La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Introduction  : Une métaphysique totale

INTRODUCTION À LA MÉTAPHYSIQUE RELATIONNELLE
DE L’ABBÉ GEORGES DE NANTES

I. LA MÉTAPHYSIQUE, JUGE DES SCIENCES ET DE LA RELIGION

LA MÉTAPHYSIQUE, SŒUR DE L’ESTHÉTIQUE, EST ACCESSIBLE À TOUS  !

Dieu le PèreLa métaphysique, sagesse naturelle suprême, est à l’esthétique ce que la science est à la connaissance empirique, ce que la logique est à la conversation, ce que l’arithmétique rationnelle est au calcul mental. On est métaphysicien sans le savoir, comme monsieur Jourdain faisait de la prose, mais c’est, je pense, par le biais de l’esthétique. L’une et l’autre reposent et culminent dans des intuitions savoureuses, soit de la vérité, soit de la beauté des choses  ; dans une saisie de leur intime secret, pure et indépendante de la connaissance scientifique. (…)

Loin de s’enfoncer, s’enliser dans les structures particulières des êtres et les mesures de leurs rapports constants, esthétique et métaphysique n’en retiennent rien que le plus important, le plus profond et le plus mystérieux  : leur belle et émouvante réalité, leur réelle et rassasiante beauté. Autrement dit  : leur bonté et leur vérité. En un mot  : la perfection de leur être. (…) Elles ne réclament ni instruments, ni livres, ni laboratoires et vont de pair avec la connaissance empirique, à la seule condition d’être extrêmement attentifs. Elles naissent tout naturellement en celui qui regarde, qui écoute, qui savoure et qui touche, pour peu, mais voilà le hic, qu’il ait en lui, natifs, le sentiment de la beauté, le goût de la vérité. (…) Mais le commun des hommes a seulement besoin d’initiateurs, ces maîtres desagesse auxquels les peuples civilisés ont rendu d’incomparables honneurs, pour avoir éveillé en eux ce goût du vrai, ce sentiment du beau qui, ensuite, semblent faire leur chemin tout seuls.

Ces deux sagesses sont donc jumelles. C’est le choc des êtres sur la sensibilité spirituelle de l’âme humaine qui les éveille et les nourrit. Mais tandis que l’esthétique est de l’ordre de la jouissance extatique en présence du mystère et de la valeur précieuse des êtres, la métaphysique est de l’ordre de la possession unitive de leur secret et de leur sens, autrement dit de leur nature et de leur destin. Le point de départ est le même, offert à tous. Mais la voie choisie est différente  : ici la joie de la Beauté, l’une et l’autre sans fin et sans fond  ; là, l’élucidation de la vérité, qui avance vers son rassasiement, au loin, ailleurs  ? dans la béatifiante possession de la totalité de l’Être.

L’esthétique demeure de l’ordre, non comme on l’enseigne partout, de la sensibilité, mais de l’affectivité, du cœur  : de l’Amour, qui est toujours et dans son essence même, spirituel. La métaphysique est évidemment de l’ordre de l’intelligence, mais je ne veux pas qu’on l’éloigne et sépare de notre présente condition charnelle  ; car ce dont la métaphysique recherche la connaissance profonde, c’est ce qui s’offre à son regard de plus réel et de plus surprenant  : le monde visible, l’univers embrassé dans sa totalité actuelle. Néanmoins, comme l’esthétique, elle avance d’une marche parallèle, plus par des intuitions divinatrices où le cœur a sa part, que sous la contrainte de raisonnements déductifs. (…)

SUPRÊME RECOURS DES SCIENCES PHYSIQUES

Paradoxalement, les sciences expérimentales, qui sont de toutes les disciplines les plus immédiatement fondées sur le réel objectif, sûr, inébranlable, et qui y reviennent sans cesse par leurs expérimentations, sont celles qui éprouvent, au bout de leurs étourdissantes découvertes, le besoin le plus impérieux, le plus pressant des certitudes métaphysiques.

Aussi les bons traités de métaphysique vantent-ils celle-ci comme «  la science des premières causes et des premiers principes  », la plus intellectuelle des sciences et, de ce fait, la «  régulatrice des autres sciences  ». Cela s’explique et se trouve abondamment illustré par la marche conquérante de toutes les sciences modernes.

Dans un premier temps, sans doute, les chercheurs sont aux prises avec des objets de fort honnête apparence, qui existent bien sous leurs yeux, dans leur main. (…) C’est pourquoi le scientisme est très sûr de lui. Sans se poser aucune question vaine, le physicien récolte des observations en nombre infini dont il tire des lois qui finalement aboutissent à des théories générales satisfaisantes, systématiques, simples et fécondes. Tous les problèmes sont réglés, de ce qui concerne les causes, les fins, les structures et les interactions du réel. Il n’y a plus qu’à passer à l’action pour tirer profit de cette science achevée. Et de là, à toutes les techniques et, si l’on veut, aux arts.

Dans une seconde étape de la recherche pourtant, les savants doivent se construire des maquettes ou figures imaginaires de la réalité, figures qui répondent à la fois aux exigences des formules mathématiques et au symbolisme des notions physiques utilisées. (…) Or, il arrive qu’après avoir cru dur comme fer à leur parfaite exactitude, leurs inventeurs et leurs manipulateurs en viennent soudain à se demander de quoi ils parlent et à douter de la réalité dont ils parlent. Leurs maquettes ne sont-elles pas des fictions  ? Ni vraies, ni fausses, des illusions  ?

À cet instant, la raison semble perdre confiance en elle-même. Elle ressent son insuffisance, non pas théorique, encore moins pratique, mais… existentielle, à affirmer toujours en toute certitude que ce qu’elle dit de son objet d’étude est, tel quel, dans l’objet. (…) Des simples phénomènes observés, mesurés, aux notions et structures imaginaires destinées à en rendre compte il y a trop loin, trop de distance, trop de différence. (…)

La science a-t-elle perdu le respect de la raison  ? ou a-t-elle perdu tout contact avec le réel  ? Deux doutes que cet exemple et cent autres se posent à l’esprit du sage. L’un relève de la vérification de soi par soi, de l’instrument par son manipulateur, du calcul par le calculateur, du raisonnement par le raisonneur  ; c’est la critique logique. L’autre relève de la vérification de la présence continue de l’objet à l’esprit qui le conçoit. Ce retour au réel, dans les cas les plus simples, prend forme usuelle de vérification des données et d’expérimentation. Dans les cas les plus complexes, cette «  Opération vérité  » impliquera une connaissance supérieure de l’être, qui puisse trancher souverainement entre vraie et fausse science. Il faudra faire appel à un tribunal suprême, pour savoir qui est fou, de l’homme de bon sens ou du savant qui raisonne hors du sens commun. La lumière, une entité mathématique qui vibre au même moment partout et nulle part, et soudain se fait grain d’énergie  ? Est-ce réel ou irréel, fou ou vrai  ? Qui en jugera  ? (…)

Je n’ai parlé encore que de sciences avançant très loin dans leur structuration hypothétique du réel, jusqu’au dépaysement complet de l’imagination. Reste à imaginer plus grave, la possibilité de l’erreur ou du mensonge scientifique par lesquels, de temps à autre, le monde savant prend, et nous invite à prendre des vessies pour des lanternes. C’est un fameux problème  : Qui, et au nom de quoi, osera dénoncer l’imposture et sera entendu  ? Ici aussi se fait sentir la nécessité d’un recours à un juge souverain, à une sagesse à laquelle tous puissent atteindre, dont les sentences soient capables de dirimer tout conflit en protégeant l’opinion publique de certaines énormes méprises. En dépend subsidiairement, mais c’est capital, la permanence de la civilisation humaine. (…)

Il est entendu que toute religion impose légitimement à ses adeptes un certain nombre de dogmes ou d’articles de foi qui leur font rejeter a priori comme fausses, ou comme inutiles, un certain nombre d’hypothèses scientifiques contraires. (…) Cependant, il s’agit là d’autre chose que d’un arbitrage, d’un jugement intrinsèque à l’étude scientifique elle-même. Il s’agit d’un apport extérieur, d’une intervention étrangère à la discipline scientifique concernée, qui dicte la solution vraie sans entrer dans aucune considération empirique. (…) La religion n’est donc pas capable d’arbitrage scientifique. (…)

Avec de nombreux exemples à l’appui, l’abbé de Nantes établit que lorsque le savant est saisi par le vertige en mesurant l’écart qui grandit entre ses constructions intellectuelles et l’expérience première, il éprouve alors le besoin d’un soutien, d’un recours que la religion comme telle ne peut lui donner  ; elle est au-delà  ! Il lui faut produire un autre acte intellectuel, plus intérieur et plus fort que l’acte scientifique, le confortant par des vues plus générales et des raisons plus certaines dans son appréhension de la vérité. Cet acte n’est pas un acte de foi  ; c’est un acte de sagesse métaphysique. (…)

LA MÉTAPHYSIQUE, JUGE DES RELIGIONS ET DES SCIENCES

À supposer qu’il y ait une certitude ultime, non au principe de la connaissance où sont les intuitions mères des sciences, mais à leur plus haut point d’achèvement, les couronnant  : une certitude discriminant le vrai du faux, dans les rapports de l’esprit humain avec le monde qu’il s’applique à connaître. C’est vers elle que tendraient toutes les sciences pour recevoir de cette sagesse royale un réconfort, une marque de vérité, de plausibilité enviée. C’est à elle aussi que descendrait et se présenterait toute parole divine, toute révélation de mystères, comme à un «  contrôle de l’immigration  », pour recevoir d’elle le visa d’entrée, le certificat de compatibilité du neuf avec l’ancien, du transcendant révélé avec le réel déjà connu.

C’est le devoir et le besoin de toutes les sciences, d’implorer le réconfort de la métaphysique vraie, si elle existe, et de n’en pas disputer les jugements puisqu’elle les dépasse toutes. C’est l’honneur et l’honnêteté de la religion de se soumettre au contrôle de la métaphysique vraie et de n’en point discuter du dehors et de haut, puisqu’elle est reconnue juge souverain ès choses humaines. (…)

C’est le caractère distinctif du seul christianisme, et encore, du catholicisme  ! d’avoir osé proclamer la soumission intégrale de sa doctrine, donc de la Parole de Dieu elle-même, et des réalités divines, de l’Être divin  ! à l’examen de la raison métaphysique. Et donc de rejeter vivement l’hypothèse d’une Raison divine qui serait déraison humaine, malgré même les termes éloquents de saint Paul aux Corinthiens (I Co 1, 18-31). (…)

LA VÉRITÉ MÉTAPHYSIQUE

La métaphysique serait-elle vraie, d’une évidence certaine et ouverte à tous  ? Le métaphysicien serait-il infaillible en un domaine où le Pape même et son Concile ne prétendent pas l’être  ? serait-il un dictateur  ? un oracle  ? un mage  ? dont nul théologien, nul physicien n’aurait le droit de rien contester  ? Cela répugne au sens commun, car le philosophe aussi peut se tromper. Cette réponse nous montre l’issue  : Il faudra lui montrer qu’il se trompe, mais le lui montrer non par des preuves physiques, non par des arguments d’autorité, même divine, mais sur son propre terrain. Lui montrer en quoi il se trompe dans sa démonstration métaphysique, par des arguments métaphysiques, où tout homme raisonne d’égal à égal avec tout homme. Donc, par raison naturelle et dans le domaine des principes généraux où il prétend l’exercer. La raison est certes sublime et souveraine, mais non pas la raison de tel individu qui enseigne  : la raison universellement partagée. (…) Saint Thomas a raison de réclamer l’autonomie de la métaphysique, car il lui revient à elle seule de justifier ou de défendre ses principes. Mais chacun est libre d’y entrer, d’y argumenter et disputer. Afin que la vérité triomphe plus sûrement de l’erreur. (…)

II. ITINÉRAIRE PHILOSOPHIQUE DE L’ABBÉ DE NANTES

Mon lecteur me pardonnera de lui présenter l’itinéraire philosophique d’un étudiant des années quarante, les étapes de l’enseignement qu’il a suivi, ses choix personnels dans les débats de son époque, plutôt qu’un tableau nécessairement glacé des différents chapitres de la philosophie. (…) C’est que j’ai toujours expérimenté que le meilleur accès à la sagesse philosophique était d’aborder la philosophie par son histoire, et celle-ci par le récit de la vie et du cheminement des philosophes eux-mêmes.

Retracer la première étape de mes études en philosophie, c’est pour moi faire l’éloge de mes maîtres ecclésiastiques, maîtres auxquels ma génération doit encore d’avoir, mais sans effort de notre part, hérité et bénéficié de la sagesse classique millénaire. Et peut-être sommes-nous les derniers.

Je ne parle que pour mémoire de mon année de philosophie à la Faculté catholique de Lyon, en 1941-1942, où enseignaient l’abbé Jolivet, auteur de manuels, ennuyeux à entendre mais sagace et sûr, le Père Ancel, limpide et stérile commentateur de la Somme, et bien d’autres. J’étais trop jeune, non pour comprendre mais pour apprécier la valeur rare, l’importance de ce que je comprenais…

Les cours absolument remarquables du Père Peissac, dominicain, ont eu peut-être, sans que j’y prisse garde, sur ma réflexion métaphysique ultérieure une influence déterminante. (…) Il nous initiait, à l’aide de schémas ingénieux, à la connaissance de l’indicible relation de Dieu avec l’univers de notre expérience. C’était d’une subtilité intellectuelle étourdissante. Et déjà s’ancrait en moi cette pensée que la sagesse métaphysique totale devait tenir dans l’impossible conciliation de ces deux vues, l’une jetée sur l’être pur et parfait, immobile et transcendant, l’autre sur les relations que les êtres contingents entretiennent de toute nécessité avec Lui. Mais il va sans dire que cela me dépassait alors complètement.

RÉFUTATION DE L’IDÉALISME MODERNE PAR LE RÉALISME THOMISTE

C’est au séminaire d’Issy-les-Moulineaux que je rentrai en 1943, pour ma première année de philosophie. Ce fut un continuel enchantement de l’intelligence. (…) J’acquis de mes maîtres sulpiciens ces principes et ces instruments intellectuels qui m’ont permis de comprendre, de classer et d’apprécier sans peine les grandes hypothèses des sciences modernes. (…) Dès lors la certitude sans cesse vérifiée qu’Aristote gouverne toujours la recherche, les sciences, l’action humaines, ne quittera plus jamais mon esprit.

L’option décisive eut lieu dès les premiers jours, celle du réalisme de saint Thomas, à l’encontre de l’idéalisme moderne, option présentée et justifiée dans le cours de Critique de la connaissance, par monsieur Ruff. Celui-ci nous décrassa la pensée de toute trace du kantisme et de l’hégélianisme ambiants, par une théorie ferme, précise, convaincante de la connaissance abstractive, qui se nourrit des données sensibles venues des choses, de l’extérieur, et nous met enfin, sous un mode intentionnel propre à l’esprit humain, en possession des choses elles-mêmes, de leur «  quiddité   ».

Ainsi nous était démontrée d’abord la valeur objective, existentielle, du jugement intellectuel. L’esprit humain est capable de saisir et d’affirmer la vérité touchant les êtres de son univers, et cette vérité est l’œuvre des sens et de l’intelligence associés pour tenir le sujet en communion spirituelle, «  intentionnelle  », avec l’objet  : Non avec ses propres idées, comme le prétend la philosophie moderne, mais avec les êtres extérieurs, appréhendés par les sens et connus par le moyen des concepts élaborés par l’Esprit. Monsieur Ruff disait  : Tout le drame de la pensée moderne tient à un coup de dés. Et malheureusement, ajoutait-il en s’écroulant dans sa chaire, car il était grand comédien, on a perdu un dé  !  ?

La dixième fois, je compris. L’idée est pour les scolastiques le moyen de connaître le réel, ce par quoi l’esprit atteint l’être des choses mêmes  ; en latin objectum quo. Pour les modernes, elle est ce que l’esprit connaît, n’atteignant ainsi jamais que ses propres conceptions et non la vérité objective  ; en latin, objectum quod. Quo, ou quod   ? une histoire de d, qu’on garde ou qu’on perd. Au-delà du calembour, enthousiasme du jeune élève de première année que l’Église libère judicieusement de trois siècles d’erreur philosophique  ! Là-dessus commençait l’exposé de la vaste théorie de la connaissance selon Aristote et saint Thomas, dont j’acceptai tout, jusqu’à la distinction géniale des deux intellects, patient et agent, théorie qui me paraît toujours satisfaisante, inébranlable et vraie. (…)

PHILOSOPHIE DE LA NATURE ET MÉTAPHYSIQUE

D’autres cours, étalés sur deux ans, nous apprirent la Philosophie de la nature. (…) Monsieur Hamel nourrissait son enseignement de données d’expérience anciennes et parfois toutes modernes, rejoignant ainsi l’enseignement universitaire le plus résolument positiviste, mais il fondait, il encadrait et couronnait ces brassées d’observations par un recours constant à la physique rationnelle de saint Thomas. (…)

Grâce à cette physique scolastique, je pourrai plus tard m’enquérir des sciences modernes, en comprendre les subordinations ainsi que le rôle décisif et cependant accessoire, qu’y remplissent les mathématiques. Je dois la vue claire de la subordination des sciences de la nature entre elles et avec la métaphysique au livre de Jacques Maritain, La philosophie de la Nature. Essai critique sur ses frontières et sur son objet. Et j’aime à lui rendre hommage. (…)

Tous ces cours, et d’autres secondaires, culminaient dans la Métaphysique, qu’enseignait, le visage glabre et ses yeux de visionnaire fixés sur les profondeurs de l’être, monsieur Lesourd. C’était purement la suite des grandes leçons d’Aristote, mais affinées, explicitées, profondément remaniées par saint Thomas d’Aquin. (…) Non que celui-ci ait plié la philosophie du Stagirite aux nécessités de la foi chrétienne, mais parce que la lumière des vérités révélées lui en avait fait voir les insuffisances et les lacunes graves. Il y a là plus qu’une nuance car, nous l’avons dit, cette science suprême de l’être en tant qu’être ne supporte aucune intrusion religieuse dans son domaine propre. (…)

Qui n’est pas intimement familiarisé avec les distinctions aristotéliciennes de puissance et d’acte,et par là de matière et de forme, de corps et d’âme, de substance et d’accidents,enfin d’essence et d’existence, distinction suprême  ! ne comprendra jamais rien de profond et sera continuellement exposé, en interprétant les apparences des êtres, à tomber dans les confusions contradictoires des gnoses et idéologies régnantes  : Ou bien il absorbera et confondra tous les êtres du monde en Dieu, panthéisme, ou bien il croira séparer radicalement le monde de tout être transcendant et l’expliquer par lui-même, athéisme.

Tandis que la métaphysique d’Aristote, menant son enquête sur les causes suprêmes des êtres, après l’analyse de leurs principes substantiels, établit le système des rapports que les êtres de l’univers entretiennent entre eux, sous le régime des quatre causes efficiente, matérielle, formelle et finale, et avec Dieu leur créateur. C’est sur ce dernier chapitre, d’ailleurs, que saint Thomas dépasse de cent coudées le maître païen et… baptise Aristote  !

Le jeune philosophe dont je raconte l’histoire se trouvait ainsi ébloui, comblé par cette sagesse scolastique qui lui était si simplement et si sûrement enseignée, avec autorité, aux toutes premières années de sa vie cléricale. De plus nos professeurs n’hésitaient pas à confronter cette philosophie pérenne avec les philosophies du moment. (…)

CONFRONTATION DE SAINT THOMAS AVEC LA PHILOSOPHIE MODERNE

En 1945, l’existentialisme battait son plein. Existentialisme athée de Sartre, ou chrétien, de Gabriel Marcel, les uns et les autres se réclamant de lointains et parfois de fort inattendus précurseurs, Kierkegaard évidemment et Pascal, mais encore Dostoïevski et Chestov. Comme son nom l’indique assez, cette philosophie nouvelle prenait la suite de tous les anti-intellectualismes, tels ceux de Bergson, Blondel, Laberthonnière, qui dénoncent l’abstraction scientifique ou philosophique comme une falsification du réel et prônent le retour au concret. Bref, la nouveauté était une vieille chose  ; elle héritait de toute cette gauche philosophique dont le dénominateur commun est le refus de toute construction abstraite, qu’elle soit de type réaliste ou idéaliste.

Mais ce n’est pas tout d’exalter l’être individuel contre l’idée, l’existence contre les essences. Il faut encore en dire, écrire des choses dignes d’intérêt  ! (…) Pour ne pas retomber dans les abstractions, l’existentialisme trouva opportunément la «  phénoménologie  » de Heidegger, de Jaspers et de leurs disciples qui (…) ayant contourné sans les voir les immenses constructions des sciences et des métaphysiques antérieures, tombèrent bientôt dans un esthétisme des plus léger, où l’angoisse, l’absurde, voire même la foi chrétienne (  ?) et les autres sentiments ou impressions fortes étaient tenus sans raison pour la plus haute forme de sagesse.

Il n’y avait plus là de philosophie du tout. L’existentialisme n’avait d’autre force et d’intérêt que dans sa partie destructrice, quand il reprenait et renouvelait la critique de l’idéalisme hégélien, épargnant Kant, remontant jusqu’à Descartes et même englobant, dans une confusion invraisemblable, toutes les philosophies antérieures. (…)

Nos professeurs n’avaient pas de peine à nous montrer dans ce débat contemporain l’affrontement de deux factions ennemies, aussi impuissantes l’une que l’autre à donner des choses une représentation juste et cohérente. Conclusion immanquable  : le salut de l’esprit humain, plénier et définitif, était dans le retour à la philosophie de saint Thomas. (…)

Ce retour triomphal à la philosophia perennis se faisait en trois temps. C’était d’abord une réfutation en règle des diverses philosophies modernes, d’autant plus facile et convaincante qu’elle utilisait les arguments par lesquels idéalisme et existentialisme se détruisaient mutuellement. Venait ensuite, comme la codification du sens commun, l’exposition irénique de la construction aristotélicienne, merveilleusement achevée par l’apport de saint Thomas, surtout en métaphysique. Enfin on démontrait, emportant les dernières objections et hésitations, l’«  existentialisme   » de saint Thomas. Oui vraiment, avant la lettre, saint Thomas avait parfaitement distingué l’essence et l’existence,et souligné le primat de celle-ci sur celle-là. Par quoi il avait évité le rationalisme que tous rejettent aujourd’hui. (…)

Le thomisme disait tout, satisfaisait à toutes les exigences, répondait à toutes les questions de nos contemporains. Je baignais dans saint Thomas. (…)

C’est dans ses dispositions que j’entrais en théologie, dans ce même séminaire d’Issy-les Moulineaux, à l’automne 1945. J’allais y connaître pourtant le remuement de l’esprit le plus profond. (…)

III. L’INTUITION D’UNE NOUVELLE SYNTHÈSE PHILOSOPHIQUE

LA CRISE PHILOSOPHIQUE DE 1946

Un jeune professeur, pieux et profond sulpicien, M. Guilbaud, angevin, commença de nous enseigner le traité de la Trinité. (…) Un détail me choqua, une objection me vint, que je lui soumis à la fin du cours.

Il donnait pour parfaite la définition de la personne par Boèce  : «  Naturae rationalis individua substantia  », une substance individuelle de nature raisonnable. Et il insistait, en citant Maritain, sur l’autonomie, la subsistence, l’incommunicabilité de la personne. Or, il avait bien dit que la nature divine était une substance unique et parfaite, dont la pluralité des Personnes ne pouvait contredire ni altérer l’unité parce qu’elles étaient de pures «  relations   ». Il yavait une contradiction apparente, pensais-je, entre la définition de la personne comme autonomie et, aussitôt après cette définition absolue, dogmatique et donc indiscutable, celle des Personnes divines comme relatives, pures relations  ! Il me répondit, l’air préoccupé, qu’il allait réfléchir à cette objection à laquelle il n’avait pas songé, mais qu’il n’avait rien enseigné là que de traditionnel et sûr, à quoi je pouvais me fier. Je n’en doutai pas un instant.

Sur ce, il tomba malade. Je le visitai à l’hôpital, une fois. Dans sa fatigue extrême, il me dit  : «  Je pense à votre question. J’y pense… beaucoup…  », et il mourut quelques semaines plus tard. Comment n’être pas ému de cette rencontre d’événements  ? Je pris l’habitude de le prier, lui qui savait maintenant LA réponse à notre grand problème. Et je dus me débrouiller tout seul.

L’alternative était la suivante  : Ou m’appuyer sur Boèce, cet obscur philosophe romain transcrivant en son latin lourd et lent tout ce qui lui tombait sous la main de logique et de théologie grecques, et à travers lui sur Aristote et saint Thomas  ! Tenir pour assuré que la personne est une substance individuelle de nature raisonnable, et alors conclure qu’il doit y avoir en Dieu une seule Personne ou, sinon, trois Substances individuelles  ! Explications l’une et l’autre contraires à la foi…

Ou préférer, sur ce problème métaphysique très général, à la définition stérile d’Aristote les lumières de la théologie, et définir la personne, toute personne humaine, angélique, aussi bien que divine, par la relation.

UNE NOUVELLE DÉFINITION DE LA PERSONNE

C’est à ce dernier parti que je me rangeai et que je me tins. Et voilà que chaque nouveau traité de théologie faisant intervenir la notion de personne, comme aussi chaque appel à l’idée de relation venait améliorer mon hypothèse de travail. C’était exaltant. De proche en proche, je reconstruisais, non pas contre Aristote et saint Thomas, mais, il faut le dire, à côté d’eux, en complément de la leur, une synthèse d’une étourdissante nouveauté, d’une hardiesse extrême, mais féconde, parlante et belle.

Son grand signe de vérité fut pour moi la solution libératrice qu’elle apportait à l’insupportable opposition que la théologie traditionnelle latine dresse entre les deux grands Mystères chrétiens de la Sainte Trinité et de l’Incarnation du Verbe. Dans la Trinité, les trois Personnes sont dites de pures relations, pure Paternité, pure Filiation, pure Spiration. En revanche, dans l’Incarnation, le Verbe divin et humain, en deux natures parfaites, est dit une seule Personne ou hypostase, en raison de l’autonomie, de l’incommunicabilité, de la subsistence attachées à ces notions  !

Au contraire, je découvrais dans ma définition universelle et analogique de la personne comme relation d’origine,de merveilleuses harmonies et convergences entre les deux Mystères, une continuité parfaite  ! Le Verbe était, précisément sous sa raison propre de Fils au sein de la vie trinitaire, capable de se donner une nature humaine selon sa pure et simple personnalité de Fils unique de Dieu… Et puis de Dieu à l’ange, de l’ange à l’homme, la notion de personne ainsi définie se montrait partout révélatrice du fin fonds singulier, inépuisable et sacré de tout être spirituel, selon les dogmes et la morale de notre foi catholique, comme en regard de la raison philosophique la plus sourcilleuse et selon les vœux de l’existentialisme personnaliste le plus moderne. (…)

Je me mis au travail. J’étudiai le statut de la personne, en philosophie de la nature et en métaphysique, chez tous les auteurs possibles. C’étaient des montagnes de livres. Et le statut de la relation dans les Catégories d’Aristote et tous leurs commentaires, et chez les autres logiciens et philosophes. Travail immense, car partout revenaient les mots clefs  : substance, nature, personne… Il y avait des points sensibles où je sursautais  ; quand tous acceptaient les dires d’Aristote, magister dixit, que, sur ma lancée, je devais contester. Peu à peu mon univers mental se modifiait ou plutôt se retrouvait. Et ce n’était plus Maritain seulement le fautif, mais saint Thomas et à travers lui, plus que lui, Aristote  ! La tare originelle, l’aristotélisme  ? Où allais-je  !

ÉTAIS-JE DONC MODERNISTE  ?

Cette attention amoureuse à l’être singulier, à la personne individuelle, dont Aristote déclare qu’il n’y a pas de science et dont il se désintéresse, cette application à comprendre et tout au moins à marquer d’un caractère propre l’être concret quel qu’il soit, Dieu, ange, homme, ou microbe, atome, électron  ; ce goût du devenir des individus, de l’histoire  ; cette observation de la destinée de chacun et les réflexions qu’on peut faire sur elle, tout cela, je découvris que d’autres en avaient eu la hantise à travers les siècles… chez l’adversaire  !

Non chez Parménide et Aristote, mais chez les «  décadents   », épicuriens et stoïciens. Non chez saint Thomas, précisément chez Scot, Occam et leurs odieux disciples, nominalistes. Je commençais à deviner que, dans la même mesure où ils avaient voulu s’intéresser au concret comme tel, singulier, historique, événementiel, ils avaient rejeté la philosophie d’Aristote et s’étaient perdus dans des systèmes alambiqués, croyant le battre sur son propre terrain. Il y avait ainsi, en métaphysique aussi, une droite et une gauche, celle-ci préoccupée en diable de l’individu, de sa valeur et de ses droits, celle-là réservant ses soins à la nature immuable, aux lois générales et à l’ordre universel.

Je lus Réalisme chrétien et idéalisme grec, introuvable alors, dans son édition de 1904 (réédition, Le Seuil, 1966), de Laberthonnière. Quel saisissement  ! Il avait déjà tout vu, tout compris de ce que je cherchais  : sortir des philosophies des essences, pour entrer dans la connaissance des êtres singuliers  ! Ce fut un enthousiasme. J’en recopiais des pages entières. Mais… mais Laberthonnière lancé dans ses réquisitoires enflammés, sarcastiques, interminables, contre les Grecs directement, et indirectement contre les scolastiques et sa bête noire, saint Thomas  ! se perdait dans son immense chantier de démolition, sans rien reconstruire. (…)

Je n’ai rien gagné, ensuite, à l’étude des autres modernistes, personnalistes, existentialistes. (…)

J’ÉDIFIERAI UNE MÉTAPHYSIQUE TOTALE

Un mot de Leibniz m’accompagna pendant ces cinq ans de laborieuses réflexions  : «  Les auteurs qui suivent ces routes différentes ne devraient point se maltraiter.  »Ainsi je fus retenu, par grâce, parce que j’avais constaté le néant des reconstructions modernistes, au contraire parce que j’avais appris et vérifié l’inébranlable vérité du substantialisme aristotélicien, de céder à l’esprit de nouveauté et de révolution, même copernicienne. (…) Pas un instant je n’eus la pensée de rejeter la scolastique pour lui substituer un autre système. Pas un seul de ceux qui l’avaient tenté n’y était parvenu, et tout me déconseillait de procéder ainsi… Je m’appliquai plutôt à insérer dans la construction scolastique toute la nouveauté vraie, utile, sans rien ébranler. (…)

Nous étions en 1950. Je préparais une grande thèse de théologie où je dirais tout ce que je savais sur la Personne et ses relations . (…)

Parallèlement, je rédigeai une petite thèse sur la Structure métaphysique de la Personne dans l’œuvre de saint Thomas d’Aquin . Mon patron de thèse en était le chanoine Lallement, professeur de métaphysique à l’Institut catholique. (…)

Je lui expliquai brièvement ma critique des catégories d’Aristote au chapitre de la relation. Déjà il tiquait. D’un ton moins ferme, j’entrepris ma critique du substantialisme de saint Thomas et de sa gêne à y situer quelque part la relation de création… Son visage se figea. Je continuai cependant. Mais au bout de quelques phrases, faisant la plus horrible moue dégoûtée que j’aie jamais vue à quelqu’un, «  J’ai été désigné dans cette faculté de philosophie par Rome, me dit-il, précisément pour barrer des travaux de cette sorte.  » Et me regardant de ses yeux ternes de vieillard inquisiteur, il me rendit mes deux feuilles de papier dont il n’avait lu que les premières lignes. Je m’enfuis plutôt que je ne m’en allai. (…)

Tout de même, je m’en désolai. J’étais convaincu qu’il y avait là une vérité spéculative certes, mais d’une urgence vitale pour l’avenir du monde en raison de ses prolongements moraux et politiques. Si elle ne faisait pas sa trouée, ce serait Maritain qui deviendrait le grand mentor de la pensée ecclésiastique, et ce serait la ruine de l’Église et des nations.

Par ailleurs, la gravité des corrections apportées aux doctrines des maîtres les plus éminents de la pensée universelle, Aristote, saint Thomas et tant d’autres, me persuadait qu’il était inconvenant à un trop jeune homme de l’oser. Après ce purgatoire qui a duré trente ans, il m’est permis, je pense, de soumettre au jugement de nos lecteurs et amis, cet essai de Métaphysique totale.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 170, octobre 1981, p. 3-12

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