La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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CHARLES DE FOUCAULD

XIV. Martyr de la foi

Charles de Foucauld Avant de nous expliquer la portée mystique de la mort de Charles de Foucauld, l’abbé de Nantes s’attache à en établir avec précision les causes historiques et les circonstances.

En 1953, les Cahiers Charles de Foucauld renouvelèrent la question en publiant une étude du lieutenant Charles Vella, ancien officier saharien, témoin et acteur directement impliqué dans le drame, sous le titre  : “  Les causes réelles de l’assassinat du Père de Foucauld  ”. Document d’une importance capitale, demeuré inaperçu, qu’il nous faut mettre en pleine lumière  ; nous n’en donnerons ici que l’essentiel.

Nous pouvons faire confiance au témoignage de Vella, que le Père de Foucauld jugeait «  honnête garçon   ». Affecté à In-Salah jusqu’en 1922, puis à El-Oued, il continuera les “ tournées d’apprivoisement ”, chères à Laperrine. «  Au cours de mes randonnées avec les Hoggar et leur Aménokal Moussa ag Amastane, tant en Afrique Occidentale qu’en Ajjer, écrira-t-il, j’ai pu m’assurer des sentiments réels de nos tribus sahariennes à l’égard du Père de Foucauld. La paix revenue, j’ai été maintenu dans mes fonctions d’Officier Résident jusqu’en 1923, ce qui m’a donné bien des possibilités pour tenter de rétablir dans ce que je crois être leur vérité, les causes de la tragédie de Tamanrasset, comme ses responsables directs. Aujourd’hui, j’estime que ce m’est un devoir d’en publier les données.  »

L’ISLAM  : RIVALITÉ MORTELLE

«  Jusqu’à la déclaration de guerre de 1914, trois sectes religieuses musulmanes exercent, ou tentent d’exercer, leur influence sur les tribus Hoggar. Les Touareg montrant, dans leur ensemble, peu de dispositions pour une telle évolution, les résultats de cette activité sont très médiocres. Si quelques notables s’y soumettent plus volontiers c’est davantage par simple conformisme ou ambition que par conviction et croyance sincères.

«  Ces trois sectes sont  : la Kadria, la Tidjania et la Senoussia.

«  La Kadria est représentée au Hoggar par le marabout fezzanais Ba Hamou. Deux chefs Hoggar sont l’objet, en ce domaine, d’une attention toute particulière. Ce sont l’Aménokal Moussa ag Amastane lui-même et le chef des Dag Rali, Ouksem ag Ourar.

«  La secte Tidjania était, avant 1914, la plus connue au Hoggar. Son activité remonte à une époque antérieure à notre arrivée dans cette région. Cette confrérie avait quelques adeptes parmi les notables serfs Issakkamaren et Dag Rali.

«  Il reste la trop fameuse secte de la Senoussia qui, jusqu’en 1914, avait surtout consacré son activité aux Touareg Ajjer nomadisant dans le voisinage de ses Zaouïas de Rhât et de Mourzouk, au Fezzan.  » (…)

LE MARABOUT BA HAMOU, ÂME D’UN VASTE COMPLOT

Pour étendre leur mouvement de guerre sainte hors de leurs régions de prédilection  : la Tripolitaine, la Libye et le Fezzan, les chefs senoussistes avaient rallié toutes les sectes de moindre influence, mais de même orthodoxie et visant naturellement au même but anti-européen.

Ba Hamou

Ba Hamou

Le marabout Kadria Ba Hamou, qui était originaire de Rhât au Fezzan et, partant, sujet de Si Labed, chef senoussiste farouche ennemi des Français, ne pouvait donc être au Hoggar qu’un propagandiste anti-français, un agent d’exécution de la Senoussia et, conséquemment, un ennemi certain de Charles de Foucauld et de tout ce qu’il représentait au Hoggar.

L’appartenance de ce personnage à une secte fanatique, et sa présence constante de 1914 à 1916 auprès du Père, établissent à elles seules la préméditation et le caractère du meurtre de Tamanrasset. Ce n’est pas non plus un simple fait du hasard que ce soit un autre Rhâti, également sujet de Si Labed et de même dépendance senoussiste, le traître El Madani, qui ait tenu le rôle que nous connaissons.

Le marabout Ba Hamou devait d’ailleurs disparaître de Tamanrasset en même temps que les dissidents Dag Rali, pour y revenir en 1918 et y mourir en 1922.

Lettré musulman, homme de confiance, conseiller et, si l’on peut dire, directeur de conscience de Moussa ag Amastane, Ba Hamou est excellemment placé pour battre en brèche la mission sacerdotale du Père de Foucauld. Il n’y manque pas, le faisant avec une remarquable adresse et le tact qui caractérise tout marabout musulman.

Pratiquant le double jeu, ce marabout perfide sait capter la confiance de “ son ami ” français. Il le renseigne sur des peccadilles et l’aide même très utilement dans son ouvrage sur l’écriture touarègue. Mais, parallèlement, il entretient et attire tout ce qui peut nuire à sa cause. C’est ainsi qu’il parvient à amener à la religion musulmane le chef des Hoggar qui en pratique les rites, mais sans grande conviction, voyant là surtout un moyen d’accroître son autorité sur ses sujets, ainsi que son influence personnelle au-delà de son territoire. Sous cette emprise religieuse, l’Aménokal avait même envisagé de faire édifier une mosquée à Tamanrasset. La guerre de 1914 n’avait pas permis la réalisation de ce projet, mais l’intention à elle seule marquait l’hostilité à la cause de Charles de Foucauld, et cela était le fait de l’action occulte de Ba Hamou.

Lorsque, vers 1914, Moussa et ses tribus nobles quittent le Hoggar pour l’Adrar soudanais, afin d’assurer la nourriture à leurs troupeaux, le marabout Ba Hamou concentre alors toute sa néfaste activité sur les Dag Rali et les autres tribus serves demeurées comme lui-même au Hoggar.

Le Père de Foucauld avait percé à jour la personnalité de Ba Hamou, ayant eu beaucoup à s’en plaindre. Il écrivait au colonel Sigonney, le 24 décembre 1908  :

«  Ba Hamou, le Khodja de Moussa, ou plutôt son ex-Khodja, car Moussa l’a à demi, aux trois quarts, mis à pied, est bien louche aussi. C’est un homme à renvoyer évidemment dans son pays natal de Rhât, mais pas encore  ; par considération pour Moussa, il faut attendre que celui-ci soit là […]. Pour le présent, je crois qu’en dessous Ba Hamou nous fait beaucoup de tort par sa langue.   »

On songe à la patience de Jésus avec Judas. Frère Charles de Jésus a supporté Ba Hamou avec une charité évangélique, et peut-être, aussi, un sage calcul. Sachant la mauvaise influence qu’il exerçait sur Moussa, peut-être préféra-t-il le retenir auprès de lui afin qu’il l’aide dans ses travaux linguistiques et qu’ainsi il n’entraîne pas l’Aménokal  ? En tout cas, s’il y a un Judas dans l’affaire, s’exclame notre Père, c’est plus sûrement Ba Hamou qu’El Madani.

«  Le fait que Moussa ag Amastane n’ait jamais lancé d’ordres de dissidence aux tribus serves demeurées au Hoggar, et que lui-même et ses tribus nobles se soient tenus dans une attitude plus d’expectative que belliqueuse, prouve qu’il n’avait pas été effectivement mal conseillé et que son initiation religieuse n’avait pas été subie par lui jusqu’au fanatisme.  »

LA GUERRE SAINTE

Bordj du Père de Foucauld En 1915, les cent vingt-cinq méharistes chargés de la sécurité au Hoggar se trouvent dispersés du Soudan au sud-tunisien  : situation inquiétante, expliquant «  les précautions que devait prendre le Père à ce moment-là, c’est-à-dire la construction d’un refuge pour la protection de la population noire de son entourage.

«  Au Hoggar, au fur et à mesure que s’assombrit l’horizon vers l’Est, l’activité des marabouts devient plus intense. Charles de Foucauld juge combien, auprès de cette insidieuse propagande, ses propres efforts sont stériles, et il s’en plaint très amèrement. Informé de cet état de choses, le commandement militaire prend des mesures de police, mais celles-ci s’avèrent inefficaces du fait de la complicité même des chefs de tribus.

La guerre sainte éclate donc en décembre 1914 à partir du Fezzan, prêchée par les chefs arabes de la secte musulmane de la Senoussiya. Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, les garnisons italiennes sont balayées  ; celles du Rhât et de Ghadamès, postes isolés, abandonnent leurs positions et se réfugient en territoire français.

Bordj du Père de Foucauld

Cour intérieure fortifiée de l’ermitage.

Les agitateurs fezzanais portent alors aussitôt leurs efforts sur notre territoire saharien. Après la chute du fort de Djanet, nos troupes sont contraintes d’opérer un recul stratégique  :

«  Il s’ensuit que nous devons évacuer toute la région Ajjer pour ne conserver qu’un point d’appui à Fort-Flatters plus au nord. Cette pénible nécessité est un sérieux encouragement pour les chefs senoussistes. Leur propagande et leur succès ont provoqué le ralliement définitif des tribus Ajjer très influencées par la présence à leurs côtés de Sultan Ahmoud, chef targui ancien suzerain de l’oasis de Djanet, et irréductible adversaire des Français.  » Plutôt que de faire l’aman, Ahmoud est passé au Fezzan, attendant son heure et ourdissant des intrigues. Moussa l’estime et le redoute. Il va commanditer l’attentat perpétré contre le “ marabout chrétien ”, en se servant d’El Madani.

Le soulèvement gagne le Soudan  : «  Le Hoggar, qui se trouve désormais isolé, sera le dernier bastion où l’état-major senoussiste aura à porter ses coups pour arriver au but visé.  » C’est alors que le Père de Foucauld, sentant venir le danger, descend à Fort-Motylinski pour conseiller à Constant de se replier dans la montagne. L’officier suivra fidèlement ses conseils. Malgré le peu de ressources dont il dispose, il mettra le fort en état de défense et préparera une cachette fortifiée, à quelques kilomètres de là. Il voudra retenir le Père au fort, mais celui-ci refusera obstinément et regagnera Tamanrasset.

LE COMPLOT

Bordj du Père de Foucauld

Bordj du Père de Foucauld

Reprenons le récit de Charles Vella  : «  Le vide s’est fait autour de Tamanrasset comme autour de Fort-Motylinski.

«  Rappelé du Soudan afin d’assurer le commandement de Fort-Motylinski, je ne dispose pour sa défense que de douze méharistes indigènes.  » Ainsi réduite, la garnison est peu mobile et incapable de porter secours au Père de Foucauld et à ses Harratins.

«  Devant le danger de plus en plus menaçant, je propose au Père de Foucauld de quitter son ermitage pour Fort-Motylinski où il sera plus en sûreté. Il vient au poste, mais ne veut pas y demeurer.  »

Vella laisse donc le saint ermite repartir pour Tamanrasset, «  emportant quinze fusils du modèle 1874 et quatre caisses de cartouches que j’avais pris sur moi de lui remettre pour la défense de la population noire de Tamanrasset. Nous étions en avril 1916, je ne devais plus revoir le Père. La défection de ses amis touareg, qui était déjà effective, l’avait apparemment fort éprouvé. Bien renseigné sur les causes du soulèvement, témoin depuis onze années des efforts des marabouts arabes pour circonvenir les Hoggar, Charles de Foucauld assistait maintenant à l’aboutissement de la propagande tenace de ses adversaires en religion. C’était un coup très rude qui l’atteignait au double titre de Français au grand cœur et de missionnaire à la foi ardente. C’était aussi l’effondrement de l’espoir d’une évangélisation ultérieure, que ses déceptions du début ne lui avaient pas enlevé.

«  Nous sommes enfin informés de la présence vers Tin Tarabine, à quelques jours de Fort-Motylinski, de la harka du chef de guerre senoussiste Khaoucen. (…)

«  …toujours sous le joug fanatique du marabout Ba Hamou qui ne les quitte pas, et en contact avec d’autres senoussistes, les chefs des tribus serves ne sont plus maîtres de leurs actes. Sous cette emprise inlassable, les velléités d’un moment feront place à des hostilités déclarées contre nous.

«  Ce sera sous cette domination religieuse de tous instants que les Dag Rali, amis de onze ans de Charles de Foucauld, laisseront exécuter chez eux, par les senoussistes, l’acte sacrilège qu’ils n’auront pas voulu eux-mêmes perpétrer et auquel ils ne participeront pas. Le marabout Kadria Ba Hamou, d’origine fezzanaise et d’obédience senoussiste, saura les convaincre qu’il faut laisser s’accomplir l’acte voulu par Allah.  »

Ainsi, Khaoucen, stimulé par la lettre reçue d’un européen dont Laperrine fait état dans son rapport, a décidé d’éliminer habilement le Père. Ba Hamou lui sert sans doute d’agent de liaison.

Un razzieur nommé Beuh ag Rhabell se dirige avec sa troupe vers l’ermitage fortifié. D’autres nomades touareg se sont joints au rezzou ainsi que quelques Harratins, parmi ceux-là même que le “ marabout ” soignait, secourait et traitait en frères, en particulier un cultivateur d’Amsel nommé El Madani. Il a travaillé à Tamanrasset auprès du Père de Foucauld, et il connaît toutes ses habitudes.

LIVRÉ PAR TRAÎTRISE

«  La garnison de Fort-Motylinski est renforcée d’un peloton méhariste, ce qui porte notre effectif à quarante-cinq hommes aux ordres du capitaine commandant la région du Hoggar  », qui est le capitaine de La Roche. Mais on dirait que Vella évite de le nommer. Il en vient en effet à écrire  : «  La fatalité avait voulu que le Père ne puisse compter sur le secours d’aucune part.  » (…)

«  … le groupe ennemi avait délaissé la piste habituelle par la montagne pour faire un long détour à l’est et au sud par la plaine en contournant Fort-Motylinski.

«  Informé de cette présence ennemie dans nos parages, le capitaine commandant le Hoggar avait cru que le rezzou recherchait les montures de la garnison, ou qu’il s’agissait d’une proche attaque du poste. Pour cet officier, le Père était en sécurité dans son inexpugnable “ château fort ”. Tout permettait d’ailleurs de penser que les Touareg ne tenteraient rien contre le Prêtre Français, et nul ne pouvait prévoir la traîtrise d’un Madani.  »

«  Nul ne pouvait prévoir.  » Vraiment  ? Vella a beau faire pour excuser le capitaine de La Roche, ce qu’il ajoute fait peser sur cet officier la responsabilité d’une mortelle négligence  :

«  Pour toutes ces raisons basées sur la vraisemblance, le capitaine commandant le Hoggar n’avait pas cru devoir m’autoriser, ainsi que je lui avais demandé, à tenter une action par surprise lorsque le groupe senoussiste se trouvait à hauteur du poste.  » (…)

«  Madani a fait répandre depuis quelques jours le bruit que tout danger est écarté et que la vie à Tamanrasset peut reprendre comme par le passé. Il est donc possible que les compagnons habituels du Père aient été abusés par les mensonges de Madani, mais il est encore plus vraisemblable qu’ils n’ignoraient pas la présence de l’ennemi, campé depuis deux jours à Amsel, où il attendait le jour fatidique du passage du courrier.

«  Personne cependant n’a informé le Père, pas plus que les méharistes, du danger qui le menaçait. Il est certain que les guerriers senoussistes n’avaient pas révélé aux Noirs les raisons de leur séjour à Amsel ni le guet-apens qu’ils préparaient, mais cette présence elle-même eût dû éveiller les craintes des plus dévoués d’entre eux, de Paul surtout.

«  Il peut être admis encore, pour atténuer la lâche attitude de ces Noirs envers leur bienfaiteur, qu’ils ont pu croire qu’aucun mal ne lui serait fait.  »

DIES NATALIS  : 1er DÉCEMBRE 1916

Bordj du Père de Foucauld Vendredi, premier du mois, vers 7 heures du soir, le Père est seul chez lui  ; sa porte est close au verrou. Paul Embarek, son domestique, est au village. Deux méharistes de Motylinski, Bou Aïcha et Boudjema Ben Brahim, doivent quitter Tamanrasset le soir même, pour Tarhaouhaout. Ils doivent repasser voir le Père pour lui faire leurs adieux et prendre son courrier pour Motylinski. Il les attend donc…

Les assaillants s’avancent, après avoir pillé le village d’Amsel. Ayant rassemblé avec soin les divers témoignages de ce drame, René Bazin en fait un récit détaillé, bien connu, d’une puissance dramatique qui a la saveur et la couleur violette de l’Évangile de la Passion  : à la ressemblance de son “ Modèle unique ”, Charles de Foucauld, “ haï sans raison ”, arrêté par traîtrise, est “ transpercé ” par la balle qui l’a violemment et douloureusement tué. Comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche.

LA CHAHADA  : «  PLUTÔT MOURIR  !  »

Le Père de Foucauld a-t-il été tué par précipitation, comme le veulent les biographes pacifistes, faisant de cette mort un “ fait divers ”, comme ose écrire odieusement l’abbé Six (Itinéraire spirituel de Charles de Foucauld, éd. du Seuil, 1958, p. 364), et comme tend à le laisser croire Castillon du Perron  ? Et encore, tout récemment, J.-J. Antier  : «  Il est mort comme il a vécu  : discrètement, ni héros, ni martyr, “ vaguement assassiné ”,écrit J.-F. Six, par de petits brigands venus le piller. De ce fait, ni la patrie, ni un ordre religieux ne peuvent récupérer sa mort, si banale, si ordinaire, pour en faire un héros dont on grave le nom sur une stèle.  » (cf. Jean- Jacques Antier, Charles de Foucauld, éd. Perrin, 1997, p. 301)

Paul Embarek, 50 ans après.

Paul Embarek, 50 ans après.

Paul Embarek a assisté à la mort du Père de Foucauld  : il est donc le seul témoin oculaire.

«  Paul Embarek, le domestique du Père, écrit Vella, aurait fait à ce sujet des déclarations différentes de celles qu’il m’a été donné d’entendre, le 3 décembre, à Fort-Motylinski, de la bouche même de cet indigène venu nous annoncer la mort de son maître.

«  Voici exactement reproduite la première déclaration faite en ma présence par Paul Embarek  :

«  “ À partir du moment où il fut saisi et attaché et jusqu’à sa mort, le Père n’a fait que prier, absolument indifférent à ce qui se passait autour de lui. ”

«  La sommation d’apostasier qui aurait été faite, selon certaine autre déclaration de Paul Embarek, peut très bien se rapporter à la rituelle “ chahada ” musulmane à laquelle le Père aura été, à mon avis, immanquablement soumis. Cette règle coranique est, en effet, appliquée en semblable circonstance à tout condamné à mort, chrétien comme musulman, et aussi bien par les Touareg que par les Arabes. (…)

«  Je n’hésite donc pas à écrire qu’il serait absolument contraire aux rites coraniques et aux traditions guerrières musulmanes, que Charles de Foucauld n’ait pas été sommé de “ chahader ”.  »

René Bazin écrit  :

«  J’ai appris, en effet, qu’interrogé de nouveau au sujet du meurtre, le serviteur du Père de Foucauld a répondu  : “ En ma présence, les ennemis ont simplement demandé  : où est le convoi  ? où sont les gens  ? Après la mort de Foucauld, je les ai entendus dire, entre eux  : on lui a demandé de prononcer la chahada mais il a répondu  : Je vais mourir. Cette dernière phrase a été dite par des Aït-Lohen dont j’ignore les noms ” (source  : lettre du capitaine Depommier à l’auteur, du 8 mars 1921).

«  … la haine du chrétien ne saurait être considérée comme étrangère à ce drame, et le domestique Paul est de cet avis, puisque, dans sa déposition, il dit qu’on l’a menacé de le tuer, lui aussi, “ comme mécréant ” (kafer).  »

Kafer, en arabe coranique, ne signifie pas “ mécréant ” mais “ apostat ”. C’est du moins l’interprétation de frère Bruno, qui se vérifie exactement en la circonstance, puisque Paul Embarek était baptisé  ! On comprend qu’il n’ait pas aimé insister, et qu’il ait même commencé par passer sous silence cette circonstance majeure de la mort du marabout… dont il aurait dû partager le sort  !

Mausolée érigé par le Gouvernement Général de l'Algérie à la mémoire du Père de Foucauld et du général Laperrine.

Mausolée érigé par le Gouvernement Général de l’Algérie à la mémoire du Père de Foucauld et du général Laperrine. En fait, la tombe du Père de Foucauld se situe alors à quelques mètres en avant du mausolée. Depuis l’indépendance, ce monument n’existe plus.

MARTYR DE LA CHRÉTIENTÉ

Charles Vella conclut ainsi son étude sur“ Les causes réelles de l’assassinat du Père de Foucauld ”   : «  Contrairement à ce qui a été trop souvent écrit, il ne s’agit pas d’un fait isolé à l’actif de quelques faméliques attirés par un butin d’appropriation facile, ni de la réaction inconsciente d’un jeune guerrier affolé, mais bien de la suppression préméditée d’un adversaire en religion, et cela constitue l’acte primordial de l’extension au Hoggar du mouvement “ guerre sainte ” déclenché, au Fezzan voisin, par les grands maîtres de la confrérie religieuse musulmane Senoussia.  » Les enquêtes menées par les officiers en poste au Sahara, aussitôt après l’assassinat du Père, corroborent les conclusions de Vella. […]

À la suite du rapport officiel, le général Laperrine a fait ajouter, sous sa dictée, une note qui, dans sa concision, ne laisse planer aucun doute  :

Tombe du Père de Foucauld à El Goléa

Tombe du Père de Foucauld à El Goléa où furent transférés ses ossements en 1929.

«  À mon avis, l’assassinat du Révérend Père de Foucauld doit se rattacher à la lettre trouvée à Agadès, dans les papiers de Kaoucen, et dans laquelle un Européen (turc ou allemand) lui conseillait, comme première mesure, avant de soulever les populations, de tuer ou de prendre comme otages les Européens connus comme ayant de l’influence sur les indigènes, et les chefs indigènes dévoués aux Français. […]

René Bazin commente  : «  En effet, il paraît tout à fait vraisemblable que, la guerre sainte étant prêchée dans toute l’Afrique française, le chef de la bande qui s’empara du Père de Foucauld ait voulu faire disparaître la cause principale qui s’opposait à la défection des Touareg Hoggar, c’est-à-dire l’influence de ce grand personnage aimé qu’était l’ermite de Tamanrasset. Si l’on prétend que ce chef était de trop chétive espèce pour se laisser conduire par des considérations d’ordre général, et que l’appât du gain suffit pour expliquer son agression et l’acte des bandits de sa troupe, il est très facile d’admettre que les chefs principaux du mouvement insurrectionnel se servaient de ces bandits de second ordre, et les associaient à des desseins plus vastes. Il faut se persuader que le monde musulman obéit à des chefs très bien renseignés, et capables de très amples desseins.  »

LE SCEAU DE L’AMOUR

Chez les saints, la mort vient couronner leur imitation du Christ. Ainsi du Père de Foucauld  ! La mort est venue le cueillir, en la façon qu’il avait désirée et tant attendue  : celle du martyre. C’est par un travestissement odieux que tous aujourd’hui veulent faire de ce martyr de la Chrétienté un pur mystique, épris seulement de spiritualité, parce qu’ils ont la haine de cette doctrine politique et coloniale française qui fait partie intégrante de sa vie et de son message. À cause de cette haine, ils n’hésitent pas à voiler toute cette part de sa vie, quitte à rendre sa mort inutile et ridicule. Pour eux, “ le destin ” a voulu qu’il meure de cette manière absurde, dans un fortin alors qu’il était l’homme de l’amour  ; à côté de caisses de munitions et de fusils alors qu’il était l’homme de la paix… Il nous faut réagir contre cette trahison de son message, et affirmer que le Père de Foucauld est mort comme Dieu l’a voulu, martyr.

Le Père de Foucauld, par frère Henry de la Croix Quant à la signification spirituelle de cette mort, Dieu la lui a donnée telle que lui-même l’a voulue  : une mort par amour de Jésus, pour l’amour de Jésus, une mort d’amour, dans une parfaite conformité. Puisqu’il voulait imiter Jésus, puisque son amour se voulait tout d’imitation, Jésus lui a donné cette imitation suprême. Un peu comme saint François d’Assise recevant, à force de méditer sur la passion du Christ, les stigmates de cette passion. C’est le Christus factus est obediens usque ad mortem, mortem autem crucis, qu’il faudrait chanter là  : le Christ s’est fait obéissant, lui qui était Dieu, et il s’est fait non seulement homme, mais serviteur et esclave, et encore il est descendu davantage jusqu’à cette ignominie de la mort de la Croix. C’est l’exemple donné par saint Paul aux Philippiens (Ph 2, 5-11). L’humilité n’est pas une médiocre vertu bourgeoise  : c’est descendre, descendre, descendre, jusqu’à l’abjection. Or, la dernière abjection, c’est la mort de la Croix. Et le Père de Foucauld a désiré descendre jusque-là  : «  Pense que tu dois mourir martyr , dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué, et désire que ce soit aujourd’hui.  »

Extrait de la CRC n° 341 de décembre 1997, p. 11-22

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