La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE

La politique du Christ

I. LA DROITE ET LA GAUCHE DU CHRIST

CES dénominations de droite et de gauche ont un fondement certain, quoi qu’on dise, elles sont toujours valables à condition de procéder à quelques distinctions et définitions. (…)

1- La droite et la gauche du Seigneur au Jour du Jugement dernier. (Mt, 25)

Jugement dernierLes brebis et les boucs, les bons et les méchants, les élus et les réprouvés sont ainsi placés selon une convention typiquement biblique. À droite, ceux qui ont exercé dans leur vie la charité fraternelle. À gauche les égoïstes, les cœurs durs et sans pitié. Le contresens aujourd’hui habituel est d’entendre la leçon de ce chapitre de manière exclusive, et de faire de la charité sociale la condition nécessaire mais suffisante, voilà l’erreur, du salut. Car le Christ a enseigné ailleurs la nécessité absolue de la foi, du baptême et de l’Eucharistie. (…) Cette dialectique qui oppose deux vertus théologales dont l’Église enseigne que l’une découle normalement de l’autre, me paraît détestable, contraire à l’esprit catholique et inventée pour les besoins de la plus mauvaise des querelles. Prêchons à tous la foi, et exhortons les fidèles de droite et de gauche à pratiquer aussi la charité fraternelle pour entrer dans le Royaume de Dieu  !

2- La droite et la gauche réelles, en politique.

Cette dénomination… topographique date de la séance de l’Assemblée Constituante du 11 septembre 1789 où les députés, renonçant à siéger par Ordres, Clergé, Noblesse, Tiers-État, se groupèrent par affinités de pensée, d’idéologie.

Pourquoi à gauche les révolutionnaires  ? Et à droite les monarchistes, conservateurs et réactionnaires  ? Nul n’a su m’éclairer sur ce point d’histoire. Je suis persuadé qu’il n’y a pas là pur hasard, décision fortuite. Les vocables de droite et de gauche auront fait dans les Sociétés de Pensée qui firent la Révolution l’objet d’un choix occulte. Depuis toujours, la grâce, la bénédiction divine vont à droite  ; le mauvais sort, le sinistre, la malédiction, les choses diaboliques viennent de gauche. Le substrat antireligieux de la Révolution française est là  : un refus de l’ordre naturel, des légitimités immémoriales, un défi à Dieu. (…)

L’Homme de Gauche revendique la LIBERTÉ de l’individu, l’Homme de Droite lui oppose la primauté de l’ORDRE… L’un pense que la société est toute au service de l’Individu, de son intérêt, de sa dignité. L’autre professe que le bien commun exige le dévouement des citoyens et jusqu’au sacrifice de leurs biens, de leur réputation, de leur vie. Opposition de deux mentalités, de deux religions sécularisées, la plus stable de toutes dans l’instabilité et le grégarisme de notre société moderne. (…)

L’ÉGLISE EST PASSÉE DE DROITE À GAUCHE

L’Église, traditionnellement, était de droite. (…) Elle s’est toujours déclarée en accord naturel profond avec la droite, qui aime et respecte l’ordre, l’autorité, le bien commun, parce qu’elle est précisément une société traditionnelle, hiérarchique et bien ordonnée. Un exemple, entre cent  : l’avortement sera-t-il autorisé  ? La gauche est pour l’émancipation de la femme, donc favorable. La droite (réelle, pas forcément parlementaire) est pour le respect de la vie, et donc contre. L’Église, ici encore, se trouvera, fût-ce à contre-cœur et à contre-courant, nécessairement “ à droite ”. (…)

Nouveauté considérable, inutile de se boucher les yeux  : l’Église tourne vers la gauche et renie son entente séculaire avec la droite. Ce n’est pas un glissement, un virage, c’est un retournement et un reniement. «  C’est un surprenant mariage, commente Duquesne dans son livre “ La Gauche et la Droite du Christ – Peut-on concilier Marx et Jésus  ? ” Ce chrétien de gauche, ancien rédacteur de “ Témoignage Chrétien ” n’est pas de notre bord, il revient de l’autre. C’est dire l’intérêt de sa réflexion présente. Il a rassemblé les paroles et les discours du Pape qui prouvent amplement son ouverture au communisme. (…) Sous l’influence de Paul VI c’est l’Église universelle qui est passée de droite à gauche à la faveur du Concile Vatican II. Lumen Gentium a renversé la pyramide hiérarchique, cul par-dessus tête  ; le “ peuple de Dieu ” au sommet, et la hiérarchie à son service. Duquesne l’avoue  : c’est la démocratie dans l’Église avec ses corollaires, absence de condamnations, dialogue, contestation et, de là, rejet global de la société politique autant que religieuse. Quant au projet de l’Église Nouvelle, que nous donne à connaître Gaudium et Spes, c’est celui d’une «  transformation du monde   ». «  Ainsi passe-t-on d’une notion d’ordre statique à une notion d’ordre dynamique… La construction du monde est donc participation à la croissance du Royaume de Dieu. Les espoirs humains de progrès en tous domaines font partie de l’espérance chrétienne. Dès lors, le chrétien est appelé à agir dans le monde pour le transformer   ». Tout cela, nous l’avons remarqué cent fois avant Duquesne. (…)

Conclusion du livre  : les hommes de l’appareil au niveau subalterne sont acquis à la lutte révolutionnaire. Les hautes sphères de la Hiérarchie, paralysées ou secrètement consentantes, laissent faire. (…) En janvier 1973, un sondage révélait que «  Sur cent prêtres de 40 ans qui annoncent leurs intentions de vote, 64 % se prononcent pour la gauche (dont7 % pour le parti communiste) et 26 % seulement pour la majorité.   » (…) On a fait de la jeune génération cléricale des meneurs politiques révolutionnaires. (…)

PSYCHOLOGIE DES CATHOLIQUES D’EXTRÊME-GAUCHE

C’est ici la partie la plus originale, la plus intéressante du livre de J. Duquesne. (…) «  Qui veut comprendre le catholique de gauche, et plus encore le catholique d’extrême gauche, le catholique révolutionnaire, doit d’abord se souvenir de ceci  : le catholique de gauche n’est pas de la famille, c’est un bâtard (cecifaut-il le préciser  ?étant écrit sans intention péjorative   ». La parenthèse est de Duquesne  ! et aggrave encore la cruauté de son propos. Je doute que ses amis le lui pardonnent jamais  ! Les gens de gauche ont le complexe de la bâtardise. Ils appartiennent à deux familles, à deux traditions ennemies, et cette rencontre suscite en eux des contradictions infinies. Tout cela est tellement exact  ! (…)

Ainsi, le catholique de gauche se sent affreusement marqué par son milieu d’origine. «  Ilen a honte. Le remords l’en poursuit. Cette tache l’obsède. Il doit se faire accepter, Ilentend se faire accepter. Il se montrera donc d’une sévérité implacable à l’égard de sa famille d’origine qui, souvent, le lui rend bien   ». La plupart du temps, ce dénigrement passionné, systématique, le conduit d’ailleurs à rompre avec l’Église. Mais tant qu’il y demeure, il l’accable de critiques  : «  C’est sa mission de dénoncer la collusion de son Église avec le Pouvoir. Il s’en acquitte avec une sombre ardeur. Il bat donc la coulpe de l’Église et des chrétiens. Mais il montre plus d’indulgence à l’égard de la gauche. Il éprouve la tentation permanente de surenchérir sur les positions de la gauche, pour montrer sa bonne foi. Il ne se permet que rarement de critiquer la gauche.   »Le voilà donc ennemi des siens et non plus libre. (…)

Comme dans la nature, croisement de deux espèces, le bâtard est infécond. Tel le chrétien de gauche. On ne saurait mieux dire à quel naufrage conduit pareille aventure… (…)

II. POLITIQUE TOUT COURT, MORALE POLITIQUE,
OU MESSIANISMES  ?

Christ-RoiL’Évangile nous indique-t-il une politique  ? En ce domaine tellement important, Dieu doit bien avoir quelque chose à nous dire et nous demander quelque chose à faire  ? (…)

Si Dieu veut que quelque chose arrive dans le monde, dans la société, dans la vie politique, ce ne peut être qu’en Jésus-Christ. Lui, le Sauveur du Monde, emplit tout en tous. Il doit donc bien avoir une autorité, un pouvoir, un dessein politiques  ! Après lui avoir confié la vie intime de nos cœurs, notre vie privée, allons-nous soustraire à son obédience, à sa révélation et à sa direction notre vie publique, notre œuvre sociale et temporelle  ? La kérygmatique doit refuser toute soustraction de la politique au Christ-Roi. Mais elle doit aussi dépasser tout moralisme politique pour atteindre au mystère chrétien dans toutes ses dimensions et révéler l’emprise du Christ Total, du Christ Cosmique, sur l’immense domaine de la vie en société. Là aussi il est Tout en tous. Pas de domaine réservé où il ne soit Seigneur  !

Voilà qui choque également deux mentalités antagonistes.

A. LA POLITIQUE TOUT COURT

La première mentalité consiste à faire de la politique une science et un art humains, temporels, indépendants de la religion. Mentalité extrêmement répandue. Ce fut la théorie gallicane, reprise par les juristes de Philippe le Bel du Droit romain avec insolence dans un monde chrétien  ! Mais cette émancipation des Pouvoirs politiques fut revendiquée tout au long de ce XIVe siècle de manière beaucoup plus radicale, agressive et opiniâtre par Louis Ier de Bavière et les théologiens nominalistes qu’il attirait à sa Cour et protégeait des foudres romaines, Marsile de Padoue contre Jean XXII, Guillaume d’Occam et autres. C’était une proclamation de paganisme en pleine Chrétienté médiévale. Et il faudrait soigneusement distinguer dans ces courants modernes, ce qui était juste impatience du joug clérical et ce qui était rejet de toute seigneurie du Christ sur les Royaumes et les Empires de ce monde.

L’Humanisme politique persistera, insolent ou clandestin, à travers les siècles de la Contre-Réforme. Et n’oublions pas que Luther dégage lui aussi les princes de toute tutelle religieuse, leur accordant le premier tout pouvoir spirituel sur leurs sujets. Le fameux et détestable  : cujus regio, ejus religio, est un principe protestant, et non catholique.

Cette revendication d’autonomie séculière renaîtra au XVIIIe siècle avec la dite “ Philosophie des Lumières ”, et le “ Joséphisme ”, du nom de l’Empereur d’Autriche, en sera le système parfait  : autonomie du pouvoir politique et droit de regard sur les institutions ecclésiastiques  ! Le Synode de Pistoie, en 1786, soutint ces thèses et la Révolution Française y trouvera l’idée de sa Constitution Civile du Clergé. Mais Pistoie sera condamné par Pie VI, le 28 août 1794, et la Constitution Civile en 1791.

Depuis, le laïcisme, professé par le radicalisme athée puis adopté par le “ Catholicisme libéral ”, est la formule et la méthode contemporaines de la même éviction de Dieu de la société politique. «  L’Église libre dans l’État libre  », la formule d’apparence apaisante a pour premier effet de constituer l’État en absolu, indifférent à Dieu, et pour second effet de lui asservir l’Église…

La théorie de l’Ordre Moral, qui tient à l’autonomie politique de l’État mais professe sa nécessaire soumission à la Loi morale, semble beaucoup plus satisfaisante. Ne reconnaît-elle pas ainsi le souverain domaine de Dieu  ? Pourtant, que ce soit Savonarole à Florence, Calvin à Genève ou l’oligarchie puritaine de l’Amérique du Nord au XIXe siècle, cette exaltation de la morale, même prétendue évangélique, ne leur a jamais été qu’un nouvel instrument de domination séculière, totalitaire, sur un peuple écrasé. Ce n’est pas le Christ qui règne alors, qui gère la chose politique. Ce sont des hommes. (…)

Actuellement, la politique est universellement considérée comme le domaine réservé du peuple, qui s’y gouverne lui-même souverainement. Domaine de l’opinion, du pluralisme, tout entier relatif aux intérêts et aux passions des humains. Elle échappe ainsi par définition à la Loi de Dieu et à la Régence du Christ. Les divers courants antidémocratiques arracheront la politique au caprice de l’opinion mais ce sera pour la rendre à la science et aux techniques de la vie en société. Le laïcisme n’en sera que plus universellement admis. Rien à voir entre politique et religion.

B. MESSIANISMES POLITIQUES

L’autre mentalité fait de la religion une politique, donc de la politique une réalisation temporelle du salut religieux, et de la rédemption, une libération accordée par Dieu aux hommes. La mystique religieuse fait irruption dans le temporel qui cesse d’être l’art d’une simple prudence humaine à la recherche du bien vivre, pour devenir le chantier de construction d’un monde nouveau et idéal. Tels sont les “ messianismes ”, humanistes ou chrétiens.

Les Messianismes humanistes sont des «  religions de l’Homme qui se fait dieu  », comme disait Paul VI dans son Discours de clôture du Concile. Tel était le nazisme, qui donnait à la politique un principe, une importance, un destin métaphysiques. Tel encore le communisme, messianisme charnel qui prépare la réalisation de l’absolu humain dans l’histoire. Ces religions séculières visent à la régénération de l’humanité, toutes selon le même processus  : une Idée s’incarne en un homme, l’homme du destin. Cet homme accède au Pouvoir par un parti unique. Le Parti mène la Nation, et celle-ci se sent appelée à la domination universelle. Idéologie, Dictature, parti unique, monolithisme nationaliste ou racial, impérialisme  : c’est l’absolu dans le relatif, c’est l’homme qui se fait dieu, créateur et sauveur. (…)

VERS UN DÉPASSEMENT DES ANTINOMIES

Telle est l’opposition des deux mentalités, en apparence irréconciliables. D’un côté, la religion est affaire de conscience personnelle, elle concerne le salut de chacun, elle se vit dans l’église  ; la politique est affaire de citoyen, elle concerne le domaine temporel où chrétiens et non-chrétiens se retrouvent sur un pied d’égalité. Cela n’a rien à voir avec un dessein de Dieu dans l’histoire, rien à voir avec la Seigneurie du Christ sur la terre.

De l’autre côté, la religion est affaire politique  : un grand dessein de salut doit se réaliser dans la vie sociale de l’humanité. Et beaucoup de nos contemporains, les plus jeunes, les plus ardents, fatigués de la mesquinerie de la politique laïque, libérale, conçue comme une technique du bien vivre en commun chaque jour, adhèrent avec enthousiasme aux messianismes, à leurs théologies politiques, dans la hantise d’une grandeur à réaliser, d’un nouveau monde à naître, d’un destin planétaire qui rassemble et soulève comme un seul grand être toute l’humanité. (…)

Apeurés du fanatisme politico-religieux de notre clergé gauchiste, la plupart des chrétiens ont pour réaction de bien séparer la religion et la politique. Trop d’évangiles révolutionnaires les ont dégoûtés de l’Évangile dans la politique. Position étroite, sans inspiration surnaturelle, position de repli. C’est tout de même dommage d’abandonner l’Évangile à l’adversaire  ! Et qui plus est, de le laisser défigurer et contrefaire par des faux-frères. Leur laisser le Christ  ! (…)

Nous choisirons donc hardiment l’autre mentalité, messianique. (…) Notre adhésion enthousiaste ira donc à l’évangélisme révolutionnaire  ? Certes, nous admirons que par fidélité à l’Évangile des chrétiens veuillent transformer la société politique. Toute la question est de savoir, en chaque cas, s’ils agissent selon leur idée ou selon le Christ historique seul vivant et régnant dans les siècles des siècles. Car s’il y a plusieurs “ messianismes chrétiens ”, un seul sera bon, fort, victorieux, le vrai, le divin  ! Tous les autres seront plus pernicieux que tout. (…) Reprenons donc sérieusement l’étude de l’Évangile de Jésus-Christ, accueillons une kérygmatique enfin catholique…

III. KÉRYGME ÉVANGÉLIQUE  : LE CHRIST VIVANT,
MAÎTRE DE LA POLITIQUE

Que voulait, qu’a fait Jésus en politique, durant sa vie terrestre et depuis  ? car il continue de vivre et il règne, ne l’oublions pas  ! (…) Le Kérygme chrétien est l’annonce pure et simple de la Bonne Nouvelle, c’est-à-dire de l’Évangile de Jésus-Christ tel qu’il a retenti à travers les siècles en toutes les Nations. Seule la prédication évangélique nous permettra de dépasser les antinomies apparentes où s’enferme la société contemporaine, sur ce point comme sur tant d’autres. Nous avons foi en Jésus, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, qui domine la politique – et voilà la justification du vrai “ messianisme chrétien ” – mais qui en laisse aux humains, aux Pouvoirs temporels, la gérance – et voilà qui devrait contenter légitimement un certain “ laïcisme anticlérical ” –. Jésus règne sur toutes créatures, il veut tout dominer mais avec modération, et je dirais presque, avec modestie. Tout ce projet royal doit être écouté à la source, dans l’Évangile, puis admiré et mieux compris dans l’histoire de l’Église qui en est le développement mystérieux et inachevé.

CE QUE JÉSUS A VOULU

L’œuvre du Christ se détache sur une toile de fond très vaste, telle qu’elle se trouve dépeinte dans les livres prophétiques de l’Ancien Testament. (…)

Ainsi, dans le magma des événements mondiaux, Dieu poursuit un dessein politique dont la Bible conserve la révélation et l’histoire. C’est l’attente du Christ, c’est la préparation des Temps Nouveaux, eschatologiques.

Or, au temps fixé, au lieu attendu, voici Jésus, le Verbe fait chair. Quel projet est maintenant le sien, sinon d’accomplir les prophéties  ? quelle forme voudra-t-il donner à l’histoire, sinon celle du triomphe de son Peuple sur toute la terre  ?

Pourtant à première lecture, ses discours nous donne l’impression d’une indifférence totale à la politique, qu’illustre son fameux et libérateur  : «  Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu   »… Jésus est indifférent à la diététique, à l’urbanisme, au partage des héritages, à la gestion des fortunes, à l’avenir de la culture. Ce n’est pas mépris, mais sereine reconnaissance des compétences humaines et affirmation d’une compétence supérieure.

Cependant, à mieux scruter l’Évangile, nous apercevons que toutes ces préoccupations secondaires des hommes devront enfin rentrer sous l’influence souveraine de Celui qui a dit  : «  Sans moi vous ne pouvez rien faire  !  »et encore  : «  Cherchez le Royaume de Dieu et sa Justice, et le reste vous sera donné par surcroît  ». À ce coup, toute la politique se trouve associée à l’œuvre du salut messianique, l’histoire universelle est appelée à propager ce grand mouvement de convergence qu’est le Royaume de Dieu instauré sur terre par le Christ. Faites ma politique divine, semble-t-il nous dire encore, et je donnerai succès, prospérité et durée à vos politiques humaines…

L’ÉVANGÉLISME POLITIQUE MODERNE

Il faut être reconnaissant à Jean-Marie Paupert d’avoir écrit  : “ Pour une politique évangélique ”. Cet intellectuel catholique de gauche, ancien boutefeu des années 66-69, est certes revenu de son progressisme, mais pour avoir été sincère sa rétractation n’en a pas été complète pour autant. Sa thèse est exposée avec un accent de sincérité passionnée qui entraînerait l’adhésion  : (…) Le Christ selon lui, est marxiste  ! Il enseigne l’indifférence à la chose publique, le dépérissement des institutions politiques. Tout Pouvoir, toute autorité, toute loi sont des manifestations du “ monde ” et de son injustice radicale. Au contraire, Jésus légifère en matière sociale, fondant une nouvelle société reposant toute sur la conscience individuelle et la charité mutuelle organisées, bref, le socialisme  ! «  Royaume mystique, moral, spirituel, quoique tout incarné  », … à visage humain  ! (…)

LA VÉRITABLE PENSÉE POLITIQUE DE JÉSUS

L’erreur de Paupert est son anachronisme. Il a lu l’Évangile avec ses présupposés marxistes et dans son environnement d’intellectuel occidental romantique. L’Évangile appartient à un environnement, celui du Judaïsme palestinien, il présuppose tout l’acquis de l’Ancien Testament, la Loi et les Prophètes. (…)

Il est vrai que Jésus de Nazareth considéra la politique des partis zélote, pharisien, hérodien, sadducéen, comme absolument étrangère à son Évangile. Il n’y prêta aucune attention. Il lui était plutôt hostile. Oui, mais pourquoi  ? (…) En vérité, mais personne ne le rappelle plus aujourd’hui, Jésus s’est déclaré d’emblée LE Fils de David. Il faisait ainsi acte de prétendant au trône de Juda, dans Jérusalem. Toute la politique de tous les partis lui était intolérable parce qu’elle était foncièrement illégitime, illégale, manœuvres d’usurpateurs d’un Pouvoir théocratique, donc dérobé à Dieu, que tous ces sectaires entendaient se disputer entre eux mais refusaient au Fils Unique descendu des Cieux pour en être investi  : JÉSUS, LE ROI DES JUIFS. (…)

C’est LUI, LE POUVOIR POLITIQUE en Israël. On objecte qu’il a refusé d’être fait roi par les galiléens au soir de la multiplication des pains. Et qu’il s’est esquivé au midi du Jour des Rameaux, laissant se disperser une foule prête à l’acclamer dans Sion. Mais un prétendant légitime ne monte pas sur son trône par sédition populaire ni par plébiscite  ! Il ne serait pas le roi de la révolution  ! Il attendrait que les Autorités religieuses, seules légitimes, seules compétentes, le reconnaissent comme le Messie. (…)

«  Mon Royaume n’est pas de ce monde   » Ce n’est pas un royaume comme les autres, c’est LE Royaume qui vient du Ciel et qui doit dominer tous les autres royaumes, rassemblant tous les hommes dans son ordre parfait et universel. Tous les chrétiens englobent ainsi toute politique dans leur prière de chaque jour  :

«  Que votre Règne arrive sur la terre comme au ciel   ». Ce règne du Christ sur la terre, c’est le dessein politique de Dieu sur l’histoire  ! Jésus est un homme vivant, un Seigneur couronné, que saint Étienne vit «  debout à la droite de Dieu  », c’est-à-dire établi pour régisseur du domaine, pour gouverneur ayant autorité sur toute chair. Jésus jusqu’à la fin du monde dirige pour sa gloire et selon ses volontés la politique universelle.

Il est vrai que la vie de ce royaume ne sera pas assurée par le lien du sang ni d’une civilisation commune, ni de la force ni de l’intérêt. C’est la charité qui le fonde. (…)

Jésus formait les âmes en vue du nouveau Royaume qui allait venir, qui hériterait de l’ancien Israël défaillant, abandonné pour son apostasie. La Communauté des disciples repartirait sur des fondements nouveaux. Et puis, quand cette “ Église ” grandirait, elle s’organiserait. La société humaine peu à peu se rassemblerait “ dans le Christ ” et entrerait dans son royaume sans rien perdre de sa nature politique propre. C’est ce qui est advenu dans la ligne même voulue par le Christ. Au jour de la Pentecôte, la Puissance de l’Esprit-Saint est tombée sur l’Église naissante et celle-ci est devenue la grande, l’unique, la totale Pensée de Dieu sur le monde, le dessein de salut universel, c’est-à-dire “ catholique ”, qui allait absorber, épouser, restaurer et transfigurer toutes les relations humaines, tous les aspects et tous les événements de la vie individuelle et sociale, donc politique. (…) Ainsi l’humanité sanctifiée deviendrait le Corps Social de Jésus sans rien perdre de sa réalité politique.

QUE FAIT L’ÉGLISE  ?

L’Église continue ce que Notre-Seigneur a fait. (…) Paupert le constate  : «  Depuis la mort du Christ, la civilisation active, en Occident, acoïncidéà peu près, géographiquement et historiquement, avec la prédication de l’Évangile   ».Quelle merveilleuse reconnaissance du miracle chrétien  ! l’Évangile a donc une force incomparable pour transformer la société politique, et de barbare la rendre civilisée. (…) Cette société politique transformée par la vie du Christ dans ses membres s’appelle LA CHRÉTIENTÉ. Qu’est-ce que la Chrétienté  ? C’est LA RÉALISATION POLITIQUE DE L’ÉVANGILE. (…)

La politique chrétienne consiste donc essentiellement et d’abord à faire vivre le Christ en nous comme hommes politiques, c’est-à-dire à agir politiquement comme membres du Christ sous la mouvance de son Corps social qui est l’Église, “ Jésus-Christ répandu et communiqué ”. Nous mettons à la base la force divine de l’Église. Comme la vie conjugale, la vie familiale, la vie culturelle, la vie politique a besoin d’être innervée profondément par les sacrements, d’être illuminée par les grands principes de la foi révélée, d’être retenue dans l’ordre par la loi évangélique et bien orientée par l’autorité ecclésiastique… Mais plus encore, cette vie politique ne peut durer que greffée sur le vieux tronc plein de sève de la Chrétienté. La charité sociale de l’Église est absolument nécessaire à la solution des tensions qui disloquent nos sociétés temporelles, en ce siècle comme au XIIe ou au Ve. En tout temps…

Ce Messianisme obéit à la logique de tout messianisme, mais c’est le seul qui ne soit pas monstrueux et finalement catastrophique, le seul saint, le seul heureux. Une Idée  : la foi en Dieu qui fait miséricorde et qui appelle le monde à la régénération baptismale et à sa transformation par la grâce. Cette idée s’incarne dans l’Homme Providentiel  : le Christ qui ne peut plus mourir et qui règne à jamais. Le Parti unique de ce Sauveur, c’est l’Église qui déjà réalise tout son programme dans un Peuple qui lui est acquis, la Chrétienté.L’Impérialisme chrétien, c’est son expansion missionnaire, colonisatrice, ses guerres saintes, parce que le monde entier est le domaine du Christ, Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Notre action politique personnelle ne peut donc être foncièrement qu’un maillon de cette chaîne, un service de cette expansion. Il lui serait criminel de s’en émanciper, à la recherche de je ne sais quel bien particulier qui lui serait contraire, ou de je ne sais quelle chimère qui lui serait étrangère. (…)

Les bases de notre société sont évangéliques  : le Christ est là. Vous êtes le Christ. Encore faut-il en suivre les exigences, morales et spirituelles certes, mais aussi sociales et politiques. (…) Tous doivent travailler en vue de ce bien commun, dont nul ne veut plus jamais parler, qui n’est pas le bien général de l’humanité, inexistante chimère, mais qui dépasse le bien trop étroit d’une famille, d’une cité, d’une Nation même  ; le bien commun de la Chrétienté. (…)

Là aussi, l’Occident a péché contre le Christ, d’abord en dissociant la colonisation de la prédication chrétienne  : coloniser devenait l’activité séculière de nations qui y trouvaient profit et gloire mais sans référence religieuse. La roue a tourné, l’orgueil a semé le vent et récolté la tempête. Aujourd’hui, c’est la mission qui se désolidarisé des pays colonisateurs, c’est l’Église qui prétend se dissocier de la Chrétienté et porter son message spirituel aux peuples sans recourir aux armes ni à l’administration coloniale de nos vieux pays chrétiens  ! (…)

L’avenir de l’humanité est dans la structuration progressive des communautés politiques par la force du Christ et de l’Église, ou c’est l’Antichrist qui le fera  ! Au lieu de l’ONU qui en est la contradiction anarchique, une Société supranationale existe dont les Nations devraient accepter de servir l’intérêt supérieur, c’est la Chrétienté. Il est inconcevable que rien n’existe qui la confédéré, que nulle Organisation des Nations Catholiques ne vienne seconder l’autorité spirituelle de la Papauté dans son double effort de maintien de la concorde entre peuples chrétiens et d’aide à l’expansion de l’Église dans le monde entier. (…)

Les chrétiens d’Occident n’ont plus voulu du TOTALITARISME CATHOLIQUE. Ils ont abominé le nom d’Inquisition et réprouvé les Croisades… Ils ont voulu les revenants-bons de l’ordre chrétien mais en refusant ses contraintes et son idéal. Qu’est-il arrivé  ? L’Ennemi s’est emparé des peuples qu’il lui abandonnait. Il domine par la terreur et la torture de son Inquisition, il étend son empire par le fer et le feu de ses Croisades, et le monde chrétien y consent, saluant très bas les valeurs et la puissance du TOTALITARISME COMMUNISTE  ! (…)

L’ÉVANGILE CONTRE LE CHRIST – LE CORPS CONTRE L’IDÉE

Doctrine anachronique, irréalisable  ?  ! L’impossibilité, le caractère insensé de ce projet de “ politique chrétienne ” vient aujourd’hui de ce que l’Église de Paul VI, de Vatican II et de tout l’Appareil clérical est contre la Chrétienté. Tant que durera cette… anomalie, toute victoire politique chrétienne est exclue  : l’âme est contre le Corps, le gouvernement est contre le Peuple, l’Esprit est acharné à la perte de sa propre chair. Au nom du Christ, de L’IDÉE qu’ils s’en font, les prêtres sont contre LE CORPS, le Corps du Christ qu’est la Chrétienté.

Là est le drame. Tant qu’une Contre-Réforme n’aura pas rendu l’Église Romaine au Christ Catholique, toute Contre-Révolution est vouée à l’échec dans le monde. (…)

Qui a raison, d’eux ou de nous  ? Qui est fidèle à Jésus-Christ  ? (…) Si nous évoquons le Christ, dans sa réalité même actuelle, en pleine foi catholique, alors la décision est immédiate  : nous aurons le catholique avec nous et tous les dissidents contre nous  ; ainsi l’Église sera libérée de ses infidèles et la Chrétienté délivrée de ses traîtres retrouvera unanimité, force et avenir.

Tel est précisément l’argument kérygmatique. Il pulvérise tous les faux-prophètes passés, présents et futurs. Le voici  :

Le Tout, c’est le Christ. Dieu fait homme, Jésus mort et ressuscité transfuse dans son corps social qui s’appelle l’Église une force divine qui s’appelle la grâce et qui fait vivre les hommes au-dessus d’eux-mêmes. Cette Église se prolonge en Chrétienté  : celle-ci est sa projection politique, elle est son corps et son vêtement. Elle est le Christ historique, le Peuple Christophore. Elle est SON CORPS  !

Paupert et les petits Prophètes de notre temps étudient le message du Christ avec leurs lunettes teintées et ils en tirent dans l’abstrait un MODÈLE de société évangélique, inouï,jamais vu, jamais vécu, dont leur Messianisme assume aujourd’hui, depuis leur Vatican II et leur Populorum Progressio, la réalisation révolutionnaire. C’est une IDÉOLOGIE dite chrétienne, en lutte contre LE CORPS DU CHRIST. (…) Ainsi monte une guerre de religion, totale, inexpiable, au sein même de la société chrétienne. Les tenants de l’idéologie, de l’utopie évangélique pure, mènent le combat révolutionnaire contre la Société chrétienne qui est la réalisation humaine intégrale de l’Église et son Corps cosmique.

Si tu cherches le Christ dans les Idées, tu finiras par combattre le Corps du Christ les armes à la main, parce que tu auras méconnu le Christ Total, ou l’ayant connu, tu l’auras haï comme les déicides. Et comme eux, en crucifiant ton frère chrétien, tu auras de nouveau crucifié le Christ. Mais si tu cherches le Christ parmi les vivants et sur la terre, tu le trouveras dans tes frères chrétiens, dans la réalité sociologique de cette communauté supranationale, multiraciale, qu’a édifiée au cours des siècles l’Église Catholique et tu t’éloigneras de pensée et de cœur de tous ses persécuteurs du dehors et du dedans. Alors, tu combattras pour le Christ dans ses membres, tu souffriras avec le Christ dans son Corps, tu seras toi aussi le Christ, membre dans la fraternité de millions d’autres de ce Christ Total qui doit être vainqueur de tous ses ennemis afin d’être finalement tout, absolument tout en tous…

Nous voilà absolument ennemis les uns des autres, CHRÉTIENS D’UTOPIE ET CHRÉTIENS DE CHRÉTIENTÉ. Nous voulons, pour que règne le Christ, tuer l’utopie de Paul VI, de Maritain, de Chenu, de Paupert, et en cela nous ne sommes pas des assassins parce qu’une utopie n’est qu’un ectoplasme, une apparence d’être, un néant. Le Pape, «  au Nom du Seigneur  », pour le règne de l’utopie appelée MASDU, veut tuer la Chrétienté, l’impure Chrétienté qui s’oppose à son rêve de toute la lourdeur de la chair et du sang, en Espagne, au Portugal, au Sud-Vietnam, mais aussi en Pologne, en Ukraine et dans les camps de concentration de l’allié communiste, dans l’intégrisme et dans l’extrême-droite, partout où il y a encore l’Église. Mais l’assassinat se fait là par guérilleros interposés, par ministère de tueurs à gages, nouveaux ministères laïcs  ! C’est le sang chrétien, impur sans doute, qui est répandu  ; c’est le corps du Christ qui est livré, déchiqueté par les balles et le couteau, en sacrifice à l’Utopie, dans le culte de l’homme, pour qu’arrive sur la terre comme au ciel de l’Utopie, le règne de l’Homme qui se fait Dieu.

Cette réflexion sur la Politique nous conduit à dépasser le domaine, utile mais étroit, de la science et de l’art politiques pour atteindre au Principe absolument souverain de toute la réalité humaine, individuelle et sociale, de tout le devenir historique du monde  : c’est Jésus de Nazareth, sa force divine, et l’Église qui en est l’instrument. C’est une loi physique, c’est une biologie  : la Chrétienté est un seul corps, dont le Christ est la Tête, dont l’âme ou principe vital est le Saint-Esprit. Il n’y a rien eu de plus grand dans l’histoire, il n’y aura jamais rien de meilleur dans l’avenir que ce Corps qui doit, de proche en proche, gagner toute l’humanité. Toute science vraie, tout art heureux, tout bien et tout progrès s’inscrivent dans ce mouvement.

Si nous ne voulons pas de ce royaume messianique du Christ, eh  ! bien, nous aurons le monolithisme impérialiste de Satan qui, de la République maçonnique à la démocratie socialiste, conduit le monde révolté contre son Seigneur à l’esclavage communiste du matérialisme athée. C’est le Message de Fatima. Ou Jésus, ou l’Enfer en ce monde et dans l’autre. Celui de ce monde à l’image de l’autre  !

Toute mauvaise politique est venue d’une infidélité idéologique et pratique au Christ Total, à la Chrétienté. Toute bonne politique renaîtra dans les esprits libérés de l’utopie pseudo-chrétienne et rendus au service du vrai monde chrétien. Notre premier travail est de rendre l’Église à la Chrétienté et d’abord peut-être un Pape à son Église. Que le Pape proclame avec Pie XII  : c’est toute une société qui est à rebâtir depuis les fondations. Qu’il annonce avec Pie XI  : la Paix du Christ dans le Règne du Christ. Qu’il nous commande avec Saint Pie X de tout instaurer dans le Christ… Alors le Monde connaîtra de nouveau le bonheur d’être sauvé, et consacré à Dieu par Jésus-Christ  !

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 66, mars 1973, p. 3-14

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