La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Saint Jean de la Croix

XI. Le Cantique Spirituel (II)

strophes 18 à 39

Quelques réflexions avant de poursuivre

1. Nous devons lire et admirer ces splendeurs avec une très grande humilité et une très grande joie, faute de quoi nous risquons de trouver ces choses, dont nous n’avons pas l’expérience, fastidieuses, lassantes, énervantes, expérience brûlante alors que nous sommes froids, fatigués, pendant que notre saint ne cesse de croître en ferveur et en élans d’amour. C’est ce qui va se produire si nous manquons d’humilité et si nous voulons absolument percevoir dans notre intelligence ou ressentir dans notre sensibilité quelque chose de ce que nous entendons.

C’est pourquoi, pour tirer un grand fruit de cet enseignement, il faut le recevoir avec cette Foi que notre saint nous a apprise. Nous sommes abrutis et aveugles, par exemple lorsque nous entendons cette phrase  : «  Et nos credidimus caritati  ». Qu’est-ce que cela signifie pour nous  ? Croyons-nous à ces abîmes de l’Amour divin  ? Et quand des saints nous sont envoyés par Dieu avec ce génie doctoral et cette expérience mystique, c’est parce que Dieu veut nous montrer son Cœur embrasé d’amour et ce qu’est cette Charité dont il est question dans la Sainte Écriture. Et nous, lisant ces paroles, si nous les lisons avec Foi, nous sommes certains que c’est une réalité vécue dans le cœur des saints, «  Experto crede  ».

2. Remarquons combien l’Amour chanté par saint Jean de la Croix est chaste. Sans doute prend-il les images de l’amour nuptial de l’épouse pour son Époux, mais la pureté parfaite de l’Évangile est intervenue. Dans l’Ancien Testament, cet amour avait revêtu des formes qui nous choquent. Notre-Seigneur transforme cette tradition, par exemple de l’épouse adultère décrite en des termes crus en cette Parabole de l’Enfant Prodigue. C’est toujours Israël, mais Notre-Seigneur montre que l’infidélité peut s’entendre aussi bien pour un fils par rapport à son père que pour une épouse. Notre-Seigneur jette les yeux sur son Père céleste pour lequel l’âme est une fille, et Il tait la douleur de son Cœur à Lui, de Fils, d’Époux, purifiant ainsi toute cette tradition biblique.

De même, saint Jean de la Croix n’évite pas les expressions qui pourraient faire rougir, mais c’est un pur et il a trouvé que les jeux et les fêtes de l’Amour divin, si parfaits en eux-mêmes, sont merveilleusement évoqués par un amour humain non pas sensuel, mais délicieux, tendre, caressant et parfaitement spirituel et pur. En bannissant de son attention tout ce qui touche à l’œuvre de chair et en n’étant que plus libre d’évoquer l’amour des époux sans gêne, notre saint nous aide à comprendre avec l’Église, qu’entre créatures humaines, terrestres, charnelles, le meilleur amour peut être spirituel et libéré des sujétions aux instincts de la chair. C’est très important à notre époque où l’on fait une théorie de l’amour qui implique nécessairement, immédiatement, exclusivement l’œuvre de chair comme sa manifestation indispensable. Or, si vous lisez le Cantique Spirituel dans sa matérialité même, vous voyez un époux et une épouse qui trouvent dans leurs actions et leurs tendresses mutuelles, parfaitement pures et spirituelles, le contentement de leur cœur. Pas une allusion à l’œuvre de chair qui semble ainsi une œuvre réservée à la propagation de l’espèce humaine, à la fondation d’une famille et qui est une démonstration d’amour parmi d’autres.

Cela ouvre de vastes domaines sur les amitiés spirituelles que saint Jean de la Croix a connues et qui n’ont jamais fait obstacle ni à sa perfection, ni à son union à Dieu, ni à celle de ceux qu’il a aimés ainsi, mais aussi sur la chasteté conjugale, dont le modèle est dans la Sainte Famille. À lire ce Cantique Spirituel, on en vient à rêver d’un amour conjugal qui serait en soi parfaitement détaché des liens de la chair et en même temps épanoui, heureux et tendre. Alors que, lorsqu’on médite le Cantique des Cantiques ou les écrits de certains saints mystiques, on est toujours gêné de ce qu’ils prennent des comparaisons dans l’œuvre de chair, c’est ennuyeux… Alors que dans les oeuvres de saint Jean de la Croix, on voit qu’il y a un immense domaine qui est celui du véritable amour où les esprits et les cœurs se fondent l’un dans l’autre, échangent leurs pensées, leurs désirs, leurs inspirations et que tout cela est très pur et très digne de se manifester sous le grand soleil de Dieu.

3. Ce qui nous est bien apparu depuis que nous cheminons dans la «  voie illuminative  » du Cantique spirituel, c’est l’amour de l’épouse pour son Bien-Aimé qui est Dieu. Elle s’est jetée à sa recherche par des manifestations de tendresse, d’un amour sans cesse en mouvement, alors que l’Amour de Dieu nous apparaît beaucoup plus calme, silencieux, immuable, substantiel. Oui, Dieu est amour, c’est sa substance. Est-ce un amour inerte  ? Comme Objet d’Amour, Il nous semble transcendant, sans mouvement, sans fièvre ni ardeur. Beaucoup de chrétiens souffrent de cet Amour lointain. Du temps de la nuit obscure de l’esprit, il semblait presque manquer quelque chose à la révélation de l’Amour. Tout va changer quand ce Dieu va laisser voir certains traits et caractères auxquels se reconnait l’amour en nous. Quand un époux aime son épouse et ne lui en donne aucune démonstration, elle est déçue par cet amour trop calme. Or, l’Amour qui va enfin paraître au seuil du Mariage Spirituel, c’est justement l’Amour que l’épouse attend et s’il n’apparaît pas avant, c’est que l’épouse n’était pas capable de supporter cette révélation, elle aurait eu des sentiments trop bas et se serait cru aimable en elle-même (ce qui est l’erreur moderne, l’hérésie de ce monde actuel où l’homme se croît tellement admirable en lui-même que Dieu l’aime tel qu’il est… hérésie formidable  !)

Mais quand l’épouse est devenue parfaite au point de connaître sa misère, son néant, sa fragilité, son incapacité à satisfaire le cœur de son Époux, et quand elle est bien persuadée que tout ce qu’elle possède de beauté lui a été donné par son Époux, alors Lui-même lui révèle de quel amour Il l’aime  ; Il laisse paraître sur son Visage, dans son Cœur qu’Il lui ouvre, le contentement qu’Il a de la contempler, de l’aimer, de l’admirer. Alors, Il lui manifeste tant d’ingéniosité pour inventer de nouveaux jeux, de nouvelles fêtes, de nouveaux dons pour leur satisfaction mutuelle, qu’elle ne peut plus douter de son Amour et qu’elle est perpétuellement ravie, extasiée, enivrée, enflammée. C’est un Amour dont l’histoire est faite d’événements sans cesse nouveaux, d’inventions étonnantes où le spirituel ne cesse de dire  : «  encore  ! encore  !…  » Ceux qui s’aiment n’oublient rien, aucune caresse, aucune parole. De même, quand l’âme est aimée de Dieu, elle n’oublie rien de toutes les grâces reçues sans cesse nouvelles…

4. Il y a dans le Cantique Spirituel une grande différence avec les amours de la terre, du moins dans leur histoire commune. Différence qui nous est un peu expliquée dans cette prophétie de Jérémie (31,22)  : «  Une femme entourera un homme  »… Prophétie de l’Incarnation, mais dans le contexte du prophète, il y a une autre signification  : C’est que d’abord, Yahweh, l’Époux d’Israël, poursuivait son épouse tandis qu’elle, volage, adultère, courrait après ses amants. Viendra un temps où cette créature misérable se convertira et au lieu de fuir son Dieu, elle se retournera et partira à sa recherche jusqu’à ce qu’elle le saisisse.

Dans les amours terrestres, c’est l’homme qui recherche la femme et la tient prisonnière, loi de séduction due au péché originel. Mais l’ordre évangélique est différent  : Dieu, avec une infinie délicatesse, ne contraint pas sa créature à L’aimer. C’est Marie-Madeleine qui est venue à Lui. Ainsi, dans le Cantique Spirituel, c’est la créature qui se met en marche dans un long service de son Bien-Aimé par des manifestations très pures qui lui valent finalement la réponse de l’Amour divin qu’elle désirait tant. Dieu veut que nous allions à Lui à l’aveugle, dans le dépouillement, le sacrifice. C’est une grâce de cheminer dans la Nuit.

Là il me donna son sein,
Là il m’enseigna une science savoureuse
Et sur son dessein, me livrant toute en confiance
Promis le servir désormais,
Comme l’épousant pour jamais.

C’est le don mutuel. Dieu la fait entrer dans l’océan de son Amour. Il lui apprend les mystères secrets de Dieu, mais «  c’est une science qui se fait par l’Amour  ». C’est incroyable que Dieu se donne ainsi à la créature comme à égalité. C’est, en effet, que l’Amour a produit l’égalité  : «  Ces deux volontés, celle de l’âme et celle de Dieu se sont payées mutuellement de retour  ; elles se sont donné réciproquement et sont satisfaites l’une de l’autre  ; aussi ne manqueront-elles pas à la fidélité et au serment des divines épousailles  ». L’âme est à ce moment toute divinisée.

Mon âme avec tout mon pouvoir,
S’employant à son seul service,
Maintenant je ne veux plus voir les troupeaux,
Ni tenir office  :
Aimer est ma vocation,
Et n’ai plus d’autre passion.

Après le cachot de Tolède, saint Jean de la Croix n’était plus qu’amour de la Gloire de Dieu. «  Heureuse vie et heureux état  ! Heureuse l’âme qui y parvient  ! Là, tout est désormais substance d’amour, joie et délices du divin mariage.  » Cela, les hommes ne veulent pas le comprendre, ils trouvent cela dérisoire et veulent arracher les moines et les moniales à leurs cloîtres pour les rendre «  utiles  ».

Que si désormais en ces prés,
L’on ne me trouve et n’y suis vue  :
Et si l’on s’enquiert, vous direz
Que vraiment je me suis perdue,
Qu’éprise d’un amour ardent,
Je me gagnais en me perdant.

En cet état l’épouse va-t-elle être comprise par son entourage  ?… «  Il y a peu de spirituels qui montrent tant de hardiesse et de générosité dans les œuvres… Ils n’arrivent jamais à se perdre en certains points qui concernent le monde ou leur propre nature…  » C’est la peur du «  qu’en dira-t-on  ». C’est une affirmation de notre Foi. La Foi fait voir l’invisible et dans l’invisible une âme plongée en Dieu, occupée seulement à aimer Dieu, gagne la Vie Éternelle.

Des émeraudes et des fleurs
Choisies au frais de l’Aurore
Nous ferons en mille couleurs
De riches guirlandes
Que décore votre amour,
Et si je les veux lier tous d’un de mes cheveux.

L’Épouse parle à son Bien-Aimé «  de la consolation et des délices dont elle et le Fils de Dieu jouissent à posséder en commun le trésor des vertus et des dons qui leur appartiennent.  » Ces fleurs sont les vertus de l’âme  ; les émeraudes, les dons de Dieu «  gagnées et acquises au temps de la jeunesse  », car, ajoute notre saint, «  les vertus de la jeunesse sont plus agréables aux yeux de Dieu que celles des autres périodes de la vie  ; c’est l’époque où les vices opposent le plus d’obstacles à leur acquisition…  » Ces fleurs tressées à la fois par le Christ et l’Église forment une guirlande qui orne comme un diadème la tête de l’Époux, ce sont les vierges, les saints docteurs, les martyrs… Ce cheveu qui les retient, «  c’est la volonté de l’âme et l’amour qu’elle porte au Bien-Aimé  ». Toutes ces vertus sont assemblées par l’Amour, naissent de l’Amour.

Ce seul cheveu
Que vous avez vu voler sur mon cou
Que vous avez considéré sur mon cou
Vous a retenu prisonnier
Et un seul de mes yeux vous a blessé.

Charmante image empruntée à l’amour humain. Ainsi en va-t-il quand le Christ contemple l’Amour de son épouse et c’est «  le souffle de l’Esprit-Saint qui meut et agite l’amour fort pour qu’il prenne son essor vers Dieu… Or, l’amour fort attire puissamment le regard de Dieu  ». Et voyons combien l’Amour de Dieu n’est pas platonique, ni froid. Un Dieu est épris de sa créature par un cheveu qui flotte sur son cou  ! «  Oh  ! merveille digne d’exciter notre admiration et notre joie  ! Un Dieu retenu prisonnier par un cheveu  !  » «  Il s’est abaissé pour nous regarder, provoquer notre vol, Il s’est épris Lui-même au vol de notre amour  ; Il y a mis son contentement et sa joie et il est demeuré prisonnier.  » «  Ainsi pouvons-nous croire que l’oiseau au vol bas puisse faire prisonnier l’aigle royal au vol sublime qui descend vers lui pour se faire prendre.  » C’est tout le mystère de l’Incarnation. Quant au regard de la créature qui blesse son Dieu, c’est la Foi.

Quand vous me regardiez,
Vos yeux m’imprimant en moi votre grâce,
Aussi vous m’aimiez avec tendresse,
Et les miens méritaient par là
D’adorer ce qu’ils voyaient en vous.

Dieu regarde sa créature et ce regard imprime en l’âme sa grâce, sa beauté, sa perfection. «  Quand Il s’incline vers l’âme, Il imprime et infuse en elle son amour et sa grâce  ; l’âme devient alors tellement belle et élevée qu’elle entre en participation de la Divinité elle-même.  » L’épouse en elle-même n’est rien, mais ce qu’elle a de beau lui vient de son Époux… «  Quand Dieu aime une âme, Il la met en quelque sorte en Lui-même, la rend son égale  ; et alors l’âme L’aime en Lui, avec Lui et du même amour dont Il s’aime…  »

Daignez donc ne pas me mépriser, Ami,
Car si vous m’avez trouvée brune,
Maintenant vous me verrez à point
Puisque votre vue opportune,
Avec la grâce m’a empreint
La beauté qui change mon teint.

Elle n’était que laideur, mais Il l’a transformée de sorte qu’elle peut se laisser regarder à présent sans crainte, car elle se sait belle à cause des bienfaits reçus de son Bien-Aimé. «  Car Dieu l’a rendue digne d’être vue par ce regard d’amour.  » Suit une strophe qui raconte les événements de cet amour.

Qu’on nous prenne ces renardeaux
Puisque notre vigne est fleurie  ;
Faisant un feston de monceaux
De roses fraîchement cueillies,
Nous voulons que sur ce coteau
Ne paraisse homme, ni troupeau,

Ces «  renardeaux  », ce sont toutes nos petites imperfections, nos goûts, nos inquiétudes et nos tendances qui demeurent dans la nature. Et l’âme demande aux saints de chasser ces dernières impuretés afin de fleurir pour son Bien-Aimé, lui présentant un bouquet de vertus pour être digne des grâces reçues. Il vient un temps où l’union mystique ne peut se faire que dans la solitude.

Morte bise, arrête ton cours  :
Lève-toi, Autan qui réveilles par tes souffles
Les saintes amours,
Fais par mon jardin des merveilles  :
Car en répandant ses odeurs
Mon Ami paîtra dans les fleurs.

C’en est fini de la sécheresse spirituelle, les consolations de l’Esprit-Saint vont agiter dans l’âme les élans de l’Amour qui produisent leurs fruits. Alors l’âme «  porte en elle-même un je ne sais quoi de grandeur et de dignité qui inspire aux autres la réserve et le respect.  » Ce Dieu qui nous semblait froid nous apparaît maintenant pressé d’entrer dans son jardin et d’y goûter l’arôme des fleurs et des fruits «  qui sont comme les condiments avec lesquels il la nourrit.  »

L’épouse est entrée au Jardin,
Ce beau Paradis de délices  :
Et repose en l’Époux divin,
Pour lequel sont tous ses services,
Mettant son col dessus ses bras,
Où elle trouve mille appâts.

C’est l’entrée dans le bienheureux état du Mariage spirituel qu’ils avaient tant désiré l’un et l’autre, et l’épouse expose les privilèges de cet état. Les voilà l’un en l’autre ne faisant plus qu’un. «  C’est alors que s’accomplit une telle union des deux natures, une telle communication de la nature divine à la nature humaine que sans changer leur être, chacune d’elles semble Dieu.  » Mais s’Il est son Époux, Il n’en demeure pas moins son Père  ; égaux en amour, elle reste une créature fragile et Lui, le «  Tout-Puissant  ». «  Incliner son cou sur les bras de Dieu signifie qu’elle unit sa force, ou pour mieux dire sa faiblesse à la force de Dieu…  » «  Cette union ne s’accomplit que dans le Mariage spirituel  ; c’est le baiser de l’âme à Dieu.  »

Ce fut à l’ombre du pommier,
Que je te pris pour mon Épouse,
Et pour te tirer du fumier,
Je te donnais ma main jalouse
De réparer là ton bonheur,
Où tomba ta mère en malheur.

«  Quand l’âme est parvenue à ce haut état du Mariage spirituel, l’Époux lui révèle très volontiers et très fréquemment ses merveilleux secrets et lui fait connaître les œuvres de sa puissance… Il s’entretient avec elle et lui dit comment, grâce à l’arbre de la Croix, elle est devenue son épouse…  »

Hôtes de l’air, légers oiseaux,
Lions, cerfs et chèvres sauvages,
Monts, vallées, airs, claires eaux
Et vous, délicieux rivages,
Ardeurs qui causez tant d’ennuis,
Vous, craintes des veillantes nuits,

Je vous conjure par les luts,
Et par le doux chant des sirènes
D’arrêter votre ire et que plus
Touchant le mur, les frayeurs vaines
Ne puissent causer le réveil
De celle qui prend son sommeil.

Nymphes de Judas,
Cependant que le plus doux parfum de l’ambre
Aux rosiers se va répandant,
Ne touchez le seuil de ma chambre  :
Demeurez, il est à propos,
Dedans les faubourgs en repos.

C’est l’Époux qui conjure tous les désordres de la nature, toutes les tendances de la créature, de ne plus troubler l’épouse pendant cette union bienheureuse. Dans cet état heureux, la partie sensitive, le corps même et toute sa sensibilité seront des instruments de la manifestation de l’Amour spirituel. Et que dit-elle  ?

Tenez-vous caché, cher Époux.
Tournez vos yeux sur les montagnes,
Et gardez ce secret pour nous,
Toutefois, voyez les compagnes
De celle qui se va ranger
Aux îles d’un monde étranger.

«  L’épouse se met à jouir de son Bien-Aimé dans un recueillement profond. L’Époux lui est uni par l’amour et Il la comble des délices les plus intimes et les plus merveilleuses.  » Elle lui demande d’être toute revêtue de Lui. Et l’Époux  :

La blanche Colombe en ce jour
Avec son vert rameau d’olive,
Est dedans l’Arche de retour  :
Là sur la verdoyante rive,
La tourte trouve retiré
Son pair qu’elle avait désiré.

L’âme est cette Colombe, elle revient victorieuse de ses ennemis, elle est récompensée de ses mérites.

En solitude elle vivait,
Son nid est dans la solitude,
En solitude la pourvoit
L’auteur seul de sa quiétude  :
Lui qu’un même amour a pressé
Et en solitude blessé.

Cette solitude est réclamée par elle et par Lui. On ne parvient là que dans la solitude.

Sus, allons Ami pour nous voir,
Et pour considérer nos faces,
En vos beautés, ce clair miroir,
Où l’on découvre toutes grâces  :
Sur la montagne et sur la colline d’où coule l’eau limpide
Pénétrons plus avant dans la profondeur.

Voilà bien l’amour mutuel. Elle demande que, retirée dans la solitude, ils se contemplent l’un l’autre et se réjouissent de leur commune beauté, qui est la nature divine imprimée en elle, par Lui. «  Que votre beauté soit telle qu’en nous regardant mutuellement, je paraisse semblable à Vous en votre beauté et me voie en votre beauté.  »… Or, on ne peut grandir dans l’Amour qu’en grandissant dans la souffrance. C’est cette entrée «  dans la profondeur  », profondeur des croix et des tribulations, des angoisses et des souffrances. C’est là que la Sagesse de Dieu se manifeste. «  Oh  ! si l’on finissait enfin par comprendre qu’il est impossible de parvenir à la profondeur de la Sagesse de Dieu et des richesses de Dieu sans pénétrer dans la profondeur de la souffrance de mille manières, l’âme y mettant sa joie et ses désirs…  » Mais… «  Beaucoup voudraient déjà être parvenus au terme sans prendre le chemin et le moyen qui y conduit.  »

Aussitôt nous nous en irons
Gagner les grottes de la pierre,
Les plus hautes des environs,
Et plus secrètes de la terre.
Nous entrerons dans ces celliers
Buvant le moût des grenadiers.

Ces plus hautes cavernes, ce sont les mystères de l’Incarnation du Verbe, «  Sagesse la plus haute et la plus remplie de suavité pour l’âme.  » Mais à ces profondeurs, l’âme «  ne peut y pénétrer ni les atteindre si elle ne passe pas d’abord et n’entre pas dans la profondeur des souffrances extérieures et intérieures  ; il faut de plus qu’elle ait reçu de Dieu une foule de faveurs intellectuelles et sensibles et qu’elle se soit exercée longtemps dans la spiritualité…  »

En ce lieu vous me montrerez,
Tout ce que prétendait mon âme.
O vie  ! Vous me donnerez
Ce pourquoi mon cœur vous réclame  ;
Et que déjà d’un pur amour
Vous me donnâtes l’autre jour.

L’âme exprime ici «  l’espoir d’arriver au constant objet de ses vœux  : à la consommation de cet Amour absolu et parfait qui se donne lors d’une si haute faveur.  » Ce qu’elle demande  ? La justice originelle  ; elle a envie de cet état de pureté, revenir à l’innocence parfaite de son baptême parce que pour être l’épouse d’un Roi si saint et si parfait, il lui faut retrouver cet état de sainteté qu’elle avait à l’origine. Cet état de gloire où l’âme éprouve une jubilation intime, substantielle, toute divine, c’est la consommation dans l’unité.

L’aspiration de l’air et la douce voix
De l’agréable Philomèle,
L’honneur et la beauté des bois,
En la nuit plus calme et plus belle,
La flamme qui va consommant,
Et ne donne point de tourment.

Ce sont les inspirations divines de l’Esprit-Saint auxquelles l’âme répond. «  Ô âmes créées pour de telles grandeurs  ! Ô vous qui êtes appelées à les posséder  ! Que faites-vous  ? À quoi vous occupez-vous  ? Vos prétentions ne sont que bassesses et vos biens ne sont que misères. Ô triste aveuglement  ! … Quand des voix si puissantes se font entendre, vous restez sourds  ! Comment ne voyez-vous pas que si vous recherchez les grandeurs et la gloire de ce monde, vous resterez vils et misérables, ignorants de tous ces trésors du Ciel et indignes de les posséder  ?  » Millions d’âmes chrétiennes… Et parmi nos proches que nous aimons le plus, ces âmes vivent près de nous… Quelle misère. Comment se fait-il que l’Amour ne soit pas aimé  ?

Personne ne regardait,
Aminadab n’osait paraître  :
Le grand calme que l’on gardait
Au siège se faisait paraître  :
Les troupes avec leurs chevaux,
Descendaient à l’aspect des eaux.

C’est d’une intensité poétique  ! L’âme est si détachée que l’Adversaire n’a plus accès à elle. La cavalerie, ce sont toutes les puissances sensibles de l’âme qui maintenant sont spiritualisées et qui jouissent d’un bonheur calme qui leur vient de leur participation aux magnificences spirituelles que Dieu communique à l’âme. C’est un certain rejaillissement de l’esprit et la partie sensible en reçoit de la joie. C’est la vie spirituelle.

Abbé Georges de Nantes
S 4  : Saint Jean de la Croix, retraite automne 1966

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