La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus

XI. « Au Ciel, je commencerai ma mission »

Dans sa dernière pièce, sœur Thérèse fait poser à la Sainte Vierge, par saint Stanislas Kostka, la grande question qui la hante  :

«  […]Dites-moi que les bienheureux peuvent encore travailler au salut des âmes… Si je ne puis travailler dans le paradis pour la gloire de Jésus, je préfère rester dans l’exil et combattre pour Lui  !  »

La réponse affirmative de la Vierge Marie suscite alors cette imploration  :

«  Je vous en prie, quand je serai près de Vous dans la Patrie, permettez-moi de revenir sur la terre.  » (…)

Sûre d’être exaucée, elle multiplie les promesses  :

«  Je compte bien ne pas rester inactive au Ciel, mon désir est de travailler encore pour l’Église et les âmes.  »

Sainte Thérèse dans le rôle de sainte Jeanne d'Arc

Thérèse et sa sœur Geneviève (Céline) dans les rôles respectifs de Jeanne et de sainte Catherine.

«  Je sens que je vais entrer dans le repos. Mais je sens surtout que ma mission va commencer, ma mission de faire aimer le bon Dieu comme je l’aime, de donner ma petite voie aux âmes. […]Oui, je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre[…].  »

On lui montre une photographie d’elle-même avec Céline, représentant Jeanne d’arc consolée par sainte Catherine dans sa prison  : «  Les saints m’encouragent aussi dans ma prison. Ils me disent  : “ Tant que tu es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission  ; mais plus tard, après ta mort, ce sera le temps de tes travaux et de tes conquêtes ”.  »

Quand Léo Taxil projeta cette image, dans la capitale, il ne pouvait soupçonner qu’il faisait ce soir-là la plus belle “ révélation ” de sa vie  ! À l’instant même où il bafouait l’Église, il présentait, lui le premier au monde, «  la nouvelle Jeanne d’Arc  », prophétisant ainsi, à la manière de Caïphe, le grand prêtre.

Ce sont l’esprit et les mérites des deux patronnes secondaires de la France, venant en second après la Vierge Marie, qui raniment dans nos cœurs l’espérance de la libération de notre pays et de l’Église. Puisque sainte Thérèse désirait tellement vivre au temps de l’apostasie générale, elle viendra à notre secours. Elle se disait «  sans feintise  ». Nous pouvons et devons donc croire à sa très puissante intercession  :

«  Je descendrai. – Je reviendrai. – Je vous protégerai. – Je vous enverrai des lumières, des grâces – Je ne vous quitterai pas d’une semelle.  »

Elle est en effet très vite revenue, mais en s’effaçant derrière son Époux.

«  ECCE SPONSUS  !  »

Le 7 mars 1898, l’imprimatur est accordé à l’Histoire d’une âme, et la première édition paraît le 30 septembre, jour anniversaire de la mort de Thérèse. Entre les deux, une Exposition d’art sacré s’ouvre à Turin le 1er mai 1898, pendant laquelle est prise la première photographie du Saint Suaire, causant une “ divine surprise ”. (…)

En effet, le négatif photographique de la vénérable relique révélait nettement et sans équivoque une parfaite image positive. La silhouette d’un homme surgissait, lumineuse, du fond de l’étoffe devenu sombre par l’inversion des valeurs lumineuses. Ainsi l’authentique portrait de Jésus et les taches de sang dont il est marqué, après avoir fait l’objet de la dévotion de Thérèse ou, «  pour mieux dire  », corrige-t-elle, «  le fond de toute ma piété  », mais dans la nuit de la foi pure, devenaient objet de science, d’expérience sensible et de vérification expérimentale.

Tout se passe comme si, dès son dies natalis, jour de sa naissance au Ciel, elle s’était préoccupée de graver dans le cœur de tous les hommes, s’il était possible, cette Sainte Face. C’est en effet en octobre 1897, au lendemain de sa mort, que fut présentée au roi d’Italie, détenteur de la précieuse relique, la demande d’ostension du Saint Suaire.

Sainte Face dessinée par Céline

Sainte Face de Jésus exécutée par Sœur Geneviève (Céline), d’après le Saint Suaire de Turin.

On est d’autant plus fondé à voir la main de Thérèse dans les événements qui vont suivre, que l’Époux et sa petite épouse vont voyager de conserve dans la montée vers la gloire  : d’abord la Sainte Face et, dans son sillage, sainte Thérèse.

L’oncle Isidore Guérin porta au carmel de Lisieux le premier ouvrage de Paul Vignon, Le Linceul du Christ, dès sa parution en 1902. Sœur Geneviève (Céline) s’y trouvait doublement préparée 1° comme photographe et artiste, 2° comme fille spirituelle de Thérèse, à comprendre la révélation du vrai portrait de Jésus et le secret de ses «  beautés cachées  ».

Le soir, dans sa cellule, à l’heure du silence, la religieuse déploie les planches qui reproduisent en héliogravure le cliché de Pia, et demeure saisie d’émotion  : «  C’était bien mon Jésus, tel que mon cœur l’avait pressenti… Et, cherchant les traces de ses douleurs, je suivis par les blessures l’empreinte de la cruelle couronne d’épines. Je vis le sang coagulé dans les cheveux, puis coulant en larges gouttes. […]Alors, ne pouvant plus contenir les sentiments de mon cœur, je couvris cette Face adorable de mes baisers et l’arrosai de mes larmes. Et je pris la résolution de peindre une Sainte Face d’après cet idéal que j’avais entrevu.  »

Le résultat fut un authentique chef-d’œuvre qui obtiendra, en mars 1909, le Grand Prix de l’Exposition internationale d’art religieux de Bois-le-Duc. L’image, d’une réelle majesté en son tragique réalisme, (…) connut rapidement une immense diffusion, à des millions d’exemplaires.

LA DÉVOTION DU PAPE

Signée de sa marque d’origine et d’appartenance  : «  Carmel de Lisieux  », elle va bientôt se trouver emportée dans l’ «  ouragan de gloire  » soulevé par la petite Thérèse elle-même. À l’automne 1905, le Père Eugène Prévost, reçoit à Rome une photographie de l’œuvre de Céline, envoyée par le Carmel de Lisieux. Celui-ci lui demandait d’obtenir du Pape une bénédiction pour la diffusion de cette Sainte Face dans le monde.

Saint Pie X donnant sa bénédiction

Saint Pie X

En la voyant, Pie X fut ému et la baisa à plusieurs reprises  : «  Non seulement une bénédiction, promit-il, mais encore des indulgences.  » Deux jours plus tard, le Pape renvoyait la précieuse photographie au bas de laquelle il avait écrit de sa main  : «  À tous ceux qui méditeront sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous accordons chaque fois, outre les Indulgences concédées par les Souverains Pontifes, la Bénédiction Apostolique.  »

L’année suivante (juin 1906), il fait connaître sa volonté «  que cette Image soit répandue en tous lieux et exposée à la vénération dans toutes les familles chrétiennes  », la recommandant «  d’une manière toute particulière aux Révérendissimes Évêques et à tous les Ecclésiastiques, bénissant tout particulièrement ceux qui s’en feront les propagateurs.  »

Or, cette année-là, l’image fut incorporée à la réédition de l’Histoire d’une âme, et l’année suivante, le 15 mars 1907, le Père Prévost présenta le volume au Pape. Celui-ci, en le feuilletant, tomba sur l’image de la Sainte Face et la porta à ses lèvres avec amour. (…)

L’ÉPOUX ET L’ÉPOUSE

Sainte Thérèse ne meurt pas de phtisie. Elle meurt d’amour. Elle meurt par amour et aussitôt son visage prend une conformation que l’abbé de Nantes appelle d’ «  esthétique hyperbolique  », exprimant une paix, une allégresse, une plénitude qui ne sont pas de la terre, car elles ne restaurent pas ce visage dans sa beauté première, naturelle. Et pourtant, celui-ci ne laisse pas d’être extraordinairement impressionnant.

Notre Père le compare au portrait historique de Jésus, révélé par le Saint Suaire de Turin  : «  Comme sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte Face présente, au moment de mourir, un visage complètement défait où il n’y a plus aucune beauté, de la même manière la Sainte Face de Jésus, sur le Suaire de Turin, rebute plutôt qu’elle n’attire.  »

Il faut faire un vigoureux acte de foi pour surmonter cette impression de dégoût  :esthétique dramatique. «  Et pourtant, selon une loi de la perception bien connue des psychologues, il suffit de fixer son attention sur un détail pour le rendre prégnant et voir la Sainte Face s’ordonner autour d’un autre axe. Ici, c’est l’œil droit, plein de bonté. Au-dessus de lui, le front apparaît très noble et très lumineux, très ouvert, l’emportant sur la défaillance du bas du visage et l’éclatement des lèvres. Le visage, douloureux mais non pas ravagé, rayonne d’une douceur qui délivre un message d’amour. La laideur même ne fait point obstacle à cet appel à l’amour murmuré par des lèvres qui s’offrent au baiser. Ecce sponsus, «  Voici l’Époux  ».

«  Dès lors, une lumière nouvelle émane du Saint Suaire  : c’est beau comme une dissonance qui évoque des choses de l’au-delà. Esthétique hyperbolique des mystères glorieux  : c’est comme le rayonnement de Celui qui est dans la gloire, message silencieux renouant, après l’arrachement de la mort, des liens immortels. […]

«  J’en étais là de mes réflexions lorsqu’un jour il s’est trouvé que dans mon bréviaire, fortuitement, mes deux images de sainte Thérèse sur son lit de mort et du Christ en son Linceul se sont rencontrées. […] C’était le sommeil de deux gisants, […] mais non pas dans une attitude froide et insignifiante. Car le sommeil de Jésus et de Thérèse est un sommeil d’amour. Ils se sont livrés à la souffrance et à la mort dans un acte d’amour parfait.

Sainte Thérèse sur son lit mortuaire vis-à-vis de la la Sainte Face

«  Et voici le trait qui développe l’émotion soudaine  : ils sont morts l’un pour l’autre, après avoir été séparés sur la terre, et c’est bien ce qui définit l’amour mystique, ressort de l’esthétique dramatique de notre vie. Celui qui donne sa vie en ce monde donne ainsi la plus grande marque d’amour et «  le Ciel en est le prix  ». Ce sont les épousailles mystiques consommées, comme disent les auteurs spirituels, sur le lit de la Croix.

«  Le rapprochement de ces deux images me paraît la plus saisissante, la plus criante illustration du message de la Sainte Face. Quand on la voit toute seule, elle est un appel à l’amour pour ceux qui savent la lire dans la foi  ; mais si on la rapproche de cette image de l’épouse qui a donné silencieusement sa vie, jusqu’à la dernière goutte, par amour pour Lui, alors il semble que ces deux solitudes se rencontrent, que ces deux visages, frappés par la maladie, par la Passion, par la souffrance et la mort, se répondent l’un à l’autre. […] Alors, nous voyons bien que ces deux corps attendent la résurrection pour leurs noces éternelles, pour cette fusion des âmes, des regards et des cœurs dans le Ciel  ; résurrection déjà accomplie par le Christ, tandis que le corps de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, modestement corrompu dans sa tombe, attend encore pour aller chanter son Époux dans le Ciel.  »

LA PETITE REINE

En rompant la toile qui s’opposait encore à leur douce rencontre, comme dit saint Jean de la Croix, Jésus n’a pas mis fin à l’existence humaine de sa petite épouse. Celle-ci s’engage, avec tous ses désirs «  infinis  », dans le Ciel qui s’ouvre devant elle  : «  Il faudra que le bon Dieu fasse toutes mes volontés au Ciel, parce que je n’ai jamais fait ma volonté sur la terre.  » (13 juillet 1897)

Sainte Thérèse déversant sa pluie de roses sur les missions

Sainte Thérèse, patronne des missions.
Tableau de sœur Marie du Saint-Esprit.

Thérèse avait exprimé par avance ses «  volontés  » avec une audace sans pareille, en s’appropriant les demandes de la Prière sacerdotale que nous lisons en saint Jean, au chapitre dix-septième.

A-t-on jamais vu, dans toute l’histoire de l’Église, quelqu’un montrer pareille hardiesse  ? s’exclame notre Père. À quoi Thérèse répond elle-même, sans hésitation, que non, cela ne s’est jamais vu, parce que personne n’a encore aimé comme elle  : «  Ô mon Jésus […] ,il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d’amour que vous n’en avez comblé la mienne  ; c’est pour cela que j’ose vous demander d’aimer ceux que vous m’avez donnés comme vous m’avez aimée moi-même […]. Ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d’amour que celle qu’il vous a plu de me prodiguer gratuitementsans aucun mérite de ma part.  »

Au moment où Thérèse affirme cette prétention exorbitante, elle la tourne à «  Aimer, être aimée, et revenir sur la terre pour faire aimer l’Amour.  » C’est pourquoi elle nous attire à sa suite  : «  […]De même qu’un torrent, se jetant avec impétuosité dans l’océan, entraîne après lui tout ce qu’il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l’âme qui se plonge dans l’océan sans rivages de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu’elle possède… Seigneur, vous le savez, je n’ai point d’autres trésors que les âmes qu’il vous a plu d’unir à la mienne.  » (…)

De la «  pluie de roses  » promise le 9 juin 1897, nous n’avons encore vu, cent ans après, que quelques pétales. C’est trop de perfection, c’est trop de doctrine forte, c’est trop d’amour et de grâce pour ne pas être prometteur encore de bienfaits nombreux. Son étonnante supériorité sur tous les autres saints des temps modernes donne à penser que Thérèse est, à la ressemblance de l’Immaculée, une figure de l’Église aux prises avec le démon dans le dernier combat de ce siècle d’apostasie et que la victoire de notre sainte, aidée de sainte Jeanne d’Arc, sa sœur  ! sur le prince des ténèbres, annonce le triomphe de la Reine du monde et des cieux, au Cœur Immaculé, ouvrant le Règne du Sacré-Cœur de Jésus.

Canonisation de Sainte Thérèse au Vatican

La canonisation de sainte Thérèse à Saint-Pierre de Rome, le 17 mai 1925.

CRC n° 338, septembre 1997, p. 30-34

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