La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Saint Jean de la Croix

V. Le remède : La Nuit des sens

SAINT Jean de la Croix est bien le Docteur de la Vie Mystique, docteur de l’essentiel catholique avec un ordre, une clarté, un classicisme parfait, plein de saveur. Regardons devant nous ce beau bouquet de roses au pied de la Croix… Il y a l’étape où l’on regarde les roses et c’est une belle méditation, puis vient l’étape où l’on regarde la Croix et on souffre. Nous en sommes là, résolus à gravir la montagne, mais comment reconnaître qu’on entre dans cette Nuit  ? En effet, l’état de sécheresse peut venir de notre paresse, de notre négligence ou de notre tendance neurasthénique. Cependant, si c’est une grâce de Dieu qui nous plonge dans ces ténèbres, trois signes doivent être réalisés ensemble (chapitre 9, Nuit I )  :

  1. L’âme ne trouve de joie et de consolation ni dans les choses de Dieu, ni dans les choses créées. Il ne faut pas en effet que le dégoût des choses célestes entraîne un retour aux distractions mondaines ou temporelles. Cependant, «  comme cette répugnance universelle peut provenir de quelque indisposition physique ou de la mélancolie… il faut aussi la seconde condition.  »
  2. L’âme se souvient de Dieu et se désole de son état. Il faut qu’il y ait cette inquiétude de l’esprit, ce soucis de faire la Volonté de Dieu, de Lui plaire, mais dans le calme. C’est un regard triste jeté sur le Christ. L’âme croit ici retomber, reculer dans la vie spirituelle. Alors que c’est une entrée dans l’étape de la contemplation. Dieu agit en elle, mais c’est si spirituel qu’elle ne le sent pas. Cette action divine est impalpable, elle est secrète et très étrangère aux jouissances extérieures d’avant. C’est une disposition fondamentale de regard vers Dieu et d’attention à Lui.
  3. L’âme ne peut ni discourir, ni méditer, ni imaginer. Avant, c’était d’ordre sensible et naturel et maintenant elle n’arrive plus à mettre son imagination en branle. Elle demeure attentive à la présence de Dieu, désirant Le servir, mais sans pouvoir dire une parole. Il y a peu de gens qui parviennent à cet état de contemplation parce qu’ils ne consentent pas à se détacher de leur habitude de discourir. Or si cela leur arrive, ils ne doivent pas penser que ce sont des temps morts, mais au contraire les moments les plus parfaits.

C’est une mort à soi-même assortie de beaucoup de souffrances et c’est là qu’il faut craindre les conseils des mauvais directeurs qui font obstacle au plan de Dieu. L’âme se débat inutilement, cherche ses péchés, s’épluche et se persuade que Dieu l’a abandonnée. Au contraire, elle doit alors demeurer dans la paix et le calme, persévérer dans l’oraison sans rien «  faire  » et laisser Dieu agir, et se réjouir de perdre les opérations de ses puissances pour «  une infusion secrète, paisible et amoureuse de Dieu qui, à l’occasion, embrase l’âme de l’Esprit d’Amour.  » ( Nuit I, 11)

Dieu pénètre l’âme de ses rayons de Sagesse et d’Amour. Dans cet état, tout est souffrance, pour le corps (la sensibilité) qui dépérit, mais il se trouve que par intermittence, l’âme éprouve des ardeurs d’amour de Dieu. Avant, c’était elle qui «  s’échauffait  », à présent qu’elle est dans l’humiliation, elle connaît tout à coup et sans cause, un élan d’amour si virginal, si élevé, violent, mais si spirituel que le cœur sensible, lui, reste froid dans son désert et totalement sec. Cette flamme attise une sollicitude pour Dieu. C’est une souffrance laborieuse qui produit des vertus. L’âme fait alors de grands progrès spirituels dont elle ne s’aperçoit pas, car c’est un don de Dieu dans la nuit.

Très peu persévèrent dans cet état, mais à ceux qui entrent dans cette mortification, Dieu va donner le pain des forts… la contemplation infuse. Il va d’abord orner l’âme de vertus qui lui étaient jusqu’alors inaccessibles, mais c’est Dieu seul qui agit, car ce n’est pas le raisonnement sur l’humilité qui rend humble.

C’est pour l’âme la connaissance de sa propre misère, non par des heures de méditations, mais par l’expérience directe de sa bassesse. De là découle la connaissance de Dieu.

Elle est comme une bûche devant son Dieu, elle éprouve qu’elle n’est capable de rien pour Lui et met plus de respect dans ses prières. Au début, on tutoie Jésus comme d’égal à égal. À présent, l’âme se tient dans la vérité de son être en face de la grandeur de Dieu. «  Que je me connaisse, Seigneur, et je vous connaîtrai  », disait saint Augustin. À cette lumière obscure, l’âme se transforme en se dépouillant de toutes ses imperfections  ; les émotions sensuelles et spirituelles disparaissent. L’âme ne se trouble plus des fausses notes, l’odeur de l’encens lui est indifférente, elle ne se fâche plus contre son prochain, mais éprouve une sainte envie pour ses vertus.

Puis vient le sentiment constant et surnaturel de la Présence de Dieu «  accompagné de la crainte de reculer sur ce chemin de la vie spirituelle  ». Car ce sont les sécheresses qui font avancer l’âme dans la voie de la vertu et plus l’âme est privée de saveurs, plus grandit en elle le désir ardent de glorifier Dieu, à tel point qu’elle craint le retour des consolations sensibles qui la rendraient de nouveau prisonnière… Elle peut chanter alors  :

Oh  ! l’heureux sort  !
Je suis sortie sans être vue
Tandis que ma demeure était déjà en paix.

C’est l’entrée dans la «  voie illuminative  » ou «  contemplation infuse  » (Nuit I, 13). «  C’est là que Dieu nourrit l’âme de Lui-même et la sustente sans qu’elle y contribue par des raisonnements, une coopération active ou une industrie quelconque  ». Cette contemplation se passe dans les tribulations et de terribles tentations, car le démon trouble alors les sens par d’abominables représentations, l’esprit de blasphème ou «  l’esprit de vertige  » où les sens sont tellement obscurcis que ces âmes sont impuissantes à suivre le conseil des autres  ; cette épreuve est «  l’une des plus grandes horreurs de cette nuit des sens  ; elle se rapproche beaucoup des tourments de la nuit de l’esprit  » ( Nuit I, 14). Mais si l’âme est alors vraiment humiliée, c’est en vue de l’exaltation qui lui est réservée  ». (ibid)

C’est ici qu’il faut placer le réquisitoire de notre saint contre les mauvais maîtres spirituels (Vive Flamme, 3ème strophe)  ! Par ignorance de la vie spirituelle, ils troublent les âmes en les obligeant à revenir à la méditation et «  ils font une grande injure à Dieu… en mêlant leur main grossière à son œuvre.  » D’où la prudence conseillée dans le choix du directeur.

En plus du mauvais directeur, il y a le démon. Celui-ci reste tranquille tant qu’il voit l’âme attachée au sensible, il se peut même qu’il donne à l’âme des consolations religieuses, car son but est d’empêcher l’âme de passer du sens à l’esprit, et pour cela, il doit occuper la partie sensible.

Il y a enfin l’âme qui s’inquiète  : elle a l’impression qu’elle n’avance pas alors que Dieu la porte dans ses bras et qu’elle avance au pas de Dieu. Ce que l’âme doit faire alors, nous dit saint Jean de la Croix, c’est se tenir dans une attention amoureuse à Dieu. Lorsqu’elle est troublée de ne pas «  faire des actes  », qu’elle souffre et qu’elle chasse cette pensée calmement. Ce repos n’est pas une oisiveté, de l’illuminisme, du quiétisme (hérésies passibles du bûcher), c’est l’entrée dans la contemplation infuse.

Cette étape peut durer des années, toute la vie… En sommes-nous là  ? Si nous en possédons les trois signes, réjouissons-nous, remercions Dieu et employons-nous à persévérer dans cette voie qui mène à la Vie Éternelle sans jamais revenir en arrière  !

Point de méditation

Nous avançons à pas de géant, que ce soit comme acteur ou comme spectateur. Nous nous sommes efforcés de rompre avec nos passions sensibles, supposons que nous y soyons arrivés. Nos âmes ont trouvé les consolations de la vie religieuse grâce auxquelles elles ont consenti l’abandon des biens terrestres, mais combien d’imperfections demeurent dans cet amour  ! C’est un élément nécessaire dans l’âme du commençant, mais en avançant, il n’est pas moins nécessaire d’y renoncer  : on ne tue pas ses amis, on mortifie les tendances qui nous attachent à eux, on ne brise pas les statues, mais on ne s’appuie pas uniquement sur elles. Il faut dépasser ces enfantillages qui finiraient par nous faire rabaisser le spirituel au niveau grossier et fragile du corporel, ce qui est le propre d’une piété superficielle et d’un contentement égoïste. Un jour, Dieu, comme un bon Père, envoie tout cela à la casse et nous maintient dans le vide des puissances. C’est une épreuve fructueuse, c’est le don de la contemplation obscure.

Mais alors Jésus…  ? Il n’est question que de Lui, de Le connaître, de Le servir et L’aimer. Il y a des personnes qui croient connaître la Sainte Vierge, elles l’imaginent comme la voisine. Pacotille  ! Il y en a d’autres qui ne peuvent rien imaginer et se désolent d’être si dépourvues d’émotions et d’imaginations, mais elles s’appliquent à honorer la Reine des Cieux, et il leur est parfois donné une lumière, un élan qui les élèvent à une contemplation très spirituelle… Choisissez entre les deux  : la bigote ou la vraie fille de Marie. Une autre va lire l’Évangile et «  voir  » Jésus sous les traits de son père spirituel. Pacotille  ! C’est indigne de Dieu fait homme  : le dépouillement vient… plus de Jésus  ! Elle n’arrive plus à se le représenter, elle désespère… Elle s’applique alors à adorer ce Jésus sans voir son Visage et c’est alors que lui est donné un Cœur à cœur, mais c’est de nuit et dans le dépouillement total de tout ce qui est inadéquat au contact direct avec Dieu.

Arrêtons pendant un quart d’heure le flot de nos activités intellectuelles et sensibles pour rester en suspens devant le mystère de Jésus. Si Dieu veut, Il nous donnera une connaissance amoureuse, paisible, secrète de sorte que s’uniront la connaissance et l’amour de l’un avec la connaissance et l’amour de l’autre, car ce qui est important, ce n’est pas d’être serré sur le Cœur de Jésus, mais que son Cœur et son Âme pénètrent en notre cœur et en notre âme.

Abbé Georges de Nantes
S 4  : Saint Jean de la Croix, retraite automne 1966

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