La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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La Vive Flamme d’amour

BREF AVERTISSEMENT

1. Il faut savoir que dans la vie mystique, il existe deux sortes de «  curiosités  », l’une est utile et sainte, l’autre est humaine et parfaitement vaine.

La première est de désirer connaître, en écoutant saint Jean de la Croix, les progrès à faire dans l’imitation du Christ crucifié, ce qu’il faut laisser, comment faire oraison, etc. Il faut pour cela écouter les aspirations de l’Esprit-Saint et les conseils de son directeur spirituel. Ainsi toute curiosité sera rassasiée.

La seconde est de chercher à savoir à quelle hauteur de l’échelle mystique on est parvenu. Quand l’alpiniste escalade une falaise, s’il cherche à entrevoir le sommet, il désespère, et s’il regarde au-dessous, il est pris de vertige et tombe. Dans la vie spirituelle, nous avons juste la science et la force de garder les prises par lesquelles nous tenons. Nous pouvons en chercher d’autres pour nous hisser et faire quelques progrès avec la grâce de Dieu, mais en gardant le nez collé à la paroi et en se confiant au premier de cordée qui sait où il nous conduit.

Dans une telle retraite, l’âme se contentera de savoir où elle en est pour entreprendre quelques petits progrès.

2. Si nous avons, depuis notre Baptême, le germe de la vie mystique et s’il existe en nous quelques dons spirituels, il faut savoir deux choses  :

Les âmes ne peuvent dépasser les premières étapes de la vie mystique que si elles vivent dans la pauvreté, la chasteté et l’obéissance de leur état. Ces trois vertus sont la condition nécessaire de la Vie Mystique, y compris dans le monde où l’on atteint ces hauteurs plus difficilement.

Il n’y a que les religieux qui peuvent espérer atteindre ces sommets, sauf très rares exceptions. Que les laïcs n’en soient pas offensés  : le mariage mystique n’est pas pour eux. Il faut être des «  professionnels  » de la Vie Mystique, c’est-à-dire se trouver dans l’état de perfection des conseils évangéliques, être religieux. Refuser cela, c’est une hérésie.

Cela posé, nous sommes tous des minus qui nous traînons dans les premières étapes de la Vie Mystique, ce qui n’empêche que nous pouvons suivre, à la longue vue, les alpinistes qui sont déjà très haut, et ce que les saints nous apprennent sur ces états nous est déjà très utile et très savoureux.

INTRODUCTION

«  La Vive Flamme d’Amour  » est l’œuvre la plus haute produite par saint Jean de la Croix, sommet vertigineux de la Vie Mystique que nous connaîtrons au Ciel comme l’épanouissement de cette Grâce qui est en nous.

Dans son Prologue, notre saint, lui, ne s’étonne pas «  que Dieu accorde des grâces si élevées, si sublimes et si extraordinaires à des âmes qu’Il veut combler de délices  » puisqu’Il a dit  : «  Si quelqu’un m’aime  ; le Père, le Fils et le Saint Esprit viendront en lui et y établiront leur demeure…  » (Jean, XIV). Ainsi, dans l’âme en état de grâce, habitent déjà les Trois Personnes quoiqu’avec plus ou moins d’intensité, inhabitation dont l’épanouissement maximum est le Mariage Mystique.

Cependant, même en cet état, il existe des degrés et il y faut des «  œuvres  ». Saint Jean de la Croix est catholique.

Ô vive flamme, ô saint ardeur,
Qui par cette douce blessure,
Perce le centre de mon cœur  :
Maintenant ne m’étant plus dure,
Achève et brise si tu veux
Le fil de ce rencontre heureux.

Cette flamme est pour l’âme l’Esprit de son Époux, qui lui fait produire cet incendie en lequel elle se trouve enflammée par la Sagesse du Fils, remplie des délices du Saint-Esprit, baignée dans la tendresse du Père. Cette flamme est «  vive  », car toujours en mouvement pour exciter ces «  jeux d’amour  » produits au «  centre  » le plus pur, le moins corporel de l’âme et sans l’intervention des sens. Dieu et l’âme agissent en brûlant d’un unique amour, produisant une blessure toute suave, car l’être naturel est à présent entièrement purifié, comme la bûche vidée de son humidité.

Cette flamme n’est plus que gloire et dilatation. Les deux premières «  toiles  » qui séparaient l’âme de Dieu ont été déchirées  : celle du monde et des créatures ainsi que celle des agitations de l’esprit. Il reste la dernière, c’est la prison du corps, car il faut mourir pour s’unir à Dieu. Or, Dieu peut maintenir une âme sur la terre non plus pour achever sa sainteté, mais pour le service de l’Église.

Enfin, «  l’âme sent que le moment des glorieuses rencontres est venu…  », «  Rompe la tela   », supplie-t-elle, «  déchirez la toile  » et saint Jean de la Croix tient à ce terme «  déchirez  » qui exprime la force et la violence de cet amour et la courte durée de cet acte, «  car les actes spirituels s’accomplissent pour ainsi dire en un instant puisqu’ils sont infus par Dieu…  » Alors, dans une commune volonté d’amour, l’âme et Dieu écartent le voile et l’âme s’élance vers son Dieu de toute la force impétueuse de son amour. C’est la mort d’amour.

Ô plaie d’extrême douceur,
Plaie toute délicieuse,
Mignarde main, toucher flatteur,
Qui sent la vie bienheureuse,
Qui fais notre acquis en payant  :
Qui donne la vie en tuant.

Saint Jean de la Croix distingue l’œuvre propre à chacune des Personnes divines dans l’âme. Cette «  brûlure  » et la «  plaie  » qu’elle produit sont l’œuvre du Saint Esprit. La main du «  Père  », auparavant terrible et accablante, se fait douce et tendre parce que le Père est totalement ami de cette âme épurée.

Le «  toucher  », c’est le Fils et son effet est la «  brûlure  » du Saint Esprit, le «  toucher  » substantiel où l’Être divin touche l’être humain, lui communiquant ainsi ses perfections divines dans une saveur de vie éternelle. Cela peut être au point que la communication d’un tel bien «  laisse rejaillir sur le corps l’onction du Saint-Esprit étendant sa jouissance à toute la substance sensible.  »

Un tel toucher récompense mille vies de labeur et d’épreuves  ; toutes les tribulations du cachot de Tolède trouvent ici leur récompense. Tous les cadres naturels se brisent pour revivre en Dieu, car c’est la substance même de l’âme qui est unie à Dieu, d’où une allégresse et une jubilation, prémices de Vie Éternelle.

Des grâces aussi élevées, nous dit saint Jean de la Croix, sont rares, mais elles sont souvent accordées à «  ces personnes dont la vertu et l’esprit devaient se transmettre dans la succession de leurs disciples. Dieu en donnant à ces chefs de familles les prémices de son esprit, leur a conféré des trésors et des grandeurs en rapport avec la succession plus ou moins grande d’enfants qui devaient embrasser leur règle et leur esprit.  »

C’est à cette étape également que peuvent se produire des œuvres de l’Esprit-Saint et de l’âme à lui conjointe, telles que la transverbération ou les stigmates, mais jusque dans ces états sublimes, l’âme demeure dépendante de ce qu’elle a appris de l’Église.

Et notre saint ajoute  : «  Il faut avoir rendu de grands services à Dieu, avoir manifesté beaucoup de patience et de constance, avoir enfin mené une vie et accompli des œuvres qui nous rendent agréables à ses yeux, pour qu’Il nous accorde une grâce signalée comme celle des épreuves plus intérieures afin qu’Il nous comble de dons et de récompenses.  »

Ô Lampes des feux lumineux,
Dans vos splendeurs les grottes creuses,
Du sens aveugle et ténébreux
Par des faveurs avantageuses,
Donnent et lumière, et chaleur
À l’objet chéri de leur cœur.

Cette strophe est enthousiasmante, mais saint Jean de la Croix prend ses précautions  : si le lecteur n’a pas d’expérience, nous dit-il, «  il trouvera peut-être mon explication quelque peu obscure et diffuse, mais s’il a le bonheur d’avoir de l’expérience, il la trouvera claire et pleine de saveur.  »

Ces Lampes sont les mystères psychologiques du Cœur de Dieu mis en lumière dans le «  Romancero  », ce sont les paroles échangées par la Sainte Trinité. Les mots abstraits de Sagesse, Puissance, Bonté, Miséricorde se révèlent à l’âme en s’adaptant à cette âme-épouse en laquelle l’Époux déverse une masse de connaissances pleines d’amour, comme les eaux vives de l’Esprit-Saint ou les flammes de la Pentecôte.

Dieu, dans «  son humilité souveraine  », se met au niveau de l’âme, se modelant sur chacune de nos personnes comme s’il disait  : «  Je suis content d’être ce que je suis pour être à toi et me donner à toi.  » Spectacle admirable  ! L’âme devient Dieu par participation à sa nature en recevant ses perfections, devenant à son tour une source jaillissante.

Les «  cavernes  » sont nos capacités d’accueil, nos facultés qui, si elles se purifient de tout ce qui les encombre, deviennent un vide immense qui est faim, soif et attente infinie de la possession de Dieu, car plus l’âme possède Dieu, plus elle Le désire. C’est un «  appétit spirituel  » à présent purifié et qui n’aspire plus qu’au divin.

Il faut passer des «  fiançailles  » au «  mariage  », et c’est un passage pénible… Saint Jean de la Croix consacre une dizaine de pages à mettre en garde les directeurs spirituels qui empêchent les âmes de passer outre, par ignorance ou par jalousie.

En effet, la différence est que dans l’état de fiançailles, l’âme possède Dieu en elle par grâce et que dans celui de mariage, elle l’a par l’Union, différence qui existe entre s’aimer et se communiquer l’un à l’autre, chacun rendant à l’autre ce qu’il a reçu. L’entendement est saoul de la clarté du mystère, la volonté est abasourdie de ce vent d’amour qui la bouleverse, la mémoire saturée de la répétition de ces faveurs, foison de lampes illuminant les parois de ces cavernes…

L’âme voit qu’ «  elle donne à Dieu plus qu’elle n’est en soi et plus qu’elle ne vaut, que, de plus, elle donne Dieu à Lui-même avec une libéralité extrême comme sa propriété personnelle et qu’elle Le donne avec cette même lumière et cet amour ardent qu’elle a reçu de Lui. Cette transformation a lieu dans l’autre vie par la lumière de gloire, mais ici-bas, elle s’accomplit par le moyen de la Foi tout inondée de lumière.

Combien suave et plein d’amour,
Dedans mon sein tu te réveilles,
Où est en secret ton séjour  :
Ton respirer doux à merveille,
De biens et de gloire accompli,
Doucement d’amour m’a rempli.

À certaines âmes parvenues à cet état de perfection, l’Époux concède parfois deux faveurs rarissimes…

  • Dont la première est un «  réveil de Dieu  » plein de douceur et d’amour…

Quand le Bien-Aimé dort sur le sein de son épouse, Il ne bouge pas et elle Le contemple ainsi, mais s’Il se réveille, elle se réveille elle-même en Dieu et ils sont comme deux époux éveillés se communiquant leurs richesses. Avec ce «  réveil  », ce sont en même temps tous les mondes, les royaumes, toutes les puissances et les vertus célestes, toutes les créatures qui semblent «  se mouvoir  » en Dieu à l’unisson.

Admise à contempler ce spectacle extraordinaire, l’âme est comme dans «  le Conseil de Dieu  », connaissant toutes les pensées du Créateur, toutes les raisons des créatures, leur prédestination, les harmonies et les beautés qui en résultent et elle partage même la connaissance que Dieu a de Lui-même, voyant dans sa Face ce qu’Il est, ce qu’Il fait, comment Il le fait. C’est la raison pour laquelle si ce Monarque Souverain vient à se mouvoir dans l’âme, toutes les créatures semblent se mouvoir à la fois. Quand Il se meut, «  Il porte sa cour, ce n’est pas elle qui Le porte.  »

Dieu se manifeste à l’âme comme Créateur et Rédempteur. Tout investie par une telle communication de gloire, elle n’en est plus, comme avant, anéantie ni opprimée. Elle est devenue participante de l’Être même de Dieu. «  Elle ne connaît pas Dieu par les créatures, mais les créatures par Dieu.  »

  • Et la seconde est une aspiration de Dieu qui se manifeste par une communication de biens et de Gloire et dont notre saint ne nous dira rien…

… car nous sommes à la porte du Paradis et en parler  : «  Cela m’est impossible, car tout ce que je pourrais en dire paraîtrait bien au-dessous de la réalité. Il s’agit en effet d’une aspiration que Dieu fait à l’âme, par un réveil de haute connaissance de la Divinité qu’Il produit en elle…Elle est donc absorbée par le Saint Esprit qui la remplit d’amour avec une perfection et une délicatesse suprême qui correspondent à ce qu’elle a vu en Dieu…  »

Aspiration passive et active à la fois, car l’âme elle-même «  spire  » activement l’Esprit-Saint et elle participe à cette œuvre divine par laquelle le Verbe, dans le sein du Père, rayonne, resplendit, «  spire  » l’Amour qui est le Saint-Esprit. Consommation de l’Union où la créature s’abîme dans l’océan de l’Amour divin…

CONCLUSION D’UNE EXTRÊME IMPORTANCE
Pour résoudre un doute sur le choc de l’expérience amoureuse.

Au point de départ de la Vie Mystique, mais dès le baptême quoiqu’en germe, d’une manière plus ou moins consciente dans la vie du bon chrétien fervent qui fait oraison et d’une manière très sensible chez le mystique, la Foi est un toucher divin qui saisit l’âme de la Vérité de l’existence de Dieu, comme JE SUIS, et de tout ce qu’IL EST.

D’où cette question  : si ce toucher divin est une expérience immédiate de l’être de Dieu, en quoi est-il différent de l’intuition de l’être infini de Dieu que n’importe qui peut avoir et même dans toutes les religions où ceux qui croient en un Dieu Créateur peuvent avoir ce sentiment très vif  ? Qu’est-ce-que cela a de chrétien, de surnaturel  ?

Saint Jean de la Croix répond que cette expérience n’est donnée qu’à l’âme qui a entendu prêcher la Vérité du Christ, elle-même toujours en relation avec la Révélation enseignée par l’Église, Parole entendue, Fides ex auditu. Elle n’est suscitée ou réveillée que dans l’acte de Foi du fidèle. Dieu ne se révèle que dans le cadre de la Foi aux vérités enseignées par l’Église.

Il s’agit d’une expérience surnaturelle (non philosophique), chrétienne et catholique.

Qu’est-ce que Dieu «  ajoute  » donc à cette prédication  ? L’expérience de la Vérité de cette Parole. Dieu se révèle à l’âme sous l’aspect qui est entrain de lui être prêché. Le mystique «  touche  » ce que le prédicateur dit. Par exemple, s’il prêche sur la Miséricorde, le mystique sera comme en contact avec cette Miséricorde.

Ce n’est jamais selon une inspiration personnelle ou sous l’effet d’une révélation nouvelle. C’est une connaissance existentielle, de choc, d’immédiateté qui produit dans l’âme des effets de sainteté plus grands que ceux produits par un discours théologique, car c’est d’un autre ordre. Cependant, si l’âme essaie d’exprimer ce qu’elle a ressenti, elle ne le peut qu’en reprenant les termes du prédicateur, du prédicateur de son temps, celui dont elle dépend.

Ainsi, là où le mystique ne sait comment dire, l’illuminé au contraire racontera son expérience dans les moindres détails, selon des imaginations très claires. Se croyant utile à l’Église, il dira beaucoup de nouveautés (pour remédier par exemple à la pauvreté des Évangiles) bien faites pour repaître la curiosité, satisfaire les passions vulgaires, flatter l’orgueil… mais c’est du «  toc  ».

C’est tout l’opposé de saint Jean de la Croix dont l’enseignement parfaitement catholique sur la Foi met hors concours tout illuminisme et lui est un remède. Il a vu, et s’il nourrit fraternellement nos âmes dans un langage lyrique qui nous charme, c’est pour nous donner une connaissance humaine à notre portée de ce qu’il a reçu de science divine.

Abbé Georges de Nantes
S 73  : Les poèmes mystiques de saint Jean de la Croix,
retraite automne 1984, 18 h (aud)

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