La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE

La révolution de Jésus

CONSERVATEUR OU RÉVOLUTIONNAIRE  ?

Jésus sur la Croix

AUJOURD’HUI, notre propos est de décider si nous sommes “ révolutionnaires gauchistes ” au nom de Jésus, avec Jésus, ou “ conservateurs de droite ”, toujours au nom de ce même Jésus Notre-Seigneur et avec Lui. (…)

Entre le conservatisme de la société actuelle et le révolutionnarisme contestataire, il doit y avoir place pour une autre solution, qui conserve pleinement la part d’ordre immuable et d’ordre miraculeux de notre société historique mais qui espère encore davantage de l’expansion révolutionnaire du Catholicisme, miracle permanent… Ne pourrions-nous donc pas dire, en une sorte de profession de foi vraiment traditionnelle et moderne  : Je suis, avec le Christ, révolutionnaire, non pas révolutionnaire de toutes les révolutions de notre âge, mais de sa Révolution à Lui, la seule qui continue à changer la face de la terre jusqu’à ce qu’il revienne. Et je suis conservateur, pour conserver, protéger, amplifier ce miracle de la nature et de la grâce dont l’humanité est en droit d’attendre encore mille merveilles. (…)

LE KÉRYGME CHRÉTIEN  : L’ÉVANGILE EST RÉVOLUTIONNAIRE

Nous avons accepté l’idée révolutionnaire. Encore faut-il situer cette espérance, ce projet révolutionnaire dans notre histoire et dans notre société humaine, pour éviter de nous laisser prendre à toute prétention révolutionnaire et confondre la Révolution de Jésus avec toute subversion de Satan. (…)

AU COMMENCEMENT ÉTAIT LE VERBE…

Dieu créa le monde et en fixa l’ordre. Contrairement à ce que professent à la légère, sans preuve scientifique sérieuse, évolutionnistes et progressistes chrétiens, il ne continue pas de le créer  : Il le conserve désormais dans l’être et les lois qu’il a fixés dès l’origine et qui développent leurs effets, serait-ce même quelque évolution, selon un déterminisme naturel. D’où la stabilité des lois, affirmée par Maurras, et le conservatisme fondamental qui en résulte à tous les degrés de la vie. Tel est l’ordre naturel, tel est l’ordre divin.

Mais dans le moment même qu’il créa l’homme, Dieu l’éleva à l’état surnaturel, état de grâce et de sainteté dont la magnificence rayonnait dans le monde, lui conférant un ordre supérieur, fruit de la bonté toute gracieuse de Dieu. Cet ordre des “ dons préternaturels ”, ce Paradis terrestre, constituait comme un miracle permanent qu’on ne doit pas ramener aux possibilités premières de la seule nature créée dite “ pure nature ”. La merveille aurait été de “ conserver ” et transmettre cet état de justice originelle, don de Dieu.

C’est le démon qui a détruit cet ordre en soufflant à nos premiers parents l’idée d’une révolte contre leur Seigneur et Père, révolte qui leur assurerait, affirmait-il, une promotion extraordinaire  : ils deviendraient comme des dieux  ! (…) Nous trouvons bien là les deux idées-forces de toute agitation révolutionnaire  : révolte et prise du pouvoir, accession à une condition de vie absolument supérieure. En ce sens, on comprend que l’intégrisme tienne pour axiome fondamental  : «  Toute révolution est satanique dans son essence  ». Ainsi, considérant l’histoire humaine à la lumière de ce premier affrontement, ce premier affrontement servant de grille d’interprétation ou d’instrument d’analyse de tous les autres, l’intégriste identifie l’ordre établi à l’ordre naturel  ; pour lui, Dieu est le garant de l’ordre, et tout le mal vient de la Révolution dont Satan est l’éternel inspirateur, contre Dieu.

Ce “ blocage ” systématique a cependant bien des inconvénients. Politique, il engonce les chrétiens dans l’acceptation de tout ordre quel qu’il soit et leur donne l’horreur de tout mouvement de foule, de toute réaction violente, de tout coup de force… et les sataniques tiennent le Pouvoir  ! Philosophique, il confond les “ structures ” immuables de l’ordre naturel avec les “ superstructures ” que l’histoire leur ajoute. Toute nouveauté devient diabolique pour le contre-révolutionnaire, toute espérance prend figure de subversion. Trop souvent le contre-révolutionnaire défend comme un Ordre divin les acquisitions des révolutions d’hier consolidées… Pourtant ce blocage est déplorable plus encore du point de vue théologique. En effet, dans cette première “ révolution ”, l’homme révolté contre Dieu a perdu l’état de grâce originel et s’est trouvé chassé du Paradis. À s’en tenir à cette seule considération, être contre-révolutionnaire serait vouloir ramener les hommes au Paradis terrestre  ; ce serait toujours opposer au désordre satanique l’ordre premier du monde à jamais disparu. Comme s’il n’y avait pas toute l’Histoire, ni Jésus-Christ ni l’Église  ! Au lieu de regarder vers l’avenir, au-delà donc de la révolution satanique, nous soupirerions vers le passé comme si nous devions revenir à un monde “ déiste ”, à un ordre “ naturel ” tout tracé, immuable et suffisant, qui d’ailleurs n’a jamais existé à l’état pur  ? Ce serait s’abstraire de l’Histoire et manquer Jésus-Christ. (…)

QUAND JÉSUS VINT SUR TERRE…

Le démon a régné dans le monde, à la suite du péché de nos Premiers Parents  ; Satan est devenu – c’est très mystérieux mais c’est une Parole de Dieu – “ Le Prince de ce Monde ”. Les peuples tournèrent à l’idolâtrie et, si l’on excepte la mince lignée de Justes que Dieu se gardait jalousement depuis Abraham pour en faire son peuple et l’instrument du salut, bientôt toute l’humanité corrompit ses voies. Les bons et les méchants se trouvèrent asservis à un “ ordre établi ”, oppression politique et fausses religions, établi par le démon  ! (…)

Jésus est entré dans ce Monde pour le vaincre. Pour renverser cet ordre établi par Satan, pour délivrer les captifs et faire justice de tout oppresseur. La Vierge Marie l’avait appris de l’Ancien Testament, en particulier du Cantique d’Anne et des Psaumes, et elle l’a chanté dans son Magnificat. Voici que le Seigneur allait par son Messie détrôner les puissants, dépouiller les riches, rassasier les affamés et exalter les humbles…

Là-dessus, Lamennais, Marc Sangnier et autres, se sont exclamés  : le Magnificat est un chant révolutionnaire  ! Comme si toute et n’importe quelle révolution menée par n’importe qui pouvait s’en réclamer  ! Maurras, dans l’autre parti, répondit aussitôt que “ le venin du Magnificat ” s’était heureusement trouvé neutralisé par l’ordre romain et la discipline catholique  ! Et voilà la contradiction dans laquelle nous vivons depuis cent ans  ! Le Magnificat est-il ou n’est-il pas un chant révolutionnaire  ?

Furieux de la bêtise dégradante et criminelle de toutes les révolutions modernes, pendant trente ans j’ai nié l’évidence et j’ai voulu avec Maurras que le Magnificat ne soit pas un chant révolutionnaire. Aujourd’hui, je crois mieux entendre le Kérygme total et je n’ai plus de difficulté, au contraire  ! à reconnaître dans le Magnificat un chant révolutionnaire, l’Hymne qui servit d’ouverture à la plus grande, à la seule divine Révolution que Jésus une fois pour toutes venait instaurer dans l’Histoire et qui se poursuivrait jusqu’à la fin du monde  : le coup de force contre Satan… «  Courage, disait Jésus à ses Apôtres à la veille de sa mort, j’ai vaincu le monde… Voilà que Satan est condamné… et maintenant le Prince de ce monde est jeté dehors  ». (…)

IL DONNA TOUTE PUISSANCE AUX OPPRIMÉS

Voilà pourquoi le vrai chrétien ne peut être un conservateur résigné à toute oppression, soumis à toutes les dictatures et tous les pouvoirs légaux et illégaux, ni le nostalgique d’un “ ordre naturel ” à retrouver en-deçà de toutes les stratifications de l’histoire. Le disciple du Christ est l’homme ardent qui poursuit le combat contre toutes les puissances mauvaises et trouve sa force, son espérance, sa joie dans le miracle de l’Ordre Évangélique, Chrétien, Catholique, qui en est le perpétuel et définitif vainqueur…

Formidable révolution qui a délivré et délivre sans cesse l’homme de l’esclavage du démon, du monde et jusque de sa propre chair pour le rendre libre  ; qui délivre les sexes de l’oppression et de l’aliénation des instincts dépravés, les pauvres de leur malice comme de l’oppression de riches avides, impitoyables, les sujets de la tyrannie de leurs princes et les peuples de la cruauté de leurs idoles.

C’est la seule révolution qui ait «  changé la face de la terre  », qui ait rendu la paix aux hommes, qui ait instauré une nouvelle société et de nouvelles mœurs, enfin qui soit toujours en marche vers l’instauration d’une humanité renouvelée ici-bas et pour l’éternité. C’est la seule révolution qui tienne la promesse prononcée par toutes, jamais tenue par aucune  : VOUS SEREZ COMME DES DIEUX. (…) Jésus est le seul qui se soit affirmé plus fort que toutes les Puissances  : «  Nul n’est tenté au-dessus de ses forces  », mais «  Sans moi vous ne pouvez rien faire  ». Au total donc, avec Jésus l’humanité est capable de surmonter tous ses maux  : les désordres moraux en les faisant disparaître, les malheurs physiques en les surmontant ou en les acceptant  ; et ainsi, un nouveau Paradis terrestre est possible, mais de tout autre sorte que le premier  : l’histoire continue, tendue vers l’accomplissement de la Révolution de Jésus, qui est l’instauration cosmique de son Royaume éternel.

Dire que Jésus est notre Rédempteur et que notre seul projet est de nous convertir pour aller au Ciel, c’est perdre la plus grosse moitié de la Révélation, c’est boucher ses oreilles au Kérygme Apostolique. Bien sûr, avec une pareille foi stagnante, et individuelle, le charbonnier va au Ciel. Mais pourquoi en resterions-nous à la foi du charbonnier  ? Pourquoi tenir fermée sur nous-mêmes une espérance chrétienne qui emporte l’Église depuis le commencement vers des horizons immenses  ? Pourquoi traverser le monde moderne comme un étranger, un indifférent, un égoïste, laissant les pauvres se prendre aux mirages des révolutions séculières  ? Au lieu de leur apporter l’espérance véritable et de prêcher à ceux qui rêvent d’une grandiose révolution pour établir un ordre nouveau  : Voici, j’ai ce que vous cherchez, c’est la Révolution de Jésus et son Royaume qui arrive sur la terre comme au Ciel. (…)

CONSERVER LA RÉVOLUTION DE JÉSUS

Toute révolution qui réussit se traduit dans les faits par l’instauration d’un nouveau type de société. (…) La Révolution de Jésus n’est donc pas pour nous un rêve, un idéal, une utopie futuriste. Elle a pris forme dans l’histoire, c’est l’Église et c’est la Chrétienté, où tous sont marqués par cette mutation de l’homme effet de la conversion à la foi et de la grâce du baptême, où tous les rapports sociaux sont transfigurés par la charité. Ce que nul dictateur révolutionnaire ne pouvait faire pour la survie et la consolidation de son œuvre, Jésus l’a fait  : il a envoyé à ses continuateurs son Esprit-Saint, vivifiant et sanctifiant  ; Il leur a donné toute puissance et leur a promis son assistance divine jusqu’à la consommation des siècles. C’est la seule explication satisfaisante de ce fait éblouissant  : depuis l’An 30 jusqu’à nos jours – mettons jusqu’à 1962, ouverture de la crise actuelle, inachevée – cette Révolution ne s’est jamais sclérosée ni enlisée dans l’humain. Elle a poursuivi son miracle de grâce, de sainteté, de justice, comme infatigablement, exemple unique, sublime de “ néguentropie ” pour parler un langage savant, disons plus simplement, d’énergie surhumaine.

L’Ordre nouveau, le seul qui ne soit pas aujourd’hui absolument chimérique, c’est donc l’Église et la Chrétienté, société surnaturelle, société de vie divine. Les hommes de la Renaissance l’ont trop oublié, dans l’ivresse de leur nouvel Humanisme, et les prétendus Réformateurs l’ont contesté, les uns et les autres portant des coups sérieux à l’œuvre millénaire du Salut du monde… Elle subsistait tout de même, dans le sursaut grandiose de la Contre-Réforme issue du Concile de Trente et jusqu’à nos jours. Elle reprenait même vigueur et, persécutée, divisée en son centre, elle se répandait jusqu’aux extrémités de la terre.

Il a fallu que de nouveaux “ humanistes ” et de nouveaux “ réformateurs ” se lèvent avec arrogance en son propre sein, au XXe siècle, pour retarder de quelques décades son triomphe universel… Ils ont diffamé leur propre Église, la dénonçant comme le refuge de tous les conservatismes sociologiques, le lieu de la stagnation et du désespoir. Ils ont crié à son échec, au moment où elle touchait à la victoire décisive. Ils ont si bien ôté à la Chrétienté son caractère miraculeux et son espérance d’avenir que ses propres fidèles ont commencé à s’en désaffectionner et à chercher ailleurs, dans des révolutions politiques ou culturelles impies, l’espérance, l’utopie, l’idéal sans lesquels il n’y a pas de projet humain véritable, ni de vocation grandiose ni de sacrifice.

C’est un point commun aux conservateurs de droite et aux révolutionnaires de gauche, et c’est leur péché, de ne plus croire au miracle du Christ, de ne plus vouloir reconnaître le miracle permanent de l’Église et de la Chrétienté jusqu’en notre temps, de ne plus espérer en Dieu ni en son Évangile, de ne plus aimer le Salut dont ils sont nés. (…)

LA RÉVOLUTION CATHOLIQUE SEULE  !

Notre compagnonnage avec la pensée d’Ivan Gobry, exposée dans son livre “ La révolution évangélique ”, nous a conduit à de décisives précisions. Avec lui, nous avons rejeté les révolutions politiques “ violentes ”, tout extérieures et formelles, disons les révolutions de l’humanisme matérialiste athée. Comme lui, nous avons maintenu cependant notre espérance révolutionnaire. Mais nous nous séparons de lui quand il se contente de tendre aux chrétiens l’Évangile, ouvert à la page des Béatitudes et leur tient ce langage  : lisez ceci, convertissez-vous selon l’esprit de ce texte et faites la Grande, la Sainte Révolution que le monde attend. Cette Révolution s’accommode de toute forme politique, sociale, culturelle. Révolution non violente mais spirituelle, révolution prophétique et contestataire, qui supporte tout mais critique tout, qui se rallie au Pouvoir quel qu’il soit mais ne s’y attache pas… Nous ne pouvons accepter comme l’authentique suite de la Révolution de Jésus cet anarchisme démocrate-chrétien. Il n’y a pas, en fait, de pire subversion que cette révolution de rêve que chacun entreprendrait à sa guise au nom de l’Évangile.

Cette Révolution qui trouve sa norme et son élan dans la conscience individuelle et qui prétend s’intégrer à celle du Christ et de l’Église, sans ordre, c’est l’insurrection de l’homme moderne selon ses chimères et ses caprices religieux contre la société, à la recherche impossible d’une fidélité évangélique au-delà de la continuité de l’histoire. C’est Luther, c’est Lamennais, c’est Sangnier, c’est le Réformisme de Vatican II et de Paul VI. Les idées de tels chrétiens révolutionnaires sont trop vagues et leurs forces trop faibles pour changer la face de la terre.

Alors, quelle Révolution nous reste-t-il  ? La Révolution de Jésus, la seule que l’Église a menée à sa suite, sans trêve, durant les siècles, dont notre Chrétienté est l’œuvre surnaturelle. Il n’y a pour nous de “ modèle ” révolutionnaire, ni de “ Projet ” révolutionnaire autre que précisément cette Chrétienté modelée par l’Esprit-Saint sans interruption à travers les siècles, selon la Vérité de Jésus et sous l’impulsion de sa Grâce. Révolution de l’intelligence contre le paganisme, et qui triomphe enfin avec Constantin. Révolution des lois contre toute immoralité qui aboutit à une société chrétienne soutenant puissamment la vertu individuelle et la protégeant contre les agissements des pervers. Révolution des cœurs qui lentement soulève toute la pâte et donne au genre humain christianisé une délicatesse de conscience, une âme commune comme transfigurée. Révolution intégrale et permanente quand, après le Concile de Trente, la Contre-Réforme instaure une discipline parfaite dans l’Église et lance ses Missions lointaines pour annoncer l’Évangile par toute la terre. Ainsi approchait le moment béni où la Révolution de Jésus aurait entièrement renouvelé la face de la terre, dans l’Ordre et la Charité.

Une telle RÉVOLUTION se définit et se distingue de toute autre par trois caractères absolument singuliers  :

1) Elle est une œuvre de grâce sacramentelle découlant, jusque dans les moindres secteurs du temporel, de la sainteté, de la vertu et de l’ordre moral, de la discipline.

2) Elle est une œuvre d’autorité traditionnelle et hiérarchique, venant non pas de “ la base ”, du “ peuple ” prétendu, ni des “ prophètes ”, mais des chefs religieux et temporels, dans la fidélité à leur mission séculaire. C’est toujours et nécessairement une «  révolution par en haut  » et une «  révolution traditionnelle  » puisqu’elle vient de Dieu par Jésus-Christ, une fois pour toutes.

3) Elle est une œuvre d’espérance théologale, historique et eschatologique, engagée dans le combat quotidien des forces chrétiennes contre les Puissances de Satan, toujours militante ici-bas, inachevée, exposée aux pires revers, parfois en recul, et donc tendue vers la consommation des siècles et le monde à venir où seulement elle connaîtra son achèvement éternel. (…)

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 73, octobre 1973, p. 3-12

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