La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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CHARLES DE FOUCAULD

XI. L’Union coloniale catholique
(1908-1914)

PRISCILLE ET AQUILAS

Le Père de Foucauld En 1908, au moment où le Père de Foucauld atteint l’abjection la plus grande, voilà que le Saint-Esprit le pousse sur des chemins nouveaux.

Il a compris que le monde se désintéressait de ces peuples qu’il brûle de voir évangélisés et ramenés au Christ. Il veut émouvoir les chrétiens de France pour cette cause sacrée, car nul ne s’en préoccupe. Les Pères Blancs eux-mêmes sont persuadés que les musulmans sont inconvertissables et ils préfèrent envoyer leurs missionnaires ailleurs en Afrique où les chrétientés sont florissantes.

Il rédige alors les statuts d’une association qu’il veut très pieuse et surnaturelle et qu’il compte propager dans le monde chrétien, avec la permission de ses supérieurs, pour attirer des vocations. Ce sera une sorte de tiers ordre, pour la conversion des infidèles dont nous avons pris la charge colonisatrice et civilisatrice.

Cette confrérie reçoit en 1914 l’appellation d’Union coloniale catholique. Elle sera «  dédiée au Sacré-Cœur  »  !

«  Dieu a accru l’empire colonial de la France au XXe siècle, à tel point que les colonies françaises qui comptaient trois millions d’infidèles en 1880, en comptent cinquante millions en 1914. La mère-patrie a le devoir de faire son possible pour l’évangélisation de ces enfants que Dieu lui donne.  »

L’Association se donnera pour but de «  faire connaître  » les colonies et leurs besoins, d’aider les ouvriers apostoliques qui y travaillent, d’obtenir une bonne administration civile de ces territoires sans laquelle rien ne pourra se faire. Puisque le gouvernement bannit les prêtres et les religieuses, elle cherchera des missionnaires laïcs acceptant de s’expatrier, et qui seront ainsi les émules des Priscille et Aquilas de la primitive Église (Ac 18, 2-3).

VOYAGES EN FRANCE

Ouksem que le Père a amené en France en 1913.

Ouksem que le Père a amené en France en 1913.

À trois reprises, en 1909, 1911 et 1913, frère Charles de Jésus sortira de sa solitude pour venir en France fonder cette œuvre, et s’en faire l’ardent propagateur. Si son évêque, Mgr Bonnet, et le supérieur des Pères Blancs Mgr de Livinhac, l’encouragent et approuvent les statuts de l’Union, les démarches entreprises au cours de ses trois voyages seront, somme toute, une suite de déceptions, de désillusions. L’abbé Crozier, très saint prêtre du Prado, sera le seul à diffuser l’appel du frère Charles de Jésus et à lui amener des associés… C’est par lui qu’il connaîtra des âmes mystiques, telle Suzanne Perret qui mourra en 1911, ayant offert sa vie pour l’œuvre du missionnaire. Quant aux laïcs rencontrés, ils ont trop peu de vertus, ou sont trop attachés à leurs carrières comme Massignon, ou à leurs idées républicaines comme Joseph Hours, pour correspondre à son projet.

La visite d’Ouksem, le jeune touareg sur lequel le Père fondait de grands espoirs, sera elle aussi, une cruelle déception puisque le jeune targui le trahira quelques années plus tard.

Durant cette période il va connaître aussi des deuils cruels. En 1910, l’abbé Huvelin rend son âme à Dieu. Puis c’est la mort de Mgr Guérin, à trente-sept ans  ! Grand spirituel, très intime confident du Père de Foucauld, il préparait l’agrément de la Pieuse Union à Rome.

UNION MISSIONNAIRE

Le Père de Foucauld au cours d'un voyage en France, en 1913.

Au cours d’un voyage
en France, en 1913.

En 1913, après quatre années de dévouement et d’épreuves, l’Union Coloniale ne comptera que quarante-neuf adhérents  ! Est-ce pour autant un échec  ?

Non, car le Père de Foucauld, qui était alors dans toute la force de son génie humain, spirituel, politique, missionnaire, nous a légué à cette occasion, par le biais d’une abondante correspondance, une vraie doctrine d’évangélisation.

Par quels moyens réaliser cette mission, cette «  évangélisation des mahométans  »  ? Dans l’état actuel des choses, peut-on envisager à échéance plus ou moins lointaine la conversion de l’islam au christianisme  ? Oui et non. Oui, si on y travaille beaucoup et bien. Non, si on y travaille peu ou mal. Frère Charles de Jésus brosse un tableau du monde musulman  :

«  J’ai passé dix ans en Turquie d’Asie, et près de vingt ans en Algérie. En Turquie d’Asie, les missionnaires sont nombreux, mais ils se bornent à peu près à entretenir la foi chez les catholiques… En Algérie, la situation est bien plus triste  : une dizaine de Pères Blancs dans le Sahara […]. En Tunisie, il en est de même  : ce qui existe est une goutte d’eau. Au Maroc, c’est plus triste encore  ! Il faudrait que la France chrétienne fasse un effort, qu’elle sente ses responsabilités de mère de famille, qu’elle comprenne que ces musulmans qu’elle a conquis sont ses enfants, qu’elle a le devoir de les élever chrétiennement. Il faudrait qu’elle envoie des missionnaires religieux et des colons chrétiens. Les résultats très consolants obtenus en Kabylie prouvent surabondamment que le raisonnement suffirait à prouver que les musulmans se convertissent dès qu’on s’occupe d’eux, et bien. Comment se convertiraient-ils si on s’en occupe peu ou mal  ?  »

Lampe et écritoire confectionnés par le Père de Foucauld.

Lampe et écritoire confectionnés
par le Père de Foucauld.

On le voit, le Père de Foucauld renverse l’excuse que notre inertie a inventée, selon laquelle  :On ne fait rien parce qu’on ne peut pas les convertir. Il s’expliquera très clairement et avec fermeté, en mai 1905, au sous-officier Guy Dervil qui lui demandait  :

«  Vous pensez vraiment qu’on puisse convertir un musulman  ? Les résultats obtenus sont bien faibles par rapport à l’effort tenté.

Cet effort est-il soutenu par le gouvernement  ? Non, hélas, bien au contraire  ! Alors que nous, les catholiques, sommes en butte à une opposition systématique des pouvoirs publics, ces derniers encouragent la religion musulmane. Ils commettent de ce fait une manière de suicide, car, je dois bien le dire, l’islam est notre ennemi  : nous serons toujours les “ roumis ” méprisés.   »

Le Père de Foucauld a développé ce qu’était cette œuvre de conversion, et ses possibilités concrètes, ses voies  :

«  Il ne s’agit pas d’aller leur prêcher  : on recevrait les prédicateurs comme on recevrait dans des villages bretons des Turcs venus prêcher Mahomet, et plus mal, la barbarie aidant. […]

«  Il faudrait que le pays fût couvert de religieux, de religieuses et de bons chrétiens restant dans le monde pour prendre le contact avec tous ces pauvres musulmans, pour les rapprocher doucement, pour les instruire, les civiliser, et enfin quand ils seront des hommes en faire des chrétiens  : avec les musulmans on ne peut pas en faire d’abord des chrétiens et civiliser ensuite  ; la seule voie possible est l’autre, bien plus lente  : instruire et civiliser d’abord, convertir ensuite…

Le Père de Foucauld entrevoit tout le bien que des religieuses pourraient faire, si le gouvernement ne mettait obstacle à leur venue  :

«  Les religieuses catholiques sont appelées à jouer le plus grand rôle dans l’évangélisation du mahométisme. Personne mieux qu’elles n’est capable de se faire aimer, inspirer toute confiance, attirer la reconnaissance. Personne comme elles ne peut atteindre la femme musulmane, qui est la moitié de la population, qui élève l’enfance dans la confiance envers les catholiques, ou dans les préventions contre eux, qui est la gardienne des préjugés contre nous, si on ne s’occupe pas d’elle, et notre meilleure auxiliaire si on lui montre la vérité.  »

Assurément, cela suppose un peu de civilisation, et la présence de l’armée pour protéger et manifester la force de la France. Évidemment  !

Et puis il y faut aussi un soutien spirituel, car c’est avant tout une œuvre de grâce  :

Touaregs «  Mais, ce qui est certain, c’est que le zèle, la sainteté des missionnaires et de tous les catholiques par la Communion des Saints, les prières faites dans l’Église pour les infidèles, la ferveur de ces prières, les sacrifices offerts pour leur conversion, peuvent beaucoup hâter l’heureux moment, beaucoup étendre les heureux résultats. Il nous faut tous travailler, travailler surtout en nous sanctifiant, car on fait beaucoup plus de bien par ce qu’on est, que par ce qu’on fait. Et puis, comme disait si bien Mgr Freppel  : “ Dieu nous ordonne de combattre, non de vaincre ”.  »

Si tous ces moyens étaient mis en œuvre dans le Hoggar, Frère Charles sent bien que ses touaregs, qui ont une propension naturelle à accueillir favorablement le christianisme, se convertirait rapidement car les touaregs sont d’une «  …race neuve, forte, intelligente, vive et non une race vieillie et en décadence  ; très peu musulmans, c’est-à-dire pratiquant et connaissant peu leur religion tout en y ayant une foi vague, ils sont bien moins fermés pour nous que les Arabes.  » […]

Touaregs Que c’est encourageant  ! Le Frère Charles de Jésus ne les méprise pas  : il les voit dans leur état misérable, mais il voit aussi leurs vertus naturelles et comment la grâce pourrait trouver le chemin de leurs cœurs.

Que conclure  ? Des conquêtes de Lyautey, il ne reste rien  : il a fait du Maroc un pays moderne, certes, mais qui croupit toujours dans son islamisme. Tandis que le frère Charles de Jésus, avec son humilité et dans son abjection, avait l’intelligence de la profondeur des choses  : il avait la Sagesse de Dieu et l’amour des âmes. Il est à peu près le seul à avoir eu une vue exacte de la malice du monde musulman, de son endurcissement et, en même temps, à avoir gardé une foi absolue dans le Sang rédempteur du Christ. Il est le seul à avoir cru que la conversion de ces âmes était possible, et à avoir déterminé avec une grande intelligence les moyens de cette conversion.

Il s’engagera donc résolument dans la colonisation pour que la France règne et, que par elle, le Sacré-Cœur achemine les “ pauvres ” du Maroc et du Sahara vers la conversion. Pour cela, il s’est fait le “ frère ” des indigènes, des Harratins, de tous ces pauvres qui traînaient là. Quant aux officiers, ils l’appelaient “ le Père ”  ! Le Père de l’armée française était le frère des colonisés  : merveilleuse vision patriarcale  !

Il nous laisse une doctrine et un exemple. Dès que nous serons libres de prêcher cette doctrine dans toutes nos églises, les jeunes générations se lèveront pour le suivre et l’imiter. Du jour où le Père de Foucauld sera canonisé, son intercession donnera à sa doctrine une telle force que les missionnaires partiront avec au cœur le désir et la certitude qu’ils peuvent convertir les musulmans. Et ils les convertiront  !

Extrait de la CRC n° 333 de mai 1997, p. 21-26

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