La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

II. Être et création

CréationJe ne me repens pas d’avoir dit que l’intuition de l’être, en présence de quelque objet que ce soit, pourvu qu’on écarte de son regard spirituel toutes ses manières d’être et qu’on s’attache seulement à son exister, donne accès immédiat à l’Être comme pure réalité, nécessaire, simple, infinie. (…)

L’esprit se porte alors vers cet Être pur, cet Être absolument nécessaire, évidemment infini, il l’adore et le nomme Dieu. C’est «  JE SUIS  ». Rien de plus naturel, limpide, rapide, que cette élévation métaphysique. Et c’est pourquoi certainement saint Paul dit des idolâtres qu’ils sont «  inexcusables   » (Rm 1, 20). (…)

Ce qui en revanche est laborieux, embrouillé, semé d’embûches, c’est le retour aux êtres visibles, tangibles. Quand il nous faut avouer que le chat, le soulier, tel homme, telle femme existent vraiment et pourtant ne sont pas dieux, ni Dieu   ! (…) Or ces êtres de notre expérience protestent, comme jadis à saint Augustin et sainte Monique dans leur vision d’Ostie  : «  Nous ne sommes pas Celui que tu cherches  !  » Ils ne sont pas Dieu, pas plus qu’ils ne se confondent les uns avec les autres. (…)

Mon lecteur peut se sentir déjà vrai philosophe s’il éprouve le sentiment fort et spontané de la certitude de l’existence divine, de la divine existence, et en revanche l’impression de «  l’étonnant paradoxe  » de tout autre être. (…) C’est Misou mon chat que je vois, mais c’est l’Être divin qui s’y révèle, qui s’y démontre sans toutefois s’y montrer. (…) Tous les êtres que je vois me paraissent ainsi «  pénétrés de relativité   ». (…)

«  Question inévitable  », comment se peut-il, se fait-il qu’il y ait un Être et des êtres, l’Infini et des poussières à côté de lui  ? Comment tenir ensemble Celui-ci et celles-là sans que l’un prenne toute la place et abolisse l’autre  ? (…) Le Père de Finance signale les deux écueils entre lesquels il nous faut avancer  : «  Avilir la Cause première ou déifier le fini   ?   » C’est exactement cela.

LA MÉTAPHYSIQUE NATURELLE DE LA BIBLE

Pour les juifs des temps bibliques, pour les chrétiens et de plus en plus vivement à mesure que se développa leur pensée théologique, l’affirmation de l’Être divin, vivant et personnel, YAHWEH de l’Ancien Testament, EGO EIMI de JÉSUS en saint Jean, JE SUIS, demeure tout à fait primordiale, capitale. Les êtres de l’univers n’en sont nullement amoindris, effacés. Au contraire, ils sont reconnus dans toute leur pleine réalité, leur vérité comme des créations de Dieu. Nous pouvons dire que le juif de l’Ancien Testament et le chrétien de l’Évangile sont, de naissance, grands métaphysiciens. L’intuition de l’existence, principe et fondement d’une métaphysique totale, leur est donnée à croire, dès le commencement, comme une vérité révélée, et à savourer, à contempler dans la lumière de leur vocation première et de leur béatitude ultime. Dieu est saint, éternel et tout-puissant. Tout est créé par lui, venu de lui, et tout aspire à lui faire retour pour la béatitude et la gloire qui sont les fins de la création. Amen  ! L’existentialisme est la philosophie naturelle du chrétien.

LE DILEMME DE LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE AU XIIe SIÈCLE

Née de la Bible, nourrie de la foi, cette philosophie s’évaderait cependant très vite dans l’inconsistance, si elle n’était retenue fortement par la raison. (…)

À toujours considérer les choses comme des effets du bon plaisir de Dieu, le mysticisme chrétien imagine fort opportunément comment le Créateur conçoit, connaît, veut et conduit chaque être, dans sa singularité absolue et tous les aléas de son aventure. Fort bien  ! Telle est la divine sollicitude. Mais pareille malléabilité de simples créatures dans la main du Tout-Puissant, pourrait aboutir à tout considérer comme miracle. Alors, la créature est en risque d’évanouissement perpétuel, en état de docilité permanente et totale, en «  puissance obédientielle  » à toute modification ou transmutation voulue par Dieu. La causalité divine, tout arbitraire, surclasse, efface les causes, les natures, au point de se substituer totalement à elles dans bien des esprits. On aboutit ainsi à l’occasionalisme de Malebranche ou de Berkeley, et, pourquoi pas  ? aux avatars fantastiques des divagations hindouistes.

Tel était le danger que courait la philosophie chrétienne au XIIe siècle. Sous la poussée d’un mysticisme biblique d’ailleurs admirable, la consistance propre de la nature, des essences des êtres, semblait s’effondrer totalement. (…) Alors le merveilleux déborde et la science stagne ou recule.

La philosophie, soupçonnée de trop d’indépendance, soustrayant l’ordre naturel et la raison au bon plaisir de Dieu, regimbe et se constitue à part, en système purement dialectique ou abstrait. L’affrontement d’Abélard et de saint Bernard illustre cette crise qui, chose notable, tourna à l’avantage du mystique sur le dialecticien. Mais l’arrivée massive de la philosophie d’Aristote en Occident par l’Espagne musulmane, inversera les rapports de force cent ans plus tard. (…)

Ce fut la gloire de saint Thomas d’Aquin, et le service définitif qu’il rendit à la pensée humaine, d’avoir concilié, non pas comme on a trop dit, la foi avec la raison, la théologie augustinienne ou la mystique biblique avec la philosophie grecque, mais la physique d’Aristote, qui est la philosophie fondamentale des sciences, avec la métaphysique existentialiste, créationiste depuis longtemps familière à la tradition chrétienne. Il dut pour cela faire preuve de beaucoup d’audace. (…)

Un merveilleux mais ardu petit, tout petit livre résume son système, c’est le De ente et essentia, qu’il rédigea d’un trait à l’intention de ses jeunes élèves et frères, dominicains, en 1256 à Paris. Il avait lui-même trente ans. (…) C’est tout simplement prodigieux. Nous allons suivre dans ce livret toute cette pensée médiévale, pour en saisir l’aristotélisme foncier, et le juger à sa vraie valeur, l’apport nouveau, spécifiquement thomiste, et le juger aussi que le Maître païen et le Docteur commun nous pardonnent notre témérité  ! , pour saisir sur le vif les étranges lacunes de leur commun système auxquelles notre métaphysique totale propose de mettre un terme aujourd’hui. (…)

I. ARISTOTE DIT  : L’ESSENCE, L’ESSENCE SEULE  !

Saint Thomas récapitule tout l’acquis de la Physique aristotélicienne, au chapitre IV, en expliquant le monde intelligible par la distinction décisive des trois états des essences, ou formes, ou natures des êtres.

D’abord, toute forme ou nature, «  selon sa raison propre, doit être conçue dans l’absolu   ». Elle en revêt une sorte de souveraineté sur tous les états concrets où elle se réalise, de telle manière qu’elle y est perpétuellement engagée sans en être intimement affectée. C’est la Nature humaine, par exemple, qui n’est pas exactement chaque homme, ni tous les hommes pris communément, mais… leur cause antérieure… Elle existe, et avec une telle force qu’elle donne d’être aux substances singulières en lesquelles elle se matérialise et se concrétise. (…)

Ensuite, cette même nature existe dans tout individu de l’espèce considérée, où elle se réalise, de manière imparfaite du fait de son imbrication dans une portion de matière rebelle à son influence  ; d’où résultent les caractères individuels, ou accidents dus au hasard des choses. Enfin cette nature existe sous un troisième mode, dans l’esprit qui apprend à la découvrir et à la définir par l’observation des êtres en lesquels elle se réalise. Elle a le statut des idées universelles et nécessaires, produits de l’intelligence abstractive. Elle n’est alors que le reflet de la nature absolue, reconstruite par l’esprit à partir de ses réalisations matérielles concrètes. Tout cela est bien connu. (…) Notons que «  l’Acte pur ne constitue pas, pour le Stagirite, la réalité suprême, il n’est que le premier terme de la série des formes  ; le vrai Dieu, c’est bien plutôt cette série elle-même, le système total des essences…  » (…)

ARISTOTE, PENSEUR MODERNE

Il n’y a rien de plus moderne, parce qu’il n’y a rien de plus scientifique, que cette conception aristotélicienne de la Nature universelle et des natures particulières, ou essences absolues. (…)

Il existe donc des formes ou espèces, qui sont des forces absolues et universelles, les vrais ressorts cachés de la nature. Les êtres concrets en sont les matérialisations ou les incarnations fugaces, sans autre intérêt pour la science que d’y observer les possibilités infinies de ces natures immortelles. Entre celles-ci et leurs réalisations individuelles, il y a le passage du virtuel à l’actuel, du possible au réel selon Aristote… Évidemment tout cela, fort satisfaisant, flotte sur beaucoup de mystères  : cette matière en attente des formes, quelle est-elle  ? d’où vient-elle  ? et même si elle existe de toujours à toujours, par quelle cause existe-t-elle  ? Et ces formes absolues, où sont-elles avant de s’actualiser dans de nouveaux sujets et de s’y individualiser  ? Quelle est leur existence virtuelle, possible, hors de l’existence réelle qu’elles trouvent dans leur matérialisation  ? (…)

II. SAINT THOMAS DIT  : À TOUTE ESSENCE IL FAUT UNE EXISTENCE

Au chapitre V du De ente et essentia, saint Thomas aborde l’étude des «  substances séparées  »… à savoir les «  âmes   » séparées de leur corps, les «  intelligences  » que nous appelons Anges, et «  la Cause première  » qui est Dieu. (…)

Voilà pour un aristotélicien une grandissime difficulté. S’il n’y a, dans le cas des substances spirituelles, aucune corporéité, on ne voit pas d’où pourrait leur venir leur individualité, leurs caractères propres, et dès lors comment on pourrait distinguer leur être possible de leur être réel  ! D’où leur individualité et leur pleine réalité peuvent-elles advenir à ces esprits purs  ? (…)

Pour ces substances spirituelles, quel événement  ? quelle intervention extérieure  ? quel apport  ? quelle cause pourraient-ils marquer physiquement, rationnellement leur passage au concret individuel  ? Saint Thomas déclare ne voir rien d’autre qui puisse survenir à ces parfaites essences spirituelles que… l’existence. (…)

Aussitôt qu’affirmée, la proposition est sûre et certaine et les conséquences, toutes considérables, débaroulent. (…) Surtout, si l’existence est autre que l’essence, si elle en est distincte, il faut bien qu’elle lui vienne d’ailleurs, qu’elle lui soit donnée, et par qui donc  ? (…) par cet Être qui est lui-même l’Existence infinie et parfaite, Cause de toutes les existences finies et contingentes, Dieu.

Dès lors, cessons de parler des anges seuls. Il s’agit de tout être de l’univers, de toute nature dont nous constatons l’existence et qui ne se la donne pas à elle-même. Comme c’est clair  ! Comme c’est évident  ! Tous ces êtres reçoivent l’existence et la reçoivent de Dieu. Ce sont des créatures. Voilà ce qu’on gagne à s’installer au cœur de la Physique d’Aristote, au cœur de la science positive  : Le grand principe de la distinction réelle,c’est-à-dire dans le réel et non dans notre seul esprit, de l’essence et de l’existence, et la notion capitale de création sont introduits dans le système de ce païen, non par mysticisme religieux ou par argument d’autorité mais par démonstration rigoureuse. (…)

Aussitôt, au lieu de l’autonomie, de la suffisance des substances, même spirituelles, qui les faisaient comme des petits dieux, ou des éléments indépendants d’une «  Nature universelle   », sorte de divinité protée, les voici dépendantes, dociles, aux ordres de Dieu. (…) Ainsi les essences sont en réalité inachevées, incomplètes, inconsistantes, tant qu’elles n’ont pas reçu d’un autre l’existence. Leur attente est double  : en attente de leur être, en attente du don de Dieu. (…) Toute essence a besoin, pour être concrètement et individuellement, de recevoir l’existence. (…)

C’EST L’EXISTENCE QUI ACHÈVE ET MESURE LA PERFECTION DES ÊTRES

Le chapitre VI expose enfin, dans une gradation lumineuse, toute la hiérarchie des êtres, Dieu au sommet, puis les anges, les âmes et les êtres corporels animés ou inanimés. En exploitant sa découverte, et en la combinant avec l’hylémorphisme aristotélicien cette composition de matière et de forme qui explique les êtres corporels saint Thomas montre, avec de plus en plus de secrète ardeur, comment toutes les essences connues par les sciences reçoivent de Dieu leur existence, et par celle-ci, leur exacte mesure, leur véritable individualité, leur plénitude.

Comme notre intuition première nous l’avait fait découvrir, Dieu est le seul être à ne point faire difficulté. On pourrait dire donc qu’il n’a pas, à proprement parler, d’essence, de nature, de manière d’être déterminée. JE SUIS est l’existence sans limite, sans condition, sans imperfection. Il n’a rien à attendre ni à recevoir d’un autre. Il est d’ailleurs unique, Acte pur et parfait. (…).

L’important de ce chapitre VI est aussi de remarquer avec quelle sorte de sobre lyrisme, et quelle hardiesse  ! saint Thomas se libère, degré par degré, du carcan aristotélicien, autant du moins qu’il lui paraît raisonnable, pour montrer dans les anges, dans les âmes humaines, en attendant la suite, des «  différences propres  », des caractères individuants, voire même des «  fins  » qui ne leur viennent point de la Nature, mais du geste créateur, tout simplement et immédiatement  : du don divin  ! (…)

Il est vrai de tous les corps, que «  leur nature est reçue dans une matière précise  ». Mais avant cela, plus profondément, enveloppant cette composition physique de matière et de forme, il y a que ces êtres sont, «  eux aussi, des substances dont l’existence est reçue et limitée, du fait qu’elles aussi tiennent leur existence d’un autre   », qui est Dieu. Qu’est-ce à dire, sinon que Dieu leur donne par création, avec l’existence, leur limite et leur individualité, en même temps que la matière les impose de son côté à leur forme. Ainsi «  ces substances composées sont déterminées et par en haut et par en bas  ». Admirable conciliation du substantialisme aristotélicien et du créationnisme nouveau  ! (…)

Ainsi tout ce De ente et essentia, en apparence occupé de traiter des essences universelles et absolues,que connaissent les physiciens, conduit-il finalement à la reconnaissance primordiale du don divin de l’existence à tous les êtres de l’univers, selon la pure gratuité, en nombre et en traits singuliers, de la sagesse et de la bonté du Créateur. (…)

* * *

Le génie philosophique de saint Thomas tient en ces deux grandes audaces que nous avons rappelées, l’une de conservation, l’autre d’innovation.

La première fut de prendre pour fondement de tout la Physique d’Aristote et son substantialisme de principe, inébranlable réalisme, garantie des sciences et respect de la raison. Car enfin, toutes les sciences de tous les temps, et jusqu’au nôtre, matérialiste et réductionniste à souhait, découlent des Principes de la nature énoncés par Aristote ou y reviennent par force. Cela, saint Thomas le fit envers et contre tous les augustiniens de son temps, hommes religieux, hommes de tradition plus que de raison, il fit bien.

Il fit mieux. Son autre audace fut de poser, et d’imposer en plein péripatétisme païen reviviscent, au nom des principes d’Aristote les plus universellement reconnus, sa démonstration révolutionnaire de la composition métaphysique des êtres concrets en essence et existence, distinction réelle, absolument universelle, du même ordre et de la même perfection que celles d’acte et de puissance, de matière et de forme qui firent à elles seules la gloire d’Aristote.

Non seulement cela, mais, dans le même mouvement de sa démonstration, son génie fut, plus encore, de remonter à l’origine première, objective, de ces êtres composés  : l’action de Dieu, la causalité créatrice. C’est Dieu qui, donnant l’existence aux essences ou natures consistantes, cohérentes, à tout ce qu’il appelle à l’être, fait que le monde est monde et non chaos ni illusion.

Cette doctrine monumentale est définitive. Malheur à qui l’ébranlera  ! Elle réconcilie l’essentialisme des uns et l’existentialisme des autres dans un ensemble rationnel à l’image et ressemblance de la vision biblique, chrétienne, de la création.

Cela dit, il n’est pas interdit d’améliorer le système… Car, disait Bayle, je crois, un nain sur l’épaule d’un géant le dépasse d’une coudée. (…)

III. NOUS DISONS  : LA RELATION CRÉATRICE EST PREMIÈRE

Maintenant nous savons que notre intuition de l’existence ne nous trompait pas. Il y a bien un Être pur, un Acte, sans bornes, sans fin, Existence unique et parfaite, JE SUIS, dans lequel baigne naturellement et repose notre esprit. Et il y a des myriades d’existences dans le monde, au cours des millénaires, qui tiennent de lui, Dieu, tout ce qu’elles sont, leur acte étroitement limité et leur puissance,leurs attentes sans contours et sans nombre  ; leur substance stable et intelligible, comme aussi leurs indescriptibles et vains accidents,détails, particularités  ; leur nature programmée et leur agir,leur développement, tout leur destin. Bref, leur essence et leur existence. Tout naît de sa Bonté créatrice.

LES DEUX FAIBLESSES DU SYSTÈME THOMISTE

Alors, nous nous étonnons de deux choses, dans la philosophie traditionnelle venue d’Aristote et de saint Thomas  :

1. La primauté de la substance sur la relation créatrice.

2. Et par suite, l’inutilité des existences concrètes individuelles dont la relation à Dieu est stérile.

Ce sont, nous le savons, deux routines, deux habitudes léguées du plus lointain passé. Mais il semble que le temps est venu d’en libérer la métaphysique pour la rendre plus existentielle, en même temps que plus chrétienne. Totale.

Allons tout de suite à l’aveu de saint Thomas. Ce saint, qui était l’honnêteté même, aimait signaler, sans fracas, les imperfections de son propre système hérité d’Aristote. C’est au De Potentia que je trouve l’aveu que je cherche, à vrai dire dans un tout petit coin, la réponse à la 3e objection de l’article 3 de la 3e question de ce recueil de Questions disputées. Les spécialistes iront l’y trouver  ; contentons-nous ici du résumé de Krempel dans sa monumentale Doctrine de la relation chez saint Thomas d’Aquin (Vrin, 1952)  :

«  La relation de création, comprise comme accident et dépendant de la substance, paraît faire exister cette substance avant qu’elle ne soit créée.   » De fait  ! c’est exactement cela, et c’est renversant. Krempel poursuit cependant avec une parfaite sérénité  : «  Chronologiquement (  !), tout le monde conviendra que l’accident relatif en question ne doit ni précéder ni suivre la substance, ne fût-ce que d’un instant. Au point de vue de l’ordre de nature, l’Aquinate distingue. En tant qu’accident, dit-il, la relation de création suit le substrat substantiel, comme c’est le cas de tous les accidents ; mais quant au concept qui est  : dépendance, elle la précède en quelque sorte (voyez, constatez l’embarras) tout comme l’action créatrice, cause prochaine de cet accident.  »

Puisque saint Thomas lui-même nous y autorise, nous nous insurgeons. Pour Aristote, le païen, c’est clair, les substances existent nécessairement en elles-mêmes, sans cause et sans rapport à rien d’autre qu’elles. Toutes leurs déterminations secondaires sont accidentelles, et toutes leurs relations au reste du monde (et à Dieu  !) sont des accidents d’accidents, quatre fois rien, négligeables.

LA RELATION N’EST DONC RIEN  ?

Dans le De ente et essentia, au chapitre VIII que nous avons gardé pour maintenant, saint Thomas a la faiblesse de suivre Aristote, comme s’il n’avait rien innové aux chapitres précédents. Il suit bêtement Aristote  ! D’abord il y a les substances, répète-t-il, qui se donnent à elles-mêmes l’existence par la réunion de leur matière et de leur forme. Textuel (p. 75)  ! À «  cet être complet par soi, subsistant en son existence qui, à la vérité, précède d’antériorité l’accident survenant   », celui-ci n’ajoute rien, sinon «  une certaine existence seconde  », quoddam esse secundum, «  sans laquelle on peut concevoir la chose subsistante, de même qu’un premier (notez bien  !), un premier peut être conçu sans le second   ».

Alors, ces malheureux accidents sont d’une espèce d’être minable, «  ens secundum quid   », d’essence minable, «  et ita essentiam secundum quid  ». C’est la substance qui en est cause, les nobles en vertu de sa forme, les vils du fait de sa matière, par exemple  : «  la couleur de peau des Éthiopiens  ; c’est pourquoi, après la mort, cette couleur subsiste  »  !

Et enfin, en fin, tout à la fin, la relation est examinée, traitée, expédiée en trois lignes  : la relation est un accident d’accident, ouais  ! un rien de presque rien. Car «  Aristote divise la relation à un triple point de vue… selon qu’elle a pour principe ou fondement l’un des trois accidentssuivants   : l’action, la passion et la quantité qui tous trois sont principes de relation   » (81). C’est tout  ? C’est tout. C’est révoltant.

Consciencieusement, par fidélité à son option aristotélicienne (parfois j’enrage, et je dis  : lâchement  !), saint Thomas donc pose la substance ou nature absolue, logiquement, première dans son esprit… et dans l’être. Ensuite, il en examine les accidents marquants  : elle a paru, elle a grandi, elle a enfanté, elle a travaillé, elle a vieilli, elle est morte. Elle a été jusqu’à peser 50 kg, mesurer 1,60 m, elle a habité Paris… actions, passions, quantités. (…) Il y a donc toujours la substance, l’Individu, et puis le détail de ses relations par lesquelles les autres êtres et Dieu lui sont tout de même, quelque peu, mais très accessoirement, accidentellement, présents  ! Reportez-vous aux Catégories d’Aristote, c’est bien cela. (…)

La paternité et la filiation sont de bons exemples de relations accidentelles  ! «  Ainsi le père est dit père de son fils, car dans le passé, l’un a fait, et l’autre a subi l’action d’une certaine façon.  » (Méta, Δ 15, 1021 a, 24) Ce «  d’une certaine façon  », pour évoquer la manière dont un fils «  a subi  »son engendrement par son père, est cocasse. Comment pouvait-il subir le don de la vie, quand il n’était pas encore  ! Comme si cet événement était aussi accidentel pour l’enfant, qui en reçut l’existence, que pour son père, qui peut-être ne s’en est jamais soucié  !

Nous saisissons là sur le vif l’erreur monumentale de la philosophie païenne d’Aristote. (…)

COMMENT ON A STÉRILISÉ LE THOMISME

Saint Thomas avait respecté la substance aristotélicienne, l’essence absolue, matrice universelle. Il lui avait cependant ajouté l’existence comme son complément nécessaire, élément métaphysique distinct, venu d’ailleurs, donc de Dieu. Pourquoi n’osa-t-il pas, n’alla-t-il pas jusqu’à dire que cette action de Dieu créatrice était absolument première  ! (…) Sa prudence s’arrêta à dire qu’à la substance d’Aristote, telle quelle, il fallait que survienne l’existence pour être réellement, et que cette existence lui venait de Dieu. Mais la substance à ce compte, d’où venait-elle  ? Si son existence lui survenait d’une relation à Dieu qui ne lui était qu’accidentelle et, parmi les autres accidents, de la dernière catégorie, qui n’est même pas l’être réel, la substance demeurait une idole païenne  ! (…) Il savait bien que Dieu fait ensemble, et l’un pour l’autre, ces deux principes de l’être, et que ce divin assemblage crée de rien, ex nihilo, l’être réel concret tout entier, essence et existence, substance et accidents, tous éléments, points de vue et idées qui ne sont que des découpages et recompositions postérieurs de notre esprit.

Cependant il n’alla pas jusqu’à dire, si clairement que ses disciples ne puissent s’y tromper ni jamais le contester, que la différence capitale entre Dieu et les êtres de l’univers, est que Dieu est Substance et qu’ensuite il crée, comme un homme est un homme et ensuite père, s’il le veut, en procréant.

Tandis que les autres êtres sont des créatures, d’abord et nécessairement, et totalement relatifs à Lui, dépendant de Lui, et de ce fait, et par là, des essences et des individualités, de tels genres, espèces, différences et particularités qu’ils tiennent tout de Lui, comme un fils est fils avant d’être de tels nature, sexe, race, taille et couleur de cheveux, le tout explicable justement par son origine. (…)

Au lieu de mettre en lumière les richesses de son nouvel existentialisme, cette soudaine explication métaphysique de tous les coins et recoins de l’être par la création divine  ! saint Thomas lui-même, et dans la suite des siècles la cohorte innombrable de ses disciples, replieront indéfiniment sa trouvaille dans les limites du substantialisme d’Aristote. Toujours la substance, l’être universel abstrait  ! Et à travers elle, au-delà, estompées, les personnes, les individualités, les choses concrètes  ! (…) «  Relativum  : habet ens debilissimum  » (de Ver., quest. 27, art. 4, c. 5), le relatif  ? c’est l’être le plus débile. Inexistant, quoi  !

Alors, au lieu d’ouvrir la métaphysique au concret, la nouveauté du couple essence-existence conduit à inventer de l’une à l’autre un jeu savant de relations mutuelles. Comment l’une s’adapte, se proportionne, se marie à l’autre. Et l’on appellera cela des «  relations transcendantales   », croyant approfondir le mystère de l’être quand on s’épuise en vains discours. (…) Je dois dire, pour l’honneur de saint Thomas, qu’il a toujours refusé ces amusements dialectiques. (…)

Pourquoi ces inventions  ? Parce qu’on recherche un trésor là où il n’est pas, faute de le chercher et trouver là où il est. Puisqu’on ne veut pas que la relation d’origine, la relation à Dieu précontient et révèle tout le trésor de l’existence, tout le secret des êtres concrets dans la magnifique unité du geste créateur, on scrute vainement des relations purement logiques, et qui ne peuvent rien receler de plus que ce qu’on y a mis, les relations de l’envers à l’endroit d’une pièce, les relations de l’essence à l’existence… et vice versa  ! Il y a un aristotélisme décadent et un thomisme stérile qui se sont pris au jeu d’une dialectique trompeuse. (…)

À force de dire que la forme est principe et cause de l’être à condition qu’une matière la détermine  ; que la puissance est principe de l’acte, et que l’essence complète est ce par quoi les choses existent, on en arriverait à penser que c’est la serrure qui fait la clef, et la clef la serrure. On en viendrait à oublier, dans cette ivresse dialectique, que c’est le serrurier qui les fait l’une et l’autre, en même temps que l’une pour l’autre.

L’EXISTENTIALISME DISCRÉDITÉ

Alors, après l’éclat merveilleux de la découverte de l’acte d’être par saint Thomas, peu à peu cette lumière s’est assombrie. Cette intuition de l’Existence, qui ouvrait magnifiquement notre connaissance naturelle sur la relation d’origine, comme filiale, de la créature à Dieu, a perdu sa puissance de renouvellement indéfini de la méditation métaphysique et religieuse. On a oublié la relation à Dieu, on s’est épuisé à scruter la notion d’existence et, évidemment, on n’y a rien lu, rien appris. Comme si l’affirmation de l’existence réelle d’une chose pouvait ajouter à notre connaissance de sa nature et de ses diverses manières d’être  !

Ce qui devait donc arriver arriva. Des opposants firent remarquer l’inutilité de pareille logomachie. L’existentialisme était vain  ; il n’ajoutait rien à notre science, il ne faisait que l’empanacher d’une rhétorique inutile  ! Il valait autant oublier cette prétendue distinction entre l’essence et l’existence et revenir à un aristotélisme, à un scientisme strict.

LA RELATION DE CRÉATION, CLEF DE LA MÉTAPHYSIQUE TOTALE

Du païen, du philosophe de génie que fut Aristote, nous acceptons toute la PHYSIQUE, connaissance systématique de la nature des choses,des essences universelles à partir desquelles l’esprit connaît les structures des êtres, leurs lois, leurs rapports. (…)

Du chrétien, du théologien de génie que fut saint Thomas d’Aquin, nous acceptons toute la MÉTAPHYSIQUE, connaissance systématique des êtres, saisis dans l’acte même de leur existence, dans leur relation à Dieu originelle et constituante. Mais nous refusons de nous enfermer dans «  l’existentialisme  » de saint Thomas comme dans le «  substantialisme  » d’Aristote, l’un et l’autre destinés à s’ouvrir sur Dieu.

Car la substance est tout dans l’ordre de la manière d’être, mais à elle seule, elle n’est encore rien dans l’ordre de l’être. Pareillement l’existence est tout, dans la réalité de l’être concret, mais à elle seule, vainement scrutée, elle n’apprend rien que l’essence ne dise mieux qu’elle. Sa véritable leçon est d’évoquer l’Être pur comme sa source, sa raison et sa fin.

C’est la relation d’origine qui est tout, qui dit tout, qui enveloppe l’essence et l’existence, l’universel et le particulier, l’abstrait et le concret. C’est elle qui nous révélera, par sa simple lumière naturelle, le mystère des êtres créés vers lequel tendaient sans y atteindre, le substantialisme des physiciens et l’existentialisme des philosophes. Cette relation, qui vient de Dieu et qui touche au plus intime de ses créatures, c’est une merveille plus grande que toute essence, que toute existence. Mais qu’est-elle donc et que dit-elle  ? Nous le verrons.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 173, janvier 1982, p. 3-12

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