La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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CHARLES DE FOUCAULD

II. L’officier français

SAINT-CYR

Charles de Foucauld

Charles de Foucauld lors
de son entrée à St-Cyr.

Le 25 octobre 1876, Charles de Foucauld entre à Saint-Cyr, l’école des officiers de l’armée française. Il y manifeste en tout une singulière indolence, et il ne s’applique qu’au minimum de travail. Poli, bien élevé, discipliné, il n’est pas mal noté. Il ne se rend pas désagréable, mais il est peu accessible, «  renfermé, causant très peu, riant rarement  ». Cependant, bien que distant, dilettante et jouisseur, il demeure un gentilhomme et veut servir son pays. À sa culture, à sa brillante mémoire, à son étonnante capacité d’assimiler en une brève lecture des cours qu’il n’a pas écoutés, ses camarades perçoivent aussi en lui une vive intelligence.

Le 1er février 1878, Charles est appelé d’urgence à Nancy, et deux jours après, son grand-père, le colonel de Morlet, s’éteint. Il se retrouve à la tête d’une immense fortune  : millionnaire à vingt ans  ! Il se jette alors avec violence dans le libertinage et la goinfrerie. Il commence à être mal noté. Les punitions tombent dru  : pendant ces deux années, il sera quarante-cinq fois puni et récoltera quarante-sept jours de consigne  !

Il sort de Saint-Cyr 333e sur 386. Le 2 octobre 1878, il entre à l’école de cavalerie de Saumur .

SAUMUR

Son compagnon de chambre est son meilleur complice de Saint-Cyr, Antoine de Vallombrosa. Ils se sentent proches par la naissance, la fortune et les goûts. Charles est fermement décidé à profiter de la vie. Il se fait élégant, organise ses plaisirs  : fêtes et soupers.

Quant au service, il ne fait que ce qui est obligatoire et ne cherche nullement à progresser. Par contre, son tact et son cœur sont unanimement reconnus, il a le geste large et s’arrange même pour aider l’un ou l’autre sans le faire savoir. Quant à son esprit, il s’exerce seulement sur les choses et sur les institutions, jamais sur ses camarades. […]

De Saumur, Charles sort 87e sur 87. Il est nommé à Sézanne où il s’ennuie mortellement, et il demande son changement. Six semaines plus tard, il est muté à Pont-à-Mousson où se trouvent la plupart des cavaliers du 4e hussards.

AU 4e HUSSARDS

Charles de Foucauld officier À Pont-à-Mousson, il trouve un autre compère, le futur duc Jacques de Miramon Fitz-James. Ils vivent en libertins et en grands seigneurs. Dans sa retraite à Nazareth, il écrira  :

«  Vous me faisiez sentir, mon Dieu, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors… elle me revenait chaque soir, lorsque je me trouvais seul dans mon appartement… elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle les fêtes  : je les organisais, mais le moment venu, je les passais dans un mutisme, un dégoût, un ennui infinis… Vous me donniez cette inquiétude vague d’une conscience mauvaise qui, tout endormie qu’elle est, n’est pas tout à fait morte. Je n’ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette inquiétude qu’alors  !   »

Après de telles nuits de plaisir, tôt matin, il est à cheval avec les autres. Il se montre un vigoureux cavalier, plein d’endurance. Son peloton l’aime autant qu’il le respecte. À la manœuvre, il sait toujours son affaire. Et quand il rend ses rapports à ses supérieurs, ceux-ci le complimentent pour le travail fourni, alors qu’il les a écrits de chic  !

Des femmes, nombreuses, passaient dans sa vie, comme des objets de plaisir, rien de plus. L’une d’elles, Marie C…, retint pourtant son attention et sut l’égayer. Il se décida à l’installer officiellement dans sa vie.

Quand son régiment est envoyé en Algérie, il la présente comme sa légitime épouse. Son colonel l’apprend et trouve cela de très mauvais goût. Il le convoque et lui intime l’ordre de renvoyer sa maîtresse. Charles refuse. Le 20 mars 1881, il est rayé des cadres de l’armée et mis «  en non-activité par retrait d’emploi, pour indiscipline doublée d’inconduite notoire  ». […]

Après avoir organisé un somptueux dîner d’adieux, Charles et Marie s’embarquent pour Évian.

AVAIT-IL LA VOCATION MILITAIRE  ?

En apparence, Foucauld accepte cette décision très placidement, mais au fond, il crâne. Pourquoi  ? L’Armée est sa seconde famille, la quitter le rendrait doublement orphelin. Il est soldat et il a trouvé dans “ le milieu militaire ” le cadre nécessaire à l’épanouissement de son être, ayant besoin de fermeté et d’engagement mâle au service du bien. En la personne du colonel ou du général, il a trouvé le père qui lui manquait. Aussi, quand ses supérieurs lui reprochent son inconduite, il paraît rebelle et il s’entête… mais en fait, leurs admonestations lui percent le cœur et il ne les oubliera pas. […]

Charles de Foucauld aimait l’Armée, mais … la vie de garnison l’ennuyait  !

TRANSFORMATION

Mai 1881. Le 4e Chasseurs d’Afrique fait mouvement vers le Sud-Oranais car Bou Amama vient de lever l’étendard de la Guerre sainte dans cette région d’Algérie. Foucauld l’apprend à Évian. Son sang ne fait qu’un tour  : ses camarades sont au danger  ! Plantant là sa maîtresse, il bondit au ministère de la Guerre et demande sa réintégration. Il l’obtient et part rejoindre le 4e Chasseurs. C’est le 3 juin 1881.

Dans cette campagne, Charles se montre vrai soldat et vrai chef. Endurant, discret, réservé, il a gagné tout de suite l’estime de ses camarades. […]

La paix revenue, il ne peut se contenter de la vie de garnison. Il a compris la difficulté de la colonisation française et il demande un congé pour voyager dans le Sud-Algérien. Refusé. Il démissionne le 28 janvier 1882. Sa famille s’inquiète, pensant à un nouveau coup de tête. Elle lui impose un conseil judiciaire, en la personne de son cousin de Latouche. Mais Charles se considère toujours comme officier, il veut tenter un service de la France en “ enfant perdu ” pour ne pas compromettre le gouvernement  : explorer le Maroc pour en permettre la conquête par l’armée française.

RECONNAISSANCE AU MAROC  : 10 JUIN 1883 – 23 MAI 1884

Charles de Foucauld avant son départ pour le Maroc.

Charles de Foucauld avant son départ pour le Maroc.

Cette expédition situe Charles de Foucauld parmi les plus grands explorateurs de tous les temps.

Foucauld s’installe à Alger. Il y restera près d’un an, s’y préparant méticuleusement avec l’aide et les conseils de Mac Carthy, conservateur de la bibliothèque de cette ville, naguère explorateur du Sahara. Il apprend l’hébreu, l’arabe, la topographie, l’usage du sextant. Il se munit d’une boussole, d’un chronomètre, d’un baromètre à huile pour mesurer l’altitude et d’un thermomètre. Pensez que le Maroc est une tache blanche sur les cartes géographiques  : on se fie encore aux renseignements de Jean-Léon l’Africain (1518)  ! Comme ce pays est extrêmement xénophobe vis-à-vis des Européens, on ne peut y pénétrer que sous les dehors de la plus grande abjection et pauvreté, sous l’aspect de la pouillerie. Les juifs étant méprisés par les arabes, c’est donc en juif que Charles entrera au Maroc, sous le nom de Joseph Alleman, accompagné d’un vieux et véritable juif  : Mardochée. Ils partent le 10 juin 1883, pour découvrir la terre interdite.

Ils traversent le Rif vers Fez, visitent Tétouan, Chechaouene, ville de laquelle aucun Européen n’est revenu  ! D’ailleurs, ils échappent de justesse à la mort. Foucauld note ce qu’il découvre  : la crasse, la pouillerie des populations toujours opprimées par des brigands.

À Fez, cri d’admiration devant cette capitale du Maroc. Puis, pour préparer les voies à la pénétration française, il se dirige vers Taza où ils rencontrent un peuple très fraternel qui réclament que les Français viennent les délivrer d’une tribu cruelle  : «  Quand vivrons-nous en paix, comme ceux de Tlemcen  ?  » disent-ils, «  Ce n’est pas loin  ! Qu’attendent les Français  ?  »

Souk de Tinerhir que visite le voyageur.

Souk de Tinerhir que visite le voyageur.

Dans le “ Bled el-Makhsen ”, les brigands font la loi  : ici aussi, les habitants n’attendent que les Français. Et ce sont les territoires insoumis du “ Bled es-Siba ”, pays interdit. Sauvé de justesse d’une mort certaine, il se dirige vers l’Atlas par le désert de Tadla. À Boujad, il est bien reçu par El Hadj-Idriss et son père. Ce sont des Berbères  : race ouverte et loyale. «  Que ce pays serait riche, dit-il, si les Français le gouvernaient  ! Ils viendront bientôt  !  » […]

Ensuite, il escalade l’Atlas (4 000 m d’altitude). De là, il découvre le Sahara. Il arrive aux oasis, visite celle de Tisint et rayonne dans celles des alentours.

Il remonte de l’autre côté du Moyen Atlas. De là, il voit le Tafilalet. Ils échappent à un guet-apens, et ils arrivent vers Oudjda  : c’est bien la voie par laquelle passeront nos troupes en 1903. Ils franchissent ce qui tient lieu de frontière, et le 23 mai 1884, ils sont à Lalla Marnia, en terre française.

SERVIR L’EMPIRE COLONIAL FRANÇAIS

À son retour, Foucauld va travailler pendant deux ans à l’édition de son livre “ Reconnaissance au Maroc ”. On connaissait quelque 680 km de routes  ; il apporte, lui, le tracé précis de 2 250 km de pistes parcourues, avec des renseignements circonstanciés sur le relief, la végétation, les possibilités d’irrigation.

Quant à la géographique humaine, les observations ont été faites avec tellement de psychologie et une telle exactitude dans l’analyse de la société indigène, que les officiers des Affaires indigènes connaîtront d’avance l’âme marocaine, arabe et juive, les mœurs des tribus, et surtout, le désordre et la misère de ces pauvres pays, soumis aux razzias et à la famine endémique… Il découvre aussi l’islam comme une religion simple, populaire, mais dont la morale, en livrant l’homme à ses instincts, ne l’a pas élevé au-dessus de sa nature  ! […]

Cette “ reconnaissance ”, qui lui a donné la passion de l’Empire colonial, va finalement l’emporter au-delà. Car il se pose la question  : que faire du Maroc futur  ? […]

Pénétration française et colonisation  : oui, mais pourquoi  ? Pour enseigner quoi  ? les dogmes républicains et révolutionnaires  ? C’est cette question qui le ramènera aux traditions de sa famille, afin de les continuer, et ces traditions sont chrétiennes  !

Ce service de l’officier français, poussé jusqu’à son plus extrême héroïsme, va mener progressivement, lentement, cette âme à retrouver la plénitude de la foi.

Extrait de la CRC n° 328 de décembre 1996, p. 12-15

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