La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

Le destin du monde présent :
I. La communauté éternelle des personnes

Ronde des élusEn transphysique, une conclusion n’est jamais la clôture de la recherche et la retombée de l’intérêt d’une intelligence satisfaite des solutions apportées aux problèmes qui l’inquiétaient, mais une ouverture infinie sur le mystère découvert, de l’être, de l’amour, de la liberté, une envolée, du temps dans l’éternité, du monde sensible dans le royaume des purs esprits. Notre conclusion sera une double envolée dans la contemplation du Mystère où nous allons  : celui de l’épanouissement de nos relations mutuelles et de l’inauguration de notre union, les yeux ouverts, à notre Principe, JE SUIS. (…)

Reste à définir cette fin universelle où court le monde, où tendent tous les êtres spirituels de tout leur amour et de toute leur liberté. Mais parce qu’il y a des milliards d’êtres, aux capacités presque infinies de choisir et d’agir, d’aimer ou de haïr, de créer des liens ou de les détruire, et ainsi de faire l’histoire en sous-traitance de Dieu, disions-nous, la recherche et la découverte de cette fin universelle présente au philosophe d’énormes difficultés. Nous nous y appliquerons cependant après tant d’autres  ! et si nous y arrivons, nous aurons posé la base de notre ultime ascension à la conquête de la vérité suprême. Après la question  : Qu’est-ce que le monde et quel est son destin  ? cette autre où s’arrête et repose l’intelligence métaphysique comme en son terme infini, éternel  : Qu’est-ce donc que JE SUIS, Source de vie, d’amour, de liberté et de fin  ? et qu’est-ce que la communion des êtres en Lui et avec Lui  ? (…)

LA RÉPONSE DES GRECS

PLATON ET ARISTOTE

Pour les esprits platoniciens, les êtres sensibles, changeants, individuels, qui sans cesse se succèdent dans l’univers, sont les reflets de réalités-mères, immuables et parfaites, les Idées, dont ils s’efforcent d’imiter la splendeur. Ils n’existent que par ces réalités immatérielles et séparées. Ils n’ont d’autre raison que de perpétuer sur terre la manifestation de ce “ciel” aux hiérarchies admirables, intelligibles et éternelles.

Ainsi l’histoire du monde est annulée, rendue insignifiante et stérile. «  L’univers est un simple objet proposé à la spéculation désintéressée du sage.   » Mais, accroc remarquable qui infirme la validité et la cohérence de ce système, l’Homme ou du moins le philosophe est une exception, il est à part, il se tient à mi-chemin du ciel immuable des Idées, au-dessus, et du flux tumultueux des corps au-dessous de lui. Il se juche sur je ne sais quelle cathèdre dans l’espace, hors du temps, pour contempler «  l’harmonieuse architecture des essences, dont s’enchante la sagesse grecque   ».

Aristote partage cette vision générale de l’univers. Même s’il opère une réintégration physique des Idées, d’un ciel imaginaire au monde réel des substances matérielles. Donc toute la tradition grecque, autant le naturalisme aristotélicien que le mysticisme platonicien, a véhiculé et légué à l’Occident chrétien cette conception d’un monde en perpétuel devenir dont chaque individu passager tend à l’imitation et à la réalisation de son Idée ou de sa forme parfaite, raison de son comportement et de son existence même. C’est le détournement de la finalité des êtres corporels de notre expérience, au profit de concepts fabriqués par notre esprit mais en eux-mêmes strictement inexistants. Et c’est l’exaltation d’un règne éternel des formes anonymes des choses, au détriment de ces choses mêmes et de leur histoire. (…)

LE STOÏCISME, TRANSPHYSIQUE GRECQUE

Ennemis déclarés de toute fuite dans l’abstraction, les stoïciens revendiquent le vieil héritage des cosmogonies présocratiques et des mythes platoniciens, et s’appliquent à découvrir le destin du monde plutôt qu’à discourir sur des dialectiques idéales ou sur des mécaniques naturelles. C’est aux êtres concrets, individuels qu’ils s’intéressent, auxquels ils osent reconnaître une signification, une place dans le monde et un rôle singulier dans l’histoire. (…)

Bravo  ! C’est nouveau. On cherche l’intelligibilité de l’univers, non plus sur la pente de la raison vers la plus grande (et inutile) clarté, mais selon la pente de l’intérêt vital, vers la riche (et confuse) divination de la fin du monde. Au-delà donc de la physique aristotélicienne et épicurienne, au-delà de la métaphysique platonicienne, dans une voie plus mystique que rationnelle, plus esthétique et intuitive que logique et scientifique. Pareil propos ramène à la lumière une immense réalité que les autres philosophies méconnaissaient systématiquement  : l’ordre historique total d’un univers fait de parties indépendantes, mues chacune par sa propre nature et par sa propre liberté, néanmoins complémentaires et sans doute convergentes.

Grande ambition, mais immense difficulté  ! Dans l’absence de finalité universelle connue, dans le choc de déterminismes aveugles et contradictoires, où et comment découvrir un plan d’ensemble, une synchronie   ? Et dans cette obscurité sur la fin du monde, comment assigner à chaque chose, à chaque personne, sa place, son rôle, sa valeur, son mérite au service du bien commun universel à promouvoir  ? La grandeur du stoïcisme est purement dans l’audace de la question qu’il soulève, plus que dans la réponse elle-même, qu’on connaît. C’est l’imagination féérique d’un immense «  Feu de Zeus  » partout répandu, âme de toutes choses, comme des étincelles jaillies de son explosion originelle, mais avide en chacune de retourner, de revenir à l’unité première, pour ensuite recommencer, peut-être, un nouveau cycle, une autre aventure…

Ce mythe n’a guère de valeur ni explicative ni rationnelle. (…) Quoique le panthéisme stoïcien guette une telle philosophie, c’est bien elle qui ouvre la meilleure voie, la seule praticable pour tenter de résoudre l’énigme transphysique du destin historique de l’univers. (…)

Au lieu de penser le monde, au lieu de songer plutôt à le transformer, deux attitudes également “aliénées” en ce sens que le philosophe s’applique dans l’un et l’autre projet à autre chose qu’à lui-même, seule cette voie «  transphysique   » entreprend de percer le secret de la destinée de l’homme dans le monde afin qu’il puisse la faire advenir par son propre accomplissement au sein de l’œuvre universelle. Encore une fois, si décevante qu’ait été la réponse stoïcienne, et même dionysienne, l’idée, la méthode étaient bonnes et nous demeurent encore aujourd’hui inspiratrices de sagesse.

L’ENLISEMENT SCOLASTIQUE

(…) Si les réponses des Grecs ont été si peu satisfaisantes à cette question immense et difficile, mais la plus nécessaire et passionnante de toutes, de savoir quel est le destin du monde et la part de chacun à son accomplissement, c’est d’abord parce qu’ils n’atteignirent pas à l’idée d’une création de toutes choses par un Dieu vivant et personnel. C’est aussi parce qu’ils n’eurent jamais une observation suffisamment ample du devenir cosmique pour en soupçonner l’évolution. Nous nous représentons mal l’étroitesse de leur champ de vision, en hauteur  : sans divinité certaine, définie, autre qu’abstraite et idéale  ; en largeur, longueur et profondeur  : dans une image du monde étriquée, plate, réduite à une vue en coupe de son histoire, immobile et bornée.

Du moins pouvait-on attendre des chrétiens davantage de perspicacité. Ils avaient reçu de leur Révélation religieuse une connaissance du Dieu vivant, créateur et providence universelle, qui aurait dû répandre son intense clarté sur leur philosophie, y faire naître l’idée de la causalité totale de JE SUIS sur tout l’être et l’agir de ses créatures, donc sur leur histoire, et sa souveraineté sur leur destin, les assurant de son intelligibilité et de sa cohérence, dans son ensemble et dans toutes ses parties. (…)

Malheureusement, les docteurs scolastiques ont restreint leur ambition philosophique, sous l’influence des auteurs grecs, à la recherche trop étroite de la seule fin dernière de l’homme. Ils auraient dû au contraire, ne cessant de tenir devant leur regard la totalité du monde créé, ne se satisfaire d’aucune solution partielle et ne s’arrêter que dans la connaissance de la «  fin du monde  » comme devant, elle seule, leur signifier la raison d’être de la totalité de la création et de sa genèse.

L’explication de cette étroitesse chrétienne est surprenante. Paradoxalement en effet, c’est l’invasion de la nouveauté révélée qui, par un trop grand surcroît de clarté, a, si j’ose dire, courtcircuité la recherche métaphysique et l’a stoppée au point où elle en était arrivée, pour seulement enrichir ce qu’elle avait déjà trouvé d’une intense vérité chrétienne. Sans penser à sortir la philosophie de son ornière, elle l’a seulement renforcée dans ses certitudes acquises. Elle l’a renouvelée, sans pourtant en étendre la vue, en faire éclater les limites comme elle l’aurait pu et dû. Il y a là un fait complexe, auquel nous verrons plus clair en avançant dans notre étude, d’influence et de paralysie réciproques  : le christianisme trouve un support commode et sûr dans la philosophie rationnelle des Grecs  ; il vient s’y nicher en lui rendant l’inappréciable service de la rendre vivante et existentielle. Mais lui-même, pris à ce piège, s’idéalise, s’hellénise, se rationalise… au point de rejeter de sa métaphysique nombre de richesses de la Révélation qui auraient dû s’y intégrer et la porter à sa plus grande perfection. C’est dommage  ! Et tout ce qui touche à l’histoire de l’humanité, à la fin du monde, au jugement, à l’éternité demeurera jusqu’à nos jours, extérieur à la philosophie chrétienne, relevant du domaine mystique… ou mythique de la “spiritualité”.

L’IGNORANCE MODERNE

Encore les scolastiques étaient-ils en partie excusables, du fait de l’étroitesse de leurs divers champs d’observation et de leur peu de connaissances scientifiques, astronomiques, géographiques et historiques. Jusqu’à la Renaissance, la société civilisée demeura fermée sur elle-même et fort ignorante de son passé. Mais alors, les philosophes modernes auraient dû poser dans toute son ampleur et résoudre plus hardiment le problème du destin universel  !

Or nous ne pouvons qu’être déçus par toutes les «  philosophies de l’Histoire  » qui pourtant se prévalent de connaissances scientifiques étendues. Non qu’elles manquent d’hypothèses, fondées sur le passé et sur son évolution reconnue. Mais les fins qu’elles assignent au monde et à l’humanité, souvent fort précises, sont régulièrement démenties par les événements. Leur inventeur n’est pas encore mort que déjà il n’en subsiste rien. Hégélianisme, marxisme, darwinisme…

Ils auraient dû, ayant sous les yeux comme le film du devenir ancien de l’univers, et en lui l’évolution des formes, des espèces vivantes, puis l’histoire de l’humanité, pour ainsi dire dès son origine, dans ses longues et lentes préparations, son explosion universelle et son rapide perfectionnement civil et moral, dans les quelques dernières secondes de cette grande semaine de la Création, ils auraient dû apercevoir la large courbe du destin universel et savoir l’interpréter, en trouver la Raison, discerner l’intention du Créateur et en annoncer d’ores et déjà le but dans toute son ampleur. Ils auraient dû découvrir le point de convergence naturel de toutes les fins particulières et personnelles. Alors ils auraient été convaincants. (…)

La raison de cette absence de la philosophie moderne en ce domaine de première importance est, elle aussi, paradoxale. Le dogmatisme des chrétiens, fondé sur la certitude de foi d’une révélation divine, était, est encore d’une parfaite légitimité  : Si Dieu parle, ce qu’il dit est absolu et exclut tout doute sur l’essentiel. Et nous avons dit comment ce dogmatisme avait débordé, au temps des sommes théologiques,du domaine de la religion sur celui de la métaphysique, étroitement imbriqués alors en toute loyauté comme des éléments conjoints d’une même vérité. La certitude de la foi cependant écrasait, écartait, ignorait les doutes et les lacunes de la métaphysique. C’est ainsi que la philosophie chrétienne a légué à la philosophie laïque moderne, arrachée cependant à la foi, cet esprit catégorique qui la caractérise. L’esprit moderne, émancipé de toute religion, pontifie encore. Ainsi, bon premier, le doute cartésien n’est qu’un faux-semblant, un argument en trompe-l’œil  : il vise à justifier un dogmatisme nouveau, purement rationnel et proprement insupportable. On y voit la pensée de l’homme prendre carrément la place de Dieu et légiférer sur la marche des mondes avec son autorité usurpée  !

La théologie tenait de Dieu, prétendait-elle, directement la raison d’être, le secret de l’histoire universelle. Et pourtant elle s’enlisa  ! La philosophie contemporaine prétend, pour s’égaler à sa devancière, tout savoir sur tout par les seules lumières de la raison pure. Appliquée à l’histoire, pareille outrecuidance n’a fourni que des dialectiques parfaitement vides et rapidement controuvées. Dans la recherche du destin de l’univers, la philosophie moderne est très en retard sur la scolastique chrétienne et presque en deçà du stoïcisme ancien  ; c’est dire son ignorance. Mais tous ont péché de la même manière anthropocentrique, élitiste, intellectualiste. (…) C’est impensable, et c’est pourtant vrai que les philosophes ont enseigné, et tous les ont cru, que la raison de l’immense univers était leur propre tranquillité et béatitude, à eux, les seuls hommes sages  ! (…)

À QUOI RIME L’HISTOIRE  ? À RIEN

La vision du monde qui découle de ces conceptions philosophiques est celle, fort réductrice, d’un immense monde inférieur, qui par la succession de vie et de mort, de plaisirs et de douleurs des individus qui le composent, tourne rond comme une machine sans âme, pour nulle autre raison que de plaire à Dieu par son harmonie, féroce à première vue, d’autant plus admirable vue de haut  ! Sa raison d’être est de donner au philosophe une sagesse, une connaissance des essences, de leur harmonie et enfin de Dieu, qui est le but de sa noble existence et la justification de toute la création. Elle roule pour eux… Cela durera indéfiniment, opine le Grec  ; cela durera autant qu’il faudra pour que «  le nombre des élus  »soit atteint, professe, selon ses dogmes, le Chrétien.

À croire qu’ainsi tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes  ! En vérité, la philosophie a délaissé la vie pour l’idée, l’histoire pour le formalisme, l’amour et la liberté pour la science pure et la spéculation intellectuelle. C’est tout le mystère de l’existence contingente et de son destin sans retour qui en était banni et qu’il nous faut retrouver.

LA COMMUNION UNIVERSELLE

Instruits par de si longs errements de la philosophie, renonçons aux causes de son malheur  : l’intellectualisme outré des Grecs, aggravé de mysticisme plus platonicien que chrétien, dévoyé enfin par le rationalisme et le scientisme séculiers des temps modernes. (…)

Fondée seulement sur l’intuition de l’existence nue des êtres relatifs, relatifs à JE SUIS et relatifs entre eux, notre transphysique va d’emblée à la question décisive  : Tout ce monde en mouvement surprenant, où va-t-il  ? Cette création est dynamique, jaillissante, libre. Le tableau de ses essences, par genres et espèces, en est certes une juste représentation, mais meurtrissante, un schéma sans vie, sans mystère. Dans le monde, tout est succession, tout est histoire. Hasard, autant et plus que nécessité. Contingence. Donc il faut savoir son but si l’on veut connaître sa fin, sa raison d’être.

Nous autres, à la différence des Grecs, sachant que Dieu crée le monde encore chaque jour, et qu’«  en Lui nous existons, nous nous mouvons, nous vivons  » (cf. Act. 17, 28), ce qui est pure vérité métaphysique, nous sommes sûrs que cette aventure mène à une consommation prodigieuse, à un accomplissement éternel. Car il est à supposer que la fin d’une œuvre si totalement divine éclairera et récapitulera, et éternisera en elle toute la raison et le mystère, la valeur et le mérite des moyens et des étapes de l’Histoire et de ses sinuosités.

Car aussi, à la différence des Grecs et de quelques autres, nous savons que l’amour et la liberté ne sont pas des apparences, des illusions sans effets mais que leur déploiement créateur introduit dans l’existence, à l’état de constante nouveauté, leur spontanéité, leurs inventions imprévisibles, normales ou anormales, bien ou mal. Toutes choses qui excluent le spectacle académique d’une raison d’être immobile fixée depuis toujours par un horloger indifférent. Par nos amours et par nos œuvres, JE SUIS invente avec nous chaque jour un monde imprévisible dont le secret n’apparaîtra qu’à la fin. C’est ça, l’intéressant  !

Ce qui est acquis, ce sur quoi nous ne saurions transiger, c’est que tout être créé est sans doute un en-soi, fait d’une substance ou forme générale et d’accidents ou caractères individuels, mais tout autant et plus encore un hors-soi, un être par et pour et vers les autres. Et je veux répéter ici, parce que c’est notre révolution copernicienne à nous, que dans cet être concret, individuel, créé, seul réel, c’est l’en-soi, la nature, l’essence qui est secondaire, qui est le moyen, l’instrument de son destin. Et c’est l’hors-soi, l’être par et pour et vers les autres qui est le principal, celui qui, tout en relations à Dieu et au monde, fait son chemin, vit intensément et accomplit son destin. La fin de l’être créé n’est certainement pas la perfection de sa nature mais le libre et irremplaçable épanouissement de ses aptitudes relationnelles.

Cette révolution là en autorise une autre, tout aussi féconde, et que voici. Ce qu’on appelle le tout, l’univers, le monde, ou chacun de ses sous-ensembles, la nation, la famille, ne sont pas des en-soi, des substances collectives, mais de purs effets des relations réelles des êtres concrets entre eux. Le complexe fondamental que nous livre notre intuition existentielle, c’est celui des êtres en relation dont le total n’a rien à voir avec la sphère d’airain compacte de Parménide, ni avec le sac de billes de Leibniz. Le monde serait plutôt analogue à un panier de crabes, ou à une rame de métro  !

LA CONVIVIALITÉ RESTREINTE

Et maintenant  : Pourquoi est fait le monde  ? où conduit notre histoire  ? Nous en avons la raison en nous-mêmes et nous ne le savions pas  ! Les stoïciens nous l’ont appris  : le Logos, – la parole divine créatrice, la raison –, est le même en nous et dans la totalité du monde. Nous n’avons pas à chercher loin, au-dehors, ce qui se manifeste en nous. Or le génie de l’homme ne consiste pas à connaître toutes choses ni à les posséder toutes, pour avoir plus, pour savoir plus, mais à jeter des ponts, à courir sur leurs arches, à se familiariser avec les choses et les gens, domestiquer, apprivoiser, organiser… à vivre avec. Cela, il l’a reçu de sa naissance même dans une société  ; il l’a appris de son Créateur et de ses père et mère. Il n’a qu’à poursuivre dans la ligne de leur procréation et création.

Dès l’origine, et l’origine est chaque aurore, chaque naissance ou renaissance, le monde est une multitude d’êtres en recherche, en amour, en vie, en fête. Les astres s’équilibrent, les corps se combinent, les vivants se partagent l’espace disponible en d’infinis et changeants rapports de dépendance, de service, de rivalité, d’exclusion, de propagation, d’anéantissement… Les humains comme les autres vivants, s’engendrent les uns les autres, se constituent en familles, en nations et, pourquoi pas  ? en humanité. Le but majeur de l’existence personnelle est visiblement de nouer, d’honorer, de resserrer, de multiplier ces liens qui ouvrent et étendent l’être individuel aux infinis de la société, de l’univers auxquels il communie.

Mais cela saint Thomas le sut, et le R.P. de Finance l’explique. En chaque être se manifeste un dynamisme «  qui vise à parfaire une nature dans ses constituants intrinsèques  », c’est pour nous le secondaire. Et un autre, «  qui vise à parfaire cet être dans ses relations avec le tout   »(…)

Mais cet être pour autrui, ce radical et existentiel amour du prochain, ce désir de communion à l’univers et à son histoire, de Finance à la suite de saint Thomas les montre éminemment à l’œuvre dans l’homme dont ils sont le besoin, la vocation, l’ouverture à l’infini.

CONNAÎTRE APPELLE À VIVRE ENSEMBLE

L’homme est fait pour connaître les autres, et non pour s’ausculter lui-même. «  La pensée n’est pas un univers clos, une activité autarcique  : elle s’ouvre aux choses, n’a de sens que par elles, ne se possède qu’en les possédant… Comme toute activité, ayant pour fonction de remédier à la pauvreté ontologique du sujet, elle inclut essentiellement une relation à un terme plus vaste que celui-ci.   » Or voici l’admirable  : son but n’est pas de se faire une idée satisfaisante des autres êtres, de s’en enrichir et de les posséder pour soi-même, comme beaucoup de philosophes, et Maritain lui-même, l’imaginent. Mais d’intensifier en soi l’intention de les connaître davantage encore, d’un désir tendu vers eux sans répit et sans assouvissement, sans fin. Pour aboutir à une union persistante, à une présence attentive, comme d’une contemplation extatique. «  Dans leur réalité physique, le sujet et l’objet de la connaissance intellectuelle demeurent inchangés, et la merveille, c’est que, tout en restant inchangés, à condition même de le rester, ils deviennent un.  » Ainsi la passion de connaître vise, sans déformer, troubler ni absorber l’être désiré, à créer une présence, une inhabitation, et pour dire le mot  : une relation habituelle, une familiarité où son mystère se dévoile lentement, profondément, à celui qui le cherche. En fait, selon notre transphysique, c’est la relation de l’un à l’autre qui est première et la connaissance s’exerce sur elle sans jamais en épuiser toute la richesse, au contraire  ! en la nourrissant de sa propre opération.

La connaissance sensible s’élance la première sur cette arche  ; expression, perception vont à la rencontre l’une de l’autre. «  Sentir, c’est vivre, dans une réaction originale, l’action exercée sur le sens par l’objet extérieur   », c’est le rendez-vous de l’objet et du sujet, qu’exprime encore puissamment le Père de Finance, commentateur de saint Thomas  : «  L’action enveloppant la relativité essentielle d’un agent et d’un patient, la sensation ne peut plus se concevoir que comme l’intersection dynamique de deux activités.  »

Ainsi la connaissance sensible,… sensuelle, a son excellence propre, et en particulier la plus confuse, la plus grossière, le toucher, en ce qu’elle empêche l’évasion dans l’universel et maintient la communion dans l’échange intime et le contact de l’être à l’être, individuels. Qu’on me pardonne l’indélicatesse apparente du propos en songeant au “ toucher divin ” que les mystiques désirent plus ardemment que tout. C’est l’équivalent du “ connaître ” biblique en quoi tient toute béatitude. Mon Dieu, que nous sommes loin d’Aristote et en pleine passion humaine  !

La connaissance intellectuelle, qui en profite, est mue par le désir de tirer au clair ce que cette présence sensible, ce toucher agaçant, provocant, lui propose à l’obscur. Par son “intentio intellecta”, son verbe mental, c’est-à-dire par son effort de compréhension de l’objet, elle ne tend pas à le réduire à une idée, ce qui constituerait un «  mensonge vital  », une sorte d’attentat contre l’existence de l’autre en tant qu’être autre, mais à vivre en sa présence, en son union perpétuelle, riche de lui-même et non de ses dépouilles.

Il est vrai que pour dire ces magnificences, Joseph de Finance doit l’avouer, «  nous dépassons certainement les affirmations expresses de saint Thomas… Une analyse plus poussée ou mieux conduite, une plus stricte fidélité à la métaphysique de l’esse, l’y eût-elle mené  ? Peut-être. En tout cas, cette conception nous paraît dans le prolongement de la doctrine thomiste de l’agir   ». Quelle donc conception  ? Celle-ci, que dans la connaissance intellectuelle, le sujet est poussé à penser l’Autre avec la même intensité, la même ferveur, la même perfection que Dieu le pense et le veut en le créant. «  Notre pensée de créature se définit donc par cette position active de l’objet en référence à l’Être absolu.   » Connaître, ce n’est pas absorber, engloutir l’autre, c’est le créer avec Dieu, c’est l’enfanter, le faire être encore plus ce qu’il est, parce qu’il est beau.

AIMER POUR DEMEURER UNIS

«  Le rôle de la volonté est d’accomplir ce que l’intelligence a esquissé   », et qu’est-ce  ? Entretenir cette co-présence qui devient communauté en attendant d’être communion. (…) Disons plus simplement que la belle et bonne vie, c’est d’avoir partout où l’on va, des relations, de faire connaissance, de se rendre visite, d’être bien avec tout le monde. Ne pensons pas au mal pour le moment. Observons tout à loisir ce qu’est le bonheur ordinaire, commun, profond, durable de toute créature. C’est de vivre avec les choses et les gens, de les connaître bien et de les aimer, les apprécier tels qu’ils sont, comme un entourage, un accompagnement de soi-même, dont il faut s’accommoder au prix de quelque sacrifice, parce que c’est plus valeureux de vivre en paix avec tous que seul. (…) Tel est le bonheur, telle est la meilleure façon de répondre à l’appel de Dieu créant chacun dans le monde pour le connaître, l’aimer, l’aider à s’épanouir dans la beauté et la joie de l’existence. À cela, qui ne consentirait  ? Or, le reste n’est que péripéties et modalités.

Ainsi, par-delà les interminables controverses sur la primauté de la connaissance sur l’amour, ou de l’amour sur la vision, s’impose la plus élégante des solutions à ce dilemme absurde. C’est la primauté de la relation, de la vie ensemble, de la communication des êtres, qui appelle et sans cesse alimente tout ensemble et se répondant l’un à l’autre, le toucher spirituel et l’amour, la béatitude résultant non de l’une ou de l’autre opération mais, grâce à elles, de la conjonction des êtres, de leur communion existentielle.

LA CONVIVIALITÉ UNIVERSELLE

LE DÉVOILEMENT DU DESSEIN CRÉATEUR

(…) Attachons-nous donc au seul donné naturel. Dans la ligne de la vocation de chaque être vivant, surtout de chaque être humain, au développement indéfini de son écheveau de relations aux choses et aux gens se révèle un apport sans cesse nouveau de nœuds et de liens à la tapisserie des généalogies et des communautés historiques. Si c’est là le plus précieux et la raison d’être du monde, alors il faut supposer un désir et une «  puissance obédientielle   », c’est-à-dire une attente de la création, une aspiration à un bien parfait qui dépasse ce que par elle-même elle peut réussir  : C’est l’unification de tout en un corps, en un seul dessein, en un seul troupeau sous la guide d’un seul pasteur. Ainsi serait-ce la volonté mystérieuse de JE SUIS, que cette saturation et ce bonheur parfait d’une communion spirituelle de l’humanité dans le cadre de son histoire et de son espace terrestres. Il y faudrait alors, révélé progressivement aux yeux de tous, attendu, désiré par tous, ce centre et ce sommet, ce Chef, ce principe moteur et organisateur, Alpha et Oméga, commencement et fin de qui tout se trouve réuni, disons le mot  : récapitulé. Il serait, personnifié, le Logos universel, la Parole créatrice incarnée.

Nous pensons pour notre part, en pur métaphysicien, que tel est bien le dessein de JE SUIS, encore qu’il n’apparaisse pas évident à tous. Car les relations que sécrètent les êtres au cours de l’histoire donnent une indication précieuse et certaine, à vrai dire la seule décisive, sur le but de la vie  : que le monde matériel et humain prenne forme de société, de communauté, de corps spirituel où chacun, gardant sa distinction d’être personnel, trouve sa valeur et son bonheur, sa plénitude, dans la plus vaste communion qu’il puisse ambitionner. Cela dit, que Jésus-Christ en soit le centre, pourra être considéré comme un fait historique. Disons que c’est une sérieuse conjecture. N’y a-t-il pas, dans notre comput universel, les temps avant Jésus-Christ et les temps après Jésus-Christ, comme un grand partage universel  ? C’est par rapport à Lui, à sa civilisation, que chaque être se trouve situé. Au-delà de ses propres réalisations, même grandioses, c’est à lui que chacun doit sa relation à la totalité historique universelle. Encore qu’une telle hypothèse ne soit crédible que dans sa pleine interprétation chrétienne, ecclésiastique et eucharistique. Autrement, à qui en appeler  ? Où sera le centre et l’explication dernière du monde  ? À chacun de répondre selon ses plus vastes relations et communions au tout universel.

LE TRAGIQUE DE L’EXISTENCE

Le destin divinement tracé au monde par son Créateur s’exécute par toutes les relations positives, je dis bien positives faute de terme plus clair, que les êtres entretiennent dès l’origine en vertu de leurs relations constituantes et qu’ils assument, développent, intensifient et multiplient par leur mouvement naturel et libre, de connaissance et d’amour. En déterminant ainsi la fin, c’est-à-dire la raison d’être et la consommation du monde et de chacun de ses habitants, comme l’accroissement prodigieux du nombre et de la perfection de ces relations, et leur épanouissement bienheureux dans une communion universelle, je n’ai pas fait allusion au mal, au mal physique, au mal moral. Parce que l’un et l’autre sont secondaires. Ils ne sont pas pour autant négligeables  !

TOUT MAL PHYSIQUE EST RÉPARABLE

Le bien, le positif, c’est l’existence, c’est l’être de soi et des autres, et c’est le plus être qu’apportent les relations, la communion des uns avec les autres. Le mal, le négatif, c’est le non-être qui ne peut être perçu comme un objet mais comme un manque, une privation, une cessation d’être ou de bien. Tels sont le bris d’une statue, l’incendie d’une maison, les infirmités, les tares, les maladies, la mort d’un être humain. (…)

Le mal oppose son obstacle, son retard à la perfection essentielle de chaque individu. Celle-ci étant, pour les philosophes classiques, la raison ultime de l’existence, ce mal est pour eux sans remède, c’est un mal absolu, un scandale. Pour nous qui mettons ailleurs que dans la perfection des essences, la raison d’être de l’univers, il ne constitue certes pas un scandale. Mais il oppose à la réalisation du dessein de Dieu ses limites et ses empêchements normaux. Il n’a jamais été dit que tout puisse toujours pleinement réussir et que toute création dût être parfaite. Dieu serait donc cause du mal physique  ? Évidemment. Car ce mal est la limite du bien, la mesure de la perfection, la marque indélébile de la finitude des êtres créés.

Aucun de ces maux n’empêche la connaissance et l’amour des êtres, au contraire ils y ajoutent leur détermination émouvante, leur provocation à la générosité. Bien des infirmités et des épreuves suscitent l’affermissement des relations dont nous avons dit qu’elles étaient la raison ultime de la vie terrestre. Dans la marche du monde à la communion universelle, le mal physique n’est qu’un obstacle franchissable.

La mort même qui est de tous les maux physiques le plus accablant et, pour les philosophes modernes, le plus scandaleux, n’est pas un empêchement à la vocation de chaque personne et au destin universel, parce qu’elle ne défait pas les relations spirituelles que la vie avait créées, que la connaissance et l’amour avaient acceptées, embellies, ennoblies. Même la disparition des choses matérielles, le malheur d’une destruction irréparable de chefs-d’œuvre antiques, même la mort d’un animal familier n’ôtent pas de l’âme humaine le souvenir et la douceur de l’amertume ou de la peine en lesquels l’être disparu achève de consommer son étonnante raison d’être. Pour un animal éphémère, pour un objet fragile, le mérite et l’honneur d’avoir enrichi d’une relation nouvelle, d’une valeur ajoutée, un être humain ne sont-ils pas un suffisant triomphe sur la mort  ? Qu’a-t-elle besoin après cela, d’être réparée  ?

La mort des humains pose un autre problème. Car si l’homme meurt, toutes ses relations aux choses et aux gens disparaissent avec lui. Et c’est bien ce qui se passe apparemment  : ils passent sur cette terre, se succédant les uns aux autres, le père entraîne le fils, paternité et filiation, amitié et cousinage emportés avec le dernier survivant, souvenirs perdus. L’humanité continue sans eux sa course, les générations se relaient. Dans cette perspective, dans cette limitation de la vie terrestre à la réalité des substances corporelles, il faut l’avouer, la mort est un mal irréparable, un mal absolu.

Là-dessus, les philosophes ont exercé leur sagacité pour sauver au moins du naufrage l’âme, l’esprit, l’intelligence de chaque homme, en quoi résidaient pour eux toute la raison d’être de l’univers et la perfection de la création. Et je ne dis pas que leurs démonstrations de l’immortalité de l’âme séparée, de l’esprit délivré de son enveloppe corporelle, soient sans force. C’est «  comme une douce incantation qu’on se fait à soi-même  », dit Platon quelque part. Mais la preuve rationnelle semble passer les frontières des certitudes affectives. À quoi bon cette fantastique immortalité de l’intelligence admise à contempler quelque Essence infinie, dans le naufrage de toutes les chères liaisons et conjonctions de l’être terrestre  ? Est-ce pour la gloire de Dieu  ? Il n’a pas besoin de moi. Est-ce pour la satisfaction ultime de mon besoin de connaître  ? Je m’y ennuierai des miens qui ne sont plus, de la terre et de toute sa politique…

Autre est le vrai chemin de la certitude totale, de l’intelligence et du cœur. Si nous sommes d’abord relations et en fin de course communion aux autres, ce n’est pas la disparition d’une partie de notre être qui peut anéantir ce pourquoi nous sommes et ce vers quoi tend toute la création  ! La fin de nos unions contractées au cours de notre histoire terrestre étant la raison même du geste créateur, cette fin ne peut être que sa résurgence dans un autre monde, où les esprits seront en communion parfaite, bien au-delà des conditionnements et retardements du mal physique définitivement vaincu.

Puisque Dieu crée l’univers, avec l’aide des hommes qui le procréent de génération en génération, et que sur le grand métier du monde, ils tissent sans arrêt le grand drap de l’amour et de l’unité de la famille humaine, la mort corporelle ne peut être, incessante, que l’enlèvement du rouleau sorti du métier à mesure que le travail avance et son transport dans un autre monde meilleur où ilconnaîtra la gloire d’une beauté achevée, un jour  ! à la fin du grand œuvre, à la fin des temps. Chacun des points de ce tissu n’en est pas un moyen aussitôt noué, aussitôt perdu, mais il est un coopérant et un participant à la plénitude finale où ildoit être bien vivant, communiant à l’allégresse générale. Alors, la mort, son rôle joué, disparaîtra, vaincue, réparée.

LE MAL MORAL, LE PIRE, L’IRRÉPARABLE…

En définitive, le mal physique donnant au bien de la communion universelle sa limite après lui avoir opposé sa résistance et lui avoir valu son mérite, sera à jamais oublié dans le triomphe final de l’humanité réunie, pleine d’amour et de gloire. Et de même, assimilé à lui, le mal moral mais réparé, pardonné, converti. C’est l’infirmité du corps d’être vulnérable et mortel  ; c’est l’infirmité de l’âme d’être accessible au mal. (…)

La participation des hommes à la liberté créatrice de Dieu, à la capacité de décision qui opère dans le déroulement du temps et infléchit le cours de l’histoire, va accomplir ou contrarier le dessein divin. En effet, par sa vocation dans le monde, chacun est conduit à honorer ses relations aux autres, qui lui sont comme autant de devoirs sacrés, par ce qu’on nomme simplement la «  charité envers le prochain   », loi suprême d’accomplissement de la Volonté créatrice, dite volonté antécédente ou «  volonté signifiée  » de Dieu. Il lui faut pour cela, préférer son être avec et pour les autres, à son en-soi, orgueilleux et dominateur, et son pour-soi, égoïste, haineux et corrupteur. S’il veut faire le mal aux autres pour son avantage et son plaisir immédiat, il le peut. Et les conséquences de ses actes sont assurément dramatiques pour l’attentat qu’il commet ainsi contre sa propre dignité personnelle, pour la blessure qu’il inflige à la communion fraternelle. C’est ainsi que le dessein de Dieu est perpétuellement et de multiples manières altéré, contrarié, compromis jusqu’à devenir illisible aux yeux des historiens et des sociologues.

Toutefois, si l’homme revient de son injustice, de son désordre, de sa haine, le mal est réparable et, comme les maux physiques, il n’en restera que le souvenir et les traces dans l’histoire laborieuse de la communion humaine.

Mais s’il est opiniâtre, s’il entre en contradiction avec le dessein de Dieu, s’il tisse une autre toile, construit une cité ennemie, participe à une révolte générale contre la volonté divine et à une ligue contre la charité… Car tout cela est possible  ! l’homme est grand, puissant et créateur, en sous-traitance de Dieu jusque contre lui  ! Alors il arrive que ce mal moral ne soit pas réparable, que ses effets ne puissent être jamais effacés, que la déchirure du corps mystique persiste jusqu’à la fin.

Si la mort surprend l’homme inique dans son iniquité, elle le trouve exclu de la communion divine et fraternelle. Si la puissance du crime en un temps, en un lieu, aboutit à la chute du bien, à sa disparition passagère, le temps perdu ne se rattrape pas, et le mal accompli demeure l’antithèse du bien. La volonté de Dieu a été mise en échec, la communauté du mal l’a emporté sur la cité de Dieu et des bons hommes.

Au spectacle de cet indéniable, de ce dramatique combat, de nombreux esprits ont cru discerner un dualisme métaphysique foncier, une lutte de deux divinités primordiales, de deux principes ennemis, sans que nul ne sache auquel irait finalement la victoire. C’est oublier que le bien est de l’ordre de l’existence, il est dans l’être même, originel, souverain, universel. Tandis que le mal n’est qu’en la volonté des humains et ne s’inscrit que dans leurs histoires. Une seule conclusion s’impose donc, si incompréhensible qu’elle soit à notre raison misérable  : JE SUIS autorise, permet, arme même cette liberté révoltée contre lui et contre son dessein admirable. Le pire lui aussi est contenu d’avance dans le fond le plus mystérieux de sa volonté, qui est nommé sa «  Volonté de bon plaisir   ». Mais contraints de le penser avec certitude, nous devons avouer ne pas le comprendre…

Comme l’édification de la communion entre les personnes appelait, de toute la force de sa raison d’être divine, son épanouissement dans la vie éternelle, de même la révolte, le mépris et la haine librement développés contre Dieu et contre les hommes jusqu’à la fin, la fin de l’individu et la fin du monde, imposent la certitude d’un jugement, d’un châtiment – que sais-je  ? le métaphysicien ne sait pas, il imagine ce que sa pensée exige –, d’une seconde mort, d’une défaite absolue du mal et du triomphe absolu du bien. La cité de la haine rejetée dans les ténèbres extérieures, la cité de l’amour purifiée de toute zizanie, de toute souillure et délivrée de toute tribulation. De toute manière, interviendra le Créateur affirmant son triomphe et accomplissant souverainement ses desseins jusque dans ses ennemis et dans leur règne.

Une réflexion, qui paraîtra insolite à plus d’un, terminera cette évocation du mal irréparable, comme par des points suspensifs. Réflexion tendant à prouver, en attendant d’une meilleure connaissance de JE SUIS une plus forte lumière, que le Créateur a su, dès l’origine, et qu’il a accepté le caractère tragique de l’œuvre qu’il allait entreprendre, de la même manière qu’il en savait la merveilleuse réussite finale. Cette réflexion concerne tout ce qu’il y a dans l’univers de laideur, de monstruosité, de dureté, de cruauté, de souffrance et de violence instituées. C’est un monde dur que notre Créateur a fait.

Comme s’il fallait dès le commencement signifier aux hommes, dès leur approche du monde inerte de la matière et du règne innocent de la vie animale, ce que pourrait être ici bas l’horreur à venir et, qui sait  ! dans l’autre monde les terreurs des châtiments éternels. Ainsi Dieu, en donnant aux hommes des pouvoirs apparentés aux siens propres, les avertissait-il de sa souveraineté, et qu’il leur en cuirait de faire des complots contre lui et contre les siens  ? Et qu’il pourrait bien les livrer à ce feu, à ces vers rongeurs, à ces bêtes immondes et féroces, à ces indicibles tourments spirituels, au même moment où il introduirait dans la salle d’un festin éternel aux délices semblables à ce que la vie terrestre offre de plus savoureux, tous ceux qui seraient entrés avec fidélité et amour dans la communion universelle des hommes de bonne volonté.

Le métaphysicien avance dans ces vérités redoutables, admirables, comme à tâtons. Il approche de DIEU  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 180, août 1982, p. 3-14

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