La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le Cantique Spirituel

AVERTISSEMENT

Pour comprendre le «  Cantique Spirituel   », il faut avoir expérimenté ce «  lance divino   », fait ce bond aveugle, cette sortie du monde et de soi-même dans la Nuit obscure puis être entré dans ce milieu divin de la «  science transcendante  ». Il faut avoir eu le choc de l’expérience amoureuse de JE SUIS L’AMOUR et que saint Jean de la Croix appelle l’Acte de Foi, foi embrasée d’amour qui est la contemplation infuse. Il est bien entendu qu’il s’agit maintenant de «  stalactites  ». Le langage matériel traduisant des efforts humains pour s’élever est dépassé ici. Aussi, n’avons-nous qu’à nous mettre à l’école de cette science mystique, docilement, afin qu’un jour nous la savourions vraiment.

COMMENT, OÙ, POURQUOI FUT COMPOSÉ LE CANTIQUE SPIRITUEL  ?

Saint Jean de la Croix a vécu ces choses par grâce de Dieu, pour Dieu, dans la solitude et l’abjection du cachot de Tolède, torride ou glacial, dix mois durant, flagellé, humilié, abandonné des hommes et, en apparence, de Dieu, mourant de consomption sans espoir d’en sortir. Ce sont des évènements mystiques vécus dans un contexte tragique. Le «  Cantique Spirituel  », c’est l’autobiographie d’un prisonnier voué à la mort lente et qui entre déjà dans la joie de son Maître.

Il a voulu exprimer ces choses saintes, sacrées, inoubliables dans ce dialogue d’amour, ruminant, puis balbutiant ces événements pour son Bien-Aimé et pour lui-même. Puis, il a communiqué ces textes à des âmes d’oraison qui avaient avec lui une certaine connaturalité afin de leur fournir une expression de leur propre expérience.

C’est ainsi qu’à Beas, la jeune carmélite Francisca de la Madre de Dios lui confia que son oraison était de contempler la Beauté de Dieu et de s’en réjouir, confidence qui éveilla en notre saint sa propre expérience et qui le fit ajouter les cinq dernières strophes du Cantique. Voilà qui manifeste le climat de ces monastères avec sa densité de vie spirituelle, euphorie sainte et merveilleusement féconde chez ces frères et sœurs dont le «  Cantique Spirituel   » fut désormais le pain quotidien.

Première partie  :
RECHERCHE DE L’ÉPOUX

Où vous cachez-vous cher Amant
Qui m’avez en ce deuil laissée
Comme un cerf qu’on va poursuivant
Vous fuyez, m’ayant bien blessée  :
Je sortis après vous, criant,
Mais vous alliez toujours fuyant.

La recherche. Saint Jean de la Croix nous prend là où nous sommes, au lendemain de notre «  seconde conversion  », les premières grâces ont disparu et nous sommes persuadés qu’elles ne reviendront plus. L’épouse crie, appelle en l’absence douloureuse du Bien-Aimé caché. L’âme a besoin d’être privée. Trop de consolations sensibles au début de la vie spirituelle nuit. Dieu impose à l’âme l’épreuve de la désolation pour la provoquer à poursuivre généreusement son Bien-Aimé et à le retrouver sur la Croix. C’est le cri pathétique de Saint Jean de la Croix dans son cachot et qui exprime le désarroi de l’âme blessée d’une plaie dont la souffrance ira en augmentant…

IMPLORATION AUX SAINTS

O pasteurs, vous qui passerez
Là-haut par les bergeries jusqu’au sommet de la colline
Si par rencontre vous voyez
Celui qui brûle ma poitrine
Dites-lui qu’en mille langueurs
Et mille souffrances je meurs.

L’âme privée de son guide demande aux anges et aux saints, ainsi qu’aux maîtres spirituels, d’intercéder auprès du Bien-Aimé pour lui dire son amour… Vision poétique et mystique de la Sainte Église avec ses moines, ses vierges, ses martyrs, ses monastères et ses paroisses. La passion de l’épouse n’obtenant pas de réponse ne fait que croître  : «  Je languis dans ma raison, je souffre dans ma volonté, je meurs dans ma mémoire.  »

LA POURSUITE

Cherchant les amours de mon cœur
J’irai par ces monts et rivages
Sans y cueillir pas une fleur
Ni craindre les bêtes sauvages
Murs et remparts je forcerai
Et les frontières passerai.

Cette strophe résume en ses 6 versets toute la Montée du Carmel (668 pages des œuvres complètes). Il faut, pour réaliser ce qu’elles chantent, avoir eu «  le choc de l’expérience amoureuse de Dieu  », car, au commencement, il y a l’amour et seule l’âme qui a goûté les douceurs et les joies de l’amour peut, lorsqu’intervient la blessure, s’élancer à la poursuite du Bien-Aimé. Que sera cette quête  ? La pratique des vertus à haute dose. L’âme ne s’accorde alors aucune jouissance, elle court sans rien retenir à elle, sans craindre non plus les mépris, les persécutions, prête à aller au-delà de ses forces et de sa vie même.

INTERROGATION DES CRÉATURES

O sombres forêts que la main
De mon Bien-Aimé a plantées  !
Prés, délices de l’œil humain
Verdures de fleurs émaillées
Dites sans feinte, mon Époux
N’aurait-il point passé par vous  ?

Cette évocation des beautés de la création d’une esthétique toute franciscaine console l’âme de l’absence de son Dieu qu’elle retrouve dans l’univers. Saint Jean de la Croix est catholique et il nous indique ainsi le premier réconfort que procurent à l’âme ces merveilles qui sont autant de «  traces  » du passage de son Bien-Aimé.

RÉPONSE DES CRÉATURES

Libéral en ayant versé
Mille doux effets de sa grâce
D’un pas vite il a traversé
Ces bois, et y tournant sa face
Les enrichit de nouveauté
En y imprimant sa beauté.

L’image est d’une grande noblesse  : c’est l’œuvre naturelle du Verbe Créateur faite «  en passant  ». Saint Jean de la Croix voit dans ces créatures des signes préparatoires de la Grâce et de la Rédemption, figures en puissance obédientielle et qui aspirent à devenir les symboles de la vie surnaturelle. En contemplant la création, je découvre les pensées intimes, les intentions secrètes du Créateur. À l’âme privée de la présence de Dieu, les créatures crient les mystères auxquels elle est destinée.

BLESSURE OU LANGUEUR

Hélas  ! Qui pourra me guérir  !
Achève à te livrer sans feinte,
Amour, sans plus aller quérir
Des messagers sur ma complainte  ;
Car je ne puis apprendre d’eux
Ce qu’impatiente je veux.

À cette vue, l’amour ne fait que croître, le désir devient plus ardent de voir Dieu lui-même…Qu’on en vienne enfin à la consommation, «  acaba   ». C’est Toi seul que je veux  ! Même les saints ne suffisent plus à l’âme.

PLAIE D’AMOUR

Tous ceux qui s’occupent en vous,
Me vont racontant mille grâces
Et tant plus me blessent de coups  :
Car ici leurs langues trop basses
Bégaient un je ne sais quoi
Qui me tue et met hors de moi.

Tous ceux qui me racontent les mystères du salut, prédicateurs, directeurs, confesseurs, tous ne font qu’aviver la blessure lorsqu’ils balbutient ce «  je ne sais quoi  » qui brûle le cœur. À lire certains mystiques, on a l’impression d’un «  jus d’eau tiède  »  ! C’est d’une fadeur  ! Quand on lit un poème de saint Jean de la Croix, le cœur prend feu. On ne peut s’y tromper.

MORT DÉSIRÉE

Quoi mon âme ne meurs-tu pas,
Ne vivant point où est ta vie  ?
Puisque l’on hâte ton trépas
Quand celui dont tu es ravie
Jette ses traits que tu reçois
En ce que de lui tu conçois.

L’âme est prise d’indignation contre elle-même, car elle devrait mourir à un tel degré d’amour  : tu continues à vivre dans ton corps, alors que dans ton cœur, ton amour est là-bas auprès de Lui  ? Ces «  flèches  » sont les touches divines que provoquent ses propres élans d’amour et qui devraient emporter l’âme dans une mort d’amour.

IMPLORATION AU BIEN-AIMÉ

Quoi donc, Ayant blessé ce cœur
Ne guérirez-vous sa blessure  ?
Me l’ayant ravi, cher Vainqueur,
Laisserez-vous votre capture  ?
N’emporterez-vous par effet
Le butin que vous avez fait  ?

L’âme s’étonne de ce que son Bien-Aimé, après l’avoir blessée, n’achève point son œuvre en venant la chercher. Un désir aussi irrépressible ne mérite-t-il pas sa récompense  ? C’est l’écartèlement entre une vie encore terrestre et un amour vraiment céleste.

L’AMOUR VEUT VOIR

Éteignez donc tous mes ennuis,
Puisqu’un autre ne le peut faire.
Que mes yeux sans ombre et sans nuit
Vous voient leur clair luminaire
Puisque pour vous seul, cher amant,
Je les garde si chèrement.

L’âme qui se réserve pour Lui seul se prévaut de ce renoncement pour recevoir de son Bien-Aimé ce qu’elle désire.

L’IMPLORATION CULMINE

Montrez-vous présent à mes yeux,
Et que votre regard me tue  :
Un mal d’amour tant ennuyeux
Ne peut guérir que par la vue
De celui duquel la beauté
Fait cette aimable cruauté.

Ce mal d’amour ne se guérit que par le Face à face. Si je te vois, je mourrai, et c’est ce que je désire.

CREDO

Source d’un cristal précieux  !
Si dans tes faces argentines,
Soudain tu fermais ces beaux yeux
Chéris pour ses grâces divines
Que je tiens avec grand honneur
Portraits dans le fond de mon cœur  !

L’âme amoureuse cherche quelque chose qui nourrisse sa passion et l’aide à Le retrouver  : ce sont les paroles du Credo, les énoncés de la Révélation, Parole faite chair, sagesse du Sacré-Cœur de son Bien-Aimé. Au moyen de l’Écriture Sainte, des psaumes, du Credo, traversant cette «  surface argentée  », l’âme espère atteindre l’or de la Face de Jésus, tout son amour et retrouver la grâce de l’expérience amoureuse. La Foi est bien l’ultime recours dans notre vie.

APPARITION

Détournez-les, mon cher Époux,
Car je prends l’essor et m’envole
Retourne colombe vers nous  ;
Le cerf blessé de ta parole
Paraît au mont prenant le frais
De l’air qu’en volant tu lui fais.

C’est l’extase qui est une visite, mais qui n’est qu’un relai dans la vie mystique, succession d’apparition et de disparition. L’âme atteinte par quelque rayon de la divinité est comme paralysée (misère de notre nature terrestre). Son Époux la rappelle et ramène doucement à elle, sa colombe en se montrant, blessé d’amour lui aussi pour elle. C’est l’aveu du Cœur Sacré de Jésus sensible à nos élans d’amour, aux consolations que nous voulons Lui donner.

En cette extase la Bien-Aimée va-t-elle mourir  ? Être emportée au Ciel  ? Pas encore…

Deuxième partie  :
LES FIANÇAILLES

Nous entrons dans la deuxième étape  ; après la recherche, ce sont les Fiançailles. L’âme revenue à la vie normale, se souvient de ce qui lui a été donné de voir.

J’ai en mon Bien-Aimé les monts
Et les vallées solitaires,
Les fleuves bruyants et profonds
Avec les îles étrangères
Le souffle des plus doux zéphires
Qui rafraîchissent mes désirs.

Elle va balbutier, chercher à expérimenter ce dont son cœur déborde  : cette fameuse lumière ténébreuse de Dieu dont son esprit est investi. Elle cherche parmi les beautés créées ce qui traduira le mieux les perfections et les charmes de son Bien-Aimé. Il y a, entre les mots choisis par saint Jean de la Croix et la réalité qu’il a contemplée, un rapport confus. Aussi ne faut-il pas enfermer une telle expérience dans des notions abstraites évoquées par ces symboles. Que chacun s’abandonne à la méditation pour retrouver ce «  je ne sais quoi  » qui transparaît sous ces images.

Notre lit est semé de fleurs,
Les lions y ont leur retraite
Le pourpre fournit ses couleurs  :
Et bâtit d’une main parfaite
De boucliers d’or environné,
Il est de gloire couronné.

Ce lit, c’est le Cœur de JÉSUS et cet Amour est royal, victorieux de tous ses ennemis, glorieux de tous ses serviteurs qui lui forment une couronne. Que notre âme se laisse imprégner par ces images qui évoquent si pudiquement (plus que le Cantique des Cantiques) le rassasiement de l’Amour.

Sur les traces de ton marcher
Vont courant les filles pudiques  ;
De l’étincelle un seul toucher,
Un goût des vins aromatiques,
Écoulement délicieux
D’un baume dérivé des Cieux.

Que fait donc l’âme en présence de son Bien-Aimé  ? Elle se décrit ici par un pluriel d’humilité, selon des termes d’une extrême délicatesse et parfaite chasteté. Il s’agit bien d’une créature épouse dont toute l’occupation est de poursuivre son Époux à la manière exposée dans la Montée du Carmel (I-13) qui est de choisir toujours la Croix et l’humiliation.

Quant à cette étincelle, «  c’est une touche très subtile que le Bien-Aimé fait parfois à l’âme […] et qui allume en elle un tel feu d’amour […] qu’elle éclate en actes d’amour, de désirs, de louanges, de reconnaissance, de respect, d’adoration, de prière, et s’adresse à Dieu avec saveur d’amour…  » (commentaire de saint Jean de la Croix).

Dans le cellier plus retiré
De mon ami, j’ai bu sans peine,
Et par ce nectar désiré
Surprise, sortant en la plaine,
J’oubliais ce que je savais,
Jusqu’au troupeau que je suivais.

C’est une union plus intime. Le cellier est le centre de la maison. J’ai bu de Dieu même, son Être, son Amour, sa Vie. J’ai bu de mon ami. C’est comme un nectar délicieux, mais qui plonge l’âme dans une sainte ivresse dont les fruits sont l’oubli et le détachement des créatures.

Là donc il me donna son sein,
Là il m’apprit une science
Savoureuse, et sur son dessein,
Me livrant toute en confiance
Promis le servir désormais,
Comme l’épousant pour jamais.

C’est l’échange dans l’union. «  Ces deux volontés se sont payées mutuellement de retour  ; elles se sont données réciproquement  ; elles sont satisfaites l’une de l’autre…  » (commentaire de saint Jean de la Croix). Le Cœur de Jésus apprend à l’âme sa sagesse, science transcendante qui est de Dieu et qui laisse en l’âme un sentiment d’allégresse. En retour, l’âme donne tout ce qu’elle a, tout ce qu’elle est, tout son avenir.

Mon âme avec tout mon pouvoir,
S’employant à son seul service,
Maintenant je ne veux pourvoir
Les troupeaux, ni tenir office  :
Aimer est ma vocation,
Et n’ai plus d’autre passion.

«  Ma vocation, je l’ai trouvée  »  ! Ainsi se livrent les saints, entièrement envahis de cette sagesse savoureuse. Ils ne s’occupent plus que de la Gloire du Bien-Aimé dont les bienfaits ne sont pas sans fruits, car ces âmes font alors des progrès étonnants en héroïsme, en ferveur, en perfection.

Que si désormais en ces prés,
L’on ne me trouve et n’y suis vue  :
Et si l’on s’enquiert, vous direz
Que vraiment je me suis perdue,
Qu’éprise d’un amour ardent,
Je me gagnais en me perdant.

L’âme transformée veut que cela soit connu des mondains qui crient à la déraison, mais elle est gagnante  !

Des émeraudes et des fleurs
Choisies au frais de l’Aurore
Nous ferons en mille couleurs
De riches chapeaux, que décore
Votre amour, et si je les veux
Lier tous d’un de mes cheveux.

Cependant, elle reste sur terre et multiplie les actes de vertu, recueille les dons du Saint Esprit qui sont autant de bijoux de son Amant, accumulés dans les jours d’épreuve, au temps pénible de la recherche  ; mais voici l’Aurore où déjà elle «  travaille  » avec Lui pour la seule Gloire de Dieu. C’est l’amour de Dieu qui fait la beauté de ces vertus, tressées en guirlande et retenues par ce cheveu qui charme le Bien-Aimé.

Ce seul cheveux que vous voyez
Comme sur mon col il ondoie,
Vous prit quand vous le regardiez,
Et vous tint lié pour sa proie  :
Ainsi le trait d’un de mes yeux,
Vous blessa d’un coup gracieux

Saint Jean de la Croix est un observateur extraordinaire des beautés de la nature. Ici, l’amour de l’âme rend captif l’amour de Dieu Lui-même… «  Oh  ! Merveille digne de notre admiration et notre joie  ! Un Dieu retenu prisonnier par un cheveu. Le motif pour lequel il a été fait si heureusement prisonnier c’est qu’il s’est arrêté à regarder, c’est-à-dire qu’il a aimé la bassesse de notre nature  ; car si dans sa grande miséricorde, il ne nous regardait pas et ne nous aimait pas -dit saint Jean- et s’il ne s’abaissait pas, le vol du cheveu de notre misérable amour n’aurait aucune prise sur lui, il ne se lèverait pas assez haut pour captiver cet Oiseau divin. Mais comme il s’est abaissé pour nous regarder, provoquer notre vol et le faire plus élevé en rendant notre amour plus fort, il s’est pris lui-même au vol de notre amour  ; il y a mis son contentement et sa joie et il y est demeuré prisonnier. Ainsi pouvons-nous croire que l’oiseau au vol bas puisse faire prisonnier l’aigle royal au vol sublime qui descend vers lui pour se faire prendre.  » (commentaire de la strophe 23). Il en est de même pour le regard de la Foi qui bouleverse le Cœur de Dieu.

Au temps que vous m’envisagiez,
Vos beaux yeux m’imprimaient leur grâce,
Pour cela vous me chérissiez,
Et mes yeux voyant votre face,
En cela même ils méritaient
D’adorer ce qu’ils y voyaient.

C’est ici peut être la plus belle strophe. Lorsque Dieu nous regarde avec bienveillance, Il nous communique en même temps sa propre Beauté qu’Il regarde en nous comme dans un miroir… «  L’âme devient alors tellement belle et élevée qu’elle entre en participation de la Divinité elle-même…En effet, quand Dieu aime une âme, Il la met comme en Lui-même, la rend d’une certaine manière son égale  ; et alors l’âme l’aime en Lui, avec Lui et du même amour dont Il s’aime…  » (com.) Cela est le lot des saints ici-bas. Puisse-t-il être le nôtre au Ciel quand ce doux échange se produira  !

Ami ne me méprisez point  ;
Car si vous m’avez trouvée brune,
Maintenant me verrez à point  :
Puisque votre vue opportune,
Avec la grâce m’a empreint
La beauté qui change mon teint.

Nigra sum sed formosa… Par notre nature pécheresse, nous sommes repoussants mais le regard du Bien-Aimé nous a rendus plaisants à ses yeux. Les photos des saints, même burinés, ridés et marqués de toutes les épreuves traversées, nous les montrent rayonnants de la Gloire de Dieu.

Qu’on nous prenne ces renardeaux
Puisque notre vigne est fleurie  ;
Faisant un feston de monceaux
De roses fraîchement cueillies,
Nous voulons que sur ce couppeau
Ne paraisse homme, ni troupeau.

Ce sont les ultimes préparations aux Noces Mystiques, œuvre commune aux deux fiancés («  notre vigne…  »). Jamais inactive, l’âme connaît cette «  extase des œuvres  » où toute donnée à son Bien-Aimé, elle surabonde en actes de charité fraternelle.

Morte bise, arrête ton cours  :
Lève-toi, ô Sud qui réveilles
Par tes souffles les saints amours,
Fais par mon jardin tes merveilles  :
Car en répandant ses odeurs
Mon ami paîtra dans les fleurs.

D’un même désir, les deux amants en appellent à l’Esprit-Saint afin qu’Il achève de mûrir les fruits et de faire éclore les fleurs de leur jardin pour charmer l’Époux et pour que se célèbre le Mariage… Des fiancés très saints, très spirituels, très nobles pourraient s’appliquer ces versets et les mettre en pratique, multipliant les œuvres, ensemble, et s’admirant mutuellement…C’est là une belle préparation au Mariage chrétien.

Mais il s’agit ici du Mariage mystique qui est union transformante lorsque «  l’Époux se communique à l’âme et prend ses délices en elle, moyennant l’éclat des vertus qui resplendissent en elle… Ce qui fait sa nourriture, c’est l’âme elle-même qu’Il a transformée en Lui, préparée, embellie et rehaussée par les fleurs de ses vertus et de ses perfections qui sont comme les condiments avec lesquels et au milieu desquels il la nourrit…  » (com.)

Troisième partie  :
LE MARIAGE

INTRODUCTION

Il nous faut revenir sur les premières étapes pour en découvrir la course. En effet, chaque strophe semble voulue pour elle-même et on n’a pas l’impression d’un progrès. Il s’agit en fait de plusieurs aspects de la vie mystique qui se déroulent comme simultanément.

La première étape (strophe 1 à 7) décrit la recherche par l’âme de son Bien-Aimé, recherche qui la conduit d’abord aux créatures, passage nécessaire malgré ses pièges, où le désir s’accroît et produit l’abandon de ces mêmes créatures.

La deuxième étape (strophe 8 à 11) et la troisième (12 et13) sont d’une importance capitale. L’âme supplie son Bien-Aimé de se manifester à présent qu’elle n’a plus que Lui. Or, Dieu ne répond pas. Saint Jean de la Croix a réellement vécu cette déréliction dans son cachot. Va-t-il désespérer  ? Non. Il revient à ces «  fontaines cristallines  », sources de l’enseignement de l’Église. C’est magnifique  ! L’Écriture Sainte, le Credo, le Catéchisme… L’imploration de l’âme ne s’adresse plus qu’à l’Église et là, là seulement Dieu répond. C’est elle seule qui obtient de nous donner l’image de Jésus que nous désirons, image suffisamment récréative et unitive pour que nous poursuivions notre chemin.

La strophe 12 provoque la réponse de la strophe 13  : C’est dans l’Église que nous avons l’extase, c’est dans la méditation des dogmes de la Foi que nous naissons à la contemplation, nulle part ailleurs. Il faut toujours la médiation de l’Église, Dieu ne nous parle pas directement. C’est admirable  ! On comprend pourquoi notre saint est docteur de l’Église. L’amour des créatures passe, l’amour de Dieu est pour plus tard, nous n’en sommes pas dignes. Que nous faut-il  ? L’amour de notre père et de notre mère, c’est l’Église  !

Une quatrième étape pourrait s’intituler «  fréquentation de l’âme par son Créateur  » (strophe 14 à 19). Ce sont les Fiançailles spirituelles qui se nouent par l’échange des dons et culminent dans la réciprocité (strophe 19). Amour qui débouche sur une exubérance d’œuvres de charité et de vertus.

Dans la dernière étape avant le mariage (strophe 20 à 27), saint Jean de la Croix attaque l’illuminisme ( les «  alumbrados  » de son époque) et le quiétisme, immense imposture. Dès qu’elle se réveille de son extase d’amour, la fiancée désire travailler avec son Bien-Aimé, pour le prochain. C’est «  l’extase des œuvres  » décrite par saint François de Sales. Mais ce qu’elle désire à travers tout cela, c’est l’union, la jouissance, le bonheur de l’autre, certes, mais aussi que l’autre trouve son bonheur en elle. La personne qui dit qu’elle aime tellement Dieu qu’elle est prête à aller en enfer, c’est du bidon, ça prouve que cette âme est absolument sèche. Quand on aime, on veut l’union.

Les trois dernières strophes chantent l’union transformante, sommet des fiançailles spirituelles, méritées par les œuvres… Autrement dit le Mariage spirituel, ou l’union consommée (strophe 28 à 40).

Le mariage mystique ajoute à ces «  fréquentations  » la stabilité du don et l’insolubilité des promesses. L’âme est envahie par une grâce qui est comme une surnature divine. C’est tout à fait catholique, mais entre l’écrire et en avoir l’expérience, il y a un abîme. Comment l’exprimer  ?

L’épouse est entrée au Jardin,
Ce beau Paradis de délices  :
Et repose en l’Époux divin,
Pour lequel sont tous ses services,
Mettant son col dessus ses bras,
Où elle trouve mille appâts.

C’est la description de l’union en termes infiniment délicats et purs. Le jardin de délices, c’est le Paradis, c’est son Dieu, c’est le repos de l’âme en son Époux divin. Mais pourquoi cette union mystique est-elle enthousiasmante, héroïque  ? Quel en est le contenu  ?

Ce fut à l’ombre du pommier,
Que je te pris pour mon Épouse,
Et pour te tirer du fumier,
Je te donnais ma main jalouse
De réparer là ton bonheur,
Où tomba ta mère en malheur.

Cette strophe est le centre de toute la mystique de saint Jean de la Croix, elle qualifie l’union dont il s’agit. On s’aime selon certaines «  relations  ». Cela doit nous être une révélation pour toute notre vie  : notre passé, notre présent, notre avenir sont enfermés dans ces paroles que le Bien-Aimé prononce pour cette épouse qui repose entre ses bras. Que se disent-ils  ? Quelle est la spécificité de cette union  ? Il lui rappelle d’où elle vient, en pleines épousailles, il évoque ce premier pommier du péché. Cependant, le second pommier, c’est la Croix par laquelle il l’a prise pour épouse en la rachetant. C’est la qualification la plus profonde de cet amour.

«  Ève, trompée, souillée, tu ne vaux quelque chose que par ma grâce qui te rend nouvelle Ève…  » À quoi l’épouse répond par un amour de reconnaissance  : «  Je vous dois tout mon Bien-Aimé.  » Miséricorde infinie, action de grâce infinie… Eucharistie  ! Dans cette strophe est résumée toute la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse.

Et donc, ne disons jamais que saint Jean de la Croix est «  plotinien  ». Le verset «  ce fut à l’ombre du pommier  » nous assure qu’il a le sens historique, le sens du grand dessein de Dieu.

L’attitude de l’épouse ici condamne le féminisme moderne par lequel l’épouse se fait l’égal de son époux prétendant posséder les mêmes vertus. Tout l’amour en est dégradé, toute cette mystique disparaît.

Hôtes de l’air, légers oiseaux,
Lions, cerfs et chèvres sauvages,
Monts, vallées, airs, claires eaux
Et vous, délicieux rivages,
Ardeurs qui causez tant d’ennuis,
Vous craintes des veillantes nuits,

Je vous conjure par les Luts,
Et par le doux chant des sirènes
D’arrêter votre ire et que plus
Touchant le mur, les frayeurs vaines
Ne puissent causer le réveil
De celle qui prend son sommeil.

L’âme est dans l’ivresse de l’union mystique. C’est le repos paisible et saint de l’épouse comblée, satisfaite dans les bras de son Époux dont elle ne s’écartera plus. Ce n’est pas, comme dans le Cantique, le sommeil de la tiédeur. Si elle dort à toutes les choses terrestres, son cœur veille dans cette jouissance amoureuse et sereine.

Nymphes de Judas, cependant
Que le plus doux parfum de l’ambre
Aux rosiers se va répandant,
Ne touchez le seuil de ma chambre  :
Demeurez, il est à propos,
Dedans les faubourgs en repos.

L’épouse jouit des dons du Saint Esprit et conjure les êtres créés de ne par réveiller son Bien-Aimé.

Tenez-vous caché, cher Époux.
Tournez vos yeux sur les montagnes,
Et gardez ce secret pour nous,
Toutefois, voyez les compagnes
De celle qui se va ranger
Aux îles d’un monde étranger.

L’âme bienheureuse invite son Époux à se distraire des choses extérieures et tourne son Visage non vers elle, mais vers le Père dont elle se souvient qu’Il est son premier amour et elle comprend qu’ainsi elle sera plus aimée. Les voilà tous les deux unis dans ce même amour, elle partage désormais son secret, perdu dans cet univers divin qu’elle ne peut exprimer. C’est alors que j’interprète saint Jean de la Croix, en prétendant qu’il a voulu dire ceci  : Au plus fort de cet amour, la bien-aimée intercède pour les autres, ses compagnes, sur le Cœur de son Époux, elle en appelle à la miséricorde pour les autres qui la méritent comme elle.

La blanche Colombe en ce jour
Avec son vert rameau d’olive,
Est dedans l’Arche de retour  :
Ja sur la verdoyante rive,
La tourte trouve retiré
Son pair qu’elle avait désiré.

La sagesse procure l’amour  ; c’est toute l’histoire de l’humanité pécheresse revenant dans les bras de son Sauveur.

En solitude elle vivait,
Son nid est dans la solitude,
En solitude la pourvoit
L’auteur seul de sa quiétude  :
Lui qu’un même amour a pressé
Et en solitude blessé.

O beata solitudo, sola beatitudo  ! L’union nuptiale avec Dieu se fait en solitude, dans le silence de la contemplation parce que Lui aussi chérit la solitude.

Et de nouveau, fray Juan s’arrêta là… Lorsque quelques années plus tard, il s’entretint avec une jeune religieuse, sœur Françoise de la Mère de Dieu, déjà élevée aux cimes de la contemplation, et cette carmélite de 22 ans lui balbutia le feu qui la brûlait. Comme il lui demandait en quoi consistait pour elle l’oraison, elle lui répondit  : «  C’est regarder la Beauté de Dieu et m’en réjouir  ». Ce qui réveilla en lui le feu des extases du cachot de Tolède et lui inspira les cinq dernières strophes.

Sus, allons ami pour nous voir,
Et pour considérer nos faces,
En vos beautés, ce clair miroir,
Où l’on découvre toutes grâces  :
Au mont d’où l’eau plus pure sourd,
Au bois plus épais et plus sourd.

L’épouse se voit dans la Beauté divine de son Époux et s’y donne à contempler. En s’entreregardant, ils jouissent l’un de l’autre comme d’égal à égal, car la créature est comme divinisée. Où apparaît donc cette beauté  ? Sur la «  montagne  », c’est-à-dire en Dieu le Père, principe d’où coule toute existence, c’est la Père créant le monde et l’âme est la spectatrice émerveillée de l’œuvre divine. La «  colline  », plus modeste, c’est le Calvaire, mystère de l’Incarnation, de la Rédemption, événements de l’Évangile, toute la sagesse humaine et divine et tous les mystères de notre salut. C’est à la fois l’eau pure du début du monde et l’eau pure de la grâce jaillissant du Sacré-Cœur de l’Époux. Au milieu de telles jouissances, elle revient à la Croix et désire souffrir, être méprisée, mourir pour le Christ, pénétrer «  dans l’épaisseur  ».

Aussitôt nous nous en irons
Gagner les grottes de la pierre,
Les plus hautes des environs,
Et plus secrètes de la terre.
Nous entrerons dans ces celliers
Buvant le moût des grenadiers.

C’est le voyage mystique  ; les époux à jamais unis se récréent dans l’immense octave de la Création et de la Rédemption où le Bien-Aimé fait visiter à son épouse les mystères les plus hauts. Ces «  grenades  » sont les mamelles des époux où s’échangent le lait et le miel de leur amour qui annoncent les ardeurs vertigineuses de l’Union divine.

En ce lieu vous me montrerez,
Tout ce que prétendait mon âme.
O vie  ! Vous me donnerez
Ce pourquoi mon cœur vous réclame  ;
Et que déjà d’un pur amour
Vous me donnâtes l’autre jour.

C’est le sommet des sommets, car tout est pour l’acte d’Amour. Dans la marge, saint Jean de la Croix a écrit  : «  Parce que la fin de tout, c’est l’amour.  » Cet acte d’amour divin n’a en rien son équivalent sur la terre. On comprend la théologie «  négative  » de notre saint. Il y a plus qu’insuffisance, il y a opposition totale entre cet Amour divin des Trois Personnes divines s’unissant à la créature et cette pauvre et misérable œuvre de chair, voulue par Dieu, certes, magnifique par son effort d’amour, d’union et bien providentielle, mais cela n’a rien à voir et c’est en repoussant «  cela  » que l’on peut comprendre ce qu’est CELA et que l’épouse peut demander cet Acte de fusion l’un en l’autre, dans la clarté du regard et dans l’ardeur des cœurs. Or, cela lui a «  déjà  » été donné par le baptême… et de manière incomparable, à la Vierge Marie, Immaculée Conception, avant même que le monde fût.

Les Zéphirs et la douce voix
De l’agréable philomèle,
L’honneur et la beauté des bois,
Et la nuit plus calme et plus belle,
La flamme qui va consummant,
Et ne donne point de tourment.

C’est comme un grand estuaire qui s’ouvre. Dans cette union, l’âme produit, «  spire  » l’Esprit-Saint (plutôt que les Zéphirs). Elle donne vie avec le Père et le Fils à la troisième Personne . C’est là un des secrets de «  CELA  » qu’elle réclame. En même temps, l’âme produit son cantique d’action de grâce. Cette union est comme une flamme qui consume l’âme sans plus la blesser et la conduit vers l’Amour éternel…

Car pas un ne le regardait,
Aminadab n’osait paraître  :
Le grand calme que l’on gardait
Au siège se faisait paraître  :
Les troupes avec leurs chevaux,
Descendaient à l’aspect des eaux.

Les yeux des curieux se sont détournés, le démon n’ose plus s’approcher. Le calme règne dans cette âme devenue le sanctuaire de Jésus. Toutes les passions se sont tues. Mais le corps lui-même participe à la béatitude et à l’allégresse de l’âme et cela annonce la résurrection de la chair. Saint Jean de la Croix ne sépare pas l’âme du corps, le plaisir ressentit dans la chair est ici aussi pur que celui de l’esprit. Béatitude totale où l’on voit que notre saint n’est pas platonicien.

Stalactites merveilleuses que cette troisième partie  ! Cela nous est promis à tous. Nous savons maintenant un peu ce que c’est que l’angélique pureté de cet Acte d’amour mystique que nous désirons tous.

Abbé Georges de Nantes
S 73  : Les poèmes mystiques de saint Jean de la Croix,
retraite automne 1984, 18 h (aud)

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