn 1) Tout est bon. La totalité du monde existe et cette existence est totalement bonne, sans aucune distinction de parties.

2. Tout être, en tant qu’être de la nature, en tant que participant à une certaine essenceoumanière d’être, à une espèce identique en eux tous, possède un certain degré de perfection, égal en eux tous, plus ou moins différent de celui des autres groupes, mesuré précisément par la qualité plus ou moins élevée de leurs structures et de leurs activités spécifiques. Dans la distinction des créatures, il est donc nécessaire de tenir compte des natures ou essences reconnues par la science et canonisées par la philosophie d’Aristote. S’il est vrai que Dieu n’a pas créé les essences à part et avant les êtres concrets, il est sûr qu’il a créé ceux-ci selon les diverses essences ou natures qui leur fixent leur degré de perfection. Nous devons considérer ces essences, non comme la fin de la création des êtres, mais comme le moyen de leur distinction fondamentale et de leur harmonie substantielle.

3. Enfin, tout être, en tant qu’individu particulier, résulte nécessairement d’une ultime distinction, d’une certaine valeur,voire d’un certain appel ou d’un certain mérite, reçus d’emblée avec l’existence, ou à recevoir et acquérir, qui seuls justifient sa foncière singularité par autre chose de plus profond, de plus constant, de plus propre à chacun qu’une multitude d’accidents insignifiants. Or telle est précisément cette réalité objective, ontologique, transphysique, et d’ailleurs éminemment relationnelle, que nous cernons très précisément sous le nom de valeur, entendu dans sa pleine acception moderne. (…)

LA VALEUR EST UNE DISTINCTION OBJECTIVE COMME SYNTHÈSE
DES RELATIONS DE CHAQUE ÊTRE SINGULIER À LA TOTALITÉ UNIVERSELLE

Pourtant, la science économique moderne aurait dû éclairer les philosophes sur le caractère rigoureusement objectif et sur l’importance tout à fait primordiale de la valeur des choses. Je dois dire que j’en ai reçu, pour ma part, une lumière décisive et comme un éblouissement merveilleux et aveuglant, me donnant la révélation du divin. Quand j’eus compris qu’une goutte d’eau tombant du ciel modifie la valeur de chacune des gouttes d’eau remplissant les puits, ou pénétrant les sillons, ou envahissant nos caves, ou atteignant le premier étage  ! Quand j’eus compris que tout camion flambant neuf, sortant de l’usine, atteint mystérieusement mais réellement tous les camions en circulation dans le monde, en modifiant leur valeur marchande, et tant pis pour eux  ! comme un autre envoyé à la ferraille, leur rend un peu de leur valeur perdue  ! Et que chaque SS 20 nouveau, tous les cinq jours, installé sur les frontières de l’URSS modifie l’équilibre du monde…  ! Quand j’eus compris qu’un bébé arrivant dans une famille «  change tout   »… (et quand je me suis souvenu qu’il y a plus de joie dans le Ciel pour un pécheur qui se convertit que pour cent justes qui croient n’avoir pas besoin de rédemption), alors j’ai tout compris  !

LA VALEUR EST LA MESURE DIVINE DE L’ÊTRE

Qu’on ne dise plus jamais que la valeur d’un objet n’est rien d’autre que son bien métaphysique, car alors toutes choses se valent, et valent infiniment. Ni non plus que la valeur d’une chose lui vient de sa nature, de sa structure interne brute ou acquise, de son degré de perfection physique, parce qu’alors elle serait fixe et, comme l’essence qui en serait le fondement, nécessaire et universelle.

Qu’on ne dise plus jamais que la valeur résulte d’une appréciation subjective, variable selon les individus, selon les lieux et les moments, puisqu’il existe une science, que dis-je, une pluralité de sciences hautement mathématisées qui, en tous domaines, cernent méthodiquement toutes les valeurs pour les déterminer objectivement. Qu’on ne dise plus jamais que la valeur des choses, étant de l’ordre des relations, leur est accidentelle et n’a donc ni importance ni incidence sur leur être et sur leur devenir, puisque c’est leur valeur escomptée qui leur mérite d’être et, plus tard, leur non-valeur qui les renvoie au néant  !

Seulement, la réalité objective de la valeur des êtres n’apparaît qu’au plan transphysique de l’intuition de la totalité historique, rassemblée dans son unité, comme l’ensemble des relations que chaque être singulier entretient avec tous les autres êtres de la création. Ce qui manque à la juste estimation de la valeur de chaque goutte d’eau, de chaque camion, de chaque missile, de chaque bébé dans son berceau, en tout lieu, à tout instant, c’est un ordinateur assez puissant pour synthétiser par rapport à lui toutes les données de l’univers…

Mais cet ordinateur existe et c’est JE SUIS.

DIEU VEUT TOUT POUR LE TOUT ET LE TOUT POUR TOUT

Arrivé à ce degré d’exaltation dans la solution lumineuse et immensément féconde du problème de l’un et du multiple, du Tout et de la partie, j’avais bien le droit de crier moi aussi «  Eurêka  », un certain jour de 1950 où je me félicitai d’avoir joint à mes études de philosophie et de théologie, des leçons de sciences, de mathématiques et d’économie politique. Dieu est mathématicien, oui  ! Dieu est savant, certes  ! mais précisez. Dieu est économiste  ? Non  ! car l’économiste est sans cœur et sans entrailles, sans foi ni loi. Son idole est l’argent, son absolu est la quantité. Lisez les “ 150 Points de la Phalange ” au chapitre que vous avez négligé, ô métaphysiciens  ! et vous y apprendrez que Dieu est comme nous, ses fidèles adorateurs, Dieu est «  ÉCOLOGISTE HUMANISTE  ». Points 101-110, Écologie naturelle humaine  ; point 101  : Une écologie humaniste, § 2  : Notre conception de l’écologie «  s’oppose aux définitions individualistes ou collectivistes de la réalité sociale   ». C’est donc la réponse précise à notre problème  : Collectivisme ou individualisme  ? Le tout ou les éléments  ? Notre écologie humaniste résout l’antinomie séculaire.

Donc, la valeur distinctive de chaque individu, valeur qui, évidemment, colore sa relation constituante ou originelle, est la synthèse de sa bonté métaphysique, de sa perfection physique et de son importance, de son mérite, ou de son service vis-à-vis de tous les autres individus de l’univers, vis-à-vis de l’ensemble du monde créé. C’est le rapport du «  poids  » de l’individu au «  poids total  » du monde, autrement dit, à la beauté, au bien commun, à la réussite définitive de la création.

La valeur alors signifie et mesure indubitablement le degré d’attention et d’amour du Créateur que, dans son bon plaisir et son génie ordonnateur, JE SUIS accorde à chaque individu, lui fixant d’un seul regard, d’un seul don, sa nature et ses qualités, sa mesure d’existence et sa situation, et de surcroît la multitude de ses relations aux autres, ultime affirmation de sa dignité particulière.

DE SA VALEUR VIENT À CHACUN SA DIGNITÉ

J’ai trouvé dans la remarquable recension que le Père van der Ploeg donnait dans La Pensée catholique du livre exhaustif d’un Hollandais d’une incroyable érudition, une vérification de mes dires. Ce savant avait étudié la notion de «  dignité  » de l’homme à travers les âges dans la littérature universelle. Il montrait que jamais ce mot de «  dignité de l’homme  » n’avait été employé dans un sens absolu, correspondant donc à notre notion métaphysique de bien.Rarement dans un sens collectif, correspondant à notre notion de perfection de nature ou degré de perfection  ; et encore était-ce toujours pour distinguer l’homme de la bête, de toute espèce d’animal évidemment inférieure  ; jamais pour évoquer la qualité, le mérite, les droits, de l’«  Homme  » en soi.

On l’employait la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, jusqu’à notre époque contemporaine d’inflation démagogique du langage, pour évoquer la dignité singulière d’une personne en raison de quelque distinction de naissance, privilège, charge ou honneur lui conférant une place remarquable dans la société, des droits et des devoirs plus grands que n’en a le commun. Les personnes dites justement «  constituées en dignité  », le sont par leurs relations qualifiées aux autres et au tout. Voilà qui rejoint parfaitement notre théorie de la valeur. Celui qui viendra dire là-dessus que tout cela n’est rien, n’étant que relations, se fera renvoyer à la leçon de la vie, de l’expérience quotidienne. Les choses et les gens valent plus par le prix qu’ils ont, l’attachement qu’on y a, le plaisir qu’on y trouve, le mérite qu’on leur reconnaît, que par ce qu’ils sont de nature. Ainsi, et suprêmement, de leur valeur aux yeux de leur Créateur et Seigneur.

QUAND UN HOMME BÂTIT UNE MAISON

Il ne faut pas parler des «  valeurs   » en général, et encore moins des «  valeurs occidentales   » ou des «  valeurs chrétiennes  », nuées aux contours incertains. Tout ce qui hypostasie les valeurs leur est nécessairement fatal. (…)

Notre expérience fourmille de comparaisons qui peuvent maintenant illustrer légitimement nos raisons. Telle l’allégorie de l’homme qui construit sa maison…

UN PROJET D’UNE GRANDE PRUDENCE

Retenons-nous d’imaginer pour qui et pour quoi cet homme entreprend de construire. En effet, la raison d’être de l’univers et de son histoire nous est encore inconnue, au point où nous sommes rendus de notre métaphysique totale. Ce serait tricher que de donner à notre allégorie plus de détails que nous n’en pourrions transposer dans la réalité. Nous serions tentés de mêler les genres et d’enrichir notre métaphysique de lumières mystiques qui seraient déplacées, donc contestables. (…) Ne disons pas  : Un homme bâtit une maison pour son fils… Car que savons-nous encore de la fin, de la raison d’être dernière, de l’aboutissement du monde  ? Disons donc, tout simplement un homme conçut le projet de bâtir une maison.

1. Il accumule des matériaux en tous genres, et en quantité  : pierres, sable, ciment, tuiles, poutres, planches. Tout cela est de grande série. On n’y est pas regardant. Mais tout de même, si du sable tombe du camion, si on crève un sac de ciment, le propriétaire gronde sur le sable, le ciment perdus. Il tient à tout ce qu’il a acheté, cet homme  !

2. Il commande attentivement en suivant le descriptif, lui-même strictement conforme aux plans de l’architecte, l’huisserie, la plomberie, l’électricité. Selon le nombre en chaque dimension, des portes, fenêtres, tuyaux, robinets, lampes. Tout cela, manufacturé, est d’un emploi précis, répertorié. C’est cher. On fait en sorte qu’il n’y ait pas de manque ni de gaspillage. Les coûts varieront énormément selon le soin qu’on aura mis à commander juste ce qu’il faut et quand même tout ce qu’il faut  !

3. Il prévoit l’ameublement, sur mesures et suivant son choix. Chaque meuble pour qu’il s’adapte à sa place, au volume de la pièce, et réponde à l’usage qu’en feront les habitants de la maison selon leur nombre, leurs mœurs, leurs loisirs, leur travail, leur goût. Ce n’est plus de la grande mais de la petite série, ou mieux, de l’artisanat  ; on ira voir un ébéniste de village, on lui dira ce qu’on veut  ; on courra les antiquaires. Cela vaut la peine.

4. Il prévoit tout cela, dimensions des pièces, hauteur de plafond, ameublement, en fonction surtout de certains objets d’art et objets de culte qui doivent enfin conférer à la maison son caractère noble, sacré. Mais attention aux cambrioleurs  ! aux profanateurs  ! Car ce sont des objets de grand prix, numérotés  ! signés de la main de l’artiste  ! ou des souvenirs, plus précieux que tout  ! des choses héritées, des cadeaux d’amis, des objets bénis  ! devenus «  sans prix  » pour leur propriétaire.

TOUTES CES VALEURS EN UNE SEULE

Voyez cet homme. Il caresse son projet de maison avec une incroyable faculté d’attention au détail qui ne lui fait pas perdre de vue l’ensemble. Au contraire  ! Ce n’est pas une dispersion de sa pensée allant en tous sens. C’est une concentration de l’attention qui fait voir la nécessité de chaque chose à sa place dans l’ensemble. D’un seul projet, mais il en a mal au crâne  ! notre homme embrasse le tout constitué de toutes ses parties. Et les mille fils ténus de l’attention aux mille détails se colorent d’un intérêt plus ou moins vif, d’un désir plus ou moins exigeant, selon la place, l’utilité, l’agrément qu’auront les choses dans la maison.

Cet homme veut tous les grains de sable, qui lui coûtent leur prix, si bas soit-il, mais il ne les compte pas, il ne les distingue pas de leur quantité totale. Il veut toutes les fenêtres et chacune avec d’autant plus d’intérêt qu’elle occupera une place en vue et sera d’un usage incessant. La valeur de toutes ces choses est commandée par leur fonction. Iln’en va plus de même pour les meubles et les objets d’art dont on pourrait dire que loin d’être voulus pour l’ensemble, c’est l’ensemble qui est conçu pour les mettre en valeur.

Finalement, pour les objets les plus précieux, c’est le cœur de l’homme qui leur confère à chacun, selon sa faveur, j’allais dire  : selon sa grâce, leur inestimable valeur.

AINSI DIEU CRÉA L’UNIVERS AVEC PRUDENCE, SAGESSE ET BON PLAISIR

Dieu pense le monde comme un homme bâtit une maison. La transposition de l’allégorie est un plaisir…

Aux matériaux qu’on fait venir par camion, correspondent les substances matérielles,allant des grains de sable de nos plages aux fantastiques nébuleuses spirales. Dieu a calculé large, vraiment  ! et cela ne lui a rien coûté.

Aux équipements immeubles correspondent les végétaux et les animaux qui occupent notre Terre, s’y maintiennent dans un équilibre mystérieusement réglé, constituant notre «  biosphère  », et s’y reproduisent et diversifient selon une non moins admirable «  biogenèse  » à l’échelle de millions de siècles. Rien de plus comparable à un programme de développement écologique équilibré. Le Créateur tient compte davantage ici de chacun des êtres dont il peuple la Terre.

Aux meubles choisis soigneusement et un à un, pour leur place précise, leur service et leur beauté, correspondent les êtres humains dont l’individualité est, de fait, beaucoup plus accusée que celle des végétaux et des animaux. Non pas seulement en raison de la perfection de leur nature, qui les rend capables de connaissance étendue, de choix, d’initiative et de responsabilité, mais par leur situation personnelle, leurs relations qui leur confèrent une dignité particulière, un certain rôle. La vocation de chaque personne, qui lui confère toute sa grandeur, est dans la situation qu’elle occupe dans le monde, en vertu de ses origines et en vue d’un service que tous attendent d’elle parce que seule elle est apte à le rendre.

Quant aux objets d’art et objets de culte, tableaux, photos d’êtres aimés, images saintes, ils évoquent des créatures de nature plus parfaite mais bien plus, de vocations plus hautes, sans doute moins fonctionnelles et davantage servantes du Seigneur, les esprits purs de nos religions révélées sur lesquels toute métaphysique totale spécule, mais à l’aveugle et comme dans une docte ignorance…

Ces créatures exceptionnelles n’étaient-elles pas toutes faites pour attirer les regards, élever les âmes par la vue de leur beauté, embraser les cœurs par leur signification esthétique et sacrée  ? Ainsi, comme mille facettes de diamant, chacune avait-elle pour vocation de chanter la puissance et la gloire de leur maître à toutes. L’allégorie, n’est-il pas vrai, touche à la réalité, par ces sommets où l’image, la statue parfois devient idole ensorcelante ou, plus conforme à sa vocation, une épiphanie de JE SUIS, dans le monde qu’il a créé pour la louange de sa Gloire. (…)

ÊTRE SOI. ÊTRE DE DIEU. ÊTRE AU MONDE

L’acquisition définitive de ce chapitre consiste dans le rapprochement, au lieu de l’opposition séculaire, et l’identification, non plus morale ou sentimentale mais ontologique, de ces trois termes constituant l’être créé, quel qu’il soit, atome, arbre, animal, homme ou ange.

Être soi, c’est être substance, comme l’a une fois pour toutes établi Aristote, dans sa Physique, indivis et cohérent par nature, distinct de tout autre.

Être soi, c’est d’abord et souverainement, avant même d’être substance, être de Dieu, relation à Dieu, originé et constitué en Dieu. C’est la merveilleuse et définitive acquisition que la métaphysique universelle doit à saint Thomas.

Être de Dieu, être soi dans le monde créé, c’est, en fin finale, être à ce monde comme la partie dans un tout, par lui et pour lui, mais attention  ! comme une partie dont tout l’être et toute la vocation, et donc l’aspiration la plus profonde consistent dans ce rôle, cette charge, cette valeur, cette dignité, cette citoyenneté mondiale où il s’accomplit, où il sert à la réussite du tout, et se fait louange de la gloire de son Dieu. C’est la nouveauté de notre transphysique relationnelle.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 175, mars 1982, p. 5-14

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