La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LE PÈRE GABRIEL JACQUIER
L’Action catholique mariale

Père JacquierU N jour de juillet 1922, une jeune fille se présente au Patronage Notre-Dame de Nazareth, à Paris, afin d’annoncer à son directeur, le Père Perrollet, que sa mère acceptait enfin que son jeune frère Gabriel entre au Petit-noviciat des Frères de Saint-Vincent-de-Paul. Le bon Père lui répondit alors dans un mouvement de joie prophétique  : «  Mademoiselle, vous verrez ce que je vous dis. Il viendra une période terrible pour la foi. Le bienheureux de Montfort a prédit que seuls des apôtres au cœur de feu, prêchant Marie avec amour, sauveraient la foi par leur immolation. Je suis sûr que Gaby sera un de ceux-là  ! C’est pourquoi je tenais tant à ce que sa vocation aboutisse au plus tôt.  » Vingt ans plus tard, le Père Gabriel Jacquier s’éteignait paisiblement, laissant le témoignage d’une dévotion ardente et d’une vie d’immolation pour le Règne social de Marie, qui n’est pas sans évoquer l’idéal de notre Communion Phalangiste.

UN ENFANT PAS ORDINAIRE

De souche savoyarde, le futur Père Jacquier est né le 26 mai 1906, à Paris où ses parents exilés menaient une vie modeste dans le quartier laborieux de La Villette. Les obligations de leur commerce les avaient éloignés de la pratique religieuse sans toutefois leur faire perdre la foi catholique. En 1909, la mort du père de famille peu de temps après la naissance du troisième enfant, fut une cruelle épreuve pour madame Jacquier qui n’eut plus le loisir de s’occuper elle-même de ses enfants. Elle les confia pendant trois ans à une nièce qui laissa le tempérament autoritaire et coléreux de Gabriel se développer sans contrainte. Heureusement, l’aînée de la famille, Marthe, était sage et pieuse  ; lorsqu’elle eut atteint ses treize ans, sa mère lui confia la charge de ses deux jeunes frères, et elle s’avéra une éducatrice hors pair. «  C’est elle, nous dit le Père Doury, le biographe du P. Jacquier, qui pratiquement l’élèvera, le façonnera et prendra soin aussi bien de son âme que de son corps  : il lui devra sa première vie spirituelle, et lorsqu’il l’aura dépassée dans les voies de la sainteté, à son tour, se retournant vers elle, il lui tendra la main pour la guider vers Dieu.  »

Son bon cœur et sa piété rendaient cet enfant attachant  ; par exemple, vers l’âge de trois ou quatre ans, Gabriel faisait sa prière du soir deux fois de suite, car il avait remarqué que sa mère ne la faisait pas. Cela ne l’empêchait pas d’avoir un caractère épouvantable qui ne supportait aucune contrariété. À sa mère inquiète, qui lui disait un jour «  Tu n’es pas ordinaire, quand même, mon pauvre enfant  », il répondit du tac au tac  : «  Je ne voudrais pas être ordinaire.  » Sa mauvaise santé expliquait certainement pour beaucoup ce caractère contrasté. De petite taille, il se développait lentement et surtout il souffrait de polypes intestinaux qui saignaient régulièrement, ce qui l’obligeait à des soins humiliants. Il en souffrit toute sa vie, avant d’en mourir prématurément.

À cause de cet état maladif, il ne se sentait à l’aise qu’auprès de sa mère ou de sa sœur. Cette dernière, fine psychologue, se rendit compte de la nécessité pour Gabriel de sortir du cocon familial. Elle aurait voulu qu’il s’inscrive au patronage des Pères de Saint-Vincent-de-Paul, où elle-même allait avec bonheur depuis des années, pour son plus grand bien spirituel. Mais il lui fallait vaincre les réticences de sa mère dont l’âme, forgée par les épreuves de la vie, était certes appliquée au devoir, mais hélas absolument fermée à la vie surnaturelle et à toute dévotion. Gabriel, qui redoutait de ne pas avoir la force physique pour participer aux jeux avec honneur, ne tenait pas non plus à aller au patronage. Mais Marthe tint bon et, finalement, Gabriel et son frère Georges qui, lui, était la force et l’endurance mêmes, furent inscrits.

SAUVÉ PAR LE PATRONAGE

C’est donc chez les Pères de Saint-Vincent-de-Paul que Gabriel fit sa première communion à onze ans et reçut la confirmation deux ans plus tard. Lui et sa sœur exerçaient déjà une bienfaisante influence sur leur mère, comme celle-ci le reconnut avec simplicité en racontant cette anecdote qui se situe à la veille de la confirmation de Gabriel  : au prêtre qui lui demanda en confession si elle s’appliquait à élever ses enfants, elle répondit  : «  Non, je ne les élève pas  ; ce sont eux qui m’élèvent parce que, si je suis au confessionnal ce soir, c’est à leur industrie et à leurs prières que je le dois.  »

Néanmoins, après sa confirmation, Gabriel fut tenté de ne plus aller au patronage afin de se donner à ses études, disait-il. Heureusement, le Père Perrollet qui dirigeait paternellement l’établissement remarqua cet éloignement et, sous prétexte d’envoyer de bonnes lectures à son cher Gaby, il lui écrivit. Cette preuve d’affection suffit à le ramener au patronage. Commença alors entre le prêtre et l’adolescent une complicité de tous les instants pour juguler l’irascible tempérament de Gabriel. Son vrai Père spirituel était toujours là pour l’entendre en confession, l’encourager et lui recommander la communion fréquente. Le changement ne tarda pas à se manifester pour la plus grande joie de tous, de Marthe particulièrement. Il en résulta aussi un épanouissement de sa piété, tandis qu’il prenait goût aux longs moments de solitude à la chapelle, au pied du tabernacle. Cela lui fut d’autant plus nécessaire et apaisant qu’il supportait avec peine et tristesse le climat antireligieux de l’école laïque qu’il était bien obligé de fréquenter. Il y souffrait d’autant plus qu’il ne savait pas cacher ses convictions et qu’il répliquait aux propos anticléricaux de ses maîtres par… des chahuts organisés.

LA VOCATION RELIGIEUSE

Dès cette époque, il pensa consacrer sa vie à Dieu. Il était convaincu qu’il devait se faire religieux, ne serait-ce que pour bénéficier d’une règle afin d’achever de dompter son caractère. Le Père Perrollet n’eut pas de peine à y ajouter le désir du sacerdoce.

À l’automne 1922, il franchissait la porte, avec l’enthousiasme que l’on devine, du Petit-noviciat des Frères de Saint-Vincent-de-Paul. Trois années lui suffirent pour y faire brillamment ses études secondaires classiques, et pour s’illustrer par son application et sa docilité.

En juillet 1925, il eut la joie d’accompagner sa chère Marthe qui entrait au noviciat des Sœurs de Marie-réconciliatrice  ; celles-ci constituent, pour ainsi dire, la branche féminine des Pères de Saint-Vincent-de-Paul. Il exultait tellement que le prêtre qui présidait la petite cérémonie ne put s’empêcher de lui dire  : «  Vous semblez ravi de voir boucler votre sœur.  » C’est qu’il savait que leur commune consécration à Dieu renforcerait les liens très purs de leur amitié spirituelle.

Le 15 août 1925, Gabriel Jacquier se faisait boucler à son tour au noviciat des Frères de Saint-Vincent-de-Paul. Son maître des novices, le Père Henri Hello, était l’un des piliers de l’ordre, ayant été de ceux qui avaient préservé l’esprit et la doctrine de leur fondateur contre les partisans de la démocratie chrétienne. Il ne fut pas long à discerner une âme d’élite chez le frère Gabriel, et il veilla particulièrement sur sa formation, l’initiant à la doctrine contre-révolutionnaire de saint Pie X et à l’ardente dévotion mariale de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, qui était de règle en communauté depuis que le Père Bellanger, l’aumônier de l’Ave Maria, avait été maître des novicesau début du siècle.

Après ses premiers vœux, le 19 septembre 1926, le Frère Gabriel entra au scolasticat de Rome, sous l’austère direction du Père Charles Maignen, le neveu du co-fondateur de la communauté. Une lettre qu’il écrivit à sa chère sœur traduit bien toute l’ardeur de son âme  :

«  Jouis en paix, dans l’intimité profonde, de tes vœux perpétuels. C’est une si grande grâce  ! C’est à Jésus qu’on se donne et non aux hommes. Et Jésus t’a choisie entre des millions  ! pour que tu sois son épouse, une épouse «  unique  » puisque Dieu aime «  chacune  » de nos âmes de tout son être, c’est-à-dire infiniment  : et la Sainte Vierge nous aime aussi chacun de tout son cœur, c’est cela l’amour maternel  : tous l’ont tout entier. Si bien que tout ce qu’a le Bon Dieu est à toi. La Trinité, Jésus, Marie, Joseph, tous les saints sont à «  toi  »; c’est pour «  toi  » l’Incarnation, pour «  toi  » la Rédemption, l’Eucharistie, l’Église. Oh  ! si nous comprenions bien l’Amour infini de Dieu et l’Amour incommensurable de Marie pour «  moi  »  ! Jouis donc de cet amour dans l’intimité, en «  toi  », en une communion perpétuelle. Que cet Amour soit ton refuge, ta consolation, ton tout en toutes choses, afin que tu puisses dire  :Et ego illi.Ne vis que pour l’Amour et ça suffit. L’Amour en retour t’aimera, il prendra soin de toi et des nôtres. Ayons foi en l’Amour  ! et pour aimer oublie-toi et oublie tout  : chaque fois qu’une créature se présente à ton âme, dépose-la immédiatement dans l’Amour. N’aie aucune intention, aime et ça suffit. Et l’Amour infini pourvoira à tout. Il est en nous, nous sommes en Lui. Quel repos  ! Rappelle-toi que le foyer de cet Amour est le Cœur de Marie  : communie à lui habituellement et ce Cœur t’embrasera de l’Amour pur.  »

À Rome, il suivait ses cours de théologie avec grand intérêt, bien qu’il n’aimât pas ce qui est purement spéculatif. Il «  abhorre les modernistes comme la peste  », nous dit son biographe, et se veut traditionaliste  : «  La Tradition, c’est Jésus, c’est le grain de sénevé qui se développe et s’épanouit dans la Sainte Église  : c’est la vie de Jésus à travers les âges, et qui dit vie, dit Foi, Espérance et Amour.  » Plutôt que d’employer l’expression de tradition vivante, chère aux modernistes pour justifier leurs trahisons, il préfère parler de la tradition vitale,qui dit son attachement à l’Église comme à une réalité historique animée par le Saint-Esprit, et dont le chef est bien le Christ ressuscité. Autrement dit, nous avons à vivre de la tradition, et non pas à la faire vivre en imposant telle ou telle évolution.

Son supérieur note qu’il est exemplaire quoique ne se distinguant par rien d’extraordinaire si ce n’est, peut-être, sa brillante intelligence  ; il est toujours enthousiaste et appliqué à bien faire ce qui lui est demandé, comme il le lui est demandé. En outre, c’est un excellent camarade dont la verve anime toutes les récréations. Le Père Charles Maignen, fort avare de félicitations, se permit cependant de voir dans le futur Père Gabriel un possible successeur à la tête du scolasticat.

LA VOCATION DU PRÊTRE

Mais les voies de Dieu ne furent pas celles du Père Maignen… En 1929, la mauvaise santé du frère Gabriel s’aggrava subitement. Opéré une première fois d’une tumeur, la plaie se cicatrisa mal. Ses supérieurs décidèrent de le rapatrier à Paris pour le confier à de meilleurs chirurgiens. Le jeune religieux accepta, non sans craindre d’être refusé aux vœux perpétuels. Pour le rassurer tout à fait, compte-tenu de ses mérites et de sa valeur, ses supérieurs décidèrent de les lui faire prononcer la veille de l’opération, le 2 octobre 1929, dans la chapelle Notre-Dame-de-la-Salette à Paris. Ce jour-là, la joie de son âme contrastait avec la douleur qui se lisait sur son visage. Il dit à sa sœur  : «  Maintenant, je suis au bon Dieu  ! C’est une si grande chose que d’être consacré à Dieu, c’est tout  !  » Le soir même, il entra en clinique sans savoir qu’il allait y rester treize mois.

Nous avons une abondance de témoignages sur ses vertus dans ces moments si pénibles. La religieuse infirmière, à laquelle il fut confié, disait  : «  Il m’a paru de suite très généreux. Je l’ai vu souffrir tout ce qu’une créature humaine peut souffrir physiquement  ; les peines du cœur, les souffrances morales ne lui étaient pas épargnées  ; je n’ai malgré cela jamais rencontré un moment d’oubli, ni un murmure.  » Il avait une volonté de fer. Quand il avait entrepris un sacrifice à offrir à sa bonne Mère, rien de l’aurait fait céder. Il était intransigeant pour la nature. «  Il faut que la nature meure  » disait-il, et la grâce l’emportait toujours. La mort se présenta plusieurs fois. Il parlait d’elle comme on parle d’une fête  : «  Comment pourrais-je avoir du chagrin de faire la volonté de notre Père et de notre Mère  ? Moi, je n’y suis pour rien  !  »

«  Ce qui m’a le plus frappé dans ce jeune homme, témoigne le médecin, c’est son humilité. Il était remarquablement humble, s’oubliant toujours pour penser aux autres  ; tout était trop bien pour lui, trop beau. De là une reconnaissance inimaginable  ; il ne savait remercier tous ceux qui lui rendaient un service  ; il disait alors  : «  Je demande à la Sainte Vierge de vous remercier, car moi je ne sais plus le faire.  » Et à son infirmière  : Je demanderai à la Très Sainte Vierge de faire de vous une grande sainte, mais il ne faut jamais mettre d’obstacle à la grâce, il faut faire la volonté de Dieu toujours et en tout.  » Il n’a jamais voulu user de drogue pour calmer la douleur  : «  Je veux conserver mon esprit libre pour penser, réfléchir, prier.  »

Après treize mois de martyre, le spécialiste renonce à le guérir et lui pose un anus artificiel qui sera son instrument de pénitence continuel pendant les années qui lui restent à vivre  ; trois selon les pronostics du médecin, neuf selon le dessein de Dieu.

Dès cette époque, il jouissait d’une réputation de sainteté qui ne l’empêchait pas d’être sans illusions sur lui-même. Un jour où l’on parlait du vénérable Père Bellanger, il dit  : «  le Père Bellanger était très sensible, et s’il ne s’était pas donné à fond, il aurait mal tourné. Moi aussi, j’étais comme lui. J’aurais fait une canaille.  » Et tel le frère Genièvre des Fioretti de saint François, il s’employait à décevoir les gens qui venaient visiter le saint.

Au sortir de la clinique, ses supérieurs lui demandèrent de continuer sa préparation au sacerdoce, non pas à Rome, mais au noviciat en Belgique, avec comme professeur particulier, leur voisin  : le Père Sertillanges. Ces deux années d’études dans la solitude lui coûtèrent énormément, au point d’en pleurer de découragement certains jours. Mais les appréciations de son professeur et des supérieurs étaient élogieuses, aussi fut-il ordonné prêtre le 17 juillet 1932.

Qu’allait-il faire maintenant qu’il était ordonné  ? Sans attendre son obédience, il savait qu’il aurait à souffrir car il avait compris que c’était l’essentiel du sacerdoce. «  Devenir prêtre, c’est être choisi par l’Esprit Saint pour suivre Jésus-Christ à l’agonie et au Calvaire. Le prêtre, rempli de l’esprit de son état, est un homme de douleurs. Il porte le poids des âmes, c’est-à-dire leurs tristesses, leurs misères, leurs fautes. Le prêtre doit être un homme mangé. La Croix est la racine de toute fécondité.  » C’est lui aussi qui disait à son infirmière, devenue la confidente de son âme  : «  Quand on est écrasé par la souffrance, que le créé et Dieu même semblent vous abandonner, que votre cœur est submergé par la tristesse, prendre son crucifix et en regardant Jésus, goûter le bonheur d’avoir quelque chose à lui offrir, à Lui  ! qui s’est si bien immolé pour nous. Oh  ! que la souffrance est douce, alors  !  » La messe occupe dès lors la première place dans sa vie, car il veut se tenir avec la Sainte Vierge, au pied de la Croix. «  Je ne suis rien, ô Jésus, et je me sens des désirs infinis. Je voudrais adorer et aimer Dieu infiniment, vous honorer ainsi que la Très Sainte Vierge et tous les saints, profondément, soulager toutes les misères, soutenir toutes les âmes… Et je suis bien petit, rien. Par mon union d’amour à la Messe ininterrompue, je réaliserai ces désirs, je ferai du bien autant que les grands saints, malgré ma misère et ma petitesse.  »

L’ÂME DE TOUT APOSTOLAT

Il est nommé aumônier du patronage Montparnasse à Paris. L’œuvre la plus ancienne de la congrégation traversait à cette époque une grave crise  : pour initier les jeunes ouvriers à la démocratie responsable, il avait été décidé que les jeunes désigneraient régulièrement les responsables de chaque activité  ; les élections étaient certes éclairées par les aumôniers, mais les résultats n’avaient pas toujours correspondu aux lumières… Il s’en était suivi une dérive  : l’œuvre était devenue un centre de loisirs où la prière et la vie spirituelle étaient mises à l’écart. Aussitôt arrivé, avec simplicité mais fermeté, le Père Jacquier fit la contre-révolution dans la maison  : il imposa les principaux responsables des activités, modifia l’heure de la prière afin qu’elle ait lieu au milieu des activités et non pas tout à la fin, et il y ajouta la récitation du chapelet. Il s’ensuivit une fronde qu’il affronta calmement, avec la ferme résolution de convertir un à un les meneurs  ; ce qui arriva.

Mais il fait davantage, il comprend qu’une telle œuvre visant au salut des âmes doit s’organiser autour d’un noyau d’âmes ardentes. Il aime à dire qu’une élite fervente vaut mieux qu’une masse amorphe. À son appel, une vingtaine de jeunes gens se présentent à la première réunion. D’emblée, il juge qu’ils sont trop nombreux  : «  J’ai besoin d’hommes de caractère qui n’aient pas peur de l’opposition de la masse de leurs camarades  ; d’hommes dévoués, c’est-à-dire voués, corps et âmes, à notre bonne Mère, d’hommes décidés à aller de l’avant et à donner l’exemple. Ce n’est pas le nombre que je cherche, mais des esprits décidés. Le Cercle est en décadence, je veux avec vous le réformer  ; voici les armes que je vous donne  : prière, dévotion à Marie, sacrifice, exemple.  » Des vingt jeunes gens présents à la première réunion, il n’en reste plus que trois à la quatrième. Pendant une année entière ce nombre ne devait pas varier. Pour eux, le Père Jacquier organise chaque samedi des réunions de formation doctrinale qui affermissent les volontés et nourrissent la dévotion. Il les voit aussi régulièrement en direction spirituelle et il les encourage à la communion fréquente. Bien formé, ce noyau originel va attirer d’autres âmes et régénérer l’œuvre de Montparnasse.

Remarquons dès maintenant l’importance que le Père Jacquier accorde à la vie spirituelle comme base de la vie apostolique. Ses réflexions sont semblables à celles du bienheureux abbé Poppe, le fondateur de la Croisade eucharistique, décédé en 1924, qu’il n’a pourtant pas connu. Comme lui, il voudrait réagir contre l’activisme de certains prêtres  : «  Nous vivons dans un monde désaxé(nous dirions désorienté) au point de vue surnaturel. On ne connaît plus la suprême rigueur des Droits de Dieu, ni l’efficacité unique du seul amour pour sauver  ; alors on biaise et l’on utilise des moyens humains comme suprême consolation… et les âmes demeurent quelconques.  »

MARIE, MÉDIATRICE DE TOUTES GRÂCES

En mai 1935, il assiste à une retraite prêchée par un Père montfortain flamand, le RP. Hupperts. Il en revient «  converti  », selon ses dires, et il brûle tout ce qu’il avait écrit jusque là sur la Sainte Vierge, disant  : «  Je n’avais rien compris encore.  » Et il répétera souvent  : «  Ah  ! si j’avais su plus tôt, quelle simplification j’aurais apportée dans ma vie.  » Qu’a-t-il compris  ? Son biographe n’en dit rien… mais il s’agit probablement de la théologie de Marie Médiatrice dont le Père Hupperts a été, avec le bienheureux abbé Poppe, un ardent défenseur et propagandiste, et qu’on retrouve dès lors dans les notes du Père Jacquier. Il a compris que la Sainte Vierge était véritablement notre Mère. Le baptême, en effet, nous faisant fils de Dieu, nous plonge dans le sein de la Sainte Vierge qui enfante l’homme nouveau comme elle enfanta le Premier-né, le Christ. Car la Vie éternelle que nous recevons par les sacrements est celle que le Christ a reçue dans le sein de la Vierge et qu’il a immolée sur la Croix avec Elle. «  Par le baptême nous sommes arrachés à la souche corrompue d’Adam et Ève pécheurs, et incorporés au Christ, notre Chef divin, par l’action médiatrice et vraiment maternelle de Marie. C’est dans ce sacrement magnifique que nous naissons tous ensemble enfants de Dieu et de Marie, que nous sommes plongés dans le sein divinement fécond de la Vierge mère pour y devenir d’autres Jésus, membres vivants de son Fils premier-né.  »En conséquence, «  mon seul souci sera de m’appliquer à vivre doucementin sinu Mariae. Le Cœur de Marie sera mon centre, je veux m’y perdre et tout oublier  ; c’est la seule voie pour trouver Jésus et la Trinité Sainte. En conséquence, au début de chacune de mes actions m’arrêter quelques instants, prolonger cet arrêt si possible pour me plongerin sinu Mariae.Maintenir cette union en faisant toutes choses avec calme.(…) Tout cela en esprit de foi, en pensant que je trouve la Très Sainte Vierge en moi, vivante et agissante, que je suis réellementin sinu Mariae, moi l’embryon du Christ éternel.  »

La chambre des apparitions, à Pellevoisin

La chambre des apparitions, à Pellevoisin,
transformée en chapelle.

En 1937, avec un groupe de parisiens, il se rend en pèlerinage à Pellevoisin où, en 1876, la Sainte Vierge est apparue quinze fois à une jeune femme, Estelle Faguette, qu’elle guérit miraculeusement d’une tuberculose avancée et à qui elle révéla le scapulaire du Sacré-Cœur. Ce pèlerinage fut mémorable, car commentant les paroles et les actes de la Sainte Vierge, le Père Jacquier y vit la confirmation de l’enseignement du RP Hupperts  :

«  Tu sais bien que tu es ma fille  ; je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils.(…)Son Cœur a tant d’amour pour le mien qu’il ne peut refuser mes demandes. Par moi, il touchera les cœurs les plus endurcis. Je suis venue particulièrement pour la conversion des pécheurs.(…) Les trésors de mon Fils sont ouverts. Qu’ils prient.(…) Je recommande le calme non seulement pour toi, mais encore pour l’Église et pour la France.(…) Je t’ai choisie, je choisis les petits et les faibles pour ma gloire.(…) Je serai invisiblement près de toi. (…) Ces grâces sont de mon Fils, je les prends dans son Cœur  ; il ne peut me refuser.  »

Notre-Dame de PellevoisinMais aussi cette parole remarquable qui accompagne le don du scapulaire du Sacré-Cœur  : «  c’est ici que je serai honorée.  » C’est dans le Cœur de Jésus qu’on honore celui de Marie, et c’est dans le Cœur de Marie que l’on trouve le Cœur de Jésus. «  On dit  : Benedicta tu, elle répond  : Magnificat  ! Si donc nous désirons offrir à Dieu un signe d’amour digne de lui, provoquons Marie à chanter Magnificatpar nos louanges, par notre union à elle. Agissons donc ainsi en toute simplicité, “ comme en famille ”’. C’est à cause de notre raisonnement que nous compliquons les choses. Si nous avions l’amour des petits, nous irions à Marie en toute candeur, comptant sur elle pour aimer Dieu. Oh  ! Soyons bien persuadés de l’union intime de Marie avec Dieu qui est son Fils, et nous ne ferons pas tant de manières dans notre vie de famille avec Dieu par Marie.  »

Après cette retraite de 1935, il prend l’habitude de consigner sur de petits carnets noirs, les lumières qu’il reçoit dans son oraison sur cette union de l’âme à Marie. Il a le projet d’en faire un livre qu’il voudrait intituler «  Notre Filiation divine en Marie.  »

LA CONTRE RÉVOLUTION PAR LA CROISADE MARIALE

Évidemment, cette doctrine spirituelle de sanctification par le Règne de Marie dans l’âme du fils de Dieu par le baptême, va se faire aussi doctrine politique et sociale. Le Christ ne doit-il pas régner sur la société autant que dans les cœurs  ? Le Père Jacquier se passionne donc pour le Règne social de Marie comme moyen d’instaurer le Règne de Jésus. C’était, pour ainsi dire, son unique sujet de conversation. Il condense toute sa pensée dans une petite brochure intitulée L’ordre social chrétien par le règne social de Marie.«  Par la révolution de 1789, la France officielle s’est insurgée contre l’ordre social chrétien, opposant dans tous les domaines les droits de l’homme aux droits de Dieu. Depuis cette apostasie publique, le règne de l’enfer s’installe de plus en plus chez nous, viciant l’ensemble et les détails de notre vie nationale, sociale, familiale et individuelle.  » Après avoir énuméré les désordres engendrés ainsi dans l’État, le domaine social, la famille et les individus, il y oppose la restauration de l’ordre social chrétien qui suppose une lutte ouverte contre les suppôts de Satan, au premier rang desquels il range la franc-maçonnerie. Il explique enfin que si nous voulons triompher de Satan, il faut se mettre sous l’égide de la Très Sainte Vierge, «  Dieu a établi Marie pour diriger l’armée du bien dans sa lutte contre les troupes de l’enfer.  »

Il en résulte une action catholique qui ne peut se concevoir que comme une croisade mariale.Aussi le Père Jacquier édite-t-il un second fascicule, Le manuel du croisé.«  Le catholique est un guerrier au service de la Vérité, et non un diplomate qui cherche à composer avec l’Enfer.  » Et d’expliquer que le règne social de Marie ne s’établira que par la lutte de quelques âmes qui seront d’abord elles-mêmes toutes soumises à la Sainte Vierge par une consécration vécue. «  La croisade, d’ailleurs, est une réparation et une rédemption et notre divin Maître a fixé dans ses exemples les conditions de tout rachat. Il faut donc nous attendre à bien des épreuves et disposer nos âmes à tous les sacrifices pour suivre Jésus et Marie au Calvaire.(…) Nous sommes croisés, c’est pour porter la Croix. Nous irons de l’avant envers et contre tout, avec une confiance inébranlable dans le Cœur si tendre de Marie.  » Il précisera que «  La Vérité intégrale est sa ligne de conduite.(…) Pour le triomphe de la Vérité, le Croisé saura affronter sans ménagement les mercenaires de la Vérité, ceux qui ne la servent pas mais qui s’en servent, et les faux prophètes qui se masquent d’une apparence de Vérité. Notre-Seigneur nous a donné l’exemple de cette mâle énergie en chassant les vendeurs du Temple et en stigmatisant les Scribes et les Pharisiens hypocrites. Qu’on ne vienne pas arrêter notre élan sous le fallacieux prétexte de la Charité. Celui-là n’est pas charitable qui ménage les loups au détriment des brebis. Celui-là n’est pas charitable qui laisse impunément les fauteurs du Mal et de l’Erreur poursuivre leur action néfaste. Il n’y a qu’une Charité, celle qui assure le triomphe de la Vérité.  »

Nous pourrions multiplier les citations qui témoignent d’un commun esprit entre la croisade mariale du Père Jacquier et la Communion phalangiste de l’abbé de Nantes. Cependant, il faut reconnaître que le premier n’a pas su voir, ni même prévoir, que ce combat pour l’obéissance aux volontés de la Sainte Vierge devrait se mener d’abord dans l’Église, face à la hiérarchie défaillante. Avant la Contre-Révolution, il faut une Contre-Réforme animée, elle aussi, par une ardente dévotion à la Sainte Vierge qui conduise à la Croix et à l’anéantissement, dans un total abandon à la tendresse du Cœur Immaculé. Son fruit sera l’obéissance du Saint Père aux demandes de Notre-Dame de Fatima, en particulier celle de la consécration de la Russie  ; de ce triompherésultera le rejet des erreurs modernes, et «  un certain temps de paix sera donné au monde.  »

LA CROIX, L’ARME DU CROISÉ

Cet anéantissement, le Père Jacquier, l’a connu pour lui-même à partir de 1940. C’est sans abattement qu’il vécut la déclaration de guerre, la dislocation de son petit groupe de croisés qui s’ensuivit, et la défaite  : «  Je n’ai jamais eu autant d’espérance que depuis que tous les moyens humains sont écroulés.  »

Mais au cours de l’hiver 1940, sa santé décline subitement, il se sait condamné. Trop faible pour assumer les tâches de direction au patronage, il passe de longues heures à la chapelle, immobile, au pied du Saint-Sacrement. Appelé de plus en plus souvent à prêcher dans les communautés religieuses, il y parle de la Sainte Vierge et se lamente de trouver si peu d’âmes appliquées à l’oraison silencieuse. Il entretient une abondante correspondance avec ses croisés dispersés par la guerre  ; ses confidences sur ses peines et ses méditations mariales y témoignent d’une ardeur intacte  : «  Je me sens une puissance de vie formidable malgré que je sois diminué physiquement, je me sens la Contre-Révolution intégrale.  »

L’année 1942 sera, pour lui, une année entière d’agonie. Dès janvier, ses souffrances physiques deviennent terribles, c’est tout le corps qui se délabre. «  Que c’est long pour s’effondrer tout à fait.  » Sa grande peine est de ne plus pouvoir dire la messe, «  la messe, c’est toute ma vie  ». Il en retrouvera la force du 1er mai au 20 novembre. Ensuite, c’est l’agonie qui, comme celle de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, vient prouver aux disciples la vérité de la doctrine enseignée par le maître.

C’est le 13 décembre 1942 que le Père Jacquier s’éteignit paisiblement. De sa chambre dont on avait laissé les portes ouvertes, il avait pu s’unir à la cérémonie présidée par son supérieur général, de consécration de sa congrégation et de ses oeuvres au Cœur Immaculé de Marie, selon les recommandations du Pape Pie XII qui, le 31 octobre précédent, avait consacré le monde au Cœur Immaculé de Marie, par obéissance à ce qu’il savait des demandes de Notre-Dame de Fatima. C’est dans la joie de cet acte pontifical, annonciateur de celui qui permettra la renaissance de l’Église et le triomphe du Cœur Immaculé de Marie, que l’ardent dévot de Marie offrait sa vie en holocauste. «  Ce qui me comble de joie, c’est de penser que le monde entier et chacun de nous, vivants, nous sommes consacrés officiellement à Marie par le Souverain Pontife qui L’a ainsi proclamée Reine du monde  ! Donnons à la miséricorde de Marie le temps d’agir et nous verrons des merveilles.  »

La Renaissance catholique n° 111, octobre 2003

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