La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

Le destin du monde présent (II) :
La communion à Dieu

QUI EST DIEU, NOTRE CRÉATEUR  ? JE SUIS  !

Sainte Trinité et Vierge MarieCe qui est tout premier, en ce qui nous occupe maintenant, ce n’est pas une idée de Dieu que nous aurions et dont nous nous demanderions quelles sont ses perfections a priori, et si quelque être y répond dans la réalité. Ce qui est premier dans notre considération, à nous hommes dans le monde, c’est l’existence des êtres, tous distincts les uns des autres, rassemblés, étroitement imbriqués pour faire cet univers habitable. La contingence de ces existences si ténues, si fragmentaires, si bien agencées cependant chacune en elle-même et entre elles, nous persuade qu’il y a au-delà, pour toutes ensemble, un donateur d’être, une Cause première. Le fait de la création saisit notre esprit au moment même où nous recevons le choc de l’intuition de l’existence des êtres du monde.

Cette Cause première, ce Créateur, c’est lui que par convention immémoriale les peuples de l’univers appellent Dieu. (…) C’est ici que notre analyse diverge de la théodicée ou théologie naturelle la pire, celle des rationalistes, et même la meilleure, celle des physiciens, celle d’Aristote et de toute la scolastique médiévale. (…)

LE DIEU DE L’INTUITION ORIGINELLE  : JE SUIS

Comment connaître Dieu  ? Dans la pure intuition de l’existence des êtres, d’un être quel qu’il soit, comme sa source. Sans la moindre construction, la moindre interprétation, le moindre raisonnement, sans erreur ni tromperie, Dieu présent dans cette chose comme lui donnant l’être. Et dans cette intuition, l’homme se trouve, par la médiation de la créature, en présence du Créateur, admis à vivre avec lui tant que subsiste l’acte de connaissance et d’amour allant à la totalité de l’existant, à sa relation constituante, à Dieu qui le constitue.

Il est vrai que dans cette présence Dieu ne se révèle pas, ni par l’essence ni par les accidents de l’objet médiateur. Il se dérobe à nos prises, en ne nous laissant que ses effets. Ainsi se révèle-t-il comme autre, étranger, sans visage et sans essence ou forme particulière. Que dire alors de Lui  ? Rien d’essentiel ni d’accidentel, mais tout l’existentiel. Qui est-il donc  ?

LE DIEU VIVANT

Chaque objet, chaque fleur, chaque aurore, chaque regard humain, chaque parole est une nouveauté, un fragment d’existence singulière surgi du néant et, s’il a eu un spectateur, recueilli par lui et sauvé du néant, utilisé. L’intuition existentielle voit Dieu à l’œuvre dans cette œuvre de création. Le philosophe recueille chacune de ces intuitions comme un oui à sa démonstration de l’existence de Dieu, et certes il a raison. Mais l’existentialiste y voit un oui que Dieu lui donne, et c’est davantage  : c’est une preuve de la vie de Dieu que cette suite, cette multitude réelle de oui que sans cesse il prononce. C’est une communication de vie et de pensée, ce n’est plus le point de départ général et anonyme d’un raisonnement abstrait. Il est plus sûr d’atteindre, de toucher Dieu dans ses opérations que de l’affirmer par un raisonnement. D’un côté, son mystère est pleinement respecté, de l’autre il est emprisonné dans un concept. «  Dieu est   », dit le philosophe. «  Je suis   », entend l’existentialiste sans savoir qui parle, et il répond en balbutiant  : Mais qui donc êtes-vous, Seigneur  ? Vois, répond-il, je suis  : JE SUIS  ! Le Mystère se révèle entier.

Il n’empêche que l’on a pris langue. Le lien est établi, et il est continuel. Sans cesse de nouvelles existences apparaissent, et sans cesse donc le Créateur s’affirme, se montre, parle et se laisse connaître par leur beauté, leur grandeur, leur perfection. (…) Toutes choses nous parlent de Dieu, et dans leur succession, dans leur nouveauté inattendue, comme d’un Créateur infatigable, d’un être agissant, faisant sans cesse paraître des êtres contingents. Ainsi Dieu est-il d’abord perçu comme un Dieu vivant. Sans qu’il soit prudent de définir ce concept, de le torturer, triturer pour le purifier, de le nier puis de le sublimer. Dieu vit d’une intense et toujours nouvelle vie, c’est assez  !

L’UNIQUE

La question de savoir s’il y a un ou plusieurs dieux créateurs ne se pose pas dans l’abstrait. Si on traite de l’essence de Dieu spéculativement, on arrive par un raisonnement très court à démontrer qu’il ne saurait y avoir deux infinis, deux absolus, deux tout-puissants. (…)

Mais l’intuition existentielle de l’unité de Dieu créateur est tout autre. Cette fleur est une œuvre actuelle de Lui, et l’autre que j’ai cueillie hier était du même artiste et du même artisan  ; mais aussi l’abeille qui y butine son miel, parce qu’elle a une complicité si grande avec elle, et le soleil qui accroît sa beauté et ce soir d’été qui embaume et moi qui vais, parmi tant de merveilles, m’emplissant d’impressions riches et confuses, je vois le même Créateur, passant de l’un à l’autre objet, si voisins, sans nulle frontière d’être, sans nuance de raisons d’être différentes. Rien ne me donne à penser qu’il y ait, au plan de l’existence, plusieurs causes.

C’est parce que le monde est un, d’une unité de relations, de contiguïté existentielle et donc d’origine, que Dieu créateur, Celui que je surprends à l’œuvre dans les choses, est probablement un, n’ayant nul besoin d’un autre qui l’aide, ou alors cet Autre, ces Autres travaillent tellement avec lui que je n’ai point regard sur leur distinction, ne voyant que leur œuvre commune. Dieu est l’Unique créateur, que ce soit d’unité d’être, ou d’union de personnes en une même action, je n’ose trancher, moi, là où le raisonneur a vite fait. Ce que je sais, au moins, c’est que le manichéisme est faux parce qu’il prétend voir deux créations, l’une du mal, l’autre du bien comme deux univers mêlés l’un à l’autre. Mais c’est là l’erreur ou la tromperie. La pénicilline est la part du Dieu bon, secourable aux hommes. La moisissure est la part du Mauvais. Or c’est la même chose  !

PERSONNEL

Arrêté devant cette rose, j’en viens à me sentir «  concerné  », moi-même pris dans cette «  actualité  » concrète et universelle  : Sujet pris pour objet. Moi aussi je suis créature de ce même Dieu  ; il me fait exister en ce moment, regarder, humer cette rose, hésiter à la cueillir on ne cueille pas les fleurs à pareille heure. Je me sens en société avec l’abeille qui s’envole les pattes chargées de pollen, création fraternelle. Dieu crée ceci à mon intention. J’hésite à le croire. Le frère jardinier passe. Belle rose, lui dis-je  ! Oui, c’est une “ Centenaire de Lourdes ”  ! Ah bon, elle lui parle à lui aussi. C’est merveilleux, cette «  intentionnalité   » de l’acte créateur, ces liens des êtres entre eux qui enveloppent l’être humain, et ceux qui tiennent unis les êtres humains  ! Pour enfin, semble-t-il, nourrir la pensée, ébranler les affections, les sentiments, toucher leur cœur et le porter vers Dieu  !

Le philosophe sait qu’il y a des roses dans les jardins, des millions de roses neuves chaque matin qui lui prouvent la réalité et l’exactitude de l’idée qu’il s’en fait, comme d’une structure qu’il décompose en genre et espèce, idée qui lui permettra d’affirmer que Dieu est esprit. Ce qui doit être vrai. S’il y a des idées des choses, s’il y a des emboîtements de mots qui correspondent réellement à des ressemblances et différences des choses entre elles, il faut bien que le Créateur ait, bon premier, pensé toute cette science. Ainsi est-il la Pensée première. Je ne reproche pas à ce raisonnement d’être froid, cérébral. Je lui reproche de produire une structure conceptuelle, une machine difficile et dangereuse  : Qu’est-ce qu’être Esprit  ? esprit infini, esprit pur, esprit parfait  ? Si ce n’est pas la faculté de connaître les êtres et d’en savoir tous les rouages, qu’est-ce donc que la pensée  ? Une Pensée qui se pense  ?  ! N’allons-nous pas réduire Dieu à une machine qui tourne à vide  ?

Tandis que le saisissement, que nous éprouvons de cette intention divine qui nous atteint, nous mobilise et nous mêle au concert des créatures qu’elle invente chaque matin est-ce pour nous seuls, est-ce aussi pour des anges qui se promènent après nous, invisibles, dans ce jardin  ? ce choc, cet instress dirait Hopkins, nous donne l’impression sûre et certaine du JE de JE SUIS. L’unité de la création révèle un sujet aux mille actions qu’il dirige comme autant de traits lancés pour blesser notre cœur. Il est bien un “ Esprit ” plein de puissance pour faire cela, de pensée pour l’arranger, de volonté pour le décider et le réaliser, mais, mais, mais cela ne serait rien s’il n’était d’abord Lui, comme moi, comme nous, quelqu’un dont l’existence singulière, particulière, je n’ose dire “ originale ”, est toute dans et par ses relations interpersonnelles. Ou alors, zut  ! ce n’est pas Dieu, ce n’est qu’une idole que s’est faite le philosophe  ! JE SUIS, ce sujet vivant, unique, personnel, ne peut être l’auteur abstrait d’un univers anonyme, où chacun de nous viendrait buter comme à un haut mur sans ouverture, sans fissure, sans aucun signe qui nous soit personnellement adressé. (…)

AMOUR ET LIBERTÉ

Différente du raisonnement scolastique, à un point impressionnant, notre considération existentielle et transphysique ne construit pas une représentation systématique de Dieu en dressant des concepts les uns sur les autres, comme des pierres de taille pour faire un temple. Elle revient sans cesse à l’intuition originelle du surgissement des êtres, «  tirés du néant   » si l’on veut, mais de toute manière réalisés par une opération divine qui constitue en acte tout leur être individuel dans toutes ses relations, ses particularités, sa concrétude.

Cela, qui existe là devant moi, ou en moi, si minime que ce soit, aurait pu ne pas être. Que je le trouve beau ou laid, bon ou mauvais, par rapport à mes principes, à mes raisons, à mes intérêts, Dieu le fit. La connaissance et l’affection qu’instinctivement je porte à ces êtres et qui m’attachent à leur présence, à leur permanence, à leur perfection, me mettent en connivence avec leur Créateur. Si je suis assez bon, et assez libre par rapport à mon être égoïste, je veux que ces êtres soient eux-mêmes, autres que moi, avec moi et autant que moi, parce que je goûte en cela un “ plus-être ”   : J’entre de toutes mes forces dans la connaissance des autres existences, non tant pour leur autre manière d’être ou essence, par curiosité et intrusion indiscrète, en vue d’une possession idéale, que pour goûter le bien, la joie d’assister, aider, communier à ces autres vies, dans le respect entier de leur mystère.

Cette sortie de soi, cette intention et ce jaillissement en quelque sorte procréateurs, créateurs “  en sous-traitante de Dieu ”, ce “  consentement à l’être ”, comme dit si remarquablement Aimé Forest, et bien plus, cette adhésion, ce renforcement, cet appel à être davantage, font expérimenter en soi ce qu’est l’intention créatrice de JE SUIS. Ce Dieu est amour, liberté souveraine. Bien sûr, ce sont des notions où le raisonnement déductif nous a précédés. Cela se tire de la notion de l’Être infiniment parfait, associée à celle d’Esprit tout-puissant. Il suffit d’assurer comme un axiome indubitable que le Bien est diffusif de soi, «  Bonum difusivum sui   » ou, pourquoi pas  ? que l’Être est communicatif  ! Mais je crains fort que la facilité rationnelle ne soit cher payée d’un dessèchement drastique de ses propres conclusions. Car cet amour et cette liberté philosophiques sont si bien enfermés dans l’Acte pur et la sphère du Transcendant que toute la création en est rejetée, exclue, jusqu’à faire de ses relations à ce Dieu si libre  ! et si aimant  ! des relations sans réciprocité, réelles de la créature à Dieu… mais de pure raison, de Dieu à elles, qu’Il ne doit ni connaître ni aimer dans son invincible transcendance  !

Tandis que, insoucieux de peser le secret de l’Essence divine, si tant est qu’il y ait en JE SUIS une essence définie, nous pouvons voir dans l’émotion de désir bienveillant, d’amour, d’extase, que suscite en nous le jaillissement des êtres créés, et qui nous porte à vouloir qu’il dure, persiste et grandisse, comme un prolongement en nous de l’amour et de la liberté du Créateur produisant le monde. (…)

LA SOURCE IMPRÉVISIBLE ET CACHÉE DE NOTRE EXISTENCE

Cette contemplation de l’existence est un océan d’intuitions distinctes et liées comme les gouttes d’eau d’un océan. (…) L’incroyable écheveau de relations que nous révèlent ces intuitions, de Dieu créateur à chaque être concret individuel, relations qui aussitôt se diffusent en une multitude de relations entre créatures en vue d’un bien, d’un plus-être commun, cette pluralité concrète submerge l’esprit humain et lui impose l’idée éblouissante d’une Pensée divine, principe d’ordre vraiment insaisissable dans cette totalité historique.

Or parmi cet écheveau de relations qui s’offrent à mon regard ébloui, à mon esprit submergé, l’une d’elle est pour moi une parole créatrice spéciale  : c’est la relation de JE SUIS à mon propre être actuel. (…) L’intuition transphysique nous fournit l’évidence de notre propre existence personnelle comme terme tout relatif d’une action créatrice distincte, pleine et entière, qui fait de nous, plutôt qu’une substance indépendante, une véritable relation subsistante. Allant beaucoup plus loin que les plus fouillées des analyses introspectives, cette expérience transphysique nous livre le spectacle vivant, jaillissant de LA SOURCE DE L’ÊTRE, JE SUIS, et de notre individuel MOI en découlant immédiatement et totalement, dans son essence ou en soi humain et dans son par les autres, pour les autres et avec les autres, relations horizontales qui sont tout autant et plus moi-même que ne le sont mon corps et mon âme à moi.

C’est un cordon ombilical que cette relation première, dispersant l’unique vie qu’il infuse à toutes les parties de mon être, à toutes les catégories de mes actions et passions, à toutes mes relations de fait ou de liberté. C’est un câble fait de mille fibres, porteur d’une énergie chargée de mille messages qui, au terme, alimente tout un complexe automatique en force et en informations diverses. «  Superior summo meo, intimior intimo meo   », disait justement saint Augustin de son Dieu. Il est supérieur à moi en tout et plus intime à moi-même que moi. Je suis un effet de sa Volonté, je suis une parole de Lui, parole qui m’est adressée d’abord à moi-même et que j’entends non au-dehors mais du-dedans en moi, qui me le fait connaître comme la source imprévisible et cachée de toute mon existence à tout moment.

Avec cette conséquence importante  : si le cordon ombilical est rompu, si le courant ne passe plus dans le câble d’alimentation, la vie cesse, le mouvement s’arrête. Mais si l’action divine créatrice s’interrompt, c’est l’être qui cesse d’exister, c’est le noir néant. La réalité signifiée dépasse donc la leçon des comparaisons avancées  : c’est dire que le Créateur donne tout, informe et guide tout, impulse la vie, le mouvement, les opérations diverses, même si c’est physiquement par un moyen stable et naturel, si c’est par le hasard ou si c’est par la liberté. Ces “  causes secondes ” de la philosophie aristotélicienne, ou ces “  causes accidentelles ”, sont dans la perspective qui nous occupe des causes instrumentales ou dispositives saisies par JE SUIS pour réaliser ce qu’Il veut. Ainsi tout est prévu, voulu par Lui, imprévu, imprévisible pour nous. La constance des natures et la stabilité des êtres ne doit pas nous donner le change  : Dieu est source mystérieuse et la création est eau vive, jaillissante. (…)

Il faut le dire, il faut le voir pour contempler Dieu comme la source d’être dont on attend tout, dont on ne sait rien, à qui on ne peut rien réclamer, rien refuser. Ce qui donne à la vie son caractère enivrant de totale gratuité, de pleine liberté, de divine création. Sans que l’Homme puisse, tel Prométhée ou Icare, héros de la mythologie ancienne ou des idéologies modernes, voler à Dieu sa puissance, percer le secret de son être ou conquérir son séjour éternel. Qu’est-ce que Dieu  ? JE SUIS, SOURCE CACHÉE.

QUE SERA DIEU POUR NOUS  ? TOUT AVEC NOUS  !

L’intuition de notre existence nous a parlé de l’Existence-Source  : de JE SUIS le Dieu créateur. Notre agir à son tour nous parle du futur, du but, de la consommation de l’existence où il tend, qu’il construit et façonne. Et puisque cela se fait par JE SUIS, avec Lui, en sous-traitance de Lui, ce destin pressenti, préparé, doit nous donner dès avant qu’il soit pleinement advenu un surcroît décisif de lumière sur ce qu’est, ce que sera pour nous, JE SUIS. (…)

Après avoir découvert dans l’intuition de notre existence, JE SUIS comme notre source, maintenant la vue du développement de notre existence humaine nous aidera à pressentir dans son déploiement même JE SUIS en action, et si j’ose dire J’AGIS jusque dans la plénitude de son ACTE FINAL.

LE DÉSIR NATUREL DU BONHEUR HUMAIN

(…) Nous sommes constitués, tout entiers et de multiples manières, relatifs. Nous sommes nés de relations à nos pères, nous vivons en relations avec nos contemporains, nous imaginons un avenir pour nos successeurs et nos descendants.

L’audace de notre transphysique a consisté à considérer ce faisceau de relations comme notre vraie personnalité, notre première situation et vocation, notre ultime mérite et valeur. Plutôt que l’en soi, par soi, pour soi, d’une nature humaine abstraite, vue comme une auto d’exposition suspendue au plafond  ! Et donc notre meilleur bien et notre devoir général ne sont pas de pousser au maximum la recherche, la conquête de notre perfection de corps et d’esprit, l’avoir et l’être-soi de notre substance individuelle, mais de conserver, honorer, multiplier le plus et le mieux possible notre être-avec nos semblables.

À l’opposé de la physique essentialiste, qui débouche sur une morale solipsiste et égocentrique, notre transphysique relationnelle conduit à l’élaboration d’une psychologie du bonheur et d’une morale attenante étonnamment personnalistes et communautaires  : la vie consiste à pousser ses racines et ses branches au plus loin, à être en symbiose avec la terre des ancêtres, avec le sol des vivants, avec le ciel de l’éternel… (…)

LA JOIE D’ÊTRE PAR, OU FILIATION

De ces relations aux autres il existe trois grands ordres. Les premières sont de filiation. Notre être est un fruit des générations précédentes, il en prend conscience après que cela a été fait, se sentant lié aux personnes et au monde PAR lesquels tout lui est venu, et d’abord l’existence. Ces relations d’origine sont obligées, données avant le moindre acte de volonté personnelle  ; elles requièrent pourtant d’être librement consenties et honorées. Les rejeter et renier, c’est se refuser et proprement se haïr. Les accepter au contraire, c’est entendre un appel, c’est s’orienter dans le sens de cette filiation vers le plein épanouissement de soi-même, c’est s’accomplir.

LA JOIE D’ÊTRE AVEC, OU CONJONCTION

Les secondes sont conjugales et conviviales. Car il est vrai que nul vivant ne peut s’en tenir à retourner en arrière, à se ressourcer. Lui-même fabrique le temps, il ne persiste dans l’existence qu’en innovant. De toute sa capacité, illimitée, de libre connaissance et amour, l’homme entre en conjonction AVEC gens et choses, proches mais autres et différents. Qu’on l’admire ou non, la distinction et l’ordination mutuelle des sexes dominent toute l’ordonnance de ce rapprochement et de cette corporation des êtres du monde en un plus-être commun. Car la permanence des vivants sur la terre et celle du genre humain dans l’histoire passent par ces embrassements accompagnés d’une gamme de sensations et de sentiments où se trouve récapitulé tout le bonheur humain, jusqu’aux sublimes hauts de gamme qui évoquent la béatitude éternelle.

Pourtant le mariage physique n’est pas le tout de cette deuxième sorte de relations, même s’il en est le type fondamental. Il constitue, en effet, une sorte d’alliance de l’être individuel avec l’univers entier par la représentation et suppléance de son conjoint. La preuve en est que maintes relations collectives, comme du prince à son peuple, du maître à ses disciples, (de l’évêque à son diocèse), du chef à son armée sont souvent ressenties et exprimées comme des rapports d’époux à épouse. De la même manière qu’une femme dit naturellement à son mari, qui le trouve normal  ! qu’il est son «  tout sur la terre   », de même un peuple s’enthousiasme pour son roi, ou quelque chef et sauveur providentiel, comme pour la figure de son bien suprême et de son destin commun.

Le deuxième épanouissement humain va donc naturellement à épouser le monde, à embrasser tous les êtres en un seul, et entrer en symbiose avec eux comme en un “  corps mystique ” ; si possible par la médiation d’un “  Seigneur ” du monde, tête de ce corps, procurant à toute la famille humaine une extase infinie.

LA JOIE D’ÊTRE POUR, OU CRÉATION

Les troisièmes et dernières sont de production et de procréation, sousquelque manière naturelle que ce soit, corporelle ou spirituelle, transitive ou immanente. La béatitude temporelle, nourrie du passé dans le présent, emporte vers l’avenir. Recevoir l’être, s’associer à d’autres pour être-plus conduit à poursuivre l’œuvre, et s’il se peut éterniser l’être, le temps, la vie, l’amour, la liberté. C’est tout autre chose qu’un accueil de l’être avec reconnaissance, et qu’un désir de se lier avec d’autres. C’est lancer dans l’avenir des relations qui créent leur terme, c’est faire advenir d’autres existences  ! Il y a dans cette procréation une manière d’infini horizontal qui saisit de vertige.

De par son héritage des pères et l’étendue de sa convivialité, car toutes ces relations s’appellent et se proportionnent et s’adossent les unes aux autres, sa puissance, sa faculté de production, d’engendrement donne son ultime valeur et son mérite à l’homme, comme d’un être POUR d’autres en lesquels il cherche et trouve une sorte d’immortalité.

MAIS ce triple désir naturel de bonheur humain se heurte à trop d’obstacles pour ne pas paraître au philosophe inaccessible et chimérique. Le mal, toutes sortes de tares, d’infirmités, de maladies, de désordres corporels et spirituels, individuels et sociaux, rendent incohérent le destin et inassouvis les désirs de l’homme individuel. Ils amputent et parfois tranchent son existence, lui ôtant en tout ou en partie sa raison d’être naturelle.

L’illimitation et l’indéfini de ces trois faisceaux de relations, gerbes éparpillées plutôt que nouées, empêchent d’y ressentir la plénitude et l’infini du bonheur attendu, et même d’y pressentir l’achèvement d’une vocation personnelle, d’un destin divinement ordonné. Toute l’action de l’homme va dans ce sens, aiguillonnée par le désir et le plaisir. Les lois divines et humaines y poussent sagement. Pourtant l’expérience commune clame l’incertitude, l’insatisfaction, quand ce n’est pas l’échec de la filiation, des conjugalité et convivialité, des procréation et production où l’homme cherche, en vain, sa plénitude, son “  nom nouveau  ”, son bonheur total.

Et l’on en vient à penser que peut-être, dans sa triple présence au monde, dans l’écheveau de ses relations horizontales, l’homme pourrait n’expérimenter qu’une étape, qu’un appel, une médiation vers un autre amour, pour une autre présence et une toute nouvelle communion. Dans l’incomplétude des relations horizontales il serait appelé à ressentir et à posséder les arrhes de la plénitude de son unique et simple relation verticale, à JE SUIS son Créateur. Dans l’amour du prochain il vivrait la préparation, la révélation et la réalisation viagère de l’amour de Dieu, de l’amour avec Dieu, de l’amour par Dieu.

LE DÉSIR NATUREL DE L’UNION DIVINE

Si les relations aux autres sont ainsi les grandes directrices de nos tendances, désirs, recherches et actions, tout à la fois corporels et spirituels, de connaissance et d’amour, individuels et communautaires, comment l’intuition vive de notre perpétuelle relation d’origine à JE SUIS, notre Créateur, ne nous lancerait-elle pas et combien plus totalement  ! sur cette voie, dans un désir infini d’amour, de connaissance, de convivialité intégrale avec LUI. C’est là le formidable, l’énorme, le consumant désir naturel de Dieu que l’on constate partout dans le monde où règnent la connaissance et l’amour, si primitifs qu’ils soient, de JE SUIS Créateur. (…)

Les philosophes occidentaux restreignent abusivement ce désir de Dieu au désir intellectuel d’une vision immédiate de son Essence. Et ils disputent indéfiniment de la primauté de l’intelligence ou de l’amour dans cette saisie de l’Être divin. Les mystiques orientaux préconisent une autre voie vers une autre union, celle de l’extase, (…) le plus souvent pour tendre et aboutir à une fusion de l’être créé en l’Incréé jusqu’à l’anéantissement de la personnalité.

DÉSIR DE FILIATION, D’UNION, D’ACCUEIL

Comment guider, orienter ce désir et en détecter le terme, avant tout appel à une révélation divine et à des prescriptions religieuses  ? et en évitant l’ornière idéaliste  ?

En exploitant seulement notre intuition transphysique, relationnelle, selon laquelle les relations horizontales qui définissent notre être et son destin au sein de l’univers sont la pure transposition et expression ou révélation naturelle de notre relation verticale, intime et singulière, au Créateur où est incluse notre vocation éternelle.

Ainsi, Dieu ayant créé les êtres humains selon des relations de paternité et de filiation, Il les attend et les rend attentifs à Lui comme des fils à leur premier Père. S’il les porte les uns vers les autres selon des relations conjugales et conviviales, et à travers chacune d’elles à une véritable conjonction universelle du Tout en tous, c’est qu’il les attend, dans ces unions, à travers elles mais toujours au-delà de leurs limites, comme un Époux et Roi, un Tout à embrasser dans une communion perpétuelle.

Si enfin il les fait procréateurs, capables et libres de construire le monde et son histoire, d’orienter leur destin, de choisir même d’être pour Lui, avec Lui, ou d’être contre Lui, d’être sans Lui, je dis bien  : de vivre sans Celui qui leur donne la vie  ! c’est comme le sceau et l’expression saisissante de sa présence en eux, comme coadjuteur et coopérateur, les fécondant et les associant ainsi à sa créativité pour les introduire, si l’on ose dire, en témoins et en associés, en sa propre Puissance, Prescience et Prédestination. Pour qu’ils aient les arrhes du don qu’il médite, qu’ils aient en eux une certaine disposition foncière, connaturalité et puissance obédientielle, au Don en eux de Lui-même, JE SUIS sous le mode, ou masque, ou personne, de J’AGIS…

UNE UNION TRINE À UN DIEU TRINE

Qu’on nous permette de dire, dans cet instant solennel, que nous considérons personnellement cette supposition d’une béatitude trinitaire fondée sur un désir naturel triple, pour si objectivement intuitive que nous la tenons pour sûre et certaine. Dès lors, il n’y a plus cette cassure, cet abîme que la philosophie substantialiste avait creusé entre la Nature universelle, renfermant toutes nos manières d’être essentiellesla naissance, l’amour et l’engendrement – et la Nature infinie du Dieu Cause et Fin de ce même univers. Et tandis que, dans cette philosophie, tout différait jusqu’à l’inconcevable entre la vie des créatures et la vie du Créateur, en revanche les essences des unes et l’être de l’Autre étaient parallèlement enfermés, isolés, rendus étrangers et rivaux sinon ennemis tous contre tous, dans la même forme de substance se faisant chacune centre, sans nom, sans visage et sans amour.

Ah  ! que cela soit fini  ! Non, tout n’est pas d’abord et uniquement substance. Tout est relations, et Dieu même  ! Tout est vie, tout est en marche vers l’union, si même tout n’est pas depuis toujours et à toujours vie plurielle, liberté jaillissante, amour, union, circumincession  ! Car enfin, il y a de toute évidence intuitive, relations des créatures entre elles, et de celles-ci au Créateur. Et chacune de nos relations aux autres créatures, si le désir la tend vers l’infini, atteint sous son mode propre le Créateur lui-même. Comme si toutes les droites émanées d’un point de l’univers en toutes directions, franchissant ses limites, allaient à pénétrer dans un trans-univers enveloppant.

JE SUIS  : PÈRE, ÉPOUX ET DON

L’Homme moderne, dit-on, est matérialiste et donc athée. Point pour lui de relation à Dieu puisque, d’abord, il rejette toute reconnaissance à ses père et mère, il ignore toute fidélité à un conjoint, à des concitoyens, et refuse toute générosité envers enfants et successeurs. S’il veut vivre pour son seul intérêt privé, privé de relations aux autres, comment aurait-il quelque sentiment ou connaissance d’une quelconque relation à Dieu  ? Cet homme vit et meurt comme une bête. Individualisme et collectivisme sont les deux faces de cette radicale mutilation spirituelle dont Dieu est absent.

Oublions ce monstre, ce robot. Parlons de l’homme normal, ancestral. Dans la mesure où quelque désir le point et l’arrache à sa chair et à sa raison, entrepôts de plaisirs et de sensations, ou d’idées et de science, pour le jeter en quelque “  extase ”, le sortir de lui et l’attacher aux autres, c’est au père, à l’époux, à l’épouse, et le prince à son peuple, le peuple à son roi, enfin chacun à ses intimes, à ses enfants que vont regards et affections, amour, toucher charnel et spirituel, en vue d’une bienheureuse communion. S’il va jusqu’au bout de son désir, cet homme remontera jusqu’à la Source unique de tout, de lui et des autres, qui est Tout en tous.

Telle doit être vraiment la raison d’être et la fin de la créature spirituelle  ; il ne s’en trouverait nulle part ailleurs de comparables. Cela parle à tout homme, contrairement au «  désir naturel de voir Dieu  », que le grand nombre ne le ressent nullement et, quand on le lui enseigne, n’y trouve point d’intérêt vital  ! Or ce désir si parlant, atteint Dieu comme Père, comme Roi et Époux de chacun et de tous en corps, enfin comme Don. Si c’est pour cela que le monde existe, pour cet ultime accès à JE SUIS, c’est important  ! (…)

Si le destin de chacun et de tous est déjà cette inchoative béatitude, ce bonheur en marche, d’être fils ou fille dans la maison de son père, d’être époux et épouse l’un en l’autre, d’être vie en puissance d’enfants, la consommation de cet unique et triple bonheur doit-elle être cherchée en ce monde, dans le temps de la vie présente ou au-delà  ? Dans une autre condition de nature, une autre existence  ? Et plus profondément  : Doit-elle être conquise par “ en-stase  ”, par un effort de connaissance, d’amour et de pénétration intime pour atteindre dans les autres jusqu’à leur Source divine et s’y enivrer de joie  ? Ou au contraire, par “ ec-stase ”; en renonçant à tous ces biens et les perdant, en contrariant et rompant tous ces liens pour rejoindre et embrasser Dieu dans une terrible et inhumaine solitude  ?

Ceux qui ont choisi cette solution de rupture et d’extase, j’entends bien  : parmi les philosophes, ont cru atteindre l’UN, l’Être unique et seul, mais ils n’ont pas vu ni su l’Existence plurielle où vont désormais tous nos désirs. Ceux qui ont choisi l’autre voie n’ont pas mieux réussi. L’en-stase présente en effet des dangers non moins redoutables. Tous ceux qui se sont acharnés à pénétrer le sens, à épuiser la vertu, la joie, de ces relations présentes aux créatures se sont noyés en elles pour aboutir au polythéisme, innombrable et grossier.

Rompant ce dilemme entre extase et enstase, la voie que nous préconisons paraîtra d’une élégance trop bien préparée pour en être la solution. Extase, elle invite à renoncer à l’égoïsme du moi substantiel, de l’en-soi, à se dépouiller pour être tout aux autres. À mourir à soi-même pour vivre le plus purement possible son être-avec les autres. Ainsi échapperait-on au monothéisme abstrait et desséché de la philosophie classique. Enstase, elle applique toutes les puissances du sujet, maintenant dépouillé de lui-même, à cette existence relative où il est fils, époux et procréateur. Alors toute personne se perçoit comme pures relations et conçoit à la limite son union à un Dieu lui-même plusieurs jusque dans l’infinie pureté de son Existence infinie. Et non pas innombrable mais Trois. Car cette expérience des trois grandes relations humaines donne quelle audace  ! une figure, un “ masque ”, un mode d’exister, une “ personne ” à leurs trois Termes  : de Père, d’Époux et de Don, sans quaternité imaginable.

JE SUIS TOUT EN NOUS, TOUT EN VOUS

Est-ce la lumière de l’intelligence qui nous donnera d’être avec JE SUIS  ? est-ce l’énergie de l’amour  ? Sera-ce l’apprentissage de l’attention de l’âme à sa Présence  ? La question d’ensemble s’est posée avant d’entrer dans les détails  : Est-il possible à l’homme de conquérir son Dieu par les efforts de toutes ses facultés soutenus toute une vie sans repos  ? L’expérience a répondu  : Non, Dieu ne se conquiert pas. Il faut plutôt s’enquérir auprès des religions s’Il daigne se donner à l’homme, et comment, et par quelle grâce  ? et quand  ? Et le mérite même de toutes les vertus de la terre ne saurait l’acquérir, car cela signifierait que la créature par sa valeur se serait haussée à une certaine égalité avec son Créateur. (…)

Mais si ce bonheur nous échoit selon l’élancement de notre désir, sans quitter ce monde des créatures, mais avec lui et en lui, à notre place singulière dans ce Corps mystique, nous serons unis à l’Existence, la Vie, l’Action de JE SUIS, entrant dans la circumincession indicible d’un vrai Père engendrant un vrai et unique Fils notre Époux et Roi universel, et nous serons emplis nous-mêmes de leur Don parfait comme d’une force divine pleine de gloire.

Alors toute manière d’être ou nature s’effacera dans la béatitude de JE SUIS, PÈRE, FILS ET ESPRIT, de qui, avec qui, pour qui sont nos misérables existences à jamais. (…)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 181, septembre 1982, p. 3-12

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