La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

III. Nature et histoire

NATURE ET HISTOIRE SONT-ELLES IRRÉCONCILIABLES  ?

Chêne de MambréNotre grande civilisation occidentale a vécu de la double tradition, du double apport de la civilisation chrétienne et de la philosophie grecque, nouées et organisées par l’ordre politique romain. Laissons celui-ci. Il est incontestable que c’est au naturalisme aristotélicien que notre Occident doit l’essor de sa philosophie, de ses sciences, de ses techniques, et par une si remarquable avance de sa Raison la domination du monde. Quant à tout ce que négligeait Aristote, le concret, l’individuel, l’historique, la religion chrétienne l’assumait si parfaitement qu’il n’y avait aucune urgence à introduire cette autre face du réel dans la philosophie. Même quand l’existentialisme thomiste s’y ouvrit, on n’exploita guère cette nouvelle possibilité d’extension de la philosophie. (…) L’opinion commune était qu’il en était bien ainsi, que les tâches devaient être ainsi partagées, que ce ne pouvait être autrement. La philosophie dans son domaine se cantonnait aux idées platoniciennes et aux essences aristotéliciennes. La religion atteignait seule l’existence, l’histoire, les personnes et leur divine vocation.

Encore un peu et on en viendra au dédain, à la méfiance, à l’hostilité envers la philosophie à laquelle on reprochera son éloignement de la vie, comme perdue dans ses abstractions. (…) Mais on en viendra parallèlement, en face de cette philosophie raisonneuse, à libérer la religion de toute règle, à déraisonner pour être sûr d’échapper à l’étreinte philosophique et de s’envoler dans le libre mysticisme.

L’ANTITHOMISME DU PÈRE LABERTHONNIÈRE

Le plus vigoureux de ces opposants à la philosophie classique et défenseurs de la spécificité de la religion chrétienne, fut le Père Laberthonnière. (…) Pourquoi cette haine, ces emportements  ? À cause de son choix d’un “ christianisme vécu  ”, nouveau, et qu’il sentait à l’opposé de la philosophie des natures, d’Aristote, de Thomas d’Aquin et de Maurras. La croyance fondamentale de Laberthonnière était qu’“ il y a du divin dans l’homme ”. De là son immanentisme, son personnalisme, son démocratisme. Tout en sentiments, tout épris de liberté, de subjectivisme et, en éducation, de spontanéisme, il répugnait à toute règle extérieure, de vérité, de conduite, de discipline. Rien de ce qui s’imposait du dehors ne pouvait, pour lui, porter la marque divine. (…)

Il a dressé en termes définitifs le contraste, l’opposition, le conflit irréconciliable qu’il voulait entre ces deux esprits (…) dans un petit livre dont le titre même est tout le programme, toute la vérité associée à toute l’erreur  : Le réalisme chrétien et l’idéalisme grec.

L’IDÉALISME GREC y est furieusement décrié et, c’est là le drame, déclaré “ en opposition radicale avec le christianisme ”. On sent qu’à travers Aristote, c’est le très chrétien et saint docteur de l’Église Thomas d’Aquin qui est visé, et plus que le paganisme trop certain de la Renaissance, le Moyen Âge  !

Il n’empêche que la critique porte, contre une philosophie qui a sacrifié l’existence concrète au culte des essences ou idées universelles des choses. “ C’est l’abstraction qui est pour eux l’instrument de vérité et l’instrument de salut (sic). ” (…)

Il faut citer au moins ce texte magistral  :

«  On n’a pas assez remarqué combien l’individuel embarrassait les philosophes grecs. (…)Il n’y a science que de l’idée qui est universelle et qui, parce qu’elle échappe au temps et à l’espace, peut se définir. II n’y a pas de science du particulier, de l’individuel. Le monde sensible est objet d’opinion ou de conjecture, non de certitude et d’affirmation… Il en résulte que dans le déroulement des péripéties auxquelles sont soumis les choses et les êtres individuels, il apparaît que c’est le destin aveugle qui règne. (…)  »

LE RÉALISME CHRÉTIEN est alors exalté, non pas comme un couronnement heureux, décisif, offert à la philosophie d’Aristote mais comme sa contradiction  ; et non seulement à cette philosophie particulière, mais à toute philosophie  ! Parce que le christianisme considère toute existence et en proclame la valeur absolue, si minime, si vile soit-elle. Il met ainsi le réel concret, la vie, la destinée individuelle avant les essences, avant leur ordre général et leur Bien idéal. Le christianisme sacralise le singulier, le concret, l’historique.

Citons une page magistrale de ce deuxième volet du diptyque  : «  Avec le christianisme, (…) la question qui domine les autres n’est plus  : que sont les choses  ? mais, que sommes-nous, d’où venons-nous et où allons-nous  ? Tout est suspendu au pourquoi de la vie. À quoi sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme  ?

«  D’autre part, si nous regardons le christianisme dans ses sources, qui sont l’Ancien et le Nouveau Testament, nous constatons qu’au lieu de se présenter comme une doctrine abstraite (sic), comme un système d’idées fixe et immobile au-dessus de la réalité changeante du monde, il se présente au contraire comme constitué par des événements occupant une place dans la réalité même du monde qui se déroule à travers le temps. À ce titre, il est une histoire. Et rien que par là au premier coup d’œil se manifeste combien profondément il diffère de la philosophie grecque.  »

À cela, on répliquera certainement qu’une histoire événementielle n’a rien de comparable à une philosophie et ne saurait en tenir lieu  ; et donc qu’il est déraisonnable d’opposer les faits mystérieux du christianisme aux explications générales de l’ordre de l’univers tentées par Aristote. (…)

«  À ce point de vue, par conséquent, elle est infiniment plus qu’une histoire… Dans une chronique, en effet, le récit est tout. Mais ici, au contraire, il est secondaire  ; c’est le sens des faits qui est le principal et avec le sens des faits l’enseignement religieux, l’enseignement métaphysique et moral que le récit porte avec lui.  »

VERS UNE MÉTAPHYSIQUE RELATIONNELLE

Notre Laberthonnière s’avance avec une chaleur de conviction, un enthousiasme communicatifs  : (…)

«  Les faits ont aussi un dedans. Et c’est par le dedans qu’ils ont une unité, un sens et une vraie réalité  : car par le dehors ils se dissolvent en une multiplicité infinie qui, réduite à elle toute seule, serait insaisissable. Seulement… une interprétation est nécessaire… non une interprétation scientifique, mais une interprétation métaphysique.   »

Ne va-t-on pas retomber dans le conceptualisme  ? Non. Laberthonnière en vient à cette affirmation géniale, que malheureusement il ne saura pas exploiter  : «  Les existences ne découlent pas d’une essence  ; elles ne sont pas déduites  ; elles sont faites, elles sont créées. Ce n’est pas logiquement et statiquement qu’elles s’expliquent  : c’est historiquement ou dynamiquement. Il ne suffit pas que Dieu pense, comme on l’a dit, pour que le monde soit  ; il faut que Dieu agisse. Le monde n’est pas une conséquence dont Dieu serait le principe  ; il est un effet dont Dieu est la cause. Dieu est essentiellement une volonté maîtresse d’elle-même et de son action.  »

Les derniers mots sont de trop et annoncent le gauchissement, l’exclusivisme. Dieu ne serait que volonté et action  ; non pensée et sagesse… Cette manie de l’exclusion, cette haine de la raison condamneront finalement Laberthonnière à l’impuissance et son système à une immense confusion. Après quelles fulgurances cependant  ! Je me dois de les citer, puisqu’aussi bien il m’a précédé sur ce chemin où nous allons avancer tout à l’heure. Le texte est long mais admirable, au passage d’une époque rationaliste à une autre, existentialiste, créationniste, relationniste  :

«  Pour penser les existences réelles, la philosophie grecque faisait abstraction de leur individualité et par conséquent de leur réalité. Elle ne retenait que leurs formes spécifiques, et en les hiérarchisant elle les unifiait et les harmonisait dans une idée suprême à laquelle elle s’efforçait de tout rattacher logiquement  ; de telle sorte que tout, excepté néanmoins la matière indéterminée et inconcevable, était censé en découler par une dialectique descendante et s’y ramener par une dialectique ascendante. Cette idée suprême était son Dieu. Et il convient de dire que c’était un Dieu-nature.

«  Du point de vue chrétien [Pourquoi « chrétien » ? Il aurait dit : existentiel, ç’aurait été parfait !], au contraire, c’est sous leur aspect concret et dans leur individualité que les existences réelles sont considérées  ; c’est leur réalité même qu’on explique au lieu d’en faire abstraction [voilà exactement le but de notre métaphysique totale !]. Mais comme rien de ce qui est réel ne découle logiquement d’autre chose, parce que rien de ce qui est réel n’est identique à rien [c’est génial], elles sont conçues comme produites par l’activité de Dieu  ; et c’est l’intention que Dieu met en elles en les produisant [génial] qui leur donne un sens en même temps qu’une destinée ; et c’est cette intention que, pour les comprendre et pour nous comprendre nous-mêmes, nous devons retrouver en tâchant d’y répondre.

«  Dieu n’est donc plus une idée suprême, mais un être suprême qui vit et agit. À la place du Dieu-nature, nous avons ainsi un Dieu personne qui est une puissance d’agir.   » (…) «  Voilà comment pour la pensée chrétienne, en opposition fondamentale avec la pensée grecque, Dieu est l’action éternelle d’une éternelle vie, et non pas une idée ou une essence fixée dans un éternel repos.   »

Ici encore, le malheureux moderniste, ami de Blondel et de Bergson, dérape et tombe dans une philosophie de la vie, de l’action, de l’amour dont il ne sortira plus rien de solide ni de durable. (…) Mais on lui pardonne tous ses excès, ses extravagances et jusqu’à ses haines, pour ces trente-trois pages intercalées dans ce magma, dont la dernière est un éblouissement  :

«  Ce qui met le comble à la différence [du Dieu-nature et du Dieu-action], c’est qu’ici la réalité même du monde sort de la puissance de Dieu. Dieu n’agit pas en lui-même et pour lui même  ; il agit hors de lui pour ce qui n’est pas et à quoi il donne l’être, et par un acte tellement transitif que le monde qui en résulte est substantiellement autre chose que lui, tout en ne subsistant que par lui.

«  Il n’est plus seulement présent au monde comme idéal, comme exemplaire, comme cause finale  : il y est présent réellement et activement comme cause efficiente et incessamment concourante.Et, bien loin qu’il ignore le monde, le monde lui est aussi intimement présent. La réalité transcendante de son action s’introduit dans le monde et lui devient immanente. Et pour présider à sa constitution, à son devenir, à sa destinée, elle prend la forme des événements du temps [génial !]; elle devient partie intégrante de l’histoire de l’humanité et de la vie des individus [non, pas partie ! mais principe constitutif, oui !]. (…)

«  Les êtres de la nature en tant que réellement et individuellement existant n’ont pas pour principe et pour fondement l’union transitoire d’une matière avec une essence éternelle qui découlerait logiquement de l’essence de Dieu  ; mais ils ont pour principe et pour fondement la volonté de Dieu qui les pose librement dans son éternité.   »

Et voici le plus génial, qui va nous permettre bientôt d’atteindre au sommet de la métaphysique totale dont nous rêvons  :

«  Et en conséquence ils sont reliés à lui et reliés les uns aux autres, non par un rapport logique, mais par un rapport métaphysique qui pratiquement devient un rapport moral[C’est moi qui souligne cet admirable résumé de ce que doit être notre relationnisme]. Ce n’est pas une identité d’essence qui les fait participer à son être, comme des concepts dans l’abstrait participent à un autre concept  ; c’est sa puissance qui les crée. Et sa puissance est en dernière analyse un amour pour lequel il se donne en les produisant (hum  !).

«  Et leur existence ne se déduisant pas logiquement de la sienne, ce n’est pas logiquement non plus qu’ils peuvent en vivant se rattacher à lui d’une manière effective et salutaire. De même que Dieu aime et agit pour nous faire exister en lui, il faut que nous aimions et que nous agissions pour le faire exister en nous, dans notre vie voulue et réfléchie. Telle est l’œuvre qu’en ce monde nous avons à accomplir.  » (…)

AVEC LA BÉNÉDICTION DU PÈRE DE FINANCE
POUR PARFAIRE L’ŒUVRE DE SAINT THOMAS

Les néothomistes, Jacques Maritain en tête, n’ont pas su discerner dans la nouveauté de Laberthonnière, un prodigieux élargissement de la méditation philosophique qu’il fallait intégrer à la métaphysique… (…) Dans la conclusion de son ouvrage magistral, Être et Agir, le Père de Finance s.j. appelle de ses vœux un tel enrichissement, un si grand renouvellement de la philosophie d’Aristote et de saint Thomas. Même si son texte, d’une limpidité de style toute française, est d’une élévation métaphysique rare, et donc d’une réelle difficulté, je dois le citer longuement ici parce qu’il nous ouvre toute grande, aux dernières frontières de son propre labeur, la porte de cette métaphysique totale que nous ambitionnons de réussir, où toutes les nouveautés de l’existentialisme moderne seront réconciliées avec la très sûre philosophie aristotélicienne dans une synthèse supérieure.

LA VALORISATION THOMISTE DE L’EXISTENCE

«  Le créationnisme chrétien a pour corrélatif une valorisation nouvelle de l’existence.   »C’est bien en cela que consiste «  l’innovation de saint Thomas, dans la pure ligne de l’aristotélisme. Car cette innovation consiste, à notre avis, en ce que pour le thomisme, l’actualité suprême, la perfection, n’est plus située dans la forme [ou essence], mais dans l’acte d’exister.

«  Le rapport de cette innovation avec l’introduction du créationnisme est évident. Aristote et saint Thomas sont d’accord… pourvoir dans l’intelligibilité la valeur dernière. Seulement, chez Aristote, l’intelligible par excellence, c’est la forme, et c’est pourquoi la réalité du concret reste chez lui, malgré ses intentions non douteuses, mal assurée. Chez saint Thomas au contraire, l’intellection archétype est d’ordre existentiel  : l’intuition créatrice.   »C’est l’intuition par laquelle Dieu voit et veut immédiatement sans le détour d’une quelconque science des essences, les êtres eux-mêmes, réels, individuels, historiques. C’est la primauté absolue, en Dieu, du concret.

«  Dès lors, même chez l’homme, l’intellect ne peut être conçu comme pure faculté des essences  : il est radicalement orienté vers l’esse [l’être existant, l’exister]. Un reclassement s’impose donc de toutes les valeurs. Une philosophie de l’exister est une philosophie du concret, du jugement, de l’amour. Une doctrine qui fait de l’existence l’acte des actes, ne peut conserver telles quelles des solutions valables dans un contexte où la perfection dernière est la détermination quidditative[ou essentielle]. L’aristotélisme demandait donc, de ce chef, à être corrigé, adapté, refondu.   » (…)

TIMIDITÉ DE SAINT THOMAS, INERTIE DE SES SUCCESSEURS

«  Et pourtant nous n’oserions prétendre que saint Thomas a poussé son travail de révision aussi loin qu’il l’eût pu et qu’il l’eût dû. Et ce qu’il n’a pas fait, ses commentateurs se sont naturellement bien gardés de le faire.(…)

«  Et cependant nous pensons que si le thomisme veut vivre, et partant progresser, il ne le pourra qu’au prix d’une plus stricte fidélité à ses principes fondamentaux, en révisant ses concepts et ses conclusions pour les rendre plus cohérents à cette affirmation qui le définit vis-à-vis d’Aristote  : la valeur éminente de l’acte d’exister.  »

OÙ SAINT THOMAS REJOINT LABERTHONNIÈRE

«  Le thomisme, en effet, tel que nous le comprenons, est tout le contraire d’une philosophie close et autarcique. On n’a pas à craindre que sa trop belle réussite rationnelle procure à l’esprit ce sentiment de plénitude satisfaite qui le fermerait aux appels du concret. L’intellectualisme thomiste n’est pas une doctrine d’   » intellectuels   » si du moins on le ramène à sa pure essence, en rectifiant les déviations dues au tempérament trop   » intellectuel   » de Thomas lui-même  : il s’ouvre accueillant à tout l’univers des valeurs, parce que précisément il met la valeur suprême et le fait de l’intelligibilité non pas dans l’essence, mais dans l’acte d’exister. (…)  »

Rejoignant alors les grandes intuitions de Laberthonnière, l’ex-jésuite moderniste, le très thomiste jésuite Joseph de Finance montre que ce «  retour au concret  » vise à une «  possession de l’être  », vers laquelle tend tout le dynamisme de l’esprit, qui ne se parfait, dit-il, que dans une «  une saisie finalement intuitive et affective  ». Dès lors, l’important n’est plus seulement de bien penser, mais encore de «  bien agir et de se conformer, de cœur et d’action plus encore que d’esprit, au vouloir créateur   ». C’est tout Laberthonnière  ! Et c’est dans la droite ligne du thomisme éternel.

LE THOMISME OUVERT À NOTRE RELATIONNISME

Mais, échappé aux corsaires, arrivé au port, au moment de toucher le prix de sa magnifique audace, le Père de Finance hésite lui-même et coule, à trois encablures du quai  ! Il abandonne sa tâche de métaphysicien, et, lui aussi  ! s’en remet pour le reste à la religion. «  La spéculation métaphysique se reconnaît donc, par une sorte d’autocritique, doublement insuffisante  : elle n’est pas toute la connaissance et la connaissance n’est pas notre tout.   » Ainsi renonce-t-il, sans crier gare, à parfaire la métaphysique de saint Thomas pour en faire une «  métaphysique totale  ». Et il laisse le soin d’achever notre connaissance des êtres concrets, singuliers, historiques, à la religion  ! Il saute un grand fossé. (…)

Une seule phrase dit tout, dans sa brièveté  : «  L’être n’est plus seulement conditionné[dans notre sagesse nouvelle] par les exigences de la pensée pure, mais par le sens de la marche de l’univers. L’intelligible auquel tout se résout, n’est nil’esse abstractum [l’existence en soi], ni une essence particulière  : C’est l’esse in mundo [l’être-dans-le-monde, l’être au monde]…  » Voilà qui est parfait, voilà l’immense domaine nouveau ouvert à la métaphysique  ! Patatras, le Père de Finance l’interdit brutalement à la raison naturelle pour le réserver à la mystique religieuse dont la source est au-delà de la raison, dans la foi en la divine Révélation. Car, à peine écrit  : «  c’est l’être-dans-le-monde   », il poursuit  : «  qui, pour le penseur chrétien, se ramène (  ?)à son tour (  ?)à l’esse in Christo,à l’être dans le Christ   ».

Une minute, mon Révérend Père  ! Pourquoi la métaphysique n’aurait-elle rien à dire de l’“  être-au-monde ”  ? et qu’il faille réserver toute connaissance de l’être au monde à ceux-là seuls qui, dans la foi, savent ce que c’est que l’“ être-dans-le Christ ”  ? Cette science sublime de la “  Communion des saints ”, du “  Corps mystique ” du Christ, ne requiert-elle pas, elle-même, le soubassement naturel d’une métaphysique de l’existence concrète des êtres dans le monde  !

En vérité, le Père de Finance en tomberait volontiers d’accord avec nous. S’il n’a pas poussé plus avant, lui-même, la réalisation de cette «  métaphysique existentielle   », c’est qu’il fallait faire sauter quelques solides verrous, contredire et dépasser certaines thèses majeures d’Aristote et de saint Thomas. Il n’y a pas songé, ou il ne l’a pas osé. Mais il a appelé de ses vœux, aux toutes dernières lignes de son ouvrage, les pionniers de cette nouvelle audace, en leur recommandant seulement de ne pas rejeter pourtant «  cette métaphysique des essences qui nous paraît conditionner l’exploitation fructueuse et délectable de l’épaisseur existentielle   ». Car «  c’est elle, toujours, qui préservera la pensée de mortelles confusions   ». (…)

Mais voici ses dernières lignes, en forme de testament, véritable testament du thomisme de 1945  :

«  S’achever en se dépassant  : telle serait, selon nous, la tâche du thomisme et sa plus belle gloire. Mais qu’on l’entende bien  : ce dépassement ne signerait en aucune manière le passage de la thèse à l’antithèse. Dans la constitution de cette sagesse du concret, dans cette investigation du réel selon la dimension de l’existence, vers laquelle paraît s’orienter la spéculation contemporaine, la métaphysique thomiste ne représente nullement, à nos yeux, un moment provisoire que la pensée, pour aller de l’avant, se devrait de renier  : elle joue un rôle toujours actuel, toujours nécessaire, et l’esprit, au moment même qu’il semble en abandonner les visées et les méthodes, ne pourra se livrer sans péril et avec fruit à ses recherches nouvelles s’il ne continue secrètement d’y adhérer.  »

C’est très ouvertement que nous adhérons à ce thomisme intelligent, vivant et vibrant que nous lègue le Père Joseph de Finance, en nous promettant néanmoins, comme il nous le conseille, de pousser plus avant. (…)

POURQUOI LA NATURE N’EXPLIQUE PAS L’HISTOIRE

ARISTOTE EXPLIQUE LA NATURE EN MOUVEMENT

(…) Au lieu d’opposer contradictoirement l’être et le devenir, la Nature et l’Histoire, Aristoteprétendit rendre compte de l’une par l’autre, il expliqua le changement par le déploiement progressif de formes immuables en travail dans la matière en devenir. La perfection parménidienne serait, au terme des choses, l’acte de l’essence achevée. Et le mouvement serait le fait des sujets individuels en puissance, en privation, en attente de leur perfection. Ainsi s’expliqueraient tous les changements de ce vaste monde, toute notre histoire, sous la motion d’une Nature tendue vers la plénitude de l’Acte pur, son «  Premier moteur  ».

C’est admirablement vrai. On n’a jamais donné du mouvement naturel d’autre explication qui soit satisfaisante. (…) Notre critique ne porte pas sur cette dialectique de l’acte et de la puissance, qui est l’explication la meilleure du mouvement universel. Elle porte sur les résidus de cette causalité  : tout ce qu’elle n’explique pas, et qu’elle déclare négligeable, renvoyant cela au hasard et aux nécessités de la matière. (…)

LA BELLE ORDONNANCE DES QUATRE CAUSES
DISSIMULE UNE LACUNE ESSENTIELLE

Tout élève en philosophie connaît les quatre causes, illustrées par l’exemple de la statue. Rodin sculpte son Balzac. La cause efficiente c’est le sculpteur  ; accessoirement, son ciseau est la cause instrumentale. La cause formelle c’est Balzac, qu’il s’agit de fixer dans le marbre  ; accessoirement, la cause exemplaire est l’idée ou l’image que Rodin se fait de Balzac. La cause matérielle, c’est le bloc de marbre où il va faire paraître Balzac, qu’il va mettre en forme de Balzac. Et la cause finale, c’est à quoi cette statue achevée lui servira, accessoirement l’argent, l’amitié, la gloire, mais, fin suprême, son propre achèvement, l’accomplissement de sa propre perfection à lui, Rodin.

L’exemple est choisi pour dissimuler toutes les failles du système et l’embarras réel du Philosophe. Il en va tout autrement dès qu’il s’agit, non plus d’un quelconque perfectionnement d’une substance mais d’un changement de substance. (…) Dans tous les cas de changement substantiel, il y a une forme qui cesse d’être, une autre qui commence d’agir, explique Aristote. Mais, ajoute-t-il, la matière demeure, assurant de l’une à l’autre la continuité. Les formes se succèdent, la matière demeure. Mais qu’est-ce que la matière  ? Rien, ou du moins, rien d’intelligible.

La vraie continuité est donc du côté des formes qui se succèdent dans leur immuable essence. Il suffit de regarder, dans un aquarium, tant de petits poissons aux formes rares, êtres minuscules incroyablement divers, pour saisir ce qu’a de rigoureux et de parfait cette causalité efficiente qui, dans l’œuvre de génération, produit des êtres nouveaux, entièrement séparés de leurs géniteurs et pourtant de même espèce qu’eux et recommençant imperturbablement le même cycle naturel. Dans la continuité d’une matière, aussi structurée que la biologie moléculaire la connaît de nos jours, il y a succession d’une substance à une autre, mais dans l’identité d’une même nature. (…)

La suite des individus concrets, singuliers, leur aventure particulière, leur évolution historique générale, n’ont, pour Aristote, aucune intelligibilité, donc aucun sens  ; ils relèvent tout de la matière et du hasard… «  Ainsi, par une étrange fatalité dialectique, une doctrine conçue avant tout pour assurer et justifier la réalité du dynamisme comme celle des individus, aboutirait logiquement, en raison du climat conceptualiste où elle se développe, à les ruiner toutes les deux.   » (P. de Finance) La raison ou l’effet de cette «  dérive idéaliste   », c’est l’explication de la causalité efficiente comme d’une pure causation d’une forme par une forme générale identique, et non d’un être concret par un autre qui en rend raison totalement. (…)

Dire, comme le fait le Père de Finance en reprenant saint Thomas, que les formes ont en elles-mêmes une générosité qui les pousse à s’engendrer les unes les autres, me paraît une explication purement verbale.

En vérité, lorsque Aristote a renvoyé tout le détail concret, singulier, historique du changement universel, aux agitations insignifiantes de «  la matière   », il a perdu la compréhension, l’intelligence des êtres et de l’Être pur, et de la création comme causation divine en même temps que succession des causations efficientes, concrètes, individuelles et singulières.

LA CAUSALITÉ EFFICIENTE INTÉGRALE
EST INTER-INDIVIDUELLE, SINGULIÈRE, HISTORIQUE

L’observation des êtres naturels par Aristote a-t-elle à ce point manqué de finesse  ? Ou plutôt, son système ne l’a-t-il pas acculé à négliger le détail  ? Toujours est-il qu’il n’a pas vu, ou pas dit, ce que n’importe qui peut observer et que la science moderne sait parfaitement, à savoir  : la pleine continuité d’une cause à son effet, d’une substance concrète à une autre, qui n’est pas purement formelle, qui ne se limite pas à l’identité d’une nature générale, mais qui est d’un individu concret à un autre, causant la substance et l’accident, le général et le particulier, constituant de ce fait un événement historique, un maillon de la longue chaîne, de sens et de valeur tout à fait singuliers.

Comme toutes les sortes de changements substantiels sont diverses et fort complexes, n’entrons pas dans leur détail qui nous occupera plus tard. Revenons à l’exemple choisi par Aristote pour sa simplicité, celui du sculpteur et de la statue  ; même cet exemple témoigne contre sa théorie des quatre causes.

Quand Rodin sculpte son Balzac, il n’y a pas quatre causes, dont deux sont parfaitement claires à l’esprit et sont objets de science, la cause formelle et la cause finale, dont les deux autres sont obscures et jugées, par conséquent, insignifiantes et sans intérêt, la cause efficiente et la cause matérielle. Allons jusqu’au bout de notre critique  : il n’est pas vrai non plus que ces deux dernières causes, l’efficiente et la matérielle, travaillent l’une contre l’autre, la première transmettant une perfection idéale, l’autre la sabotant obscurément, comme deux forces ennemies relevant de deux principes antagonistes, l’Esprit et la Matière, le Bien et le Mal, le Dieu bon et le Dieu mauvais…

Quand Rodin sculpte son Balzac, il n’y a qu’une cause proprement dite, c’est Rodin, et un seul et indivisible effet, c’est son œuvre. La matière  ? C’est lui qui l’a choisie  ! Les défauts de la matière  ? Il en a escompté et en a su tirer des effets voulus  ! La forme de Balzac  ? Ce n’est nullement une idée générale de Balzac, c’est son idée à lui, où est engagée toute sa personnalité à lui, Rodin, c’est le Balzac de Rodin, et non un quelconque Balzac, encore moins un Balzac intemporel et universel, une «  essence  » de Balzac. La raison finale  ? C’est Rodin encore et toujours, exprimé dans ce marbre (ou ce bronze, peu importe), c’est un engendrement, une production de Rodin, un surcroît d’existence de Rodin, qui lui survit incorporé dans la belle et éternelle matière qu’il s’est choisie dans ce but  ! (…)

Il est donc vraiment trop court, à moins qu’on ne s’occupe que de mécanismes scientifiques et industriels, d’expliquer avec Aristote la multiplication des êtres dans l’espace et leur succession dans le temps, seulement par la pure identité de leur essence absolue et la totale discontinuité de leurs caractéristiques individuelles dues aux déficiences de leur substrat matériel et au hasard des circonstances. (…)

IL NE FAUT PAS OPPOSER NATURE ET HISTOIRE

Aristote a trop séparé, isolé les individus, les considérant comme des substances ayant chacune hérité de sa cause principale une pure forme universelle, une essence vierge de toute particularité, de tout accident, prête à courir son propre destin autonome, sans plus de rapport avec sa cause, déjà oubliée, qu’elle-même n’en aurait dans la suite avec ses effets, auxquels elle ne léguerait à son tour rien d’autre que sa pure essence.

Tel est l’éternel recommencement, qui renvoie l’histoire concrète aux agitations vaines et sans suite signifiante, de la matière. On comprend dans cette perspective qu’Aristote ait fait de toute passion, ce que l’être individuel subit de la part des autres , comme de toute action, ce qu’il opère sur les autres , de simples «  accidents   » de la substance. Et, plus énorme encore, qu’il ait dédaigné toutes les relations, et les ait renvoyées au dernier rang des accessoires, comme des «  accidents d’accidents   », tellement d’être fils ou père marque peu, pour lui, l’être individuel, nature pure, substance autonome.

Dans ce système, le don de l’existence à un individu n’est que la chiquenaude initiale, qui donne lieu à une essence éternelle de s’exercer de nouveau dans une matière. Mais cette substance, aussitôt affranchie, maîtresse d’elle-même, n’a plus aucune raison de se souvenir et de faire cas de sa cause, de son géniteur, n’ayant rien hérité de lui  : être fils est une relation sans autre fondement qu’un acte lointain oublié. Pareillement, la cause, le géniteur, qui appela cette substance neuve à la vie, ne lui ayant rien donné de sa substance propre, rien transmis d’autre que sa seule nature commune, n’a pas plus de raison de s’en souvenir ni d’en faire cas. Être père n’engage aucune responsabilité, pas plus qu’être fils n’impose de reconnaissance.

Et de proche en proche, tous les maillons de la longue chaîne et de la trame qui font le tissu de l’histoire se brisent pour ne plus laisser que des «  autonomes   », des petits dieux indépendants et froids, n’ayant d’autre culte que celui du Dieu-nature auquel ils sont redevables de leur essence idéale. Il n’y a plus de continuité, plus d’histoire, plus de communauté mondiale, sinon au niveau de la matière commune à tous qui va, au long des siècles, depuis les stoïciens jusqu’au marxisme, peu à peu capter toutes les valeurs concrètes, sociales, communautaires, au bénéfice de son propre culte et du dieu d’en bas qui est censé la mener.

DIEU CRÉE LES ÊTRES CONCRETS DANS L’HISTOIRE

Le Père de Finance écrit  : «  Parce que la pensée créatrice ne se borne pas à constituer des essences, mais suscite librement des existants, la connaissance de la réalité concrète et singulière reçoit un prix qu’Aristote ne pouvait soupçonner et que saint Thomas lui-même n’a pas suffisamment perçu.  » Ainsi le grand métaphysicien jésuite rattache l’existentialisme moderne à la grande conception thomiste d’un créationisme intégral,et exhorte à pousser à fond dans cette ligne jusqu’à la connaissance de l’être concret, tel que Dieu le pense, dans sa concrétude, dans son individualité singulière, dans sa vocation et sa situation historiques. (…)

Mais comment avancer dans cette connaissance  ?

L’EXISTENCE LIMITÉE PAR EN HAUT

J’ai une idée  ! Elle m’est suggérée par notre récente analyse du De ente et essentia. Nous y avons relevé une explication très curieuse. Alors qu’en aristotélisme strict, la forme absolue de chat par exemple, se trouve déterminée, singularisée, différenciée par la matière précise qu’elle saisit, pour aboutir à l’individu concret, Misou, le chat de la maison… Saint Thomas ose, à propos des anges qui, par définition n’ont pas de «  matière individuante   », introduire l’idée tout à fait révolutionnaire d’une individuation par l’existence  : Dieu limite l’existence des esprits purs, leur donnant ainsi à chacun une mesure d’être, qui constitue leur personnalité propre, et les distingue de toute autre.

Plus étonnant encore, aussitôt après, sans crier gare, saint Thomas généralise cette «  limitation de l’existence par en haut   », par l’action créatrice de Dieu, et l’étend à tous les êtres, à ceux mêmes qui reçoivent, selon la théorie hylémorphique d’Aristote, leurs limites individuelles «  par en bas   », de la matière. Ainsi  : toute créature est limitée et constituée dans son être concret total, par le don d’une existence mesurée par Dieu selon son bon plaisir.

Je ne sais pas si les disciples de saint Thomas ont lu jusqu’au bout le De ente et essentia, ou s’ils n’en sont pas encore revenus. Toujours est-il qu’aucun d’eux n’en a tiré les conséquences. (…) S’ils l’avaient fait, il y aurait peut-être encore, en physique aristotélicienne, une matière positionnant les individus dans le monde, mais il n’y aurait plus, en métaphysique, qu’une seule source et mesure constituante des êtres concrets, singuliers, historiques, Dieu. Dieu, seul Principe, crée l’être total, essence et existence, l’une par l’autre limitée, selon la mesure fixée, donnée par Lui.

L’EXISTENCE LIMITÉE PAR L’ENTOUR

Un philosophe païen ne sait pas ce que c’est que l’existence. Il fuit ce concept autant qu’il le peut et se divertit de cette intuition bouleversante, dans la considération des essences, de leurs genres et de leurs espèces. S’il est aristotélicien, il explique la matière par la forme et concrétise la forme par la matière. Ainsi arrive-t-il à fuir l’Existence, à fuir JE SUIS.

Un philosophe néo-thomiste sait ce qu’est l’existence  ; certains avouent en avoir l’intuition, la plupart l’admettent comme l’autre face de l’être, en «  relation transcendentale   »avec l’essence. L’existence, c’est le fait d’exister, le don d’exister purement et simplement que le Créateur fait à toute chose en lui fixant sa manière d’être, son essence, ou d’agir, sa nature. L’existence en soi n’a pas de borne, de limite… Elle reçoit bornes et limites de sa nature et de sa matière première. Le disciple de saint Thomas refuse l’idée que l’existence puisse être donnée avec mesure par Dieu  ; une portion d’existence, c’est impensable  !

Vous n’êtes pas du tout philosophe  ? Tant mieux, vous allez répondre sans effort à ma question  : Qu’est-ce qui limite l’existence, cher ami  ? La mort  ! Exactement, bravo  ! Les essences d’Aristote ne meurent pas. L’existence de saint Thomas, née de Dieu, ne meurt pas. Et si elle commence d’être, pour lui, à l’inverse d’Aristote pour qui la matière et les formes sont éternelles, c’est parce que la Bible le dit. Vous avez vu, mieux que les philosophes, l’une des limites de l’existence. (…) Dieu limite l’existence des êtres en leur donnant l’origine qu’il veut et puis, à un certain terme connu de Lui seul, la fin qu’il veut. C’est cela, la «  limitation de l’existence   », et c’est tout cela, d’un seul regard, d’une seule liberté, d’un seul amour  : l’«  intuition créatrice   ».

1. LE CONDITIONNEMENT ORIGINEL

Nous savons que, pour Aristote, la cause efficiente provoque l’apparition d’une forme substantielle qui recommence un individu entièrement nouveau. Dans une telle optique, le lien de l’effet à sa cause n’est qu’un fil ténu, une relation dont le fondement est cette action passée qui n’a point laissé de traces (  !). Cela n’importe nullement.

Or, tout nous dit le contraire, dans la nature et dans l’histoire. En effet, les caractères particuliers de l’individu lui proviennent pour une grande part de sa cause efficiente. Pour les vivants, l’ADN est le support d’une information plus que spécifique, très particularisée, dont tous les éléments sont fournis par les mécanismes et les hasards de l’hérédité. L’individu est ainsi déterminé dans son être, avant même de parler de son action et de sa liberté, par son origine. Cette relation d’origine n’est donc pas un témoin surérogatoire d’un acte qui ne compte plus. Elle est le rappel d’une succession qui seule explique l’être actuel en tout ce qu’il est d’inné. Cette relation n’est pas accidentelle, elle n’est pas idéale, hors du temps et de l’espace, elle est historique; son fondement est l’événement constitutif de l’être. Elle n’est pas mutuelle, réciproque, interchangeable. Elle dit, à elle seule, l’être singulier.

2. LE CONDITIONNEMENT ENVIRONNANT

La sourde opposition au règne de la forme qu’Aristote suppose dans la matière, empêchant chaque individu d’accomplir les pleines virtualités de l’espèce, nous savons qu’elle est mythique, sans valeur scientifique et philosophiquement dangereuse. Le vrai, c’est qu’à peine constitué l’être concret se trouve «  jeté là   » dans un univers où il n’est peut-être pas «  en trop   », comme le ressent Heidegger, mais où il tombe bien ou mal. Telle la semence, dans la parabole du Semeur, toute sa vie se joue sur ce hasard  : dans les ronces, sur le chemin, dans la bonne terre…

La «  matière  » n’y est pour rien  ; la forme y a son rôle, très secondaire. Le rôle principal est joué, dans cette fortune, heureuse ou contraire, par l’environnement. Il faut que l’être, pour «  donner sa mesure  », trouve les matériaux dont il a besoin, des conditions favorables, de lumière, de climat, de civilisation… sans lesquels il végète ou disparaît.

Ainsi l’être particulier connaît cette nouvelle dépendance qu’exprime l’ensemble de ses relations de situation, à son environnement, et de proche en proche, au monde, à l’univers. En un point de l’espace et du temps… Cela ne lui est pas intrinsèque, comme la relation d’origine, cela lui est même entièrement extérieur, et pourtant son être en dépend essentiellement. C’est sa chance, vitale ou mortelle  ! Cela demeure, pour Aristote, un «  accident  » venu du dehors et insignifiant pour la substance abstraitement considérée. Mais cette gratuité totale, ce hasard dans un conditionnement d’importance essentielle pour l’individu concret et son histoire, nous obligent à considérer cette relation au monde comme aussi importante que sa relation originelle et constituante. Ce n’est pas un accident, mais une connotation, de fait nécessitante, de la substance concrète qui y trouve force ou faiblesse, longévité ou caducité, vie ou mort.

3. LE CONTINGENTEMENT FINAL

Il est remarquable que le mot de fin a deux sens  : celui de but, d’accomplissement, de repos dans la plénitude, et celui de coup d’arrêt intervenant brusquement dans un processus de changement, inachevé. Le premier sens est abstrait  ; il explique la démarche idéale des êtres orientés vers la plénitude de leur forme et leur raison d’être rationnelle. Ici la cause formelle rejoint la cause finale et se confond avec elle  : «  La perfection est au terme des choses   »…

À condition qu’elles y arrivent  ! Car, dans le concret des êtres et de leur destin historique, il y a des coups d’arrêt que rien ne justifie en raison. (…) Venus du dehors, véritables «  accidents   », ils sont cependant plus importants que tout. Eux aussi, en aristotélisme strict, sont de la catégorie secondaire de la «  passion   » et les relations qui en résultent (entre le tueur et le tué, par exemple) sont des «  relations de relations   », négligeables  ! Dans le concret, c’est la limite fixée à l’existence  ! (…)

Autant dire que tout l’être concret se manifeste, se montre «  intelligible  » je ne dis pas se définit, au sens aristotélicien du mot qui signifie l’abstraction de sa forme essentielle par l’ensemble de ses relations au monde, celles de ses causes, puis celles de ses conditions et enfin, et même, celles de ses contradictions  : ses limites sont toutes faites de ses rapports avec l’univers. Son-être-au-monde révèle son identité.

RELATION VERTICALE, RELATIONS HORIZONTALES  :
MÊME INTUITION CRÉATRICE

C’est donc la totalité du destin individuel qui donne la mesure de l’être concret. C’est l’ensemble de ses «  relations horizontales  ». La «  limite d’existence   » fixée par Dieu, c’est cela ou ce n’est rien. Il faut absolument identifier l’un avec l’autre, le conditionnement universel de l’être individuel avec son contingentement divin, ses relations horizontales créées avec sa relation verticale, créante. On évitera de dire que l’individu est tout entier expliqué par sa causation verticale et ses causes et conditions horizontales, comme si c’était Dieu et le monde, Dieu et les autres, Dieu et l’histoire, en coresponsabilité, qui étaient causes de la totalité de l’être. On en reviendrait au dualisme manichéen du Dieu-esprit et du Dieu-matière.

Il vaut mieux dire que la création divine précontient, englobe toutes les causes et conditions historiques  : origine, destin et fin des êtres. Imaginez comme un jet d’huile tombant sur une plaque de marbre et s’y répandant en nappes circulaires… Le jet simple et continu, c’est le don divin de l’existence, la diffusion c’est l’ensemble de sa réalisation dans le monde et dans l’histoire.

Ainsi, le tout de l’être individuel peut et doit être rapporté à l’Intuition créatrice, de Dieu. (…)

L’INEFFABLE SIMPLICITÉ DE L’INTUITION CRÉATRICE

En définitive, est-ce la Nature qui l’emporte dans la Pensée créatrice, ou bien l’Histoire  ? Est-ce la hiérarchie des formes pures et abstraites, ou au contraire la totalité cosmique des êtres concrets  ? C’était notre question. (…)

LA MÉTAPHYSIQUE RELATIONNELLE que nous proposons maintenant libère la philosophie de cette opposition stérile entre les natures universelles et les individus particuliers. Comme si les formes pures étaient ouvertes sur d’immenses ensembles, et les êtres concrets fermés sur eux-mêmes  ! Et chaque système de choisir l’un ou l’autre parti  ! Ce que nous démontrons, c’est que l’individu est tout dans ses relations, abstraites, essentielles, certes  ! mais aussi davantage, d’abord, concrètes, existentielles. Il est ce qu’il est par son origine, il possède tous ses caractères distinctifs par l’ensemble de ses relations au monde. Il se révèle intelligible comme élément de l’univers et chaînon de son histoire.

C’est ainsi que nous imaginons Dieu pensant et voulant librement, c’est-à-dire aimant, non les essences mais les êtres eux-mêmes, concrets, singuliers, non comme des individualités centrées sur elles-mêmes, mais comme les parties d’un tout cosmique qui leur donne à chacun leur sens, leur valeur, leur destin. L’intuition divine créatrice saisit ainsi l’un et le multiple, le tout et la partie dans l’absolue simplicité de leur création totale.

«  L’intelligible auquel tout se résout, écrivait le Père de Finance, n’est ni l’être abstrait ni une essence particulière  : c’est l’être dans le monde   », et il ajoutait, trop vite à notre gré, «  c’est l’être dans le Christ   ».

Et le Père Laberthonnière, en termes d’une magnificence égale, voire supérieure  : «  Les êtres de la nature sont reliés à Dieu et reliés les uns aux autres, non par un rapport logique, mais par un rapport métaphysique qui pratiquement devient un rapport moral.   »

Il n’était pas trop d’un long chapitre pour accéder à l’intelligence de ces deux paroles profondes en lesquelles apparaît toute la richesse si nouvelle de notre métaphysique totale.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 174, février 1982, p. 3-12

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