La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La route de la forêt des croix

Paraphrase de « La Nuit obscure »

IL s’agit ici d’une paraphrase audacieuse et modernisée de «  La Nuit obscure  » dans laquelle se trouvent deux variantes importantes. C’est le récit symbolique de la vie de Notre-Seigneur venu rencontrer ses épouses pour les ramener à son Père.

L’enlèvement.

Par une nuit noire, écrasée de pluie,
Un soir, folle d’amour je partis,
Ô ma chance unique, extraordinaire  !
Il démarra sans bruit,
M’enlevant, saisie, éperdue
De ma maison déjà endormie

À la différence du poème de saint Jean de la Croix, et c’est là une première variante, ce n’est pas l’âme qui décide de partir, c’est… lui. Qui  ? Le «  chauffeur  » («  il démarra sans bruit  »). Lui qui «  de forme divine, s’est humilié  » jusqu’à être le chauffeur pour venir prendre cette âme et lui faire commettre, volontairement, l’acte fou  !…

Ascension dans la nuit

Par la route de la forêt, c’est plus sûr,
Il monta longtemps, feux éteints,
Et moi, cachée sous le voile de ma mère,
Semé de myriade d’étoiles et de lunes,
Suivant tous ses mouvements, étonnée,
J’oubliai ma maison déjà endormie.

L’itinéraire du sacrifice est le meilleur. C’est encore lui qui choisit tandis que l’âme est soumise et docile à son guide, sans savoir ni voir, sans plus se préoccuper d’aucune attache, mais abandonnée sous le voile de la Vierge Marie dont la présence est la seconde «  variante  ». Cette nouveauté marque un progrès dans notre dévotion.

Nuit des sens.

Longtemps montant dans la nuit noire,
Cette route sinueuse, follement dangereuse,
Je ne voyais et ne voulais voir rien,
De plus en plus perdue, éperdue,
Que celui qui me conduisait,
Silencieux, qu’une pâle lumière seule éclairait.

Cette route est une voie rude de Calvaire, semée de croix, mais dans une remise totale, une fixation du cœur à cet Inconnu pour lequel mon amour grandit à mesure que la maison quittée disparaît. Lui sait où il va, cet homme silencieux et plein d’autorité cache Quelqu’un d’Autre.

En route vers le Père.

De dos je le voyais, les yeux fixés sur la sombre route,
Mon salut  ! m’inspirant confiance et me donnant courage,
Plus que nul autre j’aurais sur la terre,
Lui qui me conduisait à mon Père.
De telle sorte que fort étrangement je voyais
Que lui de Lui possédait pour moi le secret.

Pour saint Jean de la Croix, c’est la Foi qui conduit l’âme, et ici, c’est l’objet de la Foi, le Maître qui me conduit au Père. Toute son attitude m’inspire confiance. Il sait le chemin du Ciel parce qu’il en vient. Je suis comme l’enfant prodigue en route vers la maison du Père.

Sur le cœur de ma Mère.

Dans cette nuit bénie, tu me conduis
Couverte du manteau de ma Mère,
En secret blottie sur son sein
De miséricorde et de maternel secours
Je n’ai plus ni goût ni crainte d’aucune chair,
Ni désir au cœur, ni peine. Rien ne sais plus.
Oh  ! Va doucement, ou accélère  ! vers ton Père  !

La Vierge Marie préside à cette aventure et mon guide m’aime parce qu’il me voit sur son Cœur Immaculé. Décapé de tout elle-même, l’âme voudrait à la fois éterniser ce voyage tant elle est éprise de son Maître et Seigneur avec lequel elle partage intimement les peines et parvenir au port où l’attend le Père  !

Hymne.

O nuit  ! O route que lui seul connaît,
O mâle conduite qui me devint plus chère
Que le port  ! O périls, dangers encourus,
O nuit qui a uni la voyageuse secrète à son Amour
L’ayant en Lui, par Lui trouvé, à lui confondu  !

Elle chante alors cette nuit de la Foi où elle est plongée, éperdue de louange et d’action de grâces parce que cette conduite a opéré la fusion désirée avec le Père par le Fils.

Fiançailles

Sur la montagne sans chemin il s’arrêta.
De sa face infiniment lasse émanait une douce lumière
Comme des rayons du soleil avant qu’il ne paraisse.
Et moi, le rejoignant, je lui donnais tous mes soins
L’entourant et le servant si bien qu’il me pria
De lui accorder de dormir et de reposer sur son sein.
Le soleil alors se levant resplendit sur le miroir de sa Face
Me faisant admirer en mon guide celui que je cherchais.
À ce dévoilement de mon Père en mon Époux je défaillis
Tandis que doucement tourné à demi vers moi, ses yeux
Me regardaient, achevant une conquête gagnée dans la nuit.

Au sommet du «  Monte  », dessiné par saint Jean de la Croix, on peut lire  : «  Ici, il n’y a plus de chemin  ». L’âme à ce point entre dans la communion des biens de Dieu. Mais dans ce haut état d’Union, loin de sombrer dans quelque quiétisme, elle multiplie les soins envers Celui qu’elle découvre sur la Face de son Guide. Et c’est l’extase  : «  Qui me voit voit le Père  »…

Le mariage spirituel.

Pour un empire, je ne bougerais. Retenant mon souffle,
Je rapprochai de son Visage divin ma face empourprée.
Qu’elle était loin la maison  ! Oubliée, mais non la route
Où déjà mon Père en mon Époux m’enlevait, de nuit,
Et portait dans son paradis de délices où j’étais,
À Lui, en Lui, par Lui et pour Lui ensevelie dans l’amour
Et pour jamais ravie.

L’union du mariage spirituel commence dans les bras de Dieu sur le Cœur de Jésus. La maison est oubliée, mais la route demeurera dans l’Éternité, rosaires glorieux des Miséricordes divines qui seront notre inépuisable source de joie, notre trésor, notre mérite.

Stalagmites et stalactites… résolution d’un paradoxe.

Comment saint Jean de la Croix peut-il nous dire que toute connaissance sensible et intellectuelle est incapable de nous faire connaître et aimer Dieu, et en même temps nous offrir des poèmes dont le lyrisme excite nos sens par des images sensibles souvent empruntées à l’amour conjugal  ?

Il y a une première réponse provisoire  : imaginons le cœur humain comme une caverne. Toutes les jouissances, les souvenirs, les images que l’intelligence prend pour objet de méditation sont comme les pointes des stalagmites qui s’élèvent vers la voûte, mais qui – nous dit saint Jean de la Croix – n’atteindront jamais l’Union à Dieu. Le mystique va chercher un autre escalier (l’ascenseur de sainte Thérèse) qui est la Foi et qui le transporte en Dieu où il expérimente une certaine science des choses divines et quelque brûlure d’amour. Pour en parler, il faudra emprunter au langage humain les figures de la création pour aller un peu à la rencontre des stalagmites sans les rejoindre.

Saint Jean de la Croix est plongé dans le TODO des origines où Dieu a préconçu les réalités mystiques avant la création. L’expérience divine est première. Le mystique expérimente d’abord Dieu  : s’il y a des époux qui s’aiment et se donnent le baiser nuptial, c’est parce qu’existe d’abord, dans le langage divin, le baiser d’union du Père et du Fils. De même, le mystique traduira son expérience des réalités divines qu’il contemple, par les réalités humaines qu’il a connues où devinées et qu’il retrouve maintenant pour exprimer ce qu’il a vu  : ce sont les stalactites.

La résolution de ce paradoxe permet de nous mouvoir en toute sécurité dans ce langage humain qui est à entendre comme le témoignage d’une expérience divine radicalement autre, mais cependant analogue.

Abbé Georges de Nantes
S 73  : Les poèmes mystiques de saint Jean de la Croix,
retraite automne 1984, 18 h (aud)

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