La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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CHARLES DE FOUCAULD

XV. « Mis à part pour l’Évangile »

Charles de Foucauld En béatifiant le Père de Foucauld, il est donné à notre Saint Père le pape Benoît XVI de combler les vœux de l’abbé de Nantes, notre Père fondateur et supérieur, déclarant, en conclusion de sa grande réunion publique annuelle, salle de la Mutualité, le samedi 13 novembre 1976  :

«  Le Père de Foucauld est réservé pour l’avenir. Il nous appartient d’en conserver intégral et d’en revivre et réaliser le message jusqu’à la victoire et la paix de l’Église et de la France, jusqu’à la civilisation et à la conversion de notre Empire colonial, qu’il a pour ainsi dire prophétisées et pour lesquelles il a versé son sang. Comme sainte Jehanne d’Arc, comme Saint Louis mourant à Tunis, il est fils de France autant qu’enfant de l’Église. Les honneurs de la béatification et la gloire du Bernin seront pour d’autres temps, ceux du Grand Pape et du Grand Roi qu’annoncent tant de prophéties dans le petit peuple de France depuis si longtemps. (…)

«  Ce que l’ermite du Hoggar nous a légué en sorte de testament spirituel et temporel, c’est l’amour retrouvé du vieil ordre séculaire avec lequel il nous faut renouer par-delà les aberrations du monde moderne et ses principes révolutionnaires. Non seulement pour notre sécurité, notre paix, notre bonheur, mais pour étendre cet incomparable bienfait à nos frères, musulmans et païens de nos colonies, et jusqu’aux plus déshérités et des abandonnés des infidèles. Que si nous renions notre propre héritage, comment pourrions-nous apporter le Christ au monde  ? Telle est la gageure où s’est follement jetée l’Église en notre temps, mais sans autre résultat que la ruine de l’ordre politique séculaire français, porteur de civilisation humaine universelle, entraînant bientôt sa propre ruine.

«  “  Jamais arrière  !  ” Foucauld nous appelle au combat, mais sa nouvelle vocation de “ frère universel ” nous en donne le sens et la mesure  : c’est un combat chrétien, une Croisade pour que tous les peuples entrent dans le bienheureux héritage de l’Amour de Jésus.  » (CRC n° 112, décembre 1976, p. 22)

I. JÉSUS SEUL

La grâce particulière et proprement mystique du Père de Foucauld est d’offrir une parfaite imitation de Jésus, vécue «  en marchant sur les traces des “ mystères de la vie de Jésus ”  », comme dit Benoît XVI, de telle sorte que «  parler de lui  », c’est «  retrouver Jésus  ». Sa vie récapitule, de manière inouïe dans l’histoire de l’Église, les grandes étapes de la vie de Notre-Seigneur, et présente par là une merveilleuse illustration de l’Évangile  :

«  L’imitation est inséparable de l’amour, disait-il. Quiconque aime veut imiter  : c’est le secret de ma vie. J’ai perdu mon cœur pour ce Jésus de Nazareth crucifié il y a 1 900 ans, et je passe ma vie à chercher à l’imiter autant que le peut ma faiblesse.  »

Voulant «  crier l’Évangile  » par toute sa vie, le Père de Foucauld n’a même pas vu à quel point cette grâce lui était donnée. Il n’a pas composé un programme selon l’Évangile pour aller, pas à pas, d’une étape à l’autre. Non  ! Il était seulement absorbé par les inspirations du moment qui commandaient ses décisions. Aussi les étapes de sa vie se sont-elles succédé dans un ordre que lui-même n’a pas aperçu, mais que nous retrouvons avec étonnement, comme un itinéraire évangélique littéral, et donc comme l’itinéraire mystique idéal  !

L’ANCIEN TESTAMENT

Comme Marie-Madeleine, comme tant d’autres, Charles de Foucauld a connu le drame de l’enfant prodigue. Il a vécu l’expérience d’Israël, élu de Dieu, privilégié, puis infidèle, déchu et malheureux dans ses crimes. En cela, il ne ressemble pas encore à Jésus, mais à Adam, à Abraham, à David, dont l’Ancien Testament nous révèle l’itinéraire inspiré.

De grands saints se sont vu épargner, par grâce, une si cruelle aventure  : la Vierge Marie, saint Jean, saint Bernard, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. D’autres, au contraire, ont vécu pleinement, cette affreuse, cette amère expérience de l’infidélité, illustrant, à leur manière, la misère de l’homme et l’amour infini, miséricordieux, de notre Sauveur  : sainte Marie-Madeleine, la pénitente pour laquelle le Père de Foucauld avait une tendre dévotion, saint Paul peut-être, saint Augustin sûrement…

«  J’étais à dix-sept ans tout égoïsme, toute impiété, toute désir du mal  ; j’étais comme affolé.  »

On croirait entendre les reproches véhéments des prophètes contre Israël et son infidélité aggravée du profond aveuglement de qui a tourné le dos à Dieu  :

«  Lorsque je vivais plus mal, j’étais persuadé que cela était absolument dans l’ordre et que ma vie était parfaite.  » (à Marie de Bondy, 4 décembre 1895)

La conformité à l’expérience d’Israël, rebelle et insatisfaite, languissante, finalement malheureuse, est impressionnante  : «  Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais… Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors.  »

Vient le temps de l’épreuve. La vie de Charles de Foucauld est décidément un raccourci de toute l’histoire d’Israël  ! Des événements providentiels aboutissent à la purification du cœur, à la libération de l’esclavage du monde et des sens, et enfin à la recherche de Dieu. Cette période correspond à celle de l’Ancien Testament qui va de l’Exil jusqu’au temps du Christ. Dieu attend le retour de l’infidèle  : «  Ah  ! N’éveillez pas, ne réveillez pas la bien-aimée avant qu’elle ne le veuille  !  » (Ct 2, 7)

Ce refrain du Cantique des cantiques montre Israël tardant à se convertir, malheureuse, jetée à bas de son trône, de sa gloire, privée de tous ses biens  :

«  Je me mis à aller à l’église, sans y croire, ne me trouvant bien que là et y passant de longues heures à répéter cette étrange prière  : “ Mon Dieu, si vous existez, faites que je vous connaisse ”.  »

Cet éveil de l’espérance cachée des pauvres d’Israël, qu’exhale l’imploration des psaumes du retour de l’exil et de l’époque persane, se fait déjà sous la poussée secrète de l’amour, et bientôt va paraître la foi, toute formée, parfaite, c’est-à-dire accompagnée précisément de l’espérance et de la charité  : elle germait déjà dans les profondeurs de l’âme. Cette fleur va paraître tout d’un coup sous le rayon du soleil de la grâce, illustrant la parole de saint Augustin  : «  Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé.  »

Déjà, il a trouvé ce Dieu qu’il cherche à travers l’amour si pur et si surnaturel, si attentif, plein de sollicitude et compatissant, de sa cousine, Marie de Bondy, et de sa tante, madame de Moitessier, qui le conduisent à l’abbé Huvelin. Là, c’est comme une débâcle des glaces  : subitement, sous la main sacerdotale, le 29 ou le 30 octobre 1886, Charles de Foucauld se confesse et communie. Il a vingt-huit ans, l’âge de Jésus descendant dans les eaux du Jourdain pour y recevoir le baptême de Jean. Pour lui, c’est une naissance à la vie, comme une nouvelle incarnation. Avec Jésus, il dit au Père  : Ecce venio, ut faciam voluntatem tuam, «  Voici que je viens pour faire votre volonté, Seigneur.  »

Une vie nouvelle, divine, commence.

SOUS LE PÉDAGOGUE

Ne croyons pas que la grâce donnée à Charles de Foucauld dès son baptême et retrouvée dès sa conversion, pouvait l’émanciper de toute loi morale, de toute vie ascétique, de toute obéissance. Notre-Seigneur a précisé qu’il n’était pas venu pour abolir ne serait-ce qu’un iota de la Loi mais, au contraire, pour parfaire, c’est-à-dire pour donner un nouveau principe de soumission à cette Loi. C’est pourquoi l’Enfant-Jésus, «  né d’une Femme, né sous la Loi   », comme dit saint Paul, s’est instruit de la Loi de Moïse, s’est fortifié dans sa pratique avec amour, vénération et soumission à Joseph et Marie.

«  Il s’est fait enfant, écrit Joseph Ratzinger. Qu’est-ce qu’être enfant  ? Cela signifie tout d’abord  : être soumission, dépendance, être dans le besoin, s’en remettre aux autres. Enfant, Jésus ne vient pas seulement de Dieu, mais aussi d’autres hommes. Il est né dans le sein d’une femme dont il a reçu la chair et le sang, les pulsations du cœur, les gestes et la langue. Il a reçu la vie de la vie d’une autre personne.

«  Avoir ainsi tiré d’autres êtres ce qui lui est propre n’a rien de purement biologique. Cela signifie que Jésus a reçu également les formes de pensée et les conceptions des hommes qui ont existé avant lui et finalement de sa mère, et que son âme humaine en a été imprégnée. Cela veut dire que, avec l’héritage de ses ancêtres, il a repris tout le chemin parcouru jusque-là et qui, de Marie, remonte jusqu’à Abraham et finalement à Adam. Il a pris sur lui le poids de cette histoire, il l’a vécue et supportée pour transformer tous les refus, toutes les déviations en un oui tout pur  : “ Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus, n’a pas été oui et non  ; il n’a eu que le oui en lui ”(2 Co 1, 19).  » (Joseph Ratzinger, Le Dieu de Jésus-Christ, Fayard, 1977, p. 70-71)

Georges de Nantes ne nous enseignait pas autre chose dans sa retraite de communauté d’automne 1976 (S 31, 15 cassettes, 15 heures)  :

«  Il était essentiel à notre foi catholique que Jésus ait d’abord été l’enfant soumis, obéissant, silencieux de Nazareth. Ainsi entrait-Il vraiment dans la “ tradition ” humaine et religieuse très sainte de l’humanité où ensuite, un jour, il transfigurerait tout. De la même manière, il était nécessaire que Charles de Foucauld apprenne et se soumette à des hommes d’Église qu’il dépasserait ensuite sans doute, mais en vertu même de son premier élan, de sa vocation originelle.

«  Cette soumission témoignerait que sa vocation n’allait pas à l’encontre, mais au-delà. Le Père de Foucauld n’est pas un révolutionnaire, pas plus que le Christ. Sa vocation ne s’est pas précisée contre la règle cistercienne, comme on le dit parfois, mais à travers la règle cistercienne, au-delà  ; et les cisterciens sont les premiers à le dire sans acrimonie parce qu’ils savent toute son estime de cette Règle.  »

Charles de Foucauld converti, ne songe, comme Jésus-Enfant, qu’à se soumettre  :

«  Chacun sait que l’amour a pour premier effet l’imitation  ; il restait donc à entrer dans l’Ordre où je trouverais la plus exacte imitation de Jésus.  » (à Henri de Castries, 14 août 1901)

Il commence par consentir le plus grand sacrifice possible en allant bien loin de sa famille, vivre et mourir. Le 15 janvier 1890, à l’âge de trente-deux ans, il part pour Notre-Dame-des-Neiges, où il arrive le lendemain. Dix jours plus tard, il prend l’habit et reçoit le nom du second fondateur de Cîteaux, Albéric. Charles de Foucauld devient frère Marie-Albéric. Puis il part pour la Syrie, où les trappistes de Notre-Dame-des-Neiges avaient fondé, en 1882, une abbaye où se réfugier si les lois scélérates venaient à les obliger à quitter la France. Il y demeurera jusqu’en 1897, dans l’obéissance à ses supérieurs, sous la Règle très austère et très parfaite des cisterciens.

«  Soyez heureux avec moi, écrit-il, de cette nouvelle existence, existence toute de sacrifice pour tenir compagnie à Celui dont la vie sur terre n’a été que sacrifices.  » (à madame de Bondy, 20 septembre 1890)

On pourrait dire de lui comme de l’Enfant-Jésus  : «  Il croissait et se fortifiait plein de sagesse, et la grâce de Dieu était visiblement sur lui.  » (Lc 2, 40)

«  Je suis constamment, absolument constamment avec Lui et avec ceux que j’aime. Le travail manuel n’empêche pas la méditation, c’est une consolation par la ressemblance avec Notre-Seigneur, et une méditation continuelle.  »

Il récite les psaumes, étudie le catéchisme, lit saint Bernard et l’Écriture sainte. De même que «  Marie conservait toutes ces choses dans son cœur, les méditant inlassablement  » (Lc 2, 19), les supérieurs de frère Marie-Albéric se demandaient ce qu’il deviendrait  : peut-être un nouveau saint Bernard  ? «  Il était simple à la perfection et se mettait au dernier rang. L’éducation sert à tout, même à se faire oublier, même à passer inaperçu  », écrit René Bazin qui a recueilli une confidence d’un moine de cette époque  : «  Frère Albéric n’a jamais refusé un service à personne  ; il était beau comme un second François d’Assise  !  »

Le Père abbé d’Akbès disait  : «  Notre frère Albéric nous paraît comme un ange au milieu de nous.  »

LES DOULEURS DE LA SECONDE NAISSANCE

Jésus était plus grand que Joseph et Marie. Un jour viendrait où il s’affranchirait de leur loi. Ou plutôt  : il se soumettrait encore à eux, mais dans une plus haute lumière. C’est l’explication profonde de la fugue de Jésus à Jérusalem à l’âge de douze ans, et de la douloureuse révélation qu’il dut faire alors à ses saints Parents, d’une consécration supérieure au Père pour l’Évangile nouveau  : «  Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père  ?  »

Tel est l’événement évangélique qui s’impose à la pensée au récit des longues méditations, ouvertures à ses supérieurs, démarches répétées, interrogations, lettres douloureuses du frère Albéric à l’abbé Huvelin lorsque vient le temps de l’engagement définitif par des vœux solennels dans l’ordre de Cîteaux.

S’étant entièrement remis, dans un acte héroïque d’obéissance à la décision du Père général, après lui avoir ouvert son âme, il est délié de ses vœux le 23 janvier 1897, et peut répondre à sa vocation personnelle, en quittant la Trappe.

Il note soigneusement que c’est le jour de la fête des fiançailles de saint Joseph et de la Sainte Vierge, la veille de la fête de la Sainte Famille.

LA PLÉNITUDE DE NAZARETH

Le Père de Foucauld à Nazareth.

À Nazareth (1897-1900).

Le bon et humble Charles de Foucauld est libre d’aller à Jésus, sans s’arrêter à aucune autre règle que l’Évangile. Il est libre de rechercher la vie cachée auprès de Jésus, serré tout près de Lui, aux pieds de saint Joseph et de la Sainte Vierge, comme il aime à dire. Il se jette avec l’ardeur du néophyte dans cette nouvelle vocation d’amour, d’adoration, de silence, de travail manuel, d’abjection. Ce ne sera jamais assez  ; il ira toujours plus loin dans ce culte de la présence du Bien-Aimé.

Sa dévotion au Sacré-Cœur trouve alors toute liberté de s’exprimer, de s’épancher, de remplir toute sa vie. Il aime Celui qui l’a tant aimé, il cherche à Lui ressembler et à Lui faire plaisir. Et comme ce Jésus est là près de lui, dans l’Eucharistie, il se consume en sa présence, pour ainsi dire jour et nuit, dans un doux tête-à-tête.

C’est la vie cachée en Dieu en toute vérité, à Nazareth, dans l’intimité de la Sainte Famille. En même temps, une idée le guide  : celle de faire revivre cette condition de pauvre et d’ami de tous qui fut celle de Jésus à Nazareth et qu’il a cherchée en vain dans l’Église de Léon XIII.

Arrêtons-nous un instant. Voyons cette Vierge sainte et saint Joseph, son époux, dans leur maison de Nazareth, tandis qu’ils attendent la naissance de Jésus, ou un peu après, et admirons-les en silence, avec Charles de Foucauld. Pour parler comme Benoît XVI, là se trouvent les «  racines  » de l’Église, «  cachées dans l’atmosphère de Nazareth  ».

Telle est précisément l’intuition de Charles de Foucauld recherchant la ressemblance parfaite avec cette pauvreté, cette petitesse, cette abjection, comme il aime à dire – et non pas cet “ avilissement ”, comme traduit La Croix   ! Non  ! mais inutile de polémiquer. Comme nous le disait notre Père, si nous recherchons avec Charles de Foucauld la ressemblance parfaite avec cette pauvreté, cette petitesse, cette abjection de la vie de Nazareth, mais aussi cette délicatesse, cette ferveur tendre, cette pudeur, cette honnêteté des justes que nous y rencontrons, alors toute polémique cesse. Tout est résolu dans la simplicité si nous nous attachons avec admiration à cette merveille d’humanité et de sainteté qui fleurissait en ce temps-là à Nazareth, à Aïn-Karim et ailleurs, comme les fleurs des champs. Et voilà nos cœurs expurgés du venin de l’orgueil progressiste selon lequel est mieux ce qui est nouveau et est faux et inadapté ce qui est ancien.

«  C’était pourtant avant l’âge d’or de la patristique, observe notre Père, avant l’essor du monachisme bénédictin, avant notre merveilleux treizième siècle, avant l’affinement humaniste, avant l’éveil de la raison classique et des sciences, bien avant notre “ monde moderne ”, nos nouvelles spiritualités et notre apostolat.

«  Nous admirons tellement le produit de notre civilisation  ! Sachons que, avant cette civilisation, qui est d’ailleurs chrétienne, il y avait déjà la perfection des perfections dans un humble village de Galilée.

«  Elle n’avait pas lu les Fables de La Fontaine, elle n’avait pas appris le chant liturgique grégorien, elle ne savait rien de tout ce qui est venu après.  »

Notre Père compare ensuite «  ces lis des champs  », Jésus, Marie, Joseph, à l’humanité décrite dans les poèmes d’Homère, témoins d’un raffinement rare, d’une politesse, d’une discrétion déjà admirables mais sans mesure avec ce que nous contemplons à Nazareth, d’une perfection surnaturelle.

C’était avant nous, avant les siècles de notre ère  : «  Ab initio et ante sæcula creata sum…  », dit Marie dans la liturgie. «  Avant les siècles et dès l’origine je suis créée.  » La Vierge est donc au commencement de tout, dans une perfection transcendante, avant ceux qui l’entourent, saint Joseph, les Apôtres, avant ceux qui ont participé à leur perfection déjà formée par l’Esprit-Saint tout au long de l’Ancien Testament, de génération en génération.

«  Il faut donc rebrousser cette flèche du progrès irréversible, retourner en arrière dans un ancien régime, plus ancien que l’Ancien Régime français et médiéval, pour trouver la perfection devant laquelle nous nous agenouillons avec frère Charles de Jésus. Ainsi la Vierge est Nicéphore  ; elle écrase la tête du Serpent, elle est victorieuse du progressisme. Qui est victorieuse de cette idéologie mondiale actuelle, irrésistible  ? Cette petite fleur parue dans un jardin de Galilée dont le parfum incomparable embaume le monde  », et attire à la chapelle de la Médaille miraculeuse, rue du Bac, à Paris, 5 000 à 6 000 pèlerins par jour  ! Son parfum dissipe tous les miasmes du monde moderne.

Celui qui aime Marie ne peut plus croire aux rêveries orgueilleuses du progrès humain, nécessaire, irrésistible et unilinéaire. Frère Charles de Jésus l’avait compris. L’idée qui le guide est de faire revivre cette condition d’enfant de Marie, dans celle de pauvre et d’ami de tous, de «  frère universel  » qui fut celle de Jésus à Nazareth  : «  Je travaille pour vous, ô Jésus, devant vous, avec vous, entre vous, Marie et Joseph, sans cesser de Vous regarder, de Vous contempler, de Vous adorer.  »

Dieu ne change pas, les hommes ne changent pas et les créatures parfaites ne sont pas dans l’avenir biologique ou sociologique du cosmos, mais dans la plénitude des temps évangéliques, autrefois  !

II. LE SALUT DES ÂMES

«  Tu es chargé de crier l’Évangile sur les toits, non par ta parole, mais par ta vie.  » Une vie d’adoration et d’amour de Jésus, à Beni-Abbès où il arrive le 28 octobre 1901, accueilli par le capitaine Regnault, commandant la Région, entouré de ses officiers. Tous assistent à la première Messe qu’il célèbre le 1er novembre.

Qu’est-ce qui l’a amené là  ? se demande notre Père dans la retraite “ fondatrice ” de 1964, notre première retraite de communauté à la maison Saint-Joseph, un an après notre installation. C’est l’imitation de Jésus, encore et toujours, mais dans son sacerdoce. Une imitation qui, sans doute, arrache frère Charles à la petitesse, à l’abjection, mais où Jésus est davantage Sauveur. Après la vie cachée de Nazareth, le Cœur du Christ se révèle tout à fait dans l’institution de l’Eucharistie, dans la Croix et dans le Saint-Sacrifice de la messe.

En quittant la Trappe, Charles de Foucauld avait fui le sacerdoce et les charges auxquels ses supérieurs le destinaient. Il voulait n’être rien, rien que bassesse sans limites, “ abjection ” à la ressemblance de Jésus à Nazareth, laissant toute la place à une infinie perfection d’amour de Dieu débordant en adoration quasi perpétuelle, dans un travail manuel des plus humbles, dans une pauvreté proprement héroïque. Le sacerdoce était loin de sa pensée.

Mais à l’heure de Dieu, il lui suffit de songer que Jésus a été prêtre et que l’imitation de Jésus doit être plus parfaite lorsque l’on est prêtre soi-même pour que, aussitôt, tous les obstacles s’évanouissent. Il pense maintenant qu’il serait plus parfait et que ce serait une œuvre plus importante d’être prêtre pour donner le salut aux âmes  : il veut «  coopérer, par l’offrande du Saint-Sacrifice et la pratique des vertus évangéliques, au salut.  »

La Règle des ermites du Sacré-Cœur qu’il rédige alors, marque, pour ainsi dire, son entrée dans la vie active des ouvriers évangéliques, comme il dira. Mais attention  ! Ce n’est pas comme l’entrée de Jésus dans la vie publique, non  ! C’est Jésus lui-même qui va entrer dans la vie publique par le ministère très effacé, très ignoré, de Charles de Foucauld. C’est Jésus-prêtre qui va agir par les mains de son ministre très humble  ; et ce ministre va se contenter de vivre en retrait, d’être simplement l’instrument ignoré et humble de cette œuvre mystérieuse du sacrifice et du rayonnement de Jésus. C’est la vie publique de Jésus, mais dans la vie cachée de son serviteur. Encore pendant longtemps à Beni-Abbès, il reste dans la solitude, se livrant à la contemplation aux pieds de Jésus. Il est prêtre pour pouvoir donner à Jésus de remplir son sacerdoce royal à Lui, Jésus, et de rayonner sur ces contrées infidèles, sur ces contrées les plus délaissées, par le Saint-Sacrifice de la messe, par sa Présence dans le tabernacle…

Nous sommes loin du frère Xavier Habig, censé lui succéder aujourd’hui à Beni-Abbès, et qui déclare  : «  Nous sommes accueillis dans la liturgie de l’islam et il y a une communion profonde. C’est fou ce que je reçois d’eux. Ce sont eux qui nous évangélisent.  » (La Croix du 28 juillet 2005)  !

Voici donc Charles de Foucauld entraîné lui aussi dans cette soif du salut des âmes qu’il voit dans le Cœur de Jésus et qui passe dans son cœur  : «  Salut des âmes qui est notre vie ici-bas, comme il fut la vie de Jésus “ Sauveur ”.  » (à Mgr Guérin, 30 juin 1903)

Il souligne le mot Sauveur, découvrant que la vie de Jésus était le salut des âmes perdues, et il va s’efforcer d’imiter Jésus en cela aussi.

Et d’abord, voulant faire régner Jésus dans son Eucharistie, il devra lui-même faire paraître en toute sa vie la charité, la douceur, le dévouement universel, la compassion de Jésus. Il y réussit tellement que les foules accourent, comme dans l’Évangile. Très vite, la chapelle, les cellules et l’infirmerie que les militaires lui ont construites en briques de glaise séchées au soleil, sont envahies. Ce n’est pas un ermitage  : c’est une ruche, baptisée par les habitants “ la fraternité ”. «  J’ai entre soixante et cent visites par jour  », écrit-il. Des mendiants, des malades, des esclaves. Il voulait être le prêtre qui dit la Messe, qui expose le Saint-Sacrement et puis disparaît parmi les fidèles comme adorateur à ses pieds, mais son cloître se transforme en place publique. Toute la misère humaine déferle chez lui. Pendant que Jésus reste silencieux, rayonne mystérieusement dans la Sainte Eucharistie, il faut bien que lui, son instrument caché, mais qui est aussi son prêtre, son représentant vivant, parle au nom de Jésus, soit la charité de Jésus, le dévouement sans bornes de Jésus.

Insensiblement, le serviteur sera absorbé par cette exigence et ce don de lui-même. Il voulait donner Jésus, il se trouve entraîné à se donner lui-même et ce ne sera pas sans tiraillements  : il trouvera qu’il est trop occupé, trop accaparé par la charité fraternelle. Mais c’est cette dernière qui l’emporte. Il se fera donc lui-même sauveur, à l’imitation de Jésus, et le Mystère eucharistique, au lieu d’être d’abord celui du culte, deviendra celui de sa vie à lui, offert, immolé, donné à tous par amour.

Peu à peu, il est mis dans le mouvement de la vie apostolique, comme les Apôtres l’ont été durant la vie publique du Seigneur, et finalement le voilà «  largué au Hoggar  » par Laperrine. Il quitte Beni-Abbès le 3 mai 1905 et, après trois mois de marche, il écrit  :

«  Je choisis Tamanrasset, village de vingt-deux feux en pleine montagne, au cœur du Hoggar, à l’écart de tous les centres importants. Il semble que jamais il ne doive y avoir de garnison, ni télégraphe, ni Européen et que, de longtemps, il n’y aura pas de mission. Je vends mes chameaux, construis une hutte, y place le Très Saint-Sacrement. Je ferai une maison très petite, deux pièces de deux mètres sur deux, l’une étant la chapelle, l’autre la cellule.  »

Il a un jardin, des chèvres, et se fait aider par des Touareg. Malgré l’insécurité de la région depuis peu sous domination française, il effectue des visites dans les villages et les campements alentour.

MOINE MISSIONNAIRE

Frère Charles de Jésus à Beni-Abbès (1901-1905), avec Paul Embarek et le petit Abd Jesus, esclaves qu’il a rachetés

Frère Charles de Jésus à Beni-Abbès (1901-1905), avec Paul Embarek et le petit Abd Jesus, esclaves qu’il a rachetés (© Roger-Viollet).

Longtemps, ces deux mots lui parurent contradictoires. Il le disait en 1905, l’année de son installation à Tamanrasset, et encore en 1907, essayant de se raisonner lui-même  : «  Je suis moine, non missionnaire, fait pour le silence, non pour la parole.  » Mais le ministère d’un Jésus-Hostie silencieux le poussait à parler pour lui et donc à revivre la vie évangélique de Jésus. Au lieu de porter seulement Jésus dans l’Hostie, d’être avec Lui hostie offerte, immolée et donnée, il en vient donc à être «  un autre Christ  ».

Un jour ou l’autre, à force de célébrer les Saints Mystères, le prêtre et les âmes consacrées qui y assistent avec amour, attachement à Notre-Seigneur, se trouvent appelés à imiter ce qu’ils font  : «  Imitamini quod tractatis  ». Nous voyons cette recommandation, entendue de la bouche de l’évêque au jour de l’ordination sacerdotale, s’imposer au Père de Foucauld de l’extérieur par les circonstances, les demandes de ses supérieurs, et l’appel des âmes, et puis, intérieurement, par l’appel de la charité du Christ. Lui est toute réticence, mais l’Esprit-Saint le pousse.

Il écrit  : «  Je vois tout ce qui n’est pas la simple adoration du Bien-Aimé tellement égal à zéro, que les mains me tombent dès que je quitte le pied du Tabernacle.  » (à l’abbé Huvelin, 10 juin 1903)

Il n’a pas la moindre estime de soi-même ni de sa valeur apostolique. Il n’a qu’une pensée  : revenir à Beni-Abbès ou, lorsqu’il est à Tamanrasset, fuir dans une solitude pour être aux pieds de Jésus, afin que Jésus seul soit apôtre et missionnaire par ses mains.

Mais en même temps, une lettre à Mgr Guérin laisse apercevoir la flamme apostolique qui le dévore  :

«  Je suis misérable sans fin, pourtant j’ai beau chercher en moi, je ne trouve pas d’autre désir que celui-ci  :Adveniat regnum tuum  !… Sanctificetur Nomen tuum  ! Vous demandez si je suis prêt à aller ailleurs qu’à Beni-Abbès pour l’extension du saint Évangile  : je suis prêt pour cela à aller jusqu’au bout du monde et à vivre jusqu’au Jugement dernier.  »

Quel contraste  ! La même opposition régnait dans le Cœur de Jésus, passant des nuits en prière, tout à sa contemplation, à l’union à Dieu son Père. Mais la Volonté de Dieu elle-même le poussait à agir et le relançait dans la vie publique. Ainsi de frère Charles de Jésus, à partir de 1903, l’année où il choisit d’aller de l’avant en plein désert, même au prix le plus coûteux pour son âme éprise d’adoration du Saint-Sacrement, celui de perdre ces délices de la Présence aux pieds du Bien-Aimé dans la solitude et le silence, même au prix de la Messe et de la communion.

Il avait consenti à être prêtre parce que rien n’est plus efficace pour le salut des âmes que le Saint-Sacrifice de la messe. Le voilà maintenant poussé en avant par l’Esprit-Saint, invité à marcher en plein pays targui, où il ne pourra célébrer, faute de servant de Messe. Lui qui met le Sacrifice de Jésus au-dessus de tout  ! Mais le besoin des âmes commande. Et sans cesser de se juger moins que rien, sans penser une seconde que son action vaille mieux que l’action rédemptrice du Christ à la Messe, il entre dans la plénitude de la vie missionnaire  : «  L’obéissance est la mesure de l’amour  », écrit-il. Non seulement l’obéissance, mais la difficulté, les peines, le danger, la mort.

Mille voix l’appellent à cette vie comme étant une plus parfaite imitation de Jésus. À l’appel de l’amour, il va de l’avant. À Tamanrasset, il travaille d’arrache-pied à élaborer un dictionnaire français – touareg, à recueillir et traduire des poèmes. Il vit sobrement, se veut «  petit et abordable  », si petit, si pauvre qu’il se nourrit très mal, ne se soigne pas et, atteint de scorbut, il frôle la mort à plusieurs reprises.

Le Père de Foucauld devant sa première hutte à Tamanrasset.

Le Père de Foucauld devant sa première hutte à Tamanrasset.

Cependant, tellement enfoncée dans l’humilité, tellement dépendante de l’adoration, de la contemplation et du soin de Jésus-Eucharistie, cette vie missionnaire est toute charismatique. Ce n’est pas une fonction, mais une grâce infuse, une pure suppléance de l’Humanité sainte du Christ et de son Eucharistie. Frère Charles ne veut qu’une chose  : disparaître, n’être rien, n’agir en rien pour que Jésus agisse. Et Jésus agit… en le poussant à porter l’Évangile du salut à son prochain  : «  C’est le sacerdoce mystique de l’âme fidèle qui s’offre et offre Jésus à toutes les intentions du divin Sauveur […] et qui, comme Jésus, fait du salut des hommes, l’œuvre de sa vie.  » (à Joseph Hours, 1er octobre 1916) .

Il accepte cette vocation missionnaire comme une croix  : «  Prendre la voie étroite, la croix de Jésus de Nazareth  », écrit-il.

«  Laisser vivre en moi le Cœur de Jésus, pour que ce ne soit plus moi qui vive, mais le Cœur de Jésus qui vive en moi, comme il vivait à Nazareth.  » (à Mgr Guérin, 2 juillet 1907)

«  Lire et relire sans cesse le saint Évangile pour avoir toujours dans l’esprit les actes, les paroles, les pensées de Jésus, afin de penser, de parler, d’agir comme Jésus.  » (à Joseph Hours, 3 mai 1912)

Ainsi, d’abord abîmé en présence de Jésus, puis ministre très humble du Souverain Prêtre et Victime, le frère Charles atteint maintenant à la pleine communion corédemptrice et à la suppléance apostolique de Jésus. Il lui est une humanité de surcroît. C’est le temps des Actes des Apôtres. À Tamanrasset, à l’Assekrem et dans ses longues randonnées avec les Touareg, au milieu d’eux, loin de Jésus et sans sa présence eucharistique, dans la parfaite indépendance que les Apôtres ont connue après le départ de Jésus. Il a passé le cap de la mort, de la Résurrection et de l’Ascension. Quand Jésus est remonté au Ciel, les Apôtres se sont trouvés non pas livrés à eux-mêmes, mais pleins de l’Esprit-Saint à la suite de la Pentecôte, pour agir comme Jésus, pour faire ce que Jésus aurait fait, pour parler en son Nom.

C’est à ce temps des Apôtres qu’aboutit le Père de Foucauld dans les dernières années de sa vie. Même la préoccupation de son sacrifice à lui s’efface devant cette seule pensée de faire la volonté du Bien-Aimé, de n’être qu’une volonté avec le Bien-Aimé, de n’être qu’un instrument de son Humanité rédemptrice conjoint à sa divinité. Alors, quelle sainteté  !

Il est presque “ laïcisé ”, dit-on  ! Et il y a du vrai  : parler, aimer, se dévouer, se sacrifier entièrement, être mangé chaque jour comme le Jésus de l’Évangile. On est sorti des rites  ; il semble qu’on les ait dépassés parce qu’il y a comme une nouvelle incarnation du Christ dans la sainteté parfaite, où le cœur de l’apôtre ne fait qu’un avec Celui du Christ. L’être de l’apôtre est tout entier sacrifié, tout entier immolé, déjà ressuscité avec Jésus-Christ  : Una cum Christo hostia, cor unum, «  une seule hostie avec le Christ, un seul cœur  ».

III. LE MARTYRE

L’apostolat du Père de Foucauld était un apostolat de saint déjà mort et ressuscité avec Jésus-Christ, après avoir parcouru toutes les étapes  : celle du renoncement et de la soumission au “ pédagogue ”, puis celle des douceurs de la vie cachée, savourées pour elles-mêmes, en s’oubliant et oubliant tout pour le Bien-Aimé, enfin celle du sacerdoce et de la vie missionnaire jusqu’à l’immolation entière de soi-même. Tel est le programme qu’il nous propose dans sa Règle des petits frères du Sacré-Cœur.

«  Que les petits frères pensent chaque jour qu’un des bienfaits dont leur Époux Jésus les a comblés est la possibilité, l’espoir fondé, de terminer leur vie par le martyre  : qu’ils se préparent sans cesse à cette fin bienheureuse  ; qu’ils agissent à tout instant comme il convient à des âmes appelées par la bonté de l’Époux, à recevoir – bientôt peut-être – cette faveur infinie… Qu’ils appellent de leurs désirs, de leurs prières, le moment béni de donner à leur Bien-Aimé cette “ marque du plus grand amour ” ; qu’à toute heure ils soient dignes d’une telle vocation.  »

Pour y parvenir, Charles de Foucauld nous montre le chemin. Dès le début, il recherche «  le plus grand sacrifice possible  », parce que «  le sacrifice n’est que la preuve suprême de l’amour  » (Méditations sur les saints Évangiles, à Nazareth, sur Mt 2, 11). Et donc, en s’engageant dans la vie cistercienne, ce qu’il cherche, c’est porter la croix, y demeurer attaché tant qu’il plaira à Notre-Seigneur… Donc souffrir chaque jour, se mortifier, se renoncer par amour de Dieu.

C’est à Akbès, en 1895, que le désir du martyre s’installe en lui. Il voit des chrétiens martyrisés tout autour de leur monastère isolé, perdu, et il peut penser qu’un jour ce sera leur part. Son cœur s’enflamme à cette pensée, comme on le voit dans sa correspondance. Mais les Français sont gardés par des soldats turcs, pendant que les Turcs égorgent les Arméniens  : «  C’est douloureux d’être si bien avec ceux qui égorgent nos frères. Il vaudrait mieux souffrir avec eux que d’être protégés par les persécuteurs.  » (24 juin 1896)

Conclusion mystique  : frère Marie-Albéric juge qu’il n’a pas obtenu la grâce du martyre parce qu’il en était indigne.

Conclusion pratique  : s’il ne veut pas y échapper la prochaine fois, il faudra qu’il soit plus petit, plus pauvre, plus conforme à Jésus parce que lorsqu’on est connu et honoré, les persécuteurs viennent vous protéger pour éviter les incidents diplomatiques  !

C’est pourquoi il quitte la Trappe, afin de chercher à Nazareth une vie humble, pauvre, inconnue et méprisée, plus conforme à Jésus, comme nous l’avons dit, et ainsi avoir meilleure chance d’être martyr.

C’est de Nazareth que date la fameuse note prophétique  : «  Ta pensée de la mort.

«  Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué… Et désire que ce soit aujourd’hui… Pour que je te fasse cette grâce infinie, sois fidèle à veiller et à porter la croix. Considère que c’est à cette mort que doit aboutir toute ta vie  : vois par là le peu d’importance de bien des choses. Pense souvent à cette mort pour t’y préparer et pour juger les choses à leur vraie valeur.  » (juin 1897)

«  Ce que je trouve remarquable dans ce texte, nous disait notre Père, c’est que la mort lui paraît alors comme la consommation d’une recherche lointaine  ; il faut s’y préparer. Le martyre est la plus grande preuve d’amour que l’on puisse donner à Jésus, après une vie toute consommée à son service. Il faut le préparer, s’y disposer en portant sa croix chaque jour.  »

L’orientation vers le sacerdoce accentuera encore ce désir en le justifiant par une raison nouvelle  : le sacrifice du prêtre, victime «  … avec Jésus, l’agonie, la passion et la mort, dans la mesure où il plaira à Jésus de l’appeler à partager son calice et à être victime comme lui.  » (retraite de diaconat, 23 mars 1901)

À Beni-Abbès, ce désir du martyre prend une orientation nouvelle  : jusqu’alors, frère Charles de Jésus l’avait envisagé comme une preuve d’amour donnée à son Bien-Aimé. Au contact des plus pauvres, des plus déshérités des infidèles qu’il aime avec la charité du Cœur de Jésus, il désire le martyre pour leur prouver, à eux, que notre religion est un amour  :

«  De toutes mes forces, je tâche de montrer, de prouver à ces pauvres frères égarés que notre religion est toute charité, toute fraternité, que son emblème est un cœur.  » (à l’abbé Huvelin, 15 juillet 1904)

Il ne veut plus être parmi eux qu’un cœur, mais ce cœur est surmonté d’une croix. Dès lors, Charles de Jésus va désirer la conformité à Jésus dans le martyre d’amour quotidien de cette vie difficile, austère, où il a failli mourir d’une piqûre de serpent, où il a été gravement malade, abandonné de tous, où il n’a converti personne, et où il ne voit mûrir, après vingt ans de labeur apostolique, aucun fruit. Dans cet anéantissement accepté par amour, il ira de l’avant, encore et toujours plus dépossédé de lui-même. Il n’a même plus la volonté précise du martyre. Il le vit quotidiennement, mettant tout son cœur dans ce don de lui-même, entier et héroïque. On oserait dire, avec saint Jean de la Croix, que sa vie est prolongée comme celle de la Vierge, pour le bien de l’Église plus que pour lui-même, car l’amour et le sacrifice sont à leur paroxysme  :

«  Je ne puis pas dire que je désire la mort  ; je la souhaitais autrefois  ; maintenant, je vois tant de bien à faire, tant d’âmes sans pasteur, que je voudrais surtout faire un peu de bien et travailler un peu au salut de ces pauvres âmes. Mais le Bon Dieu les aime plus que moi et Il n’a pas besoin de moi. Que Sa volonté se fasse  !  » (à Marie de Bondy, 20 juillet 1914)

«  Nous sommes portés à mettre au premier rang les œuvres dont les effets sont visibles et tangibles  ; Dieu donne le premier rang à l’amour et ensuite au sacrifice inspiré par l’amour et à l’obéissance dérivant de l’amour. Il faut aimer et obéir par amour en s’offrant en victime avec Jésus comme il Lui plaira  ! À lui de faire connaître s’il veut pour nous la vie de saint Paul ou celle de sainte Magdeleine.  » (à la même, lettre du 20 mai 1915)

Il n’y a plus ni condition ni aucune imagination, même surnaturelle, mais seulement le don parfait à l’aveugle, aux volontés du Bien-Aimé.

Le 1er décembre 1916, l’aube du jour tant désiré se lève mais il n’en sait rien. Il ne désire plus rien. Il vient d’écrire  : «  Notre anéantissement est le moyen le plus puissant que nous ayons de nous unir à Jésus et de faire du bien aux âmes.  »

Quelques instants après, Charles de Foucauld sera martyr, comme Jésus, ne faisant avec lui qu’une Hostie, qu’un Cœur, pour le salut de ses frères.

CONCLUSION  : UN MYSTÈRE D’INCARNATION

«  Les petits frères du Sacré-Cœur s’aimeront tous comme les membres d’une même famille, l’Église. Ils ne compareront ni n’opposeront jamais leur Ordre à quelque communauté que ce soit. Une seule existe pour leur cœur, celle qui les contient toutes  : l’Église catholique.  »

Je ne voudrais pas manquer à cet article vingt-huitième de notre sainte Règle, mais je cherche ce qui nous sépare si irrémédiablement de cette nébuleuse de dix congrégations religieuses et autres associations de vie spirituelle se réclamant du Père de Foucauld, officiellement reconnues, et qui nous met à part.

Il me semble que c’est une erreur sur le mystère de l’Incarnation, contre laquelle notre Père et fondateur, l’abbé Georges de Nantes, nous met en garde depuis notre fondation, parce qu’il la discerna très tôt chez le Père Peyriguères, rencontré à Montpellier, à la veille de notre fondation, en 1957. Ermite au Maroc chez les Berbères, avec quelques Petites sœurs du Sacré-Cœur du Père de Foucauld, dites “ de Montpellier ”, qui l’aidaient à tenir son dispensaire, ce prêtre était violemment antifrançais. Il se voulait incorporé aux Berbères, comme en une nouvelle incarnation, afin que la vie surnaturelle qui était en lui rejaillisse sur eux tous, même à leur insu, par une Communion des saints d’un type nouveau. Il prétendait imiter ainsi le Christ qui s’était fait homme afin de sauver tous les hommes, oubliant seulement que «  Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu  ». Ayant pris une chair semblable à la nôtre du sein de la Vierge Marie, ayant ainsi condescendu à être l’un d’entre nous, Jésus a fondé son Église après nous avoir rachetés de son Sang.

Il n’a donc pris notre chair que pour transformer le corps charnel de l’humanité adamique en un Corps mystique, son Église, lui donnant une forme divine, surnaturelle, christique. Tandis que le Père Peyriguères naguère, le Père Emmanuel Kalmongo, aujourd’hui, premier prêtre autochtone du Burkina Faso où «  il a fondé voilà cinq ans, à Honda, le premier monastère foucauldien, de Jésus sauveur  », dit avoir été attiré par la spiritualité de Charles de Foucauld, entendue comme une «  volonté d’installer Jésus eucharistie au milieu des populations d’une autre religion  ».

Il n’est plus question de salut pour ces pauvres âmes, ni de conversion pour y parvenir et aller au Ciel plutôt qu’en enfer. Nous sommes loin du Père de Foucauld entrant au Sahara pour y apprivoiser des populations à peine soumises, préparant l’évangélisation proprement dite qui devait suivre et marchant au martyre.

Il est bien fini le temps où «  Charles de Foucauld rêvait d’évangéliser ceux qu’il appelait, sans condescendance, les “ infidèles ”  » (La Croix du 28 juillet 2005). Aujourd’hui, «  la chapelle de Beni-Abbès reçoit la visite de quelques touristes, essentiellement Algériens. Ils laissent parfois des messages sur le livre d’or, mis à leur disposition, révélateur du message du “ frère universel ”  », selon La Croix  :

«  Nous souhaitons que votre Église restera une des religions sœurs auprès de notre religion qui est l’islam. Que Dieu nous protège tous.  » Signé  : un groupe de la Fédération algérienne des Auberges de jeunesse…

«  On respecte votre religion, mais la mienne c’est la meilleure  : le Dieu, le prophète Mahomed.  » Signé  : Lamira.

«  Toutes les chapelles, toutes les églises, toutes les synagogues, toutes les mosquées, partout c’est la maison de Dieu.  » Malika.

C’est un étrange aveuglement de voir là l’expression du «  message du “ frère universel ”  ». Il doit y avoir une erreur quelque part, fait observer notre Père  : soit chez le Père de Foucauld, voué à la conversion des infidèles, sans guillemets, jusqu’au martyre, soit chez ses prétendus disciples voués au culte de l’homme, dans un adogmatisme et un amoralisme total. En élevant le Père de Foucauld à la gloire des autels, Benoît XVI tranche  : l’erreur n’est pas du fait du serviteur de Dieu Charles de Foucauld. Elle est donc du fait de ses “ disciples ”. À vrai dire, cette erreur fut étendue à toute l’Église par la constitution conciliaire Gaudium et Spes, selon laquelle «  le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme par son Incarnation  » (G. S. 22, 2). Qu’une vigoureuse Contre-Réforme catholique nous en guérisse et nous pourrons repartir, tous réconciliés, à la conquête des âmes.

frère Bruno de Jésus
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 39, octobre 2005, p. 5-14

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