La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

VII. Métaphysique de la liberté

DIEU EST SOURCE DE L’ÊTRE, DE LA VIE, DE LA LIBERTÉ

AdamNous avons montré dans les chapitres précédents que JE SUIS crée chaque être pour une certaine fonction, un accomplissement, une valeur à réaliser par lui au sein de la totalité universelle, bien entendu au moyen de sa nature qui lui a été donnée pour ce faire. Dès lors, les relations sont de première importance dans le don de Dieu aux êtres concrets, elles manifestent son dessein, tandis que leur nature est seconde avec son rôle d’instrument. La physique d’Aristote passe derrière. La transphysique passe en tête.

Dieu a créé la lune pour être planète de la terre. Ce n’est pas de sa nature, ni essentielle, ni accidentelle. Mais par situation. Ce qui la retient sur son orbite, c’est l’équilibre précaire de sa force d’inertie et de la force gravifique. Celle-ci est-elle voulue en général pour cette conséquence particulière  ? ou le fait particulier, parmi des milliards d’autres, est-il un effet insignifiant de la mécanique universelle  ? L’une et l’autre pensée sont plausibles. L’une est existentielle, transphysique, signifiante, découvrant une intention divine. L’autre est naturaliste, rationaliste, inintelligente. Je préfère comprendre que Dieu met dans les corps cet attrait mutuel pour qu’en résulte leur voisinage dans l’immensité. Et je ne m’étonne pas de cela qui est tout simplement admirable. Car c’est le propre des esprits supérieurs d’instituer des lois très générales en vue de quelques conséquences particulièrement désirées. (…)

Dieu crée ce chat, Misou, pour être le centre d’intérêt de la maison. L’espèce Chat est-elle créée et conservée depuis des millénaires pour ce Misou-là  ? Je n’ose le prétendre. Mais je refuse de croire que toute sa vocation soit d’illustrer l’idée de Chat et d’assumer la survie de l’espèce… Son mérite, sa valeur ne sont pas dans ce service anonyme et commun de l’idée, ni dans le seul accomplissement de son être individuel. L’Idée n’est qu’une idole, une vanité, un néant. Et l’individu n’a point de sens en lui-même. Mais Dieu le crée, lui, les autres, à d’autres d’en parler  ! pour être le vivant ornement de ce logis. Alors il lui donne matière, énergie, sensibilité, en un mot sa nature de chat, mais bien plus, cette situation, ces privilèges qui sont en lui plus que lui-même. Seul, il s’ennuie. Il ne vit content que dans notre discrète présence, qui est sa meilleure, son unique raison d’être.

Chacun de nous est un Misou. Chaque personne est constituée par Dieu, animal raisonnable certes, mais dans et pour ces relations qui l’affectent profondément, bien au-delà de sa physiologie et de sa psychologie naturelles. Ces relations révèlent son être personnel, ses amours originelles, ses désirs, et ce que seront les initiatives de sa liberté. Ah, qu’ai-je dit là  !… de sa liberté  ?

DIEU CRÉE ENFIN LA LIBERTÉ

N’y a-t-il pas, dans une telle métaphysique qui remet tout à Dieu en détail, ici l’essence et là les circonstances, d’un premier jet l’existence, et d’un autre aussi direct les relations, l’action, le destin… le principe de tous les nécessitarismes, déterminismes, fatalismes, et “ prédestinatianismes ”  ? À ressourcer en Dieu non seulement la nature commune de chaque être, mais encore sa situation, ses amours, et pourquoi pas  ? ses haines, voudrait-on par hasard supprimer la liberté de l’homme  ? À faire Dieu responsable de tout, ne déclarera-t-on pas sa créature irresponsable  ? Il est hors de doute que la situation, les relations, la vie ajoutent à l’être, à l’esse principale, un plus-être, un esse secundarium qu’on aurait cru jailli de l’homme même, son œuvre, sa valeur, son mérite propre. Si maintenant on l’attribue à Dieu, que restera-t-il à la créature  ? Rien  !

L’aristotélisme paraîtrait plus humaniste, plus jaloux de laisser à chacun sa responsabilité, et soucieux de respecter sa liberté  ! En effet, il attribue à Dieu l’instauration des natures et de leurs lois générales  ; ainsi, en l’homme, se trouvent par nature des facultés de connaître, d’aimer, de travailler, de procréer, le tout ayant Dieu pour auteur et Cause première. Mais à partir de cette donnée initiale, chacun peut agir à sa guise, librement, assumant la responsabilité de son destin  : Nécessité et obligation sont dans les actes de Dieu, liberté et responsabilité dans les œuvres de l’homme. Et puisque la liberté est un fait, qu’elle s’impose comme une donnée immédiate de la conscience, qu’elle n’a donc pas à être prouvée mais seulement située et expliquée, le plus simple n’est-il pas de lui aménager son champ d’exercice entre les déterminismes de la nature et le totalitarisme de la Puissance divine, dans le jeu des causes secondes, dans tout le domaine des actes humains, individuels, conscients, volontaires  ? Ne faut-il pas nier que Dieu en puisse être la Cause, puisque l’homme en prend réellement l’initiative  ?

Après avoir démontré, au contraire, qu’attribuer la vie à l’homme, c’est l’enchaîner à la nature et à son déterminisme contraint, tandis qu’attribuer la vie et le mouvement autant que l’être lui-même à Dieu, c’est les laisser ouverts sur l’infini, comme une œuvrede liberté, divine et humaine, l’abbé de Nantes va montrer que sa transphysique, justement totalitaire, réserve donc à l’homme une immense et sublime tâche créatrice. (…)

LA LIBERTÉ SOUS-CRÉATRICE

Revenons à notre métaphysique totale. Pour nous, et saint Thomas le savait déjà, Dieu est la source de tout l’être des êtres, de leur substance et de leurs actions, de leur nature universelle et de leurs relations, de leur apparition dans le temps, de leur situation particulière dans le monde, de leur destin et de leur anéantissement ou de leur mort. Il est cause première des pensées de l’homme et de ses volontés. Et non pas seulement par le biais de sa nature qui, elle, serait la source déterminante de tous les “ accidents ” de la vie des individus, à titre de cause seconde. Dépassant Aristote et saint Thomas, nous contestons que la nature, réalité abstraitement considérée et trop étroitement définie, soit le relais obligé de la sagesse et de la volonté créatrices. (…) C’est l’individu concret, singulier, en lien immédiat et actuel avec JE SUIS qui commande et oriente sa vie, décide de son destin, dans une liberté créatrice qu’il partage, d’Être à être, avec Dieu.

LA LIBERTÉ EST CRÉATRICE

En aristotélisme, la relation créatrice de Dieu à l’homme est abstractée, quintessenciée, réduite à la “ nature ”, universelle, sèche, et en morale, toute formelle. Cette relation constituante est d’ailleurs d’importance si réduite qu’elle est renvoyée à l’ordre gratuit et infime de l’accident le plus ténu, la relation. Ce que Dieu donc constitue, structure et meut en nous, c’est la nature. C’est la nature qui, en chacun de nous, sait tout ce qu’il faut faire et le fait, nécessairement ou librement, consciemment ou inconsciemment, en vue de son plein développement, selon la perfection dont elle porte le modèle en elle-même et par l’énergie vitale qu’elle a reçue de Dieu avec l’être, au premier jour.

L’homme de la physique d’Aristote je ne parle pas de celui de sa politique, celui de ses charmantes pages sur l’Amitié est solitaire, autosuffisant dans sa nature parfaitement capable et parfaitement égoïste, tout occupé selon la règle austère et uniforme de son être essentiel, de sa croissance individuelle et de son bien, de sa perfection. C’est cette loi de la nature que la scolastique interprétera comme la Loi divine imprimée dans la conscience de chacun, universelle et nécessaire. Et Kant, comme le devoir. (…)

L’homme aristotélicien est placé sur des rails, contraint à la régularité, exécutant la norme, en liberté surveillée. Au point que tout manquement, plutôt qu’une faute, est imputé à la machine comme une anomalie mécanique, ou à l’ordinateur, comme une erreur de programmation, de calcul, tant paraît impossible un caprice du conducteur  !

On dit que ce système est trop bien agencé, exagérément poussé jusqu’au détail. Non, il est faux, métaphysiquement faux, dès le principe. L’homme n’est pas programmé par Dieu, il est libre. Il ne sait pas tout d’avance, il ne veut pas tout d’avance, et les jeux ne sont pas faits, de nature, dès sa naissance, par Dieu.

DIEU EST À L’ORIGINE ET NON À LA FIN

Il est faux d’abord que Dieu, le Dieu chrétien, abusivement transféré en métaphysique, vivant et personnel, en communication de parole, de secours et d’amour avec sa créature, soit naturellement la fin ultime de l’homme avant qu’il le connaisse, le premier désir naturel qui détermine constamment et souverainement sa volonté et donc oriente, enchaîne toute sa liberté. Autant faire de tout homme, dès le départ un saint Jean de la Croix mécanique. D’ailleurs, les moralistes point encore complètement desséchés ont été obligés d’en rabattre de plus en plus sur cet aristotélisme chrétien introuvable.

Ce qui est vrai, et ce que fait voir notre transphysique, c’est que JE SUIS est la Source de l’être humain total. Et que ce Vivant, ce Jaillissant, ce libre Amour donne à tout homme, en tout instant, participation à son existence, à son amour, à sa liberté. Et donc que chaque décision que prend la moindre personne créée est d’abord et toujours et avant tout une sorte d’acte créateur, en sous-traitance de Dieu, une nouveauté, un inattendu, une manifestation révélatrice de l’être qui se fait, et de l’histoire qui s’invente jusqu’à la Fin.

L’HOMME AVANCE DE BIENS EN BIENS

Il est faux, deuxièmement, que l’homme ait d’emblée, de nature, une fin ultime quelle qu’elle soit, universelle et nécessaire, et tout un programme d’acquisition de cette unique et incomparable perfection par les divers moyens envisageables. Programme mémorisé par un ordinateur appelé conscience ou, plus exactement «  syndérèse   », et traité en rapport avec chaque situation par cette même conscience appelée pour cela «  raison pratique  ». Il est outrageusement faux qu’il y ait, de nature, dans l’homme un attrait souverain pour sa «  perfection   » définie comme la possession du «  bien honnête  » et «  bien suprême  », donc de Dieu (quelle série d’identifications abusives  !) et que tous les autres biens se répartissent en «  biens utiles  », selon qu’ils sont de bons moyens pour atteindre cette fin, et «  biens délectables   » selon qu’ils procurent quelques plaisirs ou jouissances charnelles ou spirituelles, parfois encourageants, la plupart du temps très nuisibles sur le chemin de la perfection.

Ce qui est vrai, c’est que l’être humain est appelé à mordre dans la vie à pleines dents. Qu’il a en sa chair et son sang, son âme et son esprit, des instincts, des désirs, des amours qui excitent sa volonté et la lancent à la conquête de tous les biens qu’elle peut. Qu’ensuite il apprenne à mettre de l’ordre dans ses désirs, dans ses actions, qu’il découvre que tout plaisir ne mène pas à un bien, que toute jouissance n’est pas permise. Que bientôt il découvre dans sa plus haute intelligence que tant d’élans, de conquêtes et de satisfactions composent un ensemble mystérieusement ordonné dont il doit poursuivre la construction et respecter l’harmonie. Qu’enfin il discerne et choisisse la béatitude qui lui est offerte par son Créateur en son Créateur même, je le veux bien et je le pense. Mais sa volonté le découvrira en même temps que son intelligence, ou l’offusquera au contraire, dans leur œuvre continuelle et enchevêtrée de raison et d’amour. Cette connaissance progressive, loin d’étouffer sa liberté, l’exaltera en lui révélant sa grandeur, mais grandeur de servante et non de reine, son mérite ou sa faute selon qu’elle est fidèle ou rebelle à l’amour, et si elle l’écoute, sa gloire définitive, ou sa perte si elle la méprise et la contredit.

L’HOMME FAIT LE BIEN ET LE MAL

Il est faux, troisièmement, que se trouve dans l’homme comme dans la pierre, dans la plante ou la bête, une «  volonté de nature   » qui les pousse nécessairement vers leur bien propre et plénier, et uniquement vers lui. Non pas que je nie la réalité des forces qui les poussent à l’action, tout à la fois si nécessaires et si naturelles qu’elles en paraissent spontanées et que nous les imaginons, par un transfert psychologique inévitable, libres, même dans l’animal, dans la plante, dans les corps en mouvement  ! (…)

Comme la plante et comme l’animal, l’homme a des tendances et des appétits que des signes affectifs accompagnent, plaisir, désir, ou douleur et répulsion. Il cherche volontiers ce qui lui plaît, car le plaisir est le signe habituel de l’utile, il fuit ce qui lui répugne, parce que c’est le signe de ce qui habituellement lui nuit. Il aborde ainsi la vie de ce côté, de l’instinct et du plaisir, non du côté de la raison et du devoir. Sa volonté de nature ne va jamais jusqu’à lui faire sacrifier le moindre bien pour un bien supérieur ou son propre intérêt en faveur d’autrui. Et quand il n’a idée, envie, fantaisie de rien, il joue. Il s’amuse dans des riens.

C’est ainsi qu’il peut faire le bien ou le mal, l’insensé ou le sage. Mais c’est œuvre de liberté, pleine et entière. À cause de tous ces décalages, de ces disparités entre tant de tendances et de désirs, de plaisirs et de biens, de rêves et de réalités, de pensées sages et de pensées folles, il lui est loisible d’imaginer, puis de vouloir faire le mal aussi spontanément, aussi volontairement que le bien. Peut-être réveille-t-il alors en lui une tare héréditaire  ? L’hypothèse excède les possibilités de vérification du métaphysicien. Mais le fait est là, certain et d’ailleurs parfaitement explicable. Au lieu de jouer sagement avec son train électrique, le garçon s’amuse à le casser. Et la fille, au lieu de donner à dîner à sa poupée, lui arrache les yeux et la jette dans le bassin. Et après, c’est malin  ! il n’y a plus de train électrique et plus de poupée, le soir de Noël  !

Telle est la liberté que chacun connaît bien, ce mystère d’une énergie reçue de Dieu, propre à chacun, imprévisible, impromptue, dont l’œuvre peut être également bonne ou mauvaise, héroïque, splendide, ou atroce, abominable. Où est donc, dans le mal, dans le crime, cette fameuse «  volonté de nature   » qu’on dit orientée invinciblement vers le bien, la perfection suprême, donc Dieu  ? Quelle volonté de nature toujours présente et vigilante peut donc, sous couleur de bien et de perfection ultime, casser le train électrique et arracher les cheveux de la poupée  ? Comme aussi bien elle persuaderait le petit garçon de faire cadeau de son train électrique à son petit frère, et à la petite fille de ranger sa poupée pour aider sa maman à préparer le dîner  ? Non, non, c’est une volonté personnelle, une liberté souveraine, créatrice, qui fait le bien, qui fait le mal, qui crée l’irréparable, qui donne corps au destin, au destin que Dieu veut, à l’Histoire que Dieu veut avec l’homme.

EN FINIR AVEC CETTE DIALECTIQUE

Un tel système – celui de l’homme aristotélicien – aurait dû aboutir, n’eût été la sagesse prudente des moralistes, à un invivable formulaire de lois strictes et universelles, du genre des maximes kantiennes. Il a tout de même persuadédes générations de rationalistes que Dieu haïssait l’homme, l’homme libre, l’homme debout, comme un rival. D’où le conflit des deux camps affrontés, celui de la liberté humaine contre Dieu, celui de l’autorité de Dieu sur l’homme… ou contre l’homme.

La Controverse De auxiliis en reste un fameux exemple. Les dominicains thomistes, et les jésuites molinistes s’affrontaient. Les uns voulaient que la liberté soit toute à Dieu, et comme ils avaient raison  ! Les autres, qu’il en reste quelque chose pour l’homme, et qui leur donnerait tort  ? (…) Qu’on les mette en série ou en parallèle, ces deux moteurs jumelés se gênent mutuellement. Car vouloir sauver l’indépendance de l’action divine par rapport à l’action humaine, et réciproquement, c’est d’abord «  méconnaître la différence de plan radicale qui existe entre les relations causales que l’expérience nous découvre   », où s’exerce la liberté de l’homme, «  et la causalité métempirique [transphysique] de la création   », où règne la liberté de JE SUIS.

Quand la philosophie et la morale seront entièrement sécularisées et politisées, le même conflit surgira entre partisans de l’État-Dieu et opposants libéraux ou anarchistes. Depuis que Hegel a transféré à l’État l’omnipotence et l’arbitraire, aveugles, féroces, du Dieu de Descartes ou de Malebranche, lui opposant la masse des citoyens, créatures de l’État, la seule solution pour libérer l’homme et le sauver de son aliénation est, avec Marx, de retourner les positions respectives du maître et de l’esclave, par la révolution, en attendant la réalisation de la mythique synthèse d’une société sans classes, sans aliénation, et d’un monde tout entier divinisé.

La responsabilité de tant d’amers conflits revient à ceux qui ont ramené le Dieu chrétien, le bon Dieu, Père de tous les hommes, à l’idée abstraite, impersonnelle, lointaine, du Dieu d’Aristote, Dieu de la nature, Dieu premier moteur. L’homme en face de Dieu sans relation, sans médiation, c’est l’anéantissement de l’homme, ou une provocation à sa révolte, un appel à la proclamation emphatique de la Mort de Dieu  : Il serait préférable encore que l’homme soit sujet de Dieu.

LA LIBERTÉ HUMAINE EST SUJETTE

(…) L’acte de volonté n’est en lui-même créateur de rien. Ce n’est pas tout de dire  : Je veux. Encore faut-il savoir et pouvoir faire ce qu’on veut. La valeur d’une liberté se mesure à la perfection de son effet… Mais voyons cela avec plus de détail et, de notre critique, ici encore, tirons de nouvelles lumières sur ce mystère de la liberté humaine, mais non plus sur sa puissance créatrice, au contraire sur sa dépendance.

LA LIBERTÉ SUJETTE AUX LOIS NATURELLES

Premièrement, il est faux d’attribuer à la volonté de quelque être que ce soit, la capacité de produire des actes absolument gratuits. De tels actes seraient en effet des actes totalement absurdes et insignifiants. L’homme ne peut rien décider sans qu’interviennent mobiles instinctifs et motifs rationnels, matières mêmes de son libre choix. Car la volonté n’est qu’une faculté de l’être spirituel  ; elle n’est pas à elle seule une substance indépendante  ! (…)

La liberté humaine, réelle assurément, n’en est pas moins conditionnée, limitée, sanctionnée dans son existence naturelle engagée dans la temporalité  : la chair, l’esprit ont leurs mécanismes, leurs lois qui exigent d’être respectés. Nos actes nous suivent, et la liberté d’aujourd’hui fait la nécessité plaisante ou douloureuse de demain. Donc, pris entre les lois de son propre être et les effets de ses actes, l’homme navigue librement, se frayant à son gré un chemin sans retour marqué par la croissance plus ou moins réussie ou la chute et la décrépitude de son être. L’homme est un apprenti, la nature est son maître…

LA LIBERTÉ SOUMISE À L’AMOUR

Deuxièmement, il est faux de donner un contenu grandiose à l’acte de volonté négatif, revenant à poser le choix du mal comme de soi plus plein, plus glorieux, que le choix positif qui comporterait, avec l’acceptation dudevoir et du bien, je ne sais quelle humiliation, imperfection et destruction de soi-même par soi. La haine grandirait l’homme, l’amour le diminuerait  ! C’est oublier, avec Aristote  ! que nul n’est une île et que tous au contraire, de naissance et d’ailleurs aussi de leur propre volonté, sont engagés dans mille relations qu’il est de leur bien, de leur joie, de leur honneur, d’accepter, de poursuivre et d’accroître encore, plutôt que de les briser, renier, ignorer.

Il est donc vrai que la seconde dimension de la liberté humaine, combien plus haute, plus «  créatrice  » que la première, consiste dans l’obéissance aux attraits d’amour reconnaissant et de service des autres êtres auxquels nous rattachent nos relations d’existence originelles ou nos relations de familiarité et d’amitié spontanées. Ici encore, chacun peut accepter ou refuser. Il est libre. Mais ce n’est pas dire que les effets de l’un et l’autre choix soient identiques. Reconnaître des liens sacrés, obligés, demeurer fidèle à des liens d’amour spontanés, c’est assumer son propre être, et plus être. Les refuser, c’est s’isoler et s’isoler, en métaphysique totale, cela s’appelle moins être et c’est se perdre.

Que le refus soit possible, et tentateur  ! voilà qui s’explique très facilement. Déjà la pluralité des besoins, des tendances et des plaisirs offerts laissait le cœur toujours insatisfait et la volonté hésitante, au niveau de l’égoïsme élémentaire, entre tant de possibilités diverses. Maintenant, ces relations de père à fils, de citoyen à cité, si saines et sacrées qu’elles soient, toutes d’ouverture à l’autre, en même temps qu’elles offrent un «  plus-être  », supposent une acceptation de la différence, de l’altérité  ; et réclament dès lors une élévation volontaire de l’individu, de son égoïsme instinctif, à un niveau supérieur, altruiste. L’être-soi et rien que soi se heurte au projet, à l’envie, à la sollicitation, voire à l’obligation d’être-avec les autres. Les deux voies s’offrent à la liberté créatrice, celle du repliement sur soi et celle de la communion. On voit qu’en cela aussi la liberté personnelle est tout à la fois souveraine et sujette, car la haine alors n’est qu’une fausse grandeur, non pas créatrice mais destructrice, et l’amour est recréation, progrès de l’être à la mesure même du renoncement et du mérite. L’une est la liberté de la mort, l’autre celle de la vie, de l’accroissement, de la perfection universelle.

Cette liberté créatrice, il est vrai, manifeste sa grandeur d’une manière plus tangible dans l’invention et l’institution de relations nouvelles, produites par la volonté de l’homme et pour ainsi dire tirées du néant, comme sont l’amitié, l’amour conjugal, la procréation. Ce n’est pas là accepter, consentir à une relation obligée, c’est la créer  ! Œuvre, preuve de liberté. Eh bien  ! c’est là une création si réelle, si puissamment nouvelle qu’elle est d’emblée historique   ! De tels vouloirs ajoutent aussitôt leurs nœuds indestructibles au tissu de la société humaine qui se fait, pour n’en plus jamais disparaître. La liberté a parlé une fois, l’être y a répondu pour toujours. Et reste à l’homme, de cet acte instantané, la fidélité due à son œuvre comme à soi-même, comme à un prolongement de soi-même, à son être plus. (…)

La tragique liberté du refus, de la brouille entre amis, du divorce entre époux, de l’avortement ou de la malédiction, existe. Mais c’est une liberté de mal et de mort. La liberté est créatrice jusqu’à cet excès, et ses misérables déterminations là aussi font l’histoire, commandent l’avenir et peut-être les siècles éternels. Puissance de l’homme créateur du bien et du mal dans le monde  !

LA LIBERTÉ SOLLICITÉE DE RÉPONDRE
AUX VOLONTÉS DE SA SOURCE DIVINE

Il est troisièmement faux que, par son acte de pur vouloir, autonome, négatif, révolté, coupé de toute dépendance, l’homme s’approprie la puissance de Dieu, s’assimile à Dieu, se fasse Dieu. Qu’il impose son vouloir à Dieu, certes  ! Qu’il en triomphe, le mette en échec, le domine ainsi, non  ! cela est faux. Parce qu’un tel acte, grandiloquent, est parfaitement dénué de causalité objective, de tout pouvoir et de tout effet sur les choses, sur les autres êtres spirituels et sur Dieu. Une telle révolte ne construit rien, et Dieu dit  : C’est grotesque. Un acte absurde est un acte petit, minuscule, et non pas grandiose. Même s’il a pour celui qui l’ose des conséquences terrifiantes, il ne cesse d’être risible. Comme de ces cascadeurs qui se tuent en faisant leur numéro… Comme un homme qui ferait le pari de mourir de soif auprès d’une source. Serait-il un héros  ? Non pas. Un imbécile. Comme ce Kirillov qui se donne la mort volontairement, pour mépriser, pour vaincre, pour «  tuer Dieu   »  : Un prétentieux, qui meurt et se perd dans l’acte le plus vain.

Ce qui est vrai, c’est que l’ultime degré de la liberté humaine consiste à accepter ou à refuser cette relation créatrice qui nous constitue et définit chacun selon notre essence, nos particularités, nos relations, notre vocation, tout nous-mêmes. Car enfin l’homme, acceptant et ordonnant son être individuel, consentant à ses amours obligées, de naissance, et aux autres, volontaires, pour leur demeurer fidèle, en vient à se percevoir, transphysiquement, intuitivement et peut-être extatiquement, sortant de Dieu, créature de JE SUIS. Il se voit constitué par un vouloir créateur distinct, personnel et intime, total et silencieux, envahissant et transcendant. JE SUIS appelle sa créature à une certaine coopération, à une coopération certaine à son dessein créateur et, dans cette occasion, à une profonde communion avec Lui.

Tel est le plus-être et sans doute la voie de la fin ultime et de la béatitude suprême à laquelle l’être humain se sait appelé. Jouissance offerte, plénitude de l’acceptation et de l’amour de soi par soi, mais aussi dépossession, renoncement, sacrifice de soi par soi pour se reconnaître, être, devenir chaque jour davantage par Lui, en Lui, avec Lui et pour Lui. Il faut tout perdre pour tout gagner. L’en-soi doit se résoudre en un par-Lui et pour-Lui, acte de remise entière de soi à Dieu qui relève de la liberté souveraine de la personne. Et que l’homme puisse dire non, même si cela ne change rien à l’ordre, au bien commun du monde et à la gloire de JE SUIS, est pour chacun un risque total, une tentation, l’épreuve décisive car, en niant et refusant sa relation à sa source, c’est lui-même qu’il nie et détruit tout entier. Qu’il puisse dire oui est, en revanche, un prodigieux acte de liberté créatrice, créatrice d’un destin immense, éternel, et toutefois acte de liberté sous-créatrice, venant assumer, prolonger, parfaire ce que Dieu d’abord créa. Et le vertigineux, le sublime, l’effrayant ou le rassurant de cet acte, c’est qu’il est lui-même la gracieuse création de JE SUIS.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 179, juillet 1982, p. 3-14

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