La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

CHARLES DE FOUCAULD

VIII. Béni-Abbès
(1901-1903)

EN AVANT-GARDE

Père de FoucauldPendant les neuf mois de sa préparation au sacerdoce une grâce intime le pousse vers d’autres horizons. S’il est prêtre, c’est pour les âmes, et comme il veut aller à celles qui sont le plus abandonnées, la pensée du Maroc qu’il connaît bien lui revient. Il désire y retourner, son projet est bien arrêté  : «   Aller dans le sud de la province d’Oran, sur la frontière du Maroc, dans une des garnisons n’ayant pas de prêtre, vivre en moine, silencieux et cloîtré… priant et administrant les sacrements. Le but est double.

1. Empêcher que nos soldats ne meurent sans sacrement…

2. Et surtout faire le bien qu’on puisse faire actuellement aux populations musulmanes si nombreuses et si délaissées, en apportant au milieu d’elles Jésus dans le Très Saint Sacrement, comme la Très Sainte Vierge sanctifia Jean-Baptiste en apportant auprès de lui Jésus.   »

Dans cette sainte expédition, il va donc rencontrer l’Armée française et recevoir son aide.

Le général Cauchemez le fait escorter car la région était encore à peine soumise, et Béni-Abbès, oasis de douze cents à quinze cents âmes, était l’un des points les plus avancés de la pénétration française. Sans l’armée, il courrait les plus graves dangers. Plusieurs Pères Blancs avaient déjà été massacrés dans le désert.

Le capitaine Regnault

Le capitaine Regnault

Le 28 octobre 1901, le Père de Foucauld arrive à Béni-Abbès où l’attend le capitaine Regnault, commandant la Région, entouré de ses officiers. Tous assistent à la première messe qu’il célèbre le 1er novembre. Il écrit ce jour-là à l’abbé Huvelin  :

«  Le voyage a été visiblement béni de Dieu  : le lieu de Béni-Abbès a visiblement aussi été inspiré par Lui  ; seul, de tous ceux que je traverse depuis quinze jours, il peut convenir, et il convient parfaitement comme site, population, garnison, tout enfin… J’ai reçu ici des officiers, des soldats, des musulmans, un accueil incomparable.  »

Le capitaine Regnault a pour lui toutes les prévenances. Mettant sa troupe à sa disposition, lui affectant de force une ordonnance, il lui trouve un terrain et fait construire un ermitage par ses hommes  : un oratoire, trois cellules et une chambre d’hôtes. En attendant la fin des travaux, le Père loge au Bureau arabe, petite redoute à peine achevée, dominant la palmeraie.

«  LE PÈRE DU BLED  »

Ermitage du Père de Foucauld

Ermitage du Père de Foucauld

Le Père arrive en ce lieu avec un projet missionnaire d’un type nouveau, en vivant «  en solitaire, en moine cloîtré  » et «  en suivant exactement le Règlement de vie  » qu’il a rédigé à Nazareth.

Il s’en explique à Henry de Castries  :

«  Priez Dieu, cher ami, pour que je fasse ici l’œuvre qu’il m’a donnée à faire, que j’y établisse par sa grâce un petit couvent de moines fervents et charitables, aimant Dieu de tout leur cœur et le prochain comme eux-même, (…) une petite famille, imitant si parfaitement les vertus de Jésus que tous alentour se mettent à aimer Jésus.  »

Chapelle de l'ermitage

Chapelle de l’ermitage

Dès son arrivée à Béni-Abbès, il fonde canoniquement une confrérie du Sacré-Cœur. Dans sa chapelle, sur le mur du fond, il a tendu une toile sur laquelle il a peint, en bas, la Sainte Vierge entourée de saints et «  au-dessus, est un grand Sacré-Cœur, en pied, à peu près grandeur naturelle. Le Sacré-Cœur pénitent, étendant ses bras pour embrasser, serrer, appeler tous les hommes et se donner pour tous, en leur offrant son cœur.  »

La bannière du Sacré-Cœur flotte au-dessus de la fraternité, chaque jour, pendant que le Saint-Sacrement est exposé.

Il confie à Marie de Bondy  :

«  Je veux habituer tous les habitants chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres à me regarder comme leur frère, le frère universel.  »

Il ne regrette pas le temps consacré aux militaires. Bien qu’éloignés de la pratique religieuse, ils deviennent très assidus à fréquenter la fraternité. […]

Sans le savoir, il a aussi une grande influence sur les indigènes, même s’il ne peut pas grand-chose pour eux. Quoique «  “ la charité espère tout ”   », il demeure sans illusion à l’égard des arabes  : «  L’Évangile ne les atteindra qu’après les Berbères et à la suite de ceux-ci.  »

Le Père de Foucauld et un vieil infirme.

Le Père de Foucauld et un vieil infirme.

Les Berbères, eux, forment le fond de la population sédentaire. Ils sont généralement doux et paisibles, et se montrent très favorables aux Français dont ils désirent apprendre la langue «  pour faire le commerce et s’enrichir  »

Musulmans pieux sans fanatisme, ils comprennent tout de suite le sens de la venue du Père de Foucauld à Béni-Abbès et lui témoignent une sympathie croissante. Il fonde en eux de grands espoirs, les voyant «  très propres à se convertir dans un avenir relativement prochain  ».

Le Père de Foucauld pensait que personne ne viendrait dans sa fraternité, mais le voilà happé par les pauvres et les malheureux.

En effet, il doit dire la Messe à 3 heures du matin pour être libre après son action de grâces. «  La fraternité est une ruche de 5 heures à 9 heures du matin et de 4 heures à 8 heures du soir.  »

Avec Paul Embarek et un petit noir racheté qu'il baptise Abd Jesus.

Avec Paul Embarek et un petit noir racheté qu’il baptise Abd Jesus.

Il accueille des voyageurs, distribue des médicaments et prend à demeure deux infirmes et une vieille aveugle qui ne sait plus où aller. Il rachète un premier esclave le 9 janvier. En septembre, il rachètera Paul qui le quittera, puis reviendra, et finira par rester jusqu’à sa mort. En une seule journée, il voit jusqu’à vingt esclaves, trente à quarante voyageurs et jusqu’à soixante enfants, soixante-quinze mendiants, sans compter de nombreux visiteurs variés  ! Il les conquiert tous par sa bonté. Le marabout musulman de Béni-Abbès l’appelle “ le Père du bled ”.

Au milieu de tant d’occupations, il écrit “ L’Évangile présenté aux pauvres du Sahara ”, ne perdant jamais de vue l’unique objet de tout ce dévouement  : avant toute chose, c’est le Christ qu’il veut rayonner et faire connaître.

Mais, fin 1903, le danger survient et l’insécurité grandit. Ses hôtes le quittent et la fraternité est moins envahie qu’auparavant  ; toutefois, il ne se décourage pas. Il espère toujours des compagnons bien que les autorités militaires et civiles interdisent la venue d’autres prêtres à cause de l’insécurité.

Il se retrouve seul et il pressent que la suite sera difficile. Pourtant, il connaît maintenant la joie parfaite.

«  Je suis très heureux… Les lointains échos qui parviennent des tristesses de la terre font regarder avec plus de bonheur vers cette patrie de l’Église, Épouse du Christ, toujours plus jeune et plus belle, et vers cette patrie du Ciel “ où nous serons semblables à Dieu, car nous Le verrons tel qu’Il est ”… Sans doute, on voudrait voir les âmes croire et aimer, les peuples assis dans l’ombre de la mort, ouvrir les yeux à la grande lumière, le bien régner, mais la misère des créatures ne saurait obscurcir dans l’âme le bonheur profond, “ inondation de paix ” qui naît à la pensée du bonheur infini, immense, immuable du Créateur  ; on lui “ rend grâces de Sa grande gloire ”  :on se réjouit de ce que Dieu est Dieu…   »

SA “ KHAOUA ”, MONASTÈRE D’UN NOUVEAU GENRE

Ermitage du Père de Foucauld L’hospitalité est une vertu du Moyen Âge, malheureusement tombée en déshérence depuis l’avènement de l’individualisme en Occident, mais demeurée vivante en Orient. En visitant le Maroc, Charles de Foucauld en a bénéficié, surtout chez les Berbères. Dès le début, donne-t-il à son monastère cette dimension de charité  : dévouement aux pauvres et hospitalité. Il ne sortira pas, mais il recevra. Pour éloigner toute confusion avec les zâwias musulmanes, il préférera nommer “ Khaoua ” sa “ fraternité ”, et lui-même prendra le nom de “ Khouïa Karlo  ”, «  frère Charles  », afin que tout homme puisse l’aborder sans obstacle et se sentir accueilli par lui.

Sa “ Khaoua ” est un monastère d’un nouveau genre, vraiment évangélique. Le Père de Foucauld se laisse toujours guider par la charité et non par un choix personnel. Ainsi, malgré la Règle minutieuse qu’il s’est donné, il échappe sans cesse au formalisme de l’institution et à l’esprit de sécurité de certains Ordres qui rendent les moines quelque peu indifférents au monde alentour. L’amour commande et l’arrache souvent à sa Règle.

LA CROISADE DES PRÊTRES-APÔTRES DU SACRÉ-CŒUR

Le Père de Foucauld reste hanté par la pensée du Maroc, il s’est affilié aux “ Prêtres-apôtres du Sacré-Cœur ” et voudrait que ceux-ci développent en métropole l’esprit de conquête apostolique. Il va essayer de les tourner vers le Maroc où, bientôt, l’armée française doit pénétrer  ; il faut que, sur les pas des légions, surviennent les missionnaires.

Il voit cette évangélisation comme une succession de vagues d’assaut  :

Le Père de Foucauld «  La bienfaisance et l’hospitalité, l’exemple des vertus évangéliques, surtout les prières et la sainteté des serviteurs et des servantes, et plus encore le grand nombre de messes et de tabernacles, commenceront l’œuvre de la conversion. Cette période écoulée, et elle s’écoulera d’autant plus vite que les prêtres et les religieux établis au Maroc seront plus nombreux, jetez dans ce sillon tous les ordres enseignants et prédicants… C’est une troupe d’avant-garde, propre à se lancer sur les champs de ce Maroc et à creuser, au pied de la Sainte Hostie, et au nom du Sacré-Cœur de Jésus, le premier sillon dans lequel se jetteront ensuite au plus tôt les missionnaires prêchants.

«  Il y a là des contrées où les âmes, dépourvues de moyens de salut tombent en enfer en foule […].À Noël dernier, je me suis senti si pressé de faire un pas en avant, que j’ai cru obéir au Sacré-Cœur en appelant à la prière les âmes de qui je puis espérer le concours pour ouvrir, par une Croisade de prière, la guerre contre Satan  ; j’ai, dans la mesure du possible, offert le Maroc au Sacré-Cœur.  »

Il est seul, hélas  ! pour cette guerre d’un mode un peu nouveau. Il voit cet immense Maroc où l’on va pouvoir enfin pénétrer, et personne n’est là, à pied d’œuvre. Il gémit. Et cependant, il ajoute  : «  Malgré mon désir d’avoir des compagnons, j’aime mieux rester seul que d’en avoir qui ne soient pas vraiment appelés de Jésus et vrais disciples de son Cœur. J’ai demandé trois choses à ceux qui veulent venir  :

1° être prêts à donner leur sang sans résistance  ;

2° être prêts à mourir de faim  ;

3° m’obéir malgré mon indignité.  »

Extrait de la CRC n° 331 de mars 1997, p. 19-22

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant