La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le pastoureau

CE poème, que l’on pourrait intituler le Poème du Sacré-Cœur, annonce déjà les révélations de Paray-le Monial. C’est tout le mystère de la Croix résumé dans l’exergue  : «  L’amour n’est pas aimé  ». Le Cœur de Jésus est blessé par l’humanité entière, le peuple élu de l’Ancien Testament, mais aussi l’Église et nos âmes pécheresses. Notre saint entre dans ce mystère et manifeste son désir de souffrir, d’être méprisé et de mourir méconnu par amour de ce Bon Pasteur crucifié.

1. PLAINTE

Un Pastoureau, esseulé, s’en va peiné.
Il n’est plus pour Lui, ni plaisir, ni liesse,
Car Il songe à sa pastourelle sans cesse,
Le cœur d’amour tout navré.

L’épouse ayant été créée, survient le drame, un drame d’amour… Voici le Bon Pasteur au Cœur transpercé. Pourquoi  ? Le Fils de Dieu est «  blessé d’amour  » parce qu’il est épris de son épouse et celle-ci, comme il est normal, ressent une blessure réciproque qui la purifie et la guérit  ; c’est son désir méritoire qui la pousse au sacrifice pour son Dieu. Le Bon Pasteur présente son Cœur. Les hommes vont-ils répondre par un amour semblable  ? Mais ici, c’est autre chose  : l’Époux est «  blessé dans son amour  » (selon la traduction de Don Hondet). Il s’agit d’une peine privative due à l’absence de réciprocité «  oblivioni datus sum tamquam mortuus a corde  » (Ps 30). L’Époux est comme mis à mort dans le cœur de son épouse, ce qui fait écho à la parole adressée à saint Marguerite-Marie  : «  Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes (Cœur blessé d’amour)… mais qui en retour ne reçoit qu’indifférence et ingratitude… (Cœur blessé dans son amour)  »

2. DE L’INGRATITUDE ET DES MÉPRIS

Il ne pleure pas que l’amour L’ait blessé.
D’être ainsi dolent, là n’est pas sa douleur,
Bien que sa douleur Lui poigne le cœur,
Mais Il pleure en pensant qu’Il est oublié.

C’est le mystère du péché que notre saint ne considère pas comme un manquement à la «  loi de Dieu  », mais comme l’absence de réciprocité d’amour chez la personne aimée. Le mépris de cette pastourelle est comme un coup de poignard dans le Cœur de son Époux. Celui-ci ne regrette pas sa «  vocation  », sa mission d’amour reçue de son Père et acceptée sachant tout ce que cela lui coûterait. Il ne pleure pas sur Lui-même, mais sur celle qui perd tout en l’oubliant.

3. MISÉRICORDE

Or, à ce seul penser qu’Il est oublié
De sa belle pastourelle, en grande peine
Il se laisse outragé en terre lointaine,
Le cœur d’amour tout navré.

Navré pour elle et non pour Lui-même, Il accepte tous les outrages de sa Pastourelle, allant toujours à plus de sacrifice comme le lui dicte la Loi de son Amour, et jusqu’à ce que la plaie devienne mortelle. Saint Jean de la Croix est catholique  : ce n’est pas la haine de la créature qui s’imposera à Dieu.

4. COMPASSION POUR LES PÉCHEURS

Malheureux celui qui loin de son cœur
Mon amour a chassé,
Qui ne veut pas aimer ma présence
Et mon cœur pour lui tout navré  !

«  Malheureux  » est encore un mot d’amour, car cette blessure va jusqu’à épouser le malheur de celui qui le trahit et le Christ souffre dans son Cœur pour cette âme qui se refuse à son Amour. Cette strophe exprime bien la compassion, cette manifestation extrême d’un Amour miséricordieux… Celui qui n’en est pas touché se retranche lui-même, mais même à ce moment le Pastoureau en est navré. Ce n’est qu’au Jugement, après ce temps de miséricorde, qu’il faudra bien que la Justice intervienne lorsque le comble de la Miséricorde aura été atteint et même dépassé, mais jusque-là, c’est la logique de l’amour qui conduit le Bon Pasteur à la Croix.

5. MORT D’AMOUR SUR LA CROIX

Puis, longtemps après, lentement Il monta
Sur un arbre où Il étendit ses beaux bras  ;
Et Il mourut, par eux toujours attaché,
Le cœur d’amour tout navré.

À la Mère Anne de Jésus, saint Jean de la Croix écrivait  : «  Désirez devenir par vos souffrances quelque peu semblable à notre grand Dieu humilié et crucifié, car si cette vie n’est pas employée à L’imiter, elle reste sans valeur.  » Ce n’est pas la spiritualité austère du XVIIème siècle, quelque peu influencée par le jansénisme, où le Père céleste passe sa colère sur son Fils afin que justice soit rendue. La blessure d’amour qui cause la mort l’emporte sur la meurtrissure subie dans l’amour. Élevé au paroxysme de la souffrance humaine, Jésus montre aux pécheurs de quel Amour Il les aime afin de toucher leur cœur et les sauver.

Que va répondre ce pécheur  ? Le poème suivant, «  Super flumina Babylonis  », va nous le dire, mais c’est la grande leçon qui court à travers tous les poèmes de saint Jean de la Croix  : pour celui qui aime Dieu, il n’y a qu’un chemin, celui par lequel on suit Jésus portant sa Croix, pour mourir d’amour à sa suite.

Abbé Georges de Nantes
S 73  : Les poèmes mystiques de saint Jean de la Croix,
retraite automne 1984, 18 h (aud)

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