La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique totale et mystique catholique

En achevant cette étude, récapitulons les acquis de notre transphysique totale et confrontons les avec les mystères de la seule religion qui soutienne l’examen critique de la raison et des sciences, la religion chrétienne révélée, à laquelle nous avons l’honneur et le bonheur de donner notre foi. Pour cela, reprenons la suite de nos chapitres auxquels nous pourrons apparier les articles du Credo catholique. (…)

INTUITION EXISTENTIELLE ET FOI EN DIEU

Credo…

La nouveauté de notre métaphysique réside dans l’exploitation de la plus simple intuition qui soit, celle de l’être des êtres, autrement dit de l’exister, de l’existence même de toutes choses. Cette intuition admet, à côté d’elle, complémentaire, la saisie abstractive des essences ou natures sur lesquelles la raison s’exerce intensément et se construit des représentations scientifiques des choses, d’une infinie complexité, où il arrive au savant de se renfermer et de se perdre. Jusqu’à se croire l’inventeur de ses idées, partant, le génial créateur de son univers  ! Au contraire, la considération métaphysique de l’existence est simple, paisible, toute en accueil d’un mystère la dépassant, l’enveloppant. Notre intuition existentielle est ouverture, proche de la contemplation esthétique de la Beauté. Elle est «  consentement à l’être   », émerveillement en présence du surgissement de la réalité…

Pareille attitude métaphysique, que déjà le thomisme connaissait bien, est spirituellement et psychologiquement très proche de la foi. Car la foi est adhésion au mystère survenant, écoute, consentement à la Parole divine se faisant entendre dans un univers et dans une histoire qui sont déjà, dans leur antériorité naturelle, une première Parabole divine. Aucune autre métaphysique ne s’accorde si intimement avec la foi religieuse, avec la mystique de l’accueil en soi, surnaturel, de la grâce.

In Deum, Patrem omnipotentem…

L’intuition de l’existence génuine des êtres nous a conduits directement à l’Existence pure, libre de toute limite extérieure, de toute structure cloisonnante ou nature intérieure. S’il n’existait qu’un seul être, il faudrait que ce soit un pur Être, un Acte infiniment parfait, spontané, vrai, infini… Cette pure Existence, ce Réel absolu, c’est Lui que les religions nomment Dieu, le Tout-Puissant, l’Unique. La Bible le confirme merveilleusement quand elle nous livre le Nom du Dieu vivant révélé à Moïse  : YAHWEH, c’est-à-dire JE SUIS. Étonnant, unique, incomparable accord de la religion révélée avec l’intuition métaphysique fondamentale  !

L’étape suivante de notre métaphysique existentielle fut de saisir la relation de nos existences à cet Être infini, relation dite de création qui explique les êtres contingents par leur origine en JE SUIS, relation constituante, antérieure à leur essence, à leur substance, à leurs accidents, et leur cause totale, existentielle, concrète. Ce lien évoque un acte divin, un jaillissement de la pensée, de la volonté, de l’énergie, de JE SUIS, dont chaque créature est l’objet, le terme, le produit. Dès lors, cette relation constitue notre être, exprime notre valeur, notre dignité, commande notre agir.

Or la foi dépasse ici notre attente en nous révélant de JE SUIS qu’il est pour nous «  le Père tout-puissant   ». Exhaussement, et exaucement, de notre transphysique  : le Créateur, imaginé comme source jaillissante et inépuisable de toute la création, se révèle lui-même en son Mystère éternel Père, c’est-à-dire Vie personnelle se répandant en paternité éternelle, et Vie généreuse disposée à nous donner plus encore que notre être de naissance et de nature, et à prendre de son propre fonds pour nous le communiquer comme à d’autres fils.

Factorem cæli et terræ…

La découverte centrale de notre transphysique a été celle de la correspondance plus qu’étroite, confinant à l’identité, de la relation verticale de Dieu à chaque créature, la constituant dans sa totalité individuelle concrète, avec l’ensemble de ses relations horizontales, à son environnement qui en est aussi, à sa manière, la cause, la limite, la détermination accidentelle. Nous avons compris que la relation divine de création précontenait toutes ces relations au monde, d’une infinie complexité et réciprocité, et constituait ainsi chaque substance, en lien avec les autres, partie de l’univers, élément irremplaçable de sa plénitude.

C’est justement ce que la foi nous révèle, assurant nos conclusions métaphysiques et les prolongeant. JE SUIS a «  fait le ciel et la terre   », le visible et l’invisible, chaque être selon sa nature, et cependant tous les uns par les autres, les uns avec les autres et pour les autres, en vue finalement d’un ordre universel dont Lui seul détient le secret.

Ainsi reçûmes-nous de la foi la confirmation de notre audacieux affranchissement du carcan de l’idéalisme grec  : l’être individuel est premier, la nature qui lui est départie est le moyen de son accomplissement historique, qui lui-même ne peut se faire qu’au sein du monde, au service des autres êtres. Ainsi, de «  l’ineffable simplicité de l’intuition divine créatrice   » jaillit notre relation d’origine singulière, concrète, historique, tout notre être et notre vocation.

Et in Jesum Christum, Filium ejus unicum, Dominum nostrum, qui conceptus est de Spiritu Sancto, natus ex Maria Virgine…

Une telle découverte devait apporter une profonde révolution dans l’anthropologie naturelle et, de là, en politique et en morale. La personne humaine en effet, se trouve désormais définie dans sa structure métaphysique totale, comme une relation d’origine dont son être, son essence, son individualité sont le terme et l’expression. Toute créature est ainsi l’œuvre particulière de Dieu, mais l’être spirituel l’est à un titre nouveau et remarquable  : il est l’objet d’une relation active de JE SUIS, distincte de toute autre. Et cependant cette conception, cette relation ne nous constituent pas isolés. Au contraire, pour nous penser et créer personnellement, Dieu nous situe, nous insère et nous particularise dans le réseau des relations aux autres, et tout premièrement en nous faisant enfants de nos parents, effets de notre hérédité, membres interdépendants de notre monde et de notre société.

Le mystère de chaque personne consiste ainsi dans sa création immédiate par Dieu et inséparablement dans sa procréation par ses parents. C’est une application remarquable de notre théorie générale selon laquelle la relation divine d’origine enferme en elle-même et constitue l’ensemble des relations de ce même être particulier à son monde et à son histoire.

Sainte FamilleOr le Mystère de l’Incarnation du Verbe, l’Événement du Fils de Dieu se faisant homme, cadre absolument avec cette structure métaphysique, quoique en la débordant évidemment de toute manière. S’y retrouve clairement la relation d’origine, la relation singulière à JE SUIS, constitutive de la personne. Et cette relation est telle qu’elle est une génération, une procession divine, unique, absolue, éternelle, dénuée de toute particularisation ou individuation cosmique. Ici triomphe, suffisante et plénière, la relation d’origine par laquelle JE SUIS-PÈRE engendre JE SUIS-FILS, constituant la Personne divine du Verbe de Dieu.

Cependant, ce Fils voit contenue de toute éternité dans sa relation au Père une certaine mission terrestre, une incarnation dans le monde, par la voie d’une procréation naturelle, du sein d’une femme. Dès lors, un faisceau de relations horizontales individuantes jaillit de sa relation d’origine éternelle, de… son obéissance de Fils, et lui confère son individualité humaine historique  : le Verbe de Dieu, «  né d’une femme, né sous la Loi   », devenu Jésus de Nazareth. Vrai Dieu et vrai homme, engendré divinement et non créé, procréé humainement, le Verbe en sa Personne répond à la définition que nous donnions de toute personne de notre univers, dans le double jeu de son unique et parfaite Relation subsistante à son Père, et de ses gratuites, surérogatoires et mystérieuses relations de naissance à nous tous, luifixant de toute éternité sa condition et sa mission personnelles dans notre monde créé.

LIBERTÉ HUMAINE ET GRÂCE DIVINE

Passus sub Pontio Pilato, crucifixus, mortuus et sepultus est, descendit ad inferos…

L’être est fait pour agir. Tout être relatif est donc fait pour honorer, développer, parfaire ses relations avec les autres. Chacune de nos personnes étant toute relative à Dieu et relative à son entourage, ces diverses relations sont comme autant d’arches lancées entre les êtres et sur lesquelles tendent à courir nos amours, hélas aussi nos haines  ! La division intime de nos personnes, le scandaleux écartèlement de nos cœurs entre un «  avec les autres  », un «  par et pour les autres   » humble et généreux, tout amoureux, et un «  en soi  », un «  pour soi  » égoïste, orgueilleux, suffit à expliquer cette double possibilité de la haine des autres par amour de soi, si fol soit-il  ! et de l’oubli de soi par amour des autres, si béatifiant. Tel est du moins l’homme dans sa condition présente, et malheureuse. Pareillement, il peut se soumettre à Dieu son créateur et lui obéir en toutes choses dans le complet renoncement à lui-même, comme il peut par révolte et bravade se séparer de Lui, sa Source vive  ! et le haïr éternellement.

Il n’est pas nécessaire d’être grand métaphysicien pour comprendre que, tout entier relatif à Dieu et au prochain, l’homme qui se refuse à soi-même pour se donner aux autres, en cela se grandit et s’accomplit, tandis que celui qui se refuse aux autres et à Dieu pour se fermer sur lui-même, s’appauvrit, se meurtrit et se perd.

Il n’y a dans ce choix ouvert entre l’amour et la haine, nul automatisme programmé, nulle aventure, nul hasard incontrôlé, mais le plus grand de tous les mystères métaphysiques  : le fait de notre liberté, intelligente, consciente, affective, pleinement créatrice de ses œuvres. Certes, cette autonomie de notre volonté n’est pas illimitée  ; elle demeure sujette aux lois naturelles, elle se trouve confrontée avec les divers amours et haines qui la sollicitent, et surtout elle ne s’exerce qu’autant il plaît à Dieu de lui donner d’être. Mais enfin elle existe, elle décide comme il lui plaît et crée sa destinée, qui est aussi sa part inaliénable du destin commun.

Adam et ÈveOr cette grandiose liberté, puissance d’enfantement du tragique humain, la foi catholique, non seulement la reconnaît mais elle en révèle l’histoire passée, présente et à venir. C’est la plus grande part de son Credo. La révolte des démons illustre cette monstrueuse possibilité, pour la créature spirituelle, de se refuser à son Créateur et de se mettre ainsi, volontairement, par orgueil, en état de damnation. Tandis que les saints Anges trouvaient dans leur soumission à leur Origine et leur service de ses desseins le comble de l’amour et de la béatitude pour lesquels ils étaient faits.

Le péché de nos premiers parents, quoique de moindre lucidité, participa de cette révolte diabolique d’une si extrême gravité, comme d’un enfant rebelle qui s’efforcerait de rompre le cordon nourricier qui l’attache à sa mère. Mais il fut en outre un acte égoïste blessant les relations de nos premiers parents avec nous, auxquels ils préférèrent leur bien individuel, introduisant la tare du péché non seulement au sein de leur couple mais encore dans la suite des générations. Les fautes innombrables de leurs descendants seront comme la leur première, tout à la fois des rejets plus ou moins explicites de leur relation à Dieu et des blessures faites à leurs relations avec le prochain, les unes par orgueil, les autres par égoïsme.

Jésus sur la CroixJésus, Fils de Dieu devenu notre frère, manifeste un amour et une liberté tout contraires au péché d’Adam suivant les deux dimensions de son être relationnel, l’Agir du Christ épousant étroitement la structure de son être et du nôtre. «  Relation subsistante  » au Père, il se soumet à toutes ses volontés. Et ces volontés sont de charité et de service de ses proches jusqu’à l’immolation totale de sa propre chair, de sa propre humaine volonté, jusqu’à l’abjection acceptée, les injures, les plaies et la mort pardonnées. «  Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.   » Et  : «  Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt,il reste seul.   » C’est toute notre métaphysique.

Tertia die, resurrexit a mortuos, ascendit ad cælos, sedet ad dexteram Patris, Inde venturus est judicare vivos et mortuos, cujus regni non exit finis.

Jugement dernierNous avions supposé qu’il devait exister une suite à la vie terrestre, précisément pour que se manifeste la valeur, et que trouve sa récompense le mérite de chaque personne. La résurrection de Jésus, sa visible montée au ciel, ce que les Écritures annoncent de son bonheur et de sa gloire prouvent cet accomplissement de son humanité dans le sein du Père selon sa relation filiale personnelle. Quant à ses relations horizontales à ses frères, loin de cesser, elles apparaissent dans cette fonction de Juge qui lui est donnée, universelles comme celles d’un nouvel Adam, d’un Chef de toute l’humanité bonne ou mauvaise, fidèle ou infidèle, pour sauver ou rejeter chaque personne selon la qualité de ses liens avec Lui et avec ses frères, selon ses relations avec le monde nouveau du Christ, selon son service du bien commun de la famille humaine qui est identiquement le Bien divin et la Gloire du Père. Ainsi y aura-t-il séparation des âmes vivantes et des âmes mortes. Nôtre métaphysique le pressentait.

CRÉATION ET RÉDEMPTION RECRÉATRICE

Credo in Spiritum Sanctum, sanctam Ecclesiam catholicam, sanctorum communionem…

Maintenant nous entrons dans une telle nouveauté de la Révélation qu’on ne s’attendrait plus à y trouver aucune corrélation avec notre transphysique naturelle. Or, magnifique confirmation et accomplissement de ce système, l’œuvre de Rédemption s’instaure comme sur le même modèle, selon les mêmes structures, en les reprenant, les accomplissant, les prolongeant sur un plan supérieur.

PentecôteAu lieu que l’Esprit divin plane sur le tohu-bohu originel et que Dieu insuffle une âme en Adam, en Ève, c’est le Christ, devenu par son Sacrifice l’auteur d’une nouvelle création, la source d’une nouvelle vie, qui envoie son Esprit-Saint, force de grâce et d’amour, sur ses disciples. Cette nouvelle relation créatrice, don vertical, s’étale en relations fraternelles pour former une nouvelle famille humaine, l’Église, selon des échanges interpersonnels pleinement libres, de service, de justice et de charité, formant la communion des saints.

Aucun métaphysicien n’aurait imaginé que la structure relationnelle de la création dût servir de véhicule à la rédemption, et qu’elle diffuse un jour dans tout l’organisme, par les vieilles artères durcies de ses paternités, amours et amitiés, filiations naturelles, le sang nouveau transfusé par le Christ dans tous les membres humains de son Corps mystique.

C’est pourtant ce à quoi tendait toute notre intuition transphysique, après les stoïciens et mieux que Teilhard qui malheureusement s’égara en chemin, de l’humanité et de l’univers même, par tout l’écheveau des relations horizontales interindividuelles, interpersonnelles, avançant vers l’accomplissement historique d’une parfaite unité de communion autour d’un centre, d’un «  surhomme  », d’une Tête, d’un Chef à la mission et donc à la constitution personnelle tout à fait singulières. C’est à une telle intuition métaphysique que correspond la vocation du Christ-Oméga, d’Époux de l’humanité et de Roi du monde, en vertu de sa relation d’origine au Père et des mérites infinis de son Sacrifice. Car il est le Fils unique de Dieu par qui tout a été créé, tout a été appelé à la plénitude finale  ; et il a été constitué par sa résurrection le Seigneur et Sauveur du Corps, le Principe et la fin de l’histoire nouvelle et éternelle, l’Époux divin de son Église.

LE BONHEUR HUMAIN DANS LA TRINITÉ DIVINE

Remissionem peccatorum, carnis resurrectionem, vitam æternam.

Il me restait à emporter les esprits et les cœurs de nos amis dans la prévision de la béatitude éternelle. Je le fis dans le sermon de la grand-messe, à partir d’un extrait de lettre de sainte Thérèse de Lisieux, que nous fêtions ce dimanche 3 octobre. «  Je vous avoue, écrivait-elle, que mon cœura une soif ardente de bonheur, mais je vois bien que nulle créature n’est capable de l’étancher  ! Au contraire, plus je boirais à cette source enchanteresse, plus ma soif serait brûlante.  » Ah, quels aveux  ! «  Je connais une source, poursuivait-elle, où, après avoir bu, on a soif encore  ; mais d’une soif très douce, d’une soif que l’on peut toujours satisfaire  : cette source, c’est la souffrance connue de Jésus seul  !  » Mais ce dernier mot, si mystérieux, demande à être éclairé par cette autre parole admirable  : «  Seigneur, vous me comblez de joie par tout ce que vous faites. Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour  ?  »

Alors je commençai à délirer, dans l’ivresse de si troublantes annonces du bonheur parfait auquel nos désirs naturels aspirent, auquel nos amours nous disposent, et que la foi chrétienne nous promet, si toutefois nous sommes trouvés fidèles à notre sublime vocation.

Oui, la transphysique relationnelle établit clairement ce que sont les désirs de bonheur qui brûlent au cœur de l’être humain  : Être enfanté dans la beauté, dans la vertu  ; être fils ou fille d’un père, d’une mère excellents. Être marié, dans une semblable perfection de beauté, de joie et de fidélité, être époux ou épouse en présence de Dieu… Être procréateur, don généreux de vie nombreuse, heureuse. Et ce triple jeu de relations, ces trois bonheurs liés, composés pour n’en faire qu’un seul, créant le futur, ne devraient pas se renfermer sur une famille, dans une communauté étroite, mais comme médiateurs ouvrir sur tous les humains et sur l’univers, introduire à toute vérité, toute bonté.

Là-dessus survient la Révélation chrétienne, non pour mutiler et retrancher mais pour parfaire et accomplir ces désirs. La rémission des péchés, c’est la reconstruction pure et sainte des nœuds humains. La résurrection de la chair, c’est leur immortelle conservation et glorification, et la vie éternelle, c’est… ah, quelle nouveauté inouïe, quelle ivresse infinie  ! c’est l’entrée en jouissance de la Paternité divine, de la Filiation divine, des Épousailles du Verbe divin et du Don créateur en nous de l’Esprit-Saint, nos désirs charnels et amoureux en toutes leurs dimensions n’étant qu’une préparation et un relais de bonheur sur le chemin de la Vie éternelle en Dieu, Père, Époux et Ami intime de chacune de nos personnes et de toutes en leur communion mystique. Amen, ainsi soit-il  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 182, octobre 1982, p. 8-10

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