La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus

X. « Je ne meurs pas, j’entre dans la Vie »

Comme un voyageur harassé qui titube à la fin de son voyage, sainte Thérèse de la Sainte Face arrive au bout de son chemin de Croix  : «  Oui, mais c’est dans les bras du Bon Dieu que je tombe  !  »

L’agonie proprement dite va durer deux jours mais, dès le 21 septembre, elle gémit  : «  Ah  ! qu’est-ce que l’agonie  ? Il me semble que j’y suis tout le temps.  »

L’AGONIE  : MERCREDI 29 SEPTEMBRE 1897

Le 29 septembre, en la fête de saint Michel, à midi, elle dit à mère Marie de Gonzague, la prieure  :

«  Ma Mère, est-ce l’agonie  ?… Comment vais-je faire pour mourir  ? Jamais je ne vais savoir mourir  !…  »

Sœur Agnès lui lut des passages de l’office de saint Michel et les prières des agonisants.

«  Lorsqu’il fut question des démons, elle eut un geste enfantin comme pour les menacer et s’écria en souriant  :

«  Oh  ! Oh  !

«  d’un ton qui voulait dire  : Je n’en ai pas peur.  »

Après la visite du docteur, elle dit à la prieure  :

«  Est-ce aujourd’hui, ma Mère  ?

Oui, ma petite fille.  »

Une sœur dit alors  :

«  Le bon Dieu est bien joyeux aujourd’hui.

Moi aussi  ! Si je mourais tout de suite quel bonheur  !

«  … Quand est-ce que je vais être tout à fait étouffée  !… Je n’en puis plus  ! Ah  ! qu’on prie pour moi  !… Jésus  ! Marie  !  » (…)

Après matines, elle joignit les mains pour dire d’une voix douce et résignée  :

«  Oui mon Dieu, oui mon Dieu, je veux bien tout  !…

C’est donc atroce ce que vous souffrez  ?

Non, ma Mère, pas atroce, mais beaucoup, beaucoup… juste ce que je peux supporter.  »

Elle demanda à rester seule cette nuit-là. Mère Marie de Gonzague n’y consentit pas. Sœur Marie du Sacré-Cœur demeura donc pour veiller auprès d’elle. Mais après lui avoir donné une potion, elle s’endormit… (…) Et «  quel ne fut pas son attendrissement lorsque, se réveillant, elle vit la pauvre petite tenant toujours dans ses mains tremblantes de fièvre, son petit verre, attendant avec patience que sa sœur s’éveillât pour le remettre sur la table  ».

LA PASSION  : JEUDI 30 SEPTEMBRE 1897

Au matin du 30 septembre, durant la messe de communauté, l’agonisante halète. Elle joint les mains et dit en regardant la statue de la Vierge  :

«  Oh  ! je l’ai priée avec une ferveur  !… Mais c’est l’agonie sans aucun mélange de consolation…  »

«  Toute la journée, sans un instant de répit, écrit sœur Agnès, elle demeura, on peut le dire sans exagération, dans de véritables tourments.  »

Ainsi Jésus demeura-t-il toute la journée sur la Croix, de 9 heures (Mc 15, 25) à 15 heures (Marc 15, 34).

Ses exclamations recueillies par sœur Agnès, – «  mais il est bien impossible d’en rendre l’accent  », avoue-t-elle – trahissent l’ultime combat de Thérèse contre des tentations de révolte et de doute  :

«  Ô mon Dieu  !… Je l’aime, le bon Dieu  !

«  Ô ma bonne Sainte Vierge, venez à mon secours  !

«  Si c’est ça l’agonie, qu’est-ce que c’est que la mort  ?  ! …

«  Ah  ! mon bon Dieu  !… Oui, il est bien bon, je le trouve bien bon…  »

Elle étouffe et se plaint doucement à la sainte Vierge  :

«  Oh  ! vous savez que j’étouffe  !  » (…)

Mais à la grande surprise de sœur Agnès, «  elle pouvait se remuer, s’asseoir dans son lit  », après des semaines de totale immobilité. Comme Jésus se redressant sur le clou qui transperçait ses pieds, afin de reprendre souffle et, de sa bouche desséchée, proférer les sept Paroles qui nous révèlent les sentiments les plus profonds et les plus vifs de son Cœur, ainsi de chacune des paroles de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte-Face, en ce jeudi 30 septembre 1897, jour de sa précieuse mort.

«  Ô ma Mère, je vous assure que le calice est plein jusqu’au bord  !…

«  … Mais le bon Dieu ne va pas m’abandonner, bien sûr… Il ne m’a jamais abandonnée.  » (Marc 15, 34) (…)

«  … Mes petites sœurs  ! mes petites sœurs, priez pour moi  ! (…)

Vers 15 heures, au moment où la cloche du monastère sonnait tous les jours pour rappeler la mort du Christ, assise sur son lit, elle met les bras en croix pour obtenir un peu de soulagement, s’appuyant sur sœur Geneviève et mère Agnès qui la soutiennent, et va chercher très loin sa respiration.

«  Elle nous rappelait l’image frappante de Jésus en Croix et cette coïncidence me parut pleine de mystère […]. Ses plaintes, toutes empreintes d’une parfaite conformité à la volonté de Dieu, étaient déchirantes. Comme pour Jésus, Dieu paraissait l’avoir abandonnée.  » (…)

«  La vaillante mère Agnès elle-même, rivée au chevet de sa petite sœur, quitta un instant l’infirmerie pour se jeter au pied de la statue du Sacré-Cœur “ afin qu’elle ne se désespère pas ”.  »

«  Quant à sœur Geneviève, elle éprouva la même impression  : “ … Je pensais avec angoisse  : Que c’est affreux de mourir  !... Je sortis sous le cloître en sanglotant et, cherchant un signe sensible de son bonheur je disais en regardant le ciel pluvieux  : Si seulement il y avait des étoiles  ! et je me remis à pleurer ”.  » (…)

Mais voici la Sainte Vierge au chevet de sa “ miniature ”, compatissante comme au pied de la Croix de son Fils. Après vêpres, mère Marie de Gonzague posa sur ses genoux une image de Notre-Dame du Mont Carmel. Thérèse la regarda un instant et dit  :

«  Ô ma Mère, présentez-moi bien vite à la Sainte Vierge, je suis un bébé qui n’en peut plus  !… Préparez-moi à bien mourir.  »

La prieure lui répondit qu’ayant toujours compris et pratiqué l’humilité, sa préparation était faite. Elle réfléchit un instant et prononça ces paroles  :

«  Oui, il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité  ; oui, j’ai compris l’humilité du cœur. Il me semble que je suis humble.

Elle répéta encore  :

«  Tout ce que j’ai écrit sur mes désirs de la souffrance. Oh  ! c’est quand même bien vrai  !…

«  … Et je ne me repens pas de m’être livrée à l’Amour.

«  Oh  ! non, je ne m’en repens pas, au contraire  !  » (…)

Vers 5 heures, sœur Agnès était seule auprès d’elle. Voyant le visage de Thérèse changer tout à coup, elle comprit que c’était la dernière agonie  :

«  Lorsque la Communauté entra dans l’infirmerie, elle accueillit toutes les sœurs avec un doux sourire. Elle tenait son Crucifix et le regardait constamment.

«  Pendant plus de deux heures, un râle terrible déchira sa poitrine. […]Elle était dans une oppression toujours croissante et jetait parfois pour respirer de petits cris involontaires.  »

On entendait par la fenêtre un concert de ramages s’élever des frondaisons du jardin.

«  À un moment elle semblait avoir la bouche si desséchée que sœur Geneviève, pensant la soulager, lui mit sur les lèvres un petit morceau de glace. Elle l’accepta (Jn 19, 28-29)en lui faisant un sourire que je n’oublierai jamais. C’était comme un suprême adieu.

«  À 6 heures, quand l’Angelus sonna, elle regarda longuement la statue de la Sainte Vierge (Jn 19, 26).

«  Enfin, à 7 heures et quelques minutes, Notre Mère ayant congédié la communauté, elle soupira  :

«  Ma Mère  ! N’est-ce pas encore l’agonie  ?… Ne vais-je pas mourir  ?

Oui, ma pauvre petite, c’est l’agonie, mais le Bon Dieu veut peut-être la prolonger de quelques heures.  »

«  Elle reprit avec courage  :

«  Eh bien  !… allons  !… Allons  !…

«  Oh  ! je ne voudrais pas moins longtemps souffrir…  »

«  Et regardant son Crucifix  », elle prononça distinctement son dernier acte d’amour  :

«  Oh  ! je l’aime  !…  »

«  Mon Dieu… je… vous aime  !…  »

«  TRANSITUS THERESIÆ  »

«  … Tout à coup, après avoir prononcé ces paroles, elle tomba doucement en arrière, la tête penchée à droite. Notre Mère fit sonner bien vite la cloche de l’infirmerie pour rappeler la Communauté.

«  “ Ouvrez toutes les portes  ”, disait-elle en même temps. Cette parole avait quelque chose de solennel, et me fit penser qu’au Ciel le bon Dieu la disait aussi à ses anges.

«  Les sœurs eurent le temps de s’agenouiller autour du lit et furent témoins de l’extase de la sainte petite mourante. Son visage avait repris le teint de lys qu’il avait en pleine santé, ses yeux étaient fixés en haut brillants de paix et de joie. Elle faisait certains beaux mouvements de tête, comme si Quelqu’un l’eût divinement blessée d’une flèche d’amour, puis retiré la flèche pour la blesser encore…

Sainte Thérèse le lendemain de sa mort

Photographie de Thérèse le lendemain de sa mort, à l’infirmerie (1er oct. 1897).
«  C’était comme un reflet de la gloire céleste qui apparaissait sur son visage.  »
(Sœur Marie du Sacré-Cœur)

«  Sœur Marie de l’Eucharistie s’approcha avec un flambeau pour voir de plus près son sublime regard. À la lumière de ce flambeau, il ne parut aucun mouvement de ses paupières. Cette extase dura à peu près l’espace d’un Credo, et elle rendit le dernier soupir.  » (…)

Après ce récit de sœur Agnès de Jésus (Pauline), il faut citer celui de sœur Geneviève (Céline). Ayant prononcé ses dernières paroles, Thérèse, «  à notre grande surprise, s’affaissa tout à coup, la tête penchée sur l’oreiller, la tête penchée à droite  ; mais, comme appelée par une voix céleste, elle se redressa tout à coup avec fermeté, et fixant un point de l’espace un peu au-dessus de la Statue de Marie, elle resta ainsi quelques minutes, l’œil irradié par l’extase. J’ai pensé que nous avions assisté à son jugement  : d’une part, elle avait, comme dit le Saint Évangile, “ été trouvée digne de paraître debout devant le Fils de l’Homme ”(Luc 21, 36); et de l’autre, elle voyait que les largesses dont elle allait être comblée surpassaient infiniment ses immenses désirs, car à l’expression d’étonnement en était jointe une autre  : elle semblait ne pouvoir supporter la vue de tant d’amour, comme quelqu’un qui subit un assaut plusieurs fois renouvelé, qui veut lutter et qui, dans sa faiblesse, demeure l’heureux vaincu.

«  Après la mort de la servante de Dieu, un reflet de la béatitude éternelle s’imprima sur son visage  ; elle avait un sourire céleste, mais ce que j’ai trouvé de plus extraordinaire, c’est que, de ses paupières baissées fortement closes et serrées, rayonnait une telle intensité de vie et de bonheur que ce n’était plus du tout la mort  ; jamais je n’ai revu cela depuis sur aucune autre sœur défunte.  » (…)

Ce ravissant sourire semblait dire  : «  Le Bon Dieu n’est qu’amour et miséricorde.  » Sans doute répondait-il au sourire de la Sainte Vierge, venue arracher définitivement sa “ miniature ” au démon.

Notre Père nous a souvent fait le récit de la mort de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus entendu de la bouche même des carmélites de Lisieux. Avec émotion, mais aussi avec science, il nous explique les deux temps de cette mort d’amour. D’abord la mort physique. C’est l’arrachement de l’âme au corps. Puis l’âme se manifeste encore une fois par un ultime transport d’amour. Aspirée par Dieu, elle s’en va de nouveau, laissant le corps comme une enveloppe vide pour voler vers Dieu. Ce n’est plus une mort  : pour ainsi dire, c’est une dormition.

Exposition de Thérèse trois jours après sa mort

Photographie de sainte Thérèse, exposée au chœur, trois jours après sa mort.

CRC n° 338, septembre 1997, p. 27-29

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