La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus

VI. L’offrande à l’Amour miséricordieux

En janvier 1895, mère Agnès de Jésus, devenue prieure, ordonne à sa sœur d’écrire ses souvenirs d’enfance. Ce sera l’Histoire d’une âme. Le regard rétrospectif que sainte Thérèse jette ainsi sur sa vie la convainc que seule sa petitesse a incliné vers elle la Miséricorde. Plus elle se sent petite devant Dieu, plus elle sera l’objet de sa condescendance, puisque «  le propre de l’Amour est de s’abaisser  ».

Histoire d'une âme

LA GRÂCE

Les lieux enchanteurs que Thérèse visita avec son père à Alençon, après sa guérison miraculeuse, lui reviennent en mémoire. Ils allaient de château en château. Ce fut «  ma première entrée dans le monde. Tout était joie, bonheur autour de moi, j’étais fêtée, choyée, admirée […].À dix ans, le cœur se laisse facilement éblouir, aussi je regarde comme une grande grâce de n’être pas restée à Alençon  ; les amis que nous y avions étaient trop mondains, ils savaient trop allier les joies de la terre avec le service du Bon Dieu.  »

Pendant ce voyage, elle a compris sa faiblesse  : «  Si mon cœur n’avait pas été élevé vers Dieu dès son éveil, si le monde m’avait souri dès mon entrée dans la vie, que serais-je devenue  ?  »

Considérant la grâce prévenante par laquelle Dieu l’a préservée, elle découvre qu’elle a été plus aimée que sainte Marie-Madeleine  ! (…)

«  Je reconnais que sans Lui, j’aurais pu tomber aussi bas que sainte Madeleine et la profonde parole de Notre-Seigneur à Simon retentit avec une grande douceur dans mon âme… Je le sais  : “  celui à qui on remet moins, aime moins ”. Mais je sais aussi que Jésus m’a plus remis qu’à sainte Madeleine, puisqu’Il m’a remis d’avance, m’empêchant de tomber.  »

Par ces paroles admirables, Thérèse assimile son privilège à celui de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie, définie en 1854 par le saint pape Pie IX.

Ste Thérèse à 23 ans «  Ah  ! que je voudrais expliquer ce que je sens  !… Voici un exemple qui traduira un peu ma pensée. – Je suppose que le fils d’un habile docteur rencontre sur son chemin une pierre qui le fasse tomber et que dans cette chute il se casse un membre  ; aussitôt son père vient à lui, le relève avec amour, soigne ses blessures, employant à cela toutes les ressources de son art et bientôt son fils complètement guéri lui témoigne sa reconnaissance. Sans doute cet enfant a bien raison d’aimer son père  !  »

C’est le cas de Marie-Madeleine.

«  Mais je vais encore faire une autre supposition. – Le père ayant su que sur la route de son fils se trouvait une pierre, s’empresse d’aller devant lui et la retire, sans être vu de personne. Certainement, ce fils, objet de sa prévoyante tendresse, ne sachant pas le malheur dont il est délivré par son père ne lui témoignera pas sa reconnaissance et l’aimera moins que s’il eût été guéri par lui.  »

Les «  quatre-vingt-dix neuf justes  » dont parle Notre-Seigneur dans l’Évangile (Lc 15, 7) sont dans ce cas-là.

«  … mais s’il vient à connaître le danger auquel il vient d’échapper, ne l’aimera-t-il pas davantage  ?Eh bien, c’est moi qui suis cette enfant, objet de l’amour prévoyant d’un Père qui n’a pas envoyé son Verbe pour racheter les justes mais les pécheurs. Il veut que je l ‘aime parce qu’il m’a remis, non pas beaucoup, mais tout.  »

Une fois de plus, constatons que Thérèse se trouve dans une situation analogue à celle de la Sainte Vierge, et que pour exprimer la reconnaissance aimante où la plonge cette pensée, le cantique du Magnificat peut seul convenir  ! (…)

Beaucoup d’autres “ justes ” sont dans le même cas  : tous ceux qui ont été préservés, qui n’ont pas de grandes tentations. Mais leur erreur est de croire que c’est par leur propre mérite.

«  J’ai entendu dire qu’il ne s’était pas rencontré une âme pure aimant davantage qu’une âme repentante, ah  ! que je voudrais faire mentir cette parole  !…  »

Dans la logique de cette pensée, la plus aimée de toutes les créatures, c’est la Vierge Marie, qui n’a certainement pas moins aimé que sainte Marie-Madeleine.

La folle sollicitude de Jésus à son égard déchaîne en Thérèse un désir d’aimer Jésus qui se fait intuitif et, dans ce désir, elle découvre combien Jésus l’aime le premier, avant même qu’elle réponde par son amour. Au cours de cette année d’épanouissement et de plénitude, «  j’ai reçu la grâce de comprendre plus que jamais combien Jésus désire être aimé  ». C’est une illumination sur la réciprocité de l’amour. Sainte Thérèse va à l’oraison uniquement pour répondre au désir de Jésus  ; son amour est purement oblatif, parfaitement généreux.

LA MISÉRICORDE

Ste ThérèseParvenus à ce point de la “ course de géant ” de Thérèse, nous retrouvons la pierre d’achoppement déjà rencontrée dès ses premiers pas au Carmel  : elle n’a cessé de se sentir en contradiction avec son entourage, sur le fondement même de la vie religieuse, telle qu’elle était comprise au carmel de Lisieux. Elle ne pouvait pas renoncer à ce que Dieu avait mis dans son âme, mais comment se faire comprendre  ? La tradition du Carmel de France, auquel le cardinal de Bérulle a imposé sa spiritualité à lui, malgré l’opposition des premières carmélites espagnoles, la laissait insatisfaite. C’était une religion très sclérosée, teintée de jansénisme. Selon cet esprit, pour sauver les âmes, il n’y a pas d’autre moyen que la souffrance expiatoire.

«  Je pensais aux âmes qui s’offrent comme victimes à la Justice de Dieu afin de détourner et d’attirer sur elles les châtiments réservés aux coupables, cette offrande me semblait grande et généreuse, mais j’étais loin de me sentir portée à la faire.  »

N’y avait-il pas dans ces pratiques un air d’héroïsme qui semble peu convenir aux simples et aux petits  ? Ni la grâce ni son attrait ne l’inclinent de ce côté. Certes, les mortifications ne lui font pas peur, mais elle constate l’ambiguïté de tels exercices si on les érige en système. Elle se défie d’une conception d’un Dieu justicier auquel il faut payer rançon, car on ne peut jamais se mettre en règle par ses propres moyens. La comptabilité de justice de certaines sœurs les empêchait de répondre à l’appel de l’amour. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’opposer la justice et l’amour. À certains saints, comme à sainte Marguerite-Marie, Jésus a demandé de se vouer à la justice de Dieu. C’était leur vocation. Mais la spiritualité du XIXe siècle s’était recroquevillée sur la première partie du message de Paray-le-Monial  : la sainteté de justice de Dieu exige une expiation proportionnée à toutes les fautes. Et l’on oubliait que, de toute manière, la miséricorde l’emporte sur la justice, car Jésus a payé pour tous les péchés.

Sainte Thérèse affirmera à plusieurs reprises que la justice même lui semble «  revêtue d’amour  ». L’amour doit avoir le dernier mot et c’est sur le plan de l’amour que doit s’accomplir le rétablissement de la justice. Alors, allons tout de suite à lui, prenons le chemin direct, livrons-nous à l’amour… Ainsi, retrouve-t-elle le véritable esprit des fondateurs du Carmel réformé.

«  Ô mon Dieu  ! m’écriai-je au fond de mon cœur, n’y aura-t-il que votre Justice qui recevra des âmes s’immolant en victimes  ?… Votre Amour Miséricordieux n’en a-t-il pas besoin lui aussi  ?… […]Il me semble que si vous trouviez des âmes s’offrant en Victimes d’holocaustes à votre Amour, vous les consumeriez rapidement, il me semble que vous seriez heureux de ne point comprimer les flots d’infinie tendresse qui sont en vous… Si votre Justice aime à se décharger, elle qui ne s’étend que sur la terre, combien plus votre Amour Miséricordieux désire-t-il embraser les âmes, puisque votre Miséricorde s’élève jusqu’au Cieux…Ô mon Jésus  ! que ce soit moi cette heureuse victime, consumez votre holocauste par le feu de votre Divin Amour  !…  »

Ces lumières, elle les reçut le 9 juin 1895, en la fête de la Sainte Trinité, après avoir communié. À peine sortie de la chapelle, elle entraîna sœur Geneviève (Céline), étonnée, à la suite de mère Agnès qui se dirigeait vers le tour. Le visage empourpré, elle balbutia qu’elle voudrait s’offrir comme victime à l’Amour Miséricordieux. La chose lui paraissant anodine, la prieure répondit  : «  Bien sûr  !  » Ravie, sainte Thérèse expliqua rapidement à sœur Geneviève de quoi il s’agissait. Elle se mit à rédiger son acte d’offrande et le mardi 11, agenouillée avec sa sœur devant la Vierge du Sourire, elle le prononça du fond du cœur.

Famille de Sainte Thérèse sous le voile en 1894

Soeur Geneviève (Céline), Mère Agnès (Pauline), prieure en exercice, Mère Marie de Gonzague ancienne prieure, Sœur Marie du Sacré-Coeur, l’aînée des quatre sœurs Martin carmélites (1894).

Quelques jours après, en faisant le chemin de croix dans le chœur, elle fut «  prise d’un si violent amour pour le Bon Dieu  » qu’elle se croyait tout entière plongée dans le feu. «  Je brûlais d’amour et je sentais qu’une minute, une seconde de plus, je n’aurais pu supporter cette ardeur sans mourir.  »

Dans cette blessure d’amour, elle vit le signe que Dieu acceptait son offrande comme victime d’holocauste. (…)

«  Ah  ! depuis cet heureux jour, il me semble que l’Amour me pénètre et m’environne, il me semble qu’à chaque instant cet Amour Miséricordieux me renouvelle, purifie mon âme et n’y laisse aucune trace de péché, aussi je ne puis craindre le purgatoire […]. Oh  ! qu’elle est douce la voie de l’Amour  !… Comme je veux m’appliquer à faire toujours avec le plus grand abandon, la volonté du Bon Dieu  !…  »

Sainte Thérèse a rappris à l’Église l’Amour. Quand le monde sera dans les derniers périls, l’Église le sauvera par l’Amour.

CRC n° 338, septembre 1997, p. 17-19

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant