La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Saint Jean de la Croix

I. Introduction

Le contexte historique

Deux saints de Contre-Réforme  :

C’EST à l’automne 1567 que fray Juan de Santo Matia, jeune carme de 25 ans, croise à Médina del Campo, la Madre Teresa de Jésus, de trente ans plus âgée. Il aspire à une vie plus austère, elle cherche un saint religieux pour mener de conserve avec elle la réforme du Carmel. De cette sainte rencontre, Juan d’Avila écrira  : «  Ils se comprirent dès les premiers mots  ». Désormais la vie de nos deux saints sera indissociable.

Depuis sa «  conversion  » en 1555, devant une reproduction de l’Ecce Homo, la Madre a déjà fondé plusieurs petits colombiers, sous la règle primitive, avec l’autorisation du Père Rubeo, Général de l’Ordre et les encouragements du roi Philippe II. Ainsi participe-t-elle à l’œuvre de Contre-Réforme, menée par ce roi très chrétien et par les papes du Concile de Trente, eux-mêmes soutenus par l’Ordre des Jésuites, ce qui épargnera à l’Espagne les «  guerres de religion  ». Saint Jean de la Croix, lui, apportera la solution sublime à l’invasion protestante. Il est le Docteur de la vraie foi catholique contre Luther, faux mystique, homme du juridisme et de l’auto-suggestion…

Très différents de caractère, les deux fondateurs s’accordent parfaitement et ce furent 8 ans de grande fécondité.

En 1572, le carmel de l’Incarnation d’Avila accepte enfin la réforme. Aussi Sainte Thérèse demande-t-elle au Père Juan de la Cruz d’être le confesseur de ces quelques 160 carmélites, dont la plupart sont réticentes, et tout se passe en douceur. Cette même année, la Madre reçoit la grâce du mariage spirituel tandis que frère Juan se montre en tout d’une sagesse consommée.

La nuit obscure.

Mais quand Dieu veut la persécution pour ses saints, Il en trouve les moyens  : rivalités de juridiction, malentendus administratifs, vanités humaines… En 1575, le chapitre de Palencia décide de supprimer les carmels réformés  ! La Madre Teresa est chassée de l’Incarnation. À Avila, c’est la tempête, les sœurs fidèles à la réforme sont excommuniées et dans la nuit du 3 au 4 décembre 1577, leur père spirituel, fray Juan de la Cruz est arrêté et emmené, yeux bandés, à Tolède où il va passer neuf mois dans un infect cachot subissant avanies, humiliations, flagellations de la part de ses frères, les carmes mitigés, dans une parfaite sérénité… Purifications… Nuit mystique traversée de lumière céleste.

Enfin Notre-Dame du Carmel vient le tirer de son angoisse et lui donne son plan d’évasion. À sa lueur, il s’échappe, «  de nuit  », serrant sur son cœur le petit carnet sur lequel il a griffonné des poèmes sans équivalent et qui portent l’expression sublime de l’expérience la plus haute qui soit, celle de l’union à Dieu dans la lumière. Désormais toute sa charité sera d’en livrer le commentaire à ses frères et à ses sœurs avec lesquelles il parle sans retenue. Il vit alors dans une extase calme.

Vive flamme et mort d’amour.

Cependant, une nouvelle persécution survient. Après avoir occupé des fonctions importantes, une dissension cruelle l’oppose à ses propres frères de la réforme. Il est trop sage, trop saint pour eux. Au Conseil, il dit parfois son désaveu face aux désordres et aux innovations. Le père Gratien et le père Doria sentent cette résistance et en conçoivent une animosité froide. Destitué de ses fonctions, il offre de partir au Mexique, mais il tombe malade et choisit un couvent d’Andalousie à Ubeda dont le supérieur lui est hostile… Joie de souffrir pour le Bien-Aimé  ! Il ordonne que l’on brûle le petit dossier de calomnies qu’il tenait caché sous son oreiller et pardonne à ses persécuteurs. Enfin, le 13 décembre 1591, à 49 ans, usé par la souffrance, il se fait lire le Cantique des Cantiques et meurt dans ce chant d’amour divin d’une tendresse immense, au dernier coup de cloche qui appelle à l’office, pour «  aller chanter matines au Ciel avec Notre-Dame  », comme il l’avait annoncé.

Le secret d’une âme prédestinée

La vie de Saint Jean de la Croix n’est pas dans ces événements extérieurs. Il aurait pu naître au sein d’une autre société, sa vie n’en eut point été modifiée. Le récit qu’il en donne -car ses œuvres sont aussi une autobiographie- demeure une leçon applicable à notre propre temps. Il s’agit toujours et uniquement d’aller à Dieu, d’entrer dans l’union divine et d’y demeurer.

Première contemplation de notre saint.

Son enseignement est catholique, il nous est bon à tous, mais cela n’exclut pas une prédestination. Lorsqu’à 4 ou 5 ans, il tombe dans une mare, Notre-Dame lui apparaît… «  Enfant, donnez-moi la main, je vous sortirai de là…  » Mais le petit Jean cache ses mains trop sales sous ses bras… Docteur des purifications  !

À Médina del Campo, de 11 à 21 ans, placé à l’hôpital des pauvres malades, il soigne les pustuleux et mendie pour les pauvres. Mais son fin visage et ses yeux ardents rayonnent déjà de beauté naturelle et de pureté surnaturelle, cet enfant est une merveille de la Grâce infuse et acquise. Quand longtemps plus tard, il enseignera les voies spirituelles, il ne fera que codifier ce qu’il réalise alors d’instinct surnaturel.

«  Jésus, que voulez-vous que je fasse  ? -Tu me serviras dans un Ordre que tu élèveras à une nouvelle perfection.  » Le Divin Maître ne parle pas ainsi aux âmes médiocres  !

Il revêt l’habit du Carmel et ses frères disent qu’il est un ange. «  Il joint, écrira Sainte Thérèse, la plus grande expérience à une science très profonde  ». Le jour de sa première messe, il est «  confirmé en grâce  », ayant supplié Dieu «  de ne jamais l’offenser mortellement et de supporter ici-bas la peine due au péché mais de ne pas commettre la faute  ». Ainsi avancera-t-il vers la perfection de la vie cachée en Dieu. À l’instigation de la Madre, il entre dans la réforme du Carmel, il réalise à Duruelo ce que l’Esprit de Sagesse lui suggère. Puis à Pastrana et à Alcala, il rappellera doucement ses frères à cette sagesse cependant que d’autres, Antoine de Jésus, Gratien, Doria, se croiront fondateurs et réformateurs… Leur œuvre passera, la sienne demeure. C’est cette mystique qu’il enseignera aux carmélites de l’Incarnation de 1572 à 1577 en parfait accord avec Sainte Thérèse.

En étudiant l’enseignement de ce saint, gardons sous les yeux le «  Senequito  », sa figure pâle et émaciée, son maintien grave. Rappelons-nous son ardent désir de solitude, de dénuement spirituel, de mépris par amour de Jésus crucifié. Volonté si haute et si parfaite qu’elle plane au-delà de tous les débats d’une théologie scholastique dont elle assume toute la richesse. C’est le don sublime de sagesse qui s’accompagne d’intelligence. Ainsi sait-il traduire son expérience spirituelle en langage systématique et compréhensible aux vrais docteurs de l’Église Catholique.

Seconde contemplation de notre saint

Quand ses frères convers arrachent le Père Juan de la Cruz de son petit ermitage adossé au couvent de l’Incarnation, il est usé, consumé, affaibli par les macérations. Il a déjà franchi les étapes de la nuit des sens et de la nuit de l’esprit. Il va franchir le plus profond de la Nuit qui est un Purgatoire et comme un Enfer. Mais au plus obscure de son cachot de Tolède, il verra poindre l’aurore.

C’est l’heure de la Passion. «  Je préférerais le voir entre les mains des Maures, ils trouveraient peut-être plus de pitié. Je crains pour sa vie  », écrit Sainte Thérèse au Roi Philippe II.

Il va tomber dans la déréliction, l’oubli et surtout la plus douloureuse des contestations  : celle qui met en jeu l’obéissance à ses supérieurs et la charité fraternelle… La Madre a raison d’écrire le 11 mars 1578 au Père Gratien  : «  Dieu traite terriblement ses amis. Il ne leur fait pas injure, puisqu’Il a agi ainsi avec son Fils  !  » Mais au fond de ces ténèbres, Jésus va lui parler  : «  Je suis ici avec toi pour te délivrer de tout mal  ». Ce sont alors, au-delà de l’humain, les noces mystiques de l’âme avec son Dieu, dont témoignent ses incomparables poèmes  : «  Ma fille Anne, une seule grâce parmi celles que Dieu me fit là-bas ne peut se payer par de nombreuses années de prison.  » «  Il était si consumé et si défiguré qu’il paraissait une image de la mort.  »

Le rayonnement amoureux de l’Amour

À Béas, parmi ces âmes saintes de carmélites, l’extase le saisit à la grille, quand il leur commente un de ses poèmes. Certes, il leur enseigne les premières étapes des purifications, mais lui en goûte déjà les fruits savoureux, au-delà. Il faut le considérer dès lors comme un être continuellement perdu en Dieu, ravi en extase au moindre élan de l’âme, grandement consolé par la seule vue des beautés de la nature, surtout celle des nuits étoilées  : «  Ô nuit qui me conduit, nuit plus aimable que l’aurore…  »

Dans «  l’épaisseur de la Croix  »

Dans ses ravissements d’amour, il est saisi du désir ardent de souffrir pour témoigner son amour et de mourir pour entrer dans l’union d’Amour. «  Raffermis ton cœur contre tout ce qui pourrait t’attirer vers un autre objet que Dieu, puis aime la souffrance pour le Christ  ». Et voici la vision sublime  : «  Il me dit  : “ Frère Jean, demande-moi ce que tu veux que je t’accorde pour ce service que tu m’as rendu. ” Et moi je lui dis  : “ Seigneur, ce que je veux que vous me donniez, ce sont des souffrances à supporter pour vous, et que je sois déprécié et compté pour peu de chose ”.  »…

La montée du Calvaire

«  On me jettera dans un coin comme une vieille guenille, un vieux chiffon de cuisine  ». Il est bientôt affreusement calomnié par deux de ses propres frères, mais il ne s’en trouble pas, répondant que «  personne ne pouvait lui faire tort et que ce que son Créateur disposait à son endroit, il devait l’embrasser pour son amour et rien d’autre  ». Il demande à Dieu trois choses  : ne pas mourir prélat, mourir là où il n’est pas connu, avoir beaucoup souffert. Tout lui sera accordé.

L’enseignement qu’il nous donne à ces hauteurs est plus qu’un exposé didactique du chemin de la Perfection. C’est une description des merveilles de l’amour lorsqu’on débouche sur les sommets pour goûter au Banquet spirituel.

Le Cantique Spirituel et la Vive Flamme nous instruiront des merveilles de cette âme mystique. Qu’y apprendrons-nous d’autre que l’Amour  ? C’est la marque distinctive de la vie de saint Jean de la Croix et plus encore de sa mort.

Le 7 décembre 1591, Vigile de la Conception de Notre-Dame, une semaine avant sa mort, il dit  : «  Je sais bien que Dieu Notre-Seigneur va me faire miséricorde et faveur d’aller réciter Matines au Ciel…  » Le jour de sa mort, comme on commençait à lui lire les prières de la recommandation de l’âme, il dit  : «  Père, lisez-moi plutôt le Cantique, le reste n’est plus nécessaire  ». On venait de lui dire qu’il était bientôt Minuit. «  À cette heure-là, avait-il répondu, je serai devant Notre-Seigneur entrain de dire Matines  ». Enfin Minuit sonna. «  Qu’est-ce donc qui sonne  ? – Ce sont les Matines.  » Et lui, dans une exclamation de joie  : «  Gloire à Dieu, c’est au Ciel que je m’en vais les dire avec Notre-Dame  !  » Puis, embrassant son crucifix  : «  In manus tuas Domine, commendo spiritum meum   ». Il expira sans contorsion d’agonie, son visage devint transparent et lumineux. Durant les quelques minutes qui précédèrent sa mort, plusieurs frères présents virent un globe lumineux descendre du toit et s’arrêter au pied du lit du saint.

Le secret essentiel  : l’Amour

Ce n’est pas la solitude, ni la contemplation, ni le dénuement, ni les nuits, c’est l’Amour. S’il y a d’abord l’horreur du péché («  plutôt mourir et crever que pécher  »), c’est en contrepartie évidente de l’Amour du Dieu Saint. Mais cet Amour n’apparaît jamais résulter d’un effort naturel de contemplation ou de raison, encore moins de sentiments ou de consolations intimes. Il jaillit de la seule et de la pure Foi catholique. Où est donc la source mystérieuse de cet Amour  ? Elle n’est pas humaine mais divine  : «  Je la connais, la source qui coule et se répand, mais c’est de nuit.  » C’est Dieu le Verbe fait chair reçu dans la Sainte Eucharistie…

Abbé Georges de Nantes
S 4  : Saint Jean de la Croix, retraite automne 1966